UBC Theses and Dissertations

UBC Theses Logo

UBC Theses and Dissertations

Mongo Beti : une voie/voix romanesque évoluée? : la voix narrative dans Ville cruelle, Mission terminée,… Ng, Rowena 2004

Your browser doesn't seem to have a PDF viewer, please download the PDF to view this item.

Item Metadata

Download

Media
831-ubc_2005-0095.pdf [ 6.1MB ]
Metadata
JSON: 831-1.0091793.json
JSON-LD: 831-1.0091793-ld.json
RDF/XML (Pretty): 831-1.0091793-rdf.xml
RDF/JSON: 831-1.0091793-rdf.json
Turtle: 831-1.0091793-turtle.txt
N-Triples: 831-1.0091793-rdf-ntriples.txt
Original Record: 831-1.0091793-source.json
Full Text
831-1.0091793-fulltext.txt
Citation
831-1.0091793.ris

Full Text

MONGO BETI: UNE VOIE/VOIX ROMANESQUE EVOLUEE? LA VOLX NARRATIVE DANS VILLE CRUELLE, MISSION TERMINEE, TROP DE SOLEIL TUE L 'AMOUR ET BRANLE-BAS ENNOIR ET BLANC by ROWENA NG B.A., The University of British Columbia, 1998 A THESIS SUBMITTED IN PARTIAL FULFILLMENT OF THE REQUIREMENTS FOR THE DEGREE OF MASTER OF ARTS in THE FACULTY OF GRADUATE STUDIES (French) THE UNIVERSITY OF BRITISH COLUMBIA December 2004 © Rowena Ng, 2004 RESUME Mongo Beti (1932-2001), romancier, pamphletaire et journaliste, a abondamment enchaine un discours continu sur certaines questions socio-politiques portant sur la vie au Cameroun. II nous a fait un legs durable de son oeuvre romanesque qui s'etend de l'ere coloniale jusqu'au debut du XXI e siecle, et depeint de facon dynamique revolution socio-historique de son pays natal. Le renouvellement de son style romanesque dans la realisation de Trop de soleil tue I'amour (1999) et de Branle-bas en noir et blanc (2000), ses deux derniers romans, merite un examen des modifications narratives et de leurs effets par rapport a la forme narrative de ses romans precedents. Bien que nous demontrions une evolution romanesque possible en comparant quelques-uns de ses romans contestataires, a savoir Ville cruelle (1954), Le Pauvre Christ de Bomba (1956) et Mission terminee (1957), avec Trop de soleil tue I'amour et Branle-bas en noir et blanc, nous decouvrirons egalement, du point de vue narratologique, que Beti a conserve dans une certaine mesure les fonctions premieres accordees a ses narrateurs. Afin de degager des changements identifiables, cette etude reposera sur l'approche narratologique edifiee par Gerard Genette dans Figures III (1972). Nous examinerons en particulier la perceptibilite de la presence du narrateur betien, ses rapports avec le recit et avec l'histoire et la facon dont certains aspects de Pinstance narrative se modifient d'un recit a 1'autre. Nous releverons ainsi de notre corpus des eloignements et des rapprochements entre les narrateurs autodiegetique, homodiegetique et heterodiegetique betiens, quant a leur situation narrative et leurs fonctions. Selon l'approche adoptee, nous verrons que Beti manipule les outils de la narration pour transmettre, sous forme d'un discours romanesque impressionnant, ses nombreuses preoccupations des conditions socio-politiques (neo)coloniales contemporaines. i i TABLE DES MATIERES RESUME II TABLE DES MATIERES I l l REMERCIEMENTS V INTRODUCTION 1 UN TRAJET ROMANESQUE MOUVEMENTE 1 CHAPITRE 1 9 UNE DEFINITION GENETTIENNE DE L'INSTANCE NARRATIVE 9 Niveaux narratifs 9 Le type de narrateur 11 Le mode 14 CHAPITRE 2 20 VlLLE CRUELLE: NARRATION HETERODIEGETIQUE DES EFFETS PSYCHOLOGIQUES DU COLONIALISME 20 Le recti de pensees: moyen de preciser et definir les sentiments/pensees abstraites de Banda 21 Une impression aigue devoilee 21 Une prise de conscience progressive d'un dilemme complexe 24 Une image sociale a partir d'un portrait intime 27 Interventions narratives 31 La signification extradiegetique du recit 31 Un tableau binaire de l'univers diegetique 33 le « Tanga des autres » 33 le Tanga des indigenes: une evolution inevitable 35 Les traces narratives/1'empreinte coloniale 38 CHAPITRE 3 42 MISSION TERMINEE: NARRATION AUTODIEGETIQUE: VOIX CONTESTATAIRE POUR RETROUVER LA BONNE VOIE 42 L 'effet de reel efface au profit d'une critique ironique dans Le Pauvre Christ de Bomba 43 L'emploi de I'effet de reel pour communiquer une quite identitaire culturelle dans Mission terminee 46 Ruptures socio-culturelles 48 « L'ecole-ogresse »: reflexions au moment de l'histoire 49 A la rencontre de Kala: reflexions au moment de la narration 51 A la recherche d'une identite et d'une purete perdues 55 Une visee oblique: les traces de I'instance narrative 56 Deux voix contestataires 61 L'autre voix 61 Une voix enfin revendiquee 63 CHAPITRE 4 66 NARRATION PSEUDO-PERSONNELLE: UN COMMENTA1RE SOCIO-CRITIQUE A TRAVERS TROP DESOLEIL WEL'AMOUR ET BRANLE-BAS ENNOIR ET BLANC 66 La perceptibilite du commentaire 66 Ici et ailleurs 70 Cette tour de Babelproblematique 75 La repetition 80 Qui est Eddie? 81 Eddie et le narrateur 82 CONCLUSION 88 L'INSTANCE NARRATIVE COM ME VEHICULE DU DISCOURS DE BETI 88 iii BIBLIOGRAPHIE 91 Ouvrages cites 91 Sources primaires 91 Sources secondaires -. 91 articles 91 livres 92 Ouvrages consultes 93 Sources secondaires 93 articles 93 livres '. 96 Sources tertiaires 98 iv REMERCIEMENTS Je remercie ma Directrice de recherches, la Dre Onyeoziri, qui a eveille chez moi un interet vif pour etudier le discours romanesque sur les questions reliees au postcolonialisme, m'a poussee doucement a commencer enfin a rediger et m'a orientee au cours de ce travail. Je suis reconnaissante a la Dre Raoul qui m'a fourni des conseils indispensables et qui a lu si attentivement ce travail a ses diverses etapes; ainsi qu'au Dr Lamontagne qui m'a encouragee, il y a bien des annees, a poursuivre les etudes de la maitrise et m'a exposee a la theorie narratologique de Genette; ainsi qu'au Dr Miller, mon ancien professeur de la stylistique, qui nous avait appris de fa9on systematique l'analyse textuelle, a des niveaux varies, des expressions ecrites et qui m'a prodigue de bonnes recommendations. Je remercie egalement les conseiller(ere)s a la Faculte de Graduate Studies, surtout Max Read, de m'avoir bien guidee sur la forme requise de ce travail et d'avoir patiemment repondu a mes maintes questions. En dernier lieu, je dois avant tout une reconnaissance chaleureurse a ma soeur, Connie Ng, qui m'a soutenue tout au cours de la realisation de ce travail et m'a donne des avis sages et moraux. INTRODUCTION Un trajet romanesque mouvemente Le visage toujours evoluant de PAfrique est plus qu'une source du souffle createur de nombre d'ecrivain(e)s africain(e)s. II exige aussi necessairement des innovations litteraires permettant de mieux depeindre les changements que subit le continent. Parmi les nombreu(x)(ses) ecrivain(e)s qui contribuent a innover sur le roman africain, l'oeuvre romanesque d'Alexandre Biyidi (1932-2001)' en particulier temoigne, par sa forme aussi bien que son contenu, de revolution socio-historique que connait l'Afrique depuis l'epoque coloniale jusqu'au seuil du troisieme millenaire. Appartenant au mouvement litteraire anti-colonial, cet ecrivain camerounais a d'abord publie sous le pseudonyme d'Eza Boto ses deux premiers ouvrages litteraires, « Sans haine et sans amour » (1953) et Ville cruelle (1954). Par la suite, adoptant desormais le nom de plume Mongo Beti, il a cree des romans contestataires, soit Le Pauvre Christ de Bomba (1956), Mission terminee (1957) et Le Roi miracule (1958), dans lesquels il met en scene des conflits sociaux, culturels et religieux entre les societes de l'Afrique et de l'Occident en tenant compte des discours ideologiques proferes pour et contre le colonialisme. Les recits des jeunes heros de ces premiers ouvrages nous racontent les consequences des formes les plus profondes de la colonisation. lis entament en particulier les effets de 1'evangelisation, de 1'education et de 1'administration coloniales qui constituent les cibles principales de la censure betienne. Cette litterature de contestation vise a devoiler les mefaits du colonialisme, a se revolter contre ce qu'elle presente comme perspective eurocentrique, et a remettre en cause la mission dite civilisatrice par laquelle le colonisateur essaie de justifier la colonisation. Parmi les nombreux mefaits auxquels donne lieu la colonisation, Beti examine surtout la discordance entre deux cultures fort differentes, 1'alienation culturelle et sociale chez les jeunes Africains qui avaient etudie en Europe, l'interet materiel, et l'impasse que le patriarcat colonial ainsi que celui de 1' Afrique traditionnelle posent pour les femmes et les jeunes gens. La conscience critique de Beti 1 « Mongo Beti died during the night of 7-8 October 2001 at General Hospital in Douala » (Kom 2002: 1). 2 Pour les aspects fondamentaux de la narratologie, nous suivrons la terminologie de Genette: - histoire: « le signifie ou contenu narratif » - recit: «le signifiant, enonce, discours ou texte narratif lui-meme » - narration: «l'acte narratif producteur et, par extension, l'ensemble de la situation reelle ou fictive dans laquelle il prend place » (1972: 72). 1 se percoit autant a travers la voix de ses narrateurs que dans la representation du discours de ses personnages. Par rapport a «l'intention generate satirique » (Ngal 25) du roman anti-colonial qui « vise a instruire [...] les lecteurs colonise et colonisateur sur la situation coloniale » (Ngal 25), le roman des independances illustre des ruptures linguistiques et fhematiques remarquables pour exprimer un sentiment de revoke contre des conventions litteraires occidentales , et Beti participe a cette tendance. Ses recits de l'ere post-independante cherchent non seulement a demysfifier la corruption inherente au regime neocolonial, mais surtout, selon Bernard Mouralis, a reexaminer le parcours de la decolonisation et a en faire «l'autopsie » «sur le mode romanesque» (1981: 91). Dans l'optique de Stephen Arnold, les recits de Beti d'apres les independances font l'eloge de Ruben Um Nyobe, et transmettent l'ideologie de celui-ci en prescrivant une tactique revolutionnaire «to teach specific skills necessary for any revolutionary hoping to be effective » (1998: 362). Les recits de Beti d'avant et d'apres les independances se renouvellent afin de refleter le climat particulier de cette epoque. C'est en modifiant ses recits et en accordant a chacun de ses romans un cadre specifique selon revolution du « contexte historique, politique et social» (Mouralis 1981: 111) que Beti evoque une image socio-historique particuliere de l'Afrique. II souleve alors dans la realisation de chaque roman des questions sociales propres a une epoque particuliere de l'histoire africaine depuis la colonisation. Sa reconnaissance d'une evolution inevitable permet a Beti, un ecrivain engage, de construire un discours continu base sur les transformations socio-historiques. A la suite de la publication de ses romans anti-coloniaux et de ses ouvrages examinant la decolonisation camerounaise, Beti nous presente plusieurs textes a travers lesquels il exprime ses reflexions intimes sur des sujets socio-politiques contemporains divers. Plus precisement, les deux derniers ouvrages de Beti, Trop de soleil tue Vamour (1999) et Branle-bas en noir et blanc (2000), nous dressent un portrait fort anime des problemes sociaux actuels qui tourmentent l'Afrique au seuil du troisieme millenaire. Georges Ngal remarque que dans les annees 60-70 «l'ecrivain conquiert une plus grande liberte et se libere des carcans trop contraignants du classicisme » en reponse au besoin d'innover «l'approche des realites »(27) a la suite des independances. 2 C'est surtout en exploitant les modifications possibles de la voix narrative que Beti tente de fournir une image vive de certaines realites en Afrique. Pour mieux exposer les abus qui le preoccupent a travers les eres, Beti change la fonction et l'identite de ses narrateurs d'apres le contexte socio-politique qu'il entreprend de depeindre a chaque etape successive de son oeuvre romanesque. Par exemple, il rend plus autoritaires la representation et le discours de son narrateur d'une epoque a une autre en lui accordant le statut hors fiction et le role de commenter le monde imaginaire en plus du role narratif sous-entendu de raconter un recit a focalisation zero4. La presente etude vise a cerner comment la manipulation de la voix narrative contribue a transmettre au lecteur les preoccupations principales de Pecrivain a l'egard de l'Afrique contemporaine. Quel est le role attribue au narrateur par Beti et comment evolue-t-il? Plusieurs critiques ont deja etudie en detail l'oeuvre betienne et, parmi eux, quelques-uns l'ont abordee a partir d'une approche narratologique. Par exemple dans Comprendre l'oeuvre de Mongo Beti (1981), Bernard Mouralis a mele ce point de vue a une etude thematique non seulement des quatre premiers romans de Beti mais aussi de ses romans d'apres les independances5. II est surtout essentiel de remarquer qu'Eloi'se Briere a entrepris un examen thematique et symbolique de quelques romans de Beti dans Le Roman camerounais et ses discours (1993). Elle a en outre publie de nombreux articles sur les recits de cet ecrivain militant, notamment « La narration chez Mongo Beti: du singulier au collectif» (1987) ou elle aborde la question du fonctionnement et de revolution de la voix narrative dans Mission terminee et Perpetue et I'habitude du malheur (1974). Dans une optique semblable, Patricia Celerier6 a ecrit un texte fort revelateur sur la signification de la voix narrative dans Les deux meres de Guillaume Ismael Dzewatama (1983) et La revanche de Guillaume Ismael Dzewatama (1984). Celerier a souleve la question du pouvoir «aux niveaux situationnel (contextuel) et discursif (narratif) » (178) en y appliquant l'idee du 4 Le narrateur sait plus que les personnages (Genette 1969: 206). 5 Mouralis a compare Remember Ruben (1974), Perpetue et I'habitude du malheur (1974) etLa Ruine presque cocasse d'unpolichinelle (1979) dont chacun, selon lui, constitue une partie de la trilogie. Mouralis a aussi consacre tout un chapitre a une exploration de Main basse sur le Cameroun (1972) - un ecrit politique qui expose, a travers le devoilement de l'arrestation et du proces injustes de quelques revolutionnaires, le desillusionnement de Beti a l'egard des independances (1981: 69-72). 6 P. Celerier « Sur les voies de la fiction: La voix narrative dans l'oeuvre de Mongo Beti»in Edris Makward, Thelma Ravell-Pinto and Aliko Songolo. Eds. The Growth of African Literature. Trenton; Asmara: Africa World Press, Inc., 1998. 177-186. «contrat relationnel» de Ross Chambers (1984: 4) et «des elements de litterature orale» (Celerier 182). Par contre, Andre Djiffack a publie un ouvrage plutot biographique en essayant « de lire l'homme et de lire l'oeuvre, de facon independante » (29). Richard Bjornson, adoptant une perspective socio-politique et culturelle, a beaucoup ecrit sur l'oeuvre romanesque de Beti. o Bjornson a consacre tout un ouvrage a une investigation de la litterature camerounaise. II faut egalement signaler que, dans le but de tracer «the many stages and [...] the present state [jusqu'en 1998] of Beti scholarship », Stephen Arnold (1998: 5) a rassemble et publie un recueil de textes critiques sur l'oeuvre betienne recente9. Ambroise Kom a ecrit un bon nombre d'articles sur les romans de Beti, y compris un texte comparatif sur Trop de soleil tue Vamour et d'autres ouvrages camerounais10. Recemment, Kom a publie Mongo Beti parle (2002), une interview « a batons rompus» (21) ou l'ecrivain entame des reflexions ideologiques, economiques et culturelles sur les etats historique, actuel et futur du Cameroun. De nombreux critiques ont aborde l'oeuvre de Beti, et je ne retiens ici que ceux dont les ouvrages sont pertinents a notre etude. II faut aussi remarquer que la plupart des romans de Beti ont ete examines en detail. Mais puisque ces textes critiques se limitent surtout a l'analyse de ses romans contestataires et de ceux publies lors des independances, il nous reste Trop de soleil tue I'amour et Branle-bas en noir et blanc a etudier, et a comparer avec les premiers romans de Beti. Je me propose d'examiner, dans cette etude, comment et a quel point Beti modifie la narration de ses romans a mesure que les conditions socio-politiques et les societes evoluent au cours de l'histoire africaine depuis l'ere coloniale. Ce travail analysera, en particulier, les trois premiers romans de Beti, a savoir Ville cruelle, Le Pauvre Christ de Bomba, Mission terminee et ses deux derniers ouvrages, Trop de soleil tue I'amour et Branle-bas en noir et blanc. Afin de degager des changements identifiables et significatifs de son oeuvre romanesque, je me concentrerai surtout sur les fonctions de la voix narrative, a partir de la theorie narratologique qu'elabore Gerard Genette dans son ouvrage Figures III (1972). Pour eclairer plusieurs concepts ambigus concernant la voix narrative, je tiendrai compte, en plus, de quelques remarques de 7 A. Djiffack. Mongo Beti: La quete de la liberie. Paris; Montreal; Torino: L'Harmattan, 2000. 8 R. Bjornson. The African Quest for Freedom and Identity: Cameroonian Writing and the National Experience. 1991. Bloomington, Indianapolis: Indiana UP, 1994. 9 S. Arnold. Ed. Critical Perspectives on Mongo Beti. Boulder; London: Lynne Rienner Publishers, Inc., 1998. 1 0 A. Kom. « Pays, exil et precarite chez Beti, Beyala et Biyaoula » Notre Librairie 138-9 (1999-2000): 42-55. 4 Mieke Bal pertinentes a l'analyse des narrateurs betiens. A l'exception de cette modification, la methode narratologique de Genette me servira d'approche de base pour une analyse de la narration dans les recits de Beti nommes ci-haut. Dans le premier chapitre, nous definirons les elements de la voix narrative selon les termes de Genette. Nous etudierons plus precisement les niveaux narratifs: c'est-a-dire, le niveau hors recit (extradiegetique11) ou se situent le narrateur et l'acte narratif, par rapport au niveau du milieu fictif ((intra)diegetique12) ou se deroulent les evenements du recit. Nous essaierons de definir le narrateur betien et son discours par rapport aux personnages, aux evenements et au lecteur. Un examen des niveaux narratifs nous permettra de discerner les liens entre le narrateur et le monde fictif sur le plan (intra)diegetique ainsi que le rapprochement du narrateur du lecteur sur le plan extradiegetique. Ensuite, nous examinerons comment le type de narrateur choisi par Beti aide a exposer les realites socio-politiques d'une epoque particuliere. Nous etudierons la situation du narrateur dont la voix s'exprime plus implicitement dans les premiers textes de Beti, par opposition a celle plus tranche et explicite du narrateur de ses deux derniers romans. Une comparaison entre la voix narrative de Pepoque coloniale et celle des annees 1990 montrera que le discours du narrateur devient plus explicitement critique et explicatif. L'etude du rapport entre la situation diegetique du narrateur et sa voix narrative revelera plus clairement le changement de fonctions et d'identite que subit le narrateur betien. L'examen de ces composantes narratives permettra de comprendre la fonction du narrateur dont l'un des roles principaux consiste a devoiler Petendue des questions socio-politiques et a censurer des abus et des vices sociaux, d'abord de maniere detournee et ensuite explicitement. Mais il aborde ces questions toujours selon le contexte particulier a une epoque specifique. II sera alors utile d'etudier les elements de la voix narrative et son fonctionnement en tenant compte du contexte historique. Dans le deuxieme chapitre, nous etudierons dans Ville cruelle les traces de la presence du narrateur qui, malgre sa position hors recit, enchaine tout de meme, de facon intime et implicite, 1 1 Le niveau « ou se situe l'acte narratif producteur [du] recit»(Genette 1972: 238). 1 2 Le niveau ou «tout evenement raconte [...] est a un niveau diegetique irnmediatement»(Genette 1972: 238) inferieur au niveau extradiegetique. Le terme (intrd)diegetique designe, en general selon Genette, « [ce] qui se rapporte ou appartient a l'liistoire », «la diegese [etant] l'univers spatio-temporel designe par le recit»(1972: 280). 5 le recit de Banda en y integrant les pensees du protagoniste. Le narrateur accorde aux pensees de Banda une fonction cruciale dans le recit, de sorte qu'un equilibre s'etablit entre le caractere impersonnel de la narration et l'aspect personnel d'un recit qui elabore le deroulement des pensees de Banda par focalisation interne13. Le narrateur presente ainsi a travers la narration des evenements un examen psychique des effets du colonialisme, car les pensees de Banda traduisent intimement les sentiments de depaysement, d'oppression et d'incertitude provoques par l'entreprise coloniale. Une etude de la facon dont le narrateur reproduit les reflexions et les sentiments de Banda revelera qu'il s'agit d'une representation personnelle et d'une mise en relief des phenomenes psychiques qui creent 1'effet d'un roman psychologique. Dans le meme chapitre, nous examinerons ensuite les commentaires explicatifs qui exposent davantage la presence du narrateur et fournissent des informations a regard du cadre economique, politique et culturel du monde diegetique. Les marques du narrateur sont surtout visibles dans une longue intervention sur la segregation entre les communautes des colons et des habitants du pays, ce qui laisse supposer que, outre son role de raconter, il exerce des fonctions non seulement en ce qui concerne la signification assignee au recit, mais aussi par rapport au monde extradiegetique. Dans le troisieme chapitre, nous considererons un type de narrateur different qui, au contraire du narrateur n'ayant aucun role dans le monde diegetique de Ville cruelle, est aussi un personnage dans le recit. En tant que tel, il entretient un lien direct avec le monde fictif, et les traces de sa presence peuvent done etre de nature plus personnelle et se manifester sous diverses formes. Nous etudierons dans ce chapitre les fonctions de Medza, le narrateur-heros de Mission terminee, en nous referant au role principal assume par Denis, le narrateur-temoin du Pauvre Christ de Bomba. Nous verrons comment le role de l'instance narrative ne se rattache pas seulement au but intime que veut atteindre le heros a travers sa narration. Les traces de Medza-narrateur transforment aussi son recit personnel en une representation de l'histoire collective de toute une communaute (Briere 1987: 101). Afin de cerner les differentes fonctions accordees au narrateur-personnage betien et de preciser quelle intention les sous-tend, nous faisons quelques 1 3 Le narrateur adopte le point de vue du personnage et« ne dit que ce que sait tel personnage »(Genette 1972: 206). 6 references au role de Denis. Un examen de l'instance narrative de ces deux recits montrera le degre varie selon lequel se manifeste un narrateur-personnage et aidera a discerner le role narratif de Medza de celui de Denis. Nous decouvrirons que les methodes narratives se modifient selon la complexity des questions sociales et culturelles specifiques a l'epoque coloniale. Dans le quatrieme chapitre, il s'agit de ce qui parait etre une quasi « omnipresence » du narrateur de Trop de soleil tue I'amour et de Branle-bas en noir et blanc. N'ayant aucun role comme personnage dans le recit, ce narrateur impose si amplement sa presence qu'il trahit une attitude subjective a regard des personnages et des evenements. De nombreux commentaires parcourant les deux derniers recits manifestent le caractere explicatif, sarcastique et critique du narrateur. lis suggerent en quelque sorte que le recit sert de moyen fictionnel pour entamer, de fa9on lucide et libre, une multitude de questions socio-politiques. De cette facon, le narrateur construit a travers les commentaires une representation plus detaillee du monde diegetique sans s'eloigner du chemin narratif. Nous etudierons la nature et la fonction des traces de ce narrateur hors fiction afin de pouvoir preciser les methodes narratives qui s'approchent ou s'eloignent de celles des recits signales ci-dessus. Les traces de ce narrateur annoncent d'abord nettement son acte autonome de narrer et, ensuite, deploient son pouvoir d'omettre ou de fournir plus ou moins de details sur le caractere des personnages. La distinction entre le discours mene par le narrateur et les paroles censement prononcees par les personnages semble renforcer le role d'intermediaire de ce narrateur entre l'univers diegetique et le monde de reference du lecteur. Les signes de la presence narrative dans ces deux derniers recits etablissent aussi un lien de complicite entre, d'une part, le narrateur et le lecteur implicite et, d'autre part, le narrateur et les personnages. Cette double proximite semble soutenir la validite des commentaires narratifs. II est evident que le narrateur impose sa presence pour diverses raisons, comme nous venons de voir fort brievement, et selon le besoin d'aborder certaines questions socio-politiques cruciales d'une ere specifique. En analysant les traces narratives, nous pourrons saisir les roles innoves assignes par Beti a ses narrateurs. Nous montrerons de cette facon que, quant a l'instance narrative, l'oeuvre romanesque betienne evolue ainsi que l'exigent les circonstances socio-politiques d'une epoque particuliere. 7 Cette etude se limite a une analyse comparative, basee sur la theorie narratologique de Genette, des trois premiers et des deux derniers romans de Beti. Cette analyse de revolution de l'oeuvre romanesque de Beti permettra de voir, dans les limites de notre corpus, comment Beti exploite son narrateur et les outils de la narration pour peindre le plus vivement possible et de plus pres une Afrique changee et toujours en evolution. 8 CHAPITRE 1 Une definition genettienne de l'instance narrative L'existence du narrateur est indispensable a tout recit puisque sa fonction fondamentale consiste a agir comme vehicule de l'histoire, c'est-a-dire a transmettre au lecteur une version de l'histoire au moyen de l'acte narratif. Comme le dit Genette, il n'existe pas de discours sans 1'existence du narrateur, dont le role est de representer l'histoire et la relater au lecteur sous forme de recit14. II serait utile d'explorer les autres fonctions essentielles du narrateur. Avant d'etudier les nombreux roles qu'assume le narrateur betien au cours des recits, nous definirons d'abord les niveaux narratifs afin de situer clairement le narrateur et les elements lies a la narration. Nous distinguerons plus precisement le niveau auquel appartiennent le narrateur et la narration par rapport a celui ou resident les personnages et les evenements. A partir de cette distinction, nous pourrons considerer les rapports possibles que le narrateur entretient avec les etres autant intradiegetiques qu'extradiegetiques, et preciser ainsi les fonctions narratives multiples que motivent ces liens. Niveaux narratifs Selon Genette, il existe une separation de niveau entre le milieu ou se situe le narrateur, et l'univers imaginaire (la diegese15) dans lequel se trouvent les personnages et ou se deroulent les evenements de l'histoire: c'est « une distance qui n'est ni dans le temps ni dans l'espace, mais dans la difference entre les relations que les uns [les personnages et les evenements] et les autres [le narrateur et le narrataire] entretiennent alors avec le recit » (1972: 238). Le narrateur, ayant le role de relater l'histoire, se situe done a l'exterieur du recit qu'il raconte. Les personnages, acteurs dans le recit, appartiennent au monde diegetique et sont les objets meme de la narration. Le niveau de l'instance narrative, exterieur par rapport au monde fictif, est « un niveau [...] immediatement superieur» (Genette 1972: 238)16 a celui du recit premier. Tout ce qui se 1 4 De ce raisonnement de Genette: « Un [...] enonce ne se laisse pas dechiffrer [...] sans egard a celui qui l'enonce » (1972: 225), on peut parallelement deduire qu'« un [recit] ne se laisse pas dechiffrer [...] sans egard [au narrateur] qui l[e] [raconte] ». 1 5 D'apres Genette, «la diegese designe [...] l'univers du recit premier »(1972: 239; note 1). 1 6 Tandis que Genette concoit le niveau extradiegetique comme inferieur au niveau diegetique, il nous semble que le niveau extradiegetique est plutot« superieur » puisque c'est la ou se situe le narrateur qui exerce une certaine autonomic en tant que celui qui relate et manipule sa version de l'histoire narree. C'est en outre le narrateur qui 9 rapporte au narrateur, notamment le discours narratif, les commentaires, se situe au niveau extradiegetique. En tant que narrataire du recit raconte par le narrateur extradiegetique, le lecteur implicite appartient aussi au meme niveau que celui-ci (Genette 1972: 266). Par contre, les aspects de la diegese (les personnages, Taction, les evenements) appartiennent au niveau (intra)diegetique. Dans le meme ordre d'idees, tout recit raconte par un personnage et enchasse dans le recit principal du narrateur a un rapport de dependance, et se situe a un niveau «inferieur » au niveau (intra)diegetique, comme le dit Bal (24). Genette designe ce deuxieme niveau par le terme « metadiegetique » et le justifie en qualifiant le recit second comme superieur au recit premier malgre cette concession: « le metalangage est un langage dans lequel on parle d'un autre langage, le metarecit devrait done etre le recit premier, a Tinterieur duquel on en raconte un second »(1972: 239; note 1). Or, si nous prenons le point de vue de Bal selon qui le recit second entretient « un rapport de subordination » avec le recit premier (car le recit au second degre est a un niveau « inferieur » et non pas « superieur » au niveau (intra)diegetique), il faut eviter 1'usage de meta ici (24). Nous utiliserons les termes encadrel enchasse au premier degre pour decrire ce niveau second inferieur a celui du recit principal, a cause des ambigui'tes qui entourent le concept de metarecit de Genette. Done, en ce qui concerne les niveaux narratifs, le role d'intermediaire du narrateur le separe du monde diegetique et l'assigne au niveau extradiegetique. Les personnages et les evenements se rapportent au recit en tant qu'objet de la narration, et font partie du niveau (intra)diegetique, dont les elements sont subordonnes au niveau extradiegetique ou se situe l'instance narrative17. La definition de la notion de niveaux narratifs permet d'etablir le rapport fondamental entre, d'une part, le narrateur et le recit et, d'autre part, le narrateur et le monde diegetique (Genette 1972: 238). Cette distinction sera le point de depart pour examiner plus tard les autres possede les informations concernant la diegese. De plus, comme le remarque Bal a propos du lien entre le recit premier et un recit encadre, «le passage au second degre est presente ici [par Genette] comme un passage a un niveau superieur, la ou la subordination serait plutot denotee par inferieur [e'est Bal qui souligne] » (24). De meme, « un rapport de subordination »(Bal 24) lie le niveau de la diegese au niveau extradiegetique. 1 7 Par instance narrative, nous voulons dire « qui raconte? », « a qui? » et« dans quelle situation et a quel moment par rapport au temps de l'histoire? » parce qu'il nous faut tenir compte de toutes ces questions surtout dans l'analyse de Mission terminee ou le narrataire et le moment de la narration sont aussi importants que la voix du narrateur. 10 liens significatifs entre le narrateur et le recit, et entre le narrateur et le lecteur, ce qui aidera a approfondir notre etude de la fonction du narrateur. Mais il faut d'abord explorer le statut du narrateur afin de mieux identifier ses roles en tant que personnage avant d'aborder la question de ses fonctions de narrateur. Le type de narrateur Le statut du narrateur et le degre de personnalisation gouvernent la relation qu'il entretient avec le recit. II peut avoir un rapport direct avec le monde diegetique s'il est a la fois le narrateur et un personnage du recit. Son statut de personnage, soit comme heros soit comme temoin, determine si le narrateur a un double role. Un narrateur-heros se designe comme autodiegetique et un narrateur-temoin comme homodiegetique. Beti confere a Medza, le narrateur autodiegetique de Mission terminee, l'avantage d'entretenir un lien direct et personnel avec le monde diegetique. Les consequences du colonialisme, telles que la disorientation et l'alienation, s'expriment d'ailleurs avec un degre de personnalisation plus aigu a travers la fluidite de la parole et des reflexions de la voix de ce narrateur autodiegetique. Beti donne a Medza cette latitude d'examiner, a travers le discours narratif, les effets de 1'assimilation coloniale et d'exploiter les fonctions emotive et conative du langage pour maintenir le contact avec le narrataire et eveiller sa conscience. Quant a Denis, le narrateur homodiegetique du Pauvre Christ de Bomba, Beti lui accorde le role de demystifier, a partir d'un certain point de vue, les intentions coloniales voilees mais justifiees par les missions civilisatrices. Par contre, un narrateur absent de l'histoire, n'ayant aucun role comme acteur dans le recit et n'ayant ainsi que la fonction principale de relater les evenements auxquels il n'est pas mele, se designe comme narrateur heterodiegetique (narrateur impersonnel). Beti lui donne la liberie et le role de censurer, d'une voix sarcastique, certains faits coloniaux. Beti utilise en fait un narrateur heterodiegetique dans la plupart des recits que nous analyserons dans cette etude. Un narrateur heterodiegetique nous raconte l'histoire de Banda, le protagoniste de Ville cruelle. Mais plutot que d'augmenter la distance que le narrateur, en tant qu'intermediaire, peut etablir entre le monde diegetique et le lecteur, le narrateur heterodiegetique cree un equilibre entre la narration impersonnelle et la representation 11 personnelle en transmettant en discours interieur narrativise les pensees de Banda. De plus, le narrateur accorde aux pensees du heros une importance capitale et rend ainsi le recit plus intime, meme a travers sa voix impersonnelle d'un narrateur non-implique dans l'histoire. De meme, un narrateur heterodiegetique raconte les recits contemporains Trop de soleil tue I'amour et Branle-bas en noir et blanc. Tant que ce narrateur appartient au monde fictif (par amitie avec les protagonistes), il n'y joue pas de role comme personnage. Ainsi, Beti cree un narrateur heterodiegetique, proche de l'univers fictif, qui peut critiquer la conduite et le caractere des personnages. II est evident que Beti utilise le meme narrateur pour la narration des deux recits parce que la reapparition des memes personnages et la reprise de l'intrigue de Trop de soleil tue I'amour dans Branle-bas en noir et blanc indiquent que ce dernier fait suite au premier. Dans Trop de soleil tue I'amour, ce narrateur heterodiegetique laisse des traces perceptibles de sa presence dans la narration de l'enchainement de malheurs destines a l'un des protagonistes, Zamakwe. La disparition eventuelle de Zam au denouement du recit incite Eddie a se proclamer detective prive, pour retrouver aupres de Zam Elisabeth qui a aussi disparu. L'investigation de la disparition mysterieuse de celle-ci constitue le fil principal de l'intrigue assez noueuse de Branle-bas en noir et blanc. Au-dela du simple retour des personnages et de la continuation d'une intrigue enigmatique, un fil coherent lie etroitement les deux recits. Les deux recits partagent le meme cadre politique et agissent comme vehicule narratif des reflexions sur de nombreuses questions socio-politiques. Semblable a celle de Ville cruelle, la narration des deux derniers recits par un narrateur heterodiegetique ne les rend pas moins personnels. Beti confere a ce narrateur la liberte d'intervenir a tout moment du recit pour renseigner, expliquer et juger. A travers ce narrateur, Beti vise a aborder les particularites d'une societe contemporaine. A l'aide de commentaires a diverses fonctions, le narrateur depeint un monde diegetique anime et, de plus, plonge le lecteur dans une meditation sur des questions abordees dans le recit. A la difference de Ville cruelle, un melange de la presence du narrateur et du discours direct des personnages donne au lecteur l'impression d'etre proche du monde imaginaire de Trop de soleil tue I'amour et de Branle-bas en noir et blanc. La voix narrative est, en effet, si perceptible qu'elle valorise la narration au 1 8 « Le discours narrativise [...] est [...] l'etat le plus distant» du discours. II reduit les paroles des personnages en un evenement raconte par le narrateur (Genette 1972: 191); les pensees du personnage transmises sous forme de discours narrativise « peu[vent] se developper tres longuement [...] [et etre] consider[ees] comme un recit de pensees, ou discours interieur narrativise »(Genette 1972: 191). 12 detriment de la signification du recit. Les traces discernables de la voix narrative laissent croire que le recit et ses intrigues ne sont qu'un pretexte pour permettre au narrateur heterodiegetique d'elaborer dans un contexte fictif un discours franc sur les conditions sociales, politiques et economiques contemporaines du Cameroun. II aborde notamment les pouvoirs interne et externe du systeme neocolonial, 1'exploitation des ressources, la question du sous-developpement, les faillites bancaires, la fabrication des drogues et l'envahissement par la mafia. C'est un recit d'aventures dont 1'intrigue a plusieurs fils est tissee de questions socio-politiques sur la corruption, la vie quotidienne et les defis perpetuels imposes a l'exile de retour au pays natal. La voix du narrateur heterodiegetique permet done de soulever au cours du recit une gamme de questions de nature diverse mais qui sont toutes liees aux effets du neocolonialisme. Quel que soit le statut du narrateur, Beti en cree un qui donne une representation dynamique du cadre socio-historique d'une epoque particuliere. Outre la fonction principale du narrateur, Beti lui accorde done celle de soulever diverses questions culturelles, sociales et politiques contemporaines d'une ere specifique. Par exemple, le narrateur heterodiegetique de Ville cruelle nous donne une peinture psychologique du heros, Banda, qui se trouve dechire entre les influences materialistes d'une culture capitaliste etrangere et les moeurs de la tradition africaine. Sur un plan plus large, le narrateur reproduit les pensees de Banda pour raconter des conflits autant individuels que collectifs produits par le colonialisme, qui depayse et opprime surtout les jeunes gens. Medza, le narrateur autodiegetique de Mission terminee, exprime au niveau personnel les consequences obscures du colonialisme. La narration d'une aventure inoubliable entraine Medza a voir la discordance entre les valeurs collectivistes de l'Afrique traditionnelle et celles individualistes d'une societe colonialiste europeenne. De 1'autre cote, le narrateur homodiegetique du Pauvre Christ de Bomba presente un temoignage apparemment objectif des mefaits des missions dites civilisatrices. La variete de narrateurs permet a Beti de peindre, dans ses premiers recits, des realites du colonialisme aux niveaux tant personnel que collectif. Dans les deux derniers recits, Beti a recours au narrateur heterodiegetique comme moyen de vehiculer une diversite de questions socio-politiques qui preoccupent non seulement le Cameroun mais, dans une certaine mesure, toute l'Afrique. Beti confere la narration a un 13 narrateur en mesure a la fois d'enchainer un discours sur des phenomenes caracterisant un milieu et une ere particuliers, et de pousser le lecteur a reflechir sur les questions abordees. De la meme facon que le choix de l'instance narrative change entre les recits anti-coloniaux precedents et ceux des annees 1990, la presence du narrateur devient plus perceptible dans les recits recents de Beti. II va sans dire que les signes de l'instance narrative se percoivent facilement dans un recit raconte par un narrateur autodiegetique comme Medza, dont les reflexions vont de pair avec l'acte narratif. Cependant, des traces ou des indices narratifs aussi distincts apparaissent dans les recits a narrateur heterodiegetique. Les traces narratives peuvent, dans ce cas, se manifester sous diverses formes. Le mode Ces traces plus ou moins discernables peuvent se percevoir le plus souvent dans la facon dont le narrateur transmet le discours et les pensees des personnages. Nous etudierons alors de plus pres un autre aspect de la voix narrative: les traces implicites ou explicites indiquant le degre de la presence du narrateur. On verra que ces traces de l'instance narrative se manifestent implicitement dans la methode de la relation du discours des personnages: le discours interieur narrativise, le discours narrativise19 et transpose20; ou bien, plus explicitement, dans les commentaires explicatif et descriptif, les digressions, les indicateurs temporels, l'adresse directe au narrataire et les mots deictiques qui designent le discours narratif. Les traces perceptibles dans les interventions narratives permettront surtout de definir les liens que le narrateur cherche a etablir entre, d'un cote, lui-meme et le recit et, de l'autre, lui-meme et le lecteur implicite. La signification de ces traces ainsi que la nature de ces liens nous seront essentielles pour examiner l'identite et la fonction du narrateur. Genette classifie le discours comme un element important de la distance narrative, dont la typologie se base sur le degre d'affirmation de ce que Ton raconte. Ce degre d'affirmation a l'egard de l'objet narre fait partie de la categorie du mode que Genette definit selon «le sens 1 9 Selon Genette, « le discours narrativise, ou raconte, est [...] [la representation] l[a] plus distantfe] et [...] l[a] plus reduct[rice] [c'est Genette qui souligne] » des paroles des personnages (1972: 191). Cet etat de discours est ainsi «traite comme un evenement parmi d'autres et assume comme tel par le narrateur »(Genette 1972: 190). 2 0 Les deux variantes du discours transpose sont le style indirect et le style indirect libre et «[b]ien qu'un peu plus mimetique que le discours raconte [...][,] la presence du narrateur y est encore trop sensible dans la syntaxe meme de la phrase pour que le discours s'impose avec l'autonomie documentaire d'une citation » (Genette 1972: 192). 14 grammatical du mode» (1972: 183). D'apres le Littre, le mode est un «nom donne aux differentes formes du verbe employees pour affirmer plus ou moins la chose dont il s'agit » (cite in Genette 1972: 183). A partir de cette definition, Genette etablit que le discours, c'est-a-dire «la "representation," ou plus exactement Finformation narrative a ses degres », et que « le recit peut fournir au lecteur plus ou moins de details, et de facon plus ou moins directe » (1972: 183). Afin de construire un modele selon lequel on peut mesurer le degre d'affirmation des informations ou des details fournis, Genette distingue le recit d'evenements (le discours du narrateur qui raconte le deroulement des evenements et fait progresser le fil du recit)21 du recit de paroles (le discours des personnages)22. D'apres Bal, « le critere sur lequel cette typologie [celle de la distinction principale entre le recit de paroles et le recit d'evenements] est basee est la quantite d'information, et, en raison inverse, [...] la quantite de traces de l'informateur » (26). Comme le dit Bal a propos de la formule genettienne proposee, selon laquelle le recit d'evenements se caracterise par «un maximum d'informateur » (Genette 1972: 187) ou de narrateur, c'est dans le recit d'evenements que Ton peut deceler les traces du narrateur (Bal 28). Ainsi, l'etude du recit d'evenements devrait appartenir, de ce fait, a la figure de voix narrative: «la quantite d'informateur [...] renvoie evidemment a la categorie de la voix, puisqu'il s'agit des traces de la presence du narrateur dans le recit [c'est Bal qui souligne] » (Bal 28). Au lieu de suivre la typologie de Genette a la lettre, nous concevrons done les recits d'evenements et de paroles comme indispensables a notre analyse de l'instance narrative, grace a Pobservation de Bal. Dans ces conditions, nous aborderons la question des traces narratives en analysant d'abord le discours narrativise puisque c'est la representation «l[a] plus distance] » (Genette 1972: 191) des paroles des personnages. Le discours narrativise ne retient que le contenu des paroles qui sont non seulement transmises par la voix du narrateur mais, plus significativement, «traite[es] comme un evenement parmi d'autres et assume[es] comme tel[les] par le narrateur » (Genette 1972: 190). Le discours des personnages ainsi relate revele surement 2 1 Genette 1972: 184-86. 2 2 Le degre de la reduplication des paroles des personnages peut varier. Done, le recit de paroles comprend «trois etats du discours (prononce ou "interieur") de personnage »(Genette 1972: 191): le discours narrativise, le discours transpose au style indirect ou au style indirect libre et le discours rapporte («la forme la plus "mimetique" » dont la variante interieure « emancipe[e] de tout patronage narratif » est le discours immediat (Genette 1972: 191-93)). 15 la perceptibilite narrative, et peut indiquer la position du narrateur par rapport au monde diegetique, ce qui aide a discerner ses diverses fonctions. Comme nous l'avons deja brievement signale, la trace implicite de la presence du narrateur apparait aussi dans le discours transpose. Plus precisement, le discours transpose se construit par un verbe introducteur, et les paroles du personnage « [sont] transpos[ees] [dans une] proposition subordonnee » (Genette 1972: 192) qui est ensuite en quelque sorte encadree dans le discours du narrateur. Meme si «la presence du narrateur y est encore trop sensible dans la syntaxe meme de la phrase pour que le discours s'impose avec l'autonomie documentaire d'une citation » (Genette 1972: 192), le degre de la perceptibilite du narrateur varie meme dans le discours transpose (au style indirect). Par exemple, le narrateur de Ville cruelle, dans le but de raconter un recit personnel et d'etablir un lien intime entre le lecteur et le heros, essaie de s'effacer le plus possible et ne s'exhibe que legerement la ou il doit mettre en parallele le recit d'evenements et le recit de pensees pour tisser d'un fil coherent la trame du recit principal. Ses traces se percoivent done au minimum lorsqu'il transpose le discours du heros: «I1 se dit que tout cela praissait [sic [paraissait]] bien expeditif. Sans trop y prendre garde, il sentit une legere inquietude lui serrer la gorge. Pourquoi le fonctionnaire du Controle avait-il ce visage plisse et reticent? » (Vc 34; ch.4). II y a un melange de discours. Le discours transpose se construit d'un verbe introducteur «il se dit» et d'une proposition subordonnee dans laquelle le narrateur relate les pensees de Banda sans lui ceder la parole. Ensuite, le narrateur decrit la peur et l'attente de Banda devant l'autorite des controleurs. Banda exprime enfin en discours immediat23 une attente anxieuse qui le saisit. La presence du narrateur s'y percoit dans la mesure ou il resume les pensees et decrit les sentiments de Banda. Par contre, le narrateur heterodiegetique de Trop de soleil tue I'amour laisse discerner son point de vue subjectif meme dans la relation, en discours transpose au style indirect, des paroles prononcees par les personnages. L'existence de ce narrateur nettement apercevable, contrairement a la presence plus implicite du narrateur de Ville cruelle, appuie l'idee que les traces de sa presence peuvent se manifester a divers degres selon le choix du type de discours 2 3 Un discours « emancipe de tout patronage narratif » « que l'on a assez malencontreusement baptise le "monologue interieur" » (Genette 1972: 193). 16 aussi bien que les commentaires qu'il juge necessaire d'inserer dans le recit. Prenons par exemple la facon dont il relate les paroles des personnages: II y avait bien eu echange de coups de feu, affirmaient d'autres, mais il avait ete tres bref, ne depassant pas trois ou quatre tirs. Certains enfin, dementant la these de 1'echange de coups de feu, disaient que les tireurs avaient mitraille unilateralement l'appartement avant de s'enfuir. C'etait vraiment la bouteille a l'encre, comme dans la plupart des affaires criminelles de ce maudit pays, et chacun se resignait a la perspective d'un enlisement de l'enquete. (Ts 34-35; ch.2) Tout en transmettant, en discours transpose au style indirect, le temoignage censement fourni par les spectateurs de la scene, le narrateur intervient et ajoute que leur version « dement la these de 1'echange de coups de feu », afin de souligner la dissemblance entre les interpretations du crime temoigne. Le narrateur peut ainsi mettre en relief autant le disaccord evident sur les details du deroulement d'un crime que l'imprecision des temoignages puisqu'il y a un manque de coherence et d'affirmation. Quant a la forme du discours, «[elle] ne donne jamais au lecteur aucune garantie » (Genette 1972: 192) en ce qui concerne la precision de la reproduction des paroles veritablement dites meme si le narrateur donne Timpression de transmettre fidelement le discours des personnages. II semble en effet que 1'intervention de ce narrateur sert plutot de moyen subtil pour critiquer l'inexactitude et la contradiction des rapports de ces temoins, dont Tobservation incertaine implique en partie 1'impassibility vis-a-vis d'un meurtre. Le narrateur censure egalement le domaine policier-investigateur qui perpetue souvent le mystere entourant les crimes pour voiler les desseins obscurs du regime dictatorial neocolonial, surtout lorsque ce dernier y joue un role decisif. Le narrateur ajoute d'ailleurs un commentaire plus explicite pour exposer son point de vue sur redetermination des crimes enigmatiques. Ainsi, le discours transpose des personnages fournit «la preuve » que le mystere a l'egard de crimes atroces se perpetue, et le discours du narrateur, laissant des traces evidentes, souligne le fait que «la plupart des affaires criminelles » demeurent impenetrables, puisque leur cause est attribuable a 1'operation de la police - enfin au regime. Done, les deux exemples du discours transpose au style indirect, dont Tun est tire de Ville cruelle et l'autre de Trop de soleil tue I'amour, suggerent manifestement que la perceptibilite narrative peut aussi varier dans la 17 relation des paroles en ce type de discours. En effet, les traces de l'instance narrative heterodiegetique se montrent de plus en plus claires d'un roman a un autre. Par exemple, le narrateur de Trop de soleil tue I'amour s'exhibe genereusement meme lorsqu'il relate le discours des personnages en discours rapporte24: « Comment vais-je tourner la chose? » se disait justement Zam en redigeant son fax, tout a fait inconscient du danger, et en pestant comme un charretier - Bebete, elle pensait: comme un ivrogne, un vieil ivrogne. C'est vrai que Zam se defendait de plus en plus mal d'emprunter son langage detestable a son ami Eddie [...] C'est affolant de constater a quel point un travers peut devenir contagieux. II se disait par exemple: Oui, comment vais-je bien tourner 9a? [...] Voila ce que se disait Zam tout en redigeant un fax. Et il poursuivit ainsi: Je vais tacher d'y mettre un peu d'humour. Si tu ne mets pas un peu d'humour ici dans la sauce quotidienne, comment feras-tu pour survivre, mon petit pere? Oui, comment vais-je lui tourner la chose? Voyons voir. Cher vieux, [...] C'est terrible: dans ce pays maudit, prive de ma dose, tu ne peux pas imaginer ma souffrance... Ainsi ecrivait Zamakwe a un ami lointain » (Ts 7-10; ch.l) Tout en cedant la parole au personnage, le narrateur heterodiegetique expose sa presence, son attitude subjective et sa vision apparemment omnisciente, pour indiquer au lecteur ce que pensent Zam et Elisabeth, et rapporter le fax que Zam ecrit a un ami hors du pays. Le narrateur emploie une formule explicite (« voila ce que se disait Zam », « ainsi ecrivait Zam » et «il poursuivit ainsi») qui encadre le discours des personnages. II annonce explicitement qu'il cede, a ce moment du recit, la parole a tel ou tel personnage pour manifester son acte d'encadrer les paroles des personnages, de les subordonner au discours narratif. Cette distinction entre le discours du narrateur et les paroles/pensees des personnages implique le pouvoir que celui-la detient de fournir plus ou moins de details en ce qui concerne le monde diegetique. II semble que l'autonomie dont jouit le narrateur, a titre de conducteur du recit, comporte une autorite privilegiee par rapport a la subordination du discours des personnages. Par consequent, le 2 4 Autrement dit selon Genette, le discours direct ou «la forme la plus "mimetique" [...] ou le narrateur feint de ceder litteralement la parole a son personnage » (1972: 192). 18 narrateur semble presque abuser de l'autorite et de la liberie que Beti lui confere. L'auteur lui accorde le role de raconteur25, autre que celui de simplement narrer. Bien que dans Ville cruelle la presence du narrateur ne se manifeste que dans la syntaxe de la phrase (par exemple, la proposition subordonnee et le verbe introducteur), dans Trop de soleil tue I'amour des traces impliquant la perspective subjective et omnisciente du narrateur heterodiegetique se percoivent dans le discours narratif encadrant les paroles de Zam et d'Elisabeth. La vision omnisciente du narrateur lui permet de nous confier que Zam est «tout a fait inconscient du danger [d'une dispute avec Elisabeth] ». Le narrateur trahit aussi sa perspective subjective en ajoutant que « c'est affolant de constater a quel point un travers peut devenir contagieux », a propos de 1'influence des habitudes que les amis peuvent exercer les uns sur les autres. II exteriorise dans ses commentaires un point de vue subjectif qui demontre son attitude sarcastique a l'egard des sujets entames dans le recit. De ce fait, le melange de comique et de raillerie perceptible dans leur discours relate sert de vehicule pour critiquer certains abus sociaux, et semble accentuer le sarcasme du narrateur heterodiegetique. La comparaison breve entre les narrateurs heterodiegetiques de Ville cruelle et de Trop de soleil tue I'amour montre bien que le narrateur de Beti deploie sa presence a des degres varies. II est surtout remarquable que les marques de l'instance narrative deviennent, d'apres les exemples ci-dessus, de plus en plus visibles d'un roman a un autre, d'une epoque a l'autre, et ce degre de la perceptibilite du narrateur demontrera dans une certaine mesure la facon dont evolue l'oeuvre romanesque de Beti sur le plan de l'acte narratif. Cette etude de l'instance narrative dans plusieurs romans de Beti nous aidera d'abord a discerner les fonctions du narrateur, outre celle de raconter un recit. Notamment, la perceptibilite narrative dans Ville cruelle revelera que la mission du narrateur consiste a representer la voix interieure du heros et a tracer sa prise de conscience rythmee et progressive, ainsi qu'a faire un reportage sur le milieu socio-culturel et politique de l'univers diegetique. Dans le chapitre qui suit, un examen detaille des traces narratives dans ce roman permettra de preciser les fonctions du narrateur, et de saisir a travers le recit les consequences psychologiques et socio-culturelles entrainees par la dichotomie collectiviste-individualiste, provenant de la confrontation coloniale. Genette cite Rodgers pour decrire 1'exploitation de la fonction de communication par le narrateur qui cause beaucoup avec le narrataire. (1972: 262) 19 CHAPITRE 2 Ville cruelle: narration heterodiegetique des effets psychologiques du colonialisme Le recit de l'histoire de Banda, raconte par un narrateur heterodiegetique, est neanmoins un portrait personnel et psychologique grace a la signification accordee au recit de pensees developpees. Le recit de Banda est done un examen des effets psychologiques « qui atteignent [...] le psychisme profond du colonise et de la colonisee, lui volant - au moins en partie - ses structures d'insertion et d'equilibre social, sa langue, son imaginaire» (Briere 1993: 8). A cet effet, «l'activite creatrice s'attache ici a exposer le drame interieur des etres soumis a la puissance coloniale » (Achiriga 27). Ainsi, quoique le recit d'evenements fournisse la motivation de la narration, la vraie cause se trouve plutot dans le recit de pensees, et le recit d'evenements entretient faiblement le suspense de l'intrigue. Le recit de Banda expose la mise en place de la ville commerciale et surtout du controle administratif, qui tous les deux donnent lieu au desordre, a 1'instability, et a la tendance chez les jeunes a s'infiltrer dans la ville pour mener une meilleure vie. Cependant, les signes narratifs laissent percevoir le but du narrateur de raconter l'alienation que vivent a cette epoque les jeunes gens, dechires entre les coutumes traditionnelles et les idees etrangeres imposees par le regime colonial. Un examen des traces narratives nous entrainera a percevoir que le narrateur assume la fonction de decrire les etapes de l'alienation, a partir de l'exemple de Banda, en precisant les pensees du heros et en les enchainant de maniere a y attacher une interpretation particuliere. Dans Ville cruelle, les traces du narrateur heterodiegetique, moins saisissables que celles qui apparaissent dans Trop de soleil tue I'amour ou Branle-bas en noir et blanc, ne se manifestent effectivement que dans les commentaires explicatifs et dans la narration des pensees de Banda. Les pensees s'articulent en discours immediat et en discours transpose mais, le plus souvent, en discours narrativise. Le discours immediat cree de l'intimite entre le heros et le lecteur, puisque dans ce cas « [le discours] occupe [...] le devant de la "scene" » et que le lecteur se sent ainsi plonge a l'interieur des pensees du personnage (Genette 1972: 193), tandis que le discours narrativise permet au narrateur d'approfondir et de « definir »les pensees (Achiriga 26), de les enchainer de facon coherente par un lien analytique. 20 Le recit de pensees: moyen de preciser et definir les sentiments/pensees abstraites de Banda D'abord, le melange des types de discours par lesquels les pensees peuvent etre inserees dans le recit principal permet a la fois de creer l'mtimite et d'analyser des phenomenes psychologiques en maintenant la continuite. Par exemple, aux moments cruciaux, le narrateur rapporte fidelement les pensees et les paroles des personnages, afin de representer de facon vive l'intensite aigue' du debat interne chez Banda. Mais, le plus souvent, le narrateur raconte les 26 pensees et les sentiments de Banda comme s'il narrait un evenement. Le recit de pensees s'insere ainsi dans le recit principal sans en briser la continuite du deroulement. En narrativisant les pensees de Banda et en y attribuant la valeur d'evenements, le narrateur entretient l'enchainement et le rythme du recit principal. De plus, en sa qualite d'intermediaire entre les mondes diegetique et extradiegetique, le narrateur detient une certaine liberie d'interpreter les pensees de Banda afin de nous faire comprendre les effets psychologiques du colonialisme. Le narrateur transforme ainsi en recit psychologique les reflexions et le debat interne qui preoccupent Banda. Done, ces reflexions constituent une partie integrante du recit principal et trahissent, a mesure que l'intrigue se denoue, son malaise constant, son impression d'etre opprime, sa perte de confiance en soi, sa lutte interne contre le milieu externe et, enfin, sa prise de conscience. Une impression aigue devoilee En premier lieu, a travers les reflexions de Banda, le narrateur communique un malaise de plus en plus aigu. Le discours narratif evoque un sentiment particulier mais pas encore clairement defini: «II se sent horriblement seul soudain. II avait souvent eprouve cette impression, mais rarement avec une telle force » (Vc 37; ch.4). Devant l'autorite inebranlable des controleurs, Banda se trouve noye dans une oppression qui suscite un sentiment d'insecurite et d'isolement, car il lui faut se debrouiller tout seul dans un monde envahi par une puissance etrangere. Mais les consequences psychologiques du colonialisme se voilent d'aspects plus complexes que nous verrons de plus pres a travers une etude de la narration des sentiments du heros. Genette designe «le recit du debat interieur [...], conduit par le narrateur en son propre nom [qui] peut se developper tres longuement [...] comme un recit de pensees, ou discours interieur narrativise »(1972: 191). 21 Par exemple, le narrateur nous donne un apercu des autres sentiments lies a cette impression dans un reproche que Banda se fait interieurement et qui met en lumiere cette oppression et Pisolement qu'il eprouve devant les fonctionnaires: - J'ai cinq autres charges avec moi, fit-il pour dire quelque chose. Aussitot il se reprocha d'avoir dit 9a. II avait parle sans avoir ete interroge, comme autrefois a l'ecole lorsqu'il etait menace d'une correction. Le souvenir de ces annees de constante dissimulation et de peur lui fit mal au coeur. (Vc 43; ch.4) Les sentiments de gene et de nervosite se manifestent a travers le discours interieur narrativise27 succedant immediatement aux propos prononces par Banda. Les intimidations subies a l'ecole coloniale ont pour consequence l'attente pour ainsi dire incessante du reproche, et expliquent la peur et la nervosite perceptibles chez le heros. La signification attachee a ce souvenir desagreable traduit une des sources de l'oppression dans laquelle il se trouve emprisonne, et devoile la raison pour la « constante dissimulation » qui influence sa conduite. Venant a la suite de la tentative ratee de vendre son cacao, la reaction de defense de Banda a la provocation des fonctionnaires illustre la tyrannie et 1'injustice de 1'administration coloniale. Le narrateur raconte ainsi l'affliction refoulee que l'injustice provoque chez le heros. A cause de l'oppression avec laquelle 1'administration maintient son emprise, Banda vit dans 1'incertitude: faudrait-il faire ceci ou plutot cela? Comment eviter la punition? L'origine du malaise se definit davantage au cours du recit. Les sentiments d'oppression et d'alienation que ressent Banda s'amplifient lorsque les fonctionnaires de 1'administration coloniale l'arretent et lui mettent des menottes, apres 1'avoir provoque a agir avec indignation. La reprise des mots impression et profond(e) souligne les consequences psychologiques graves que subit Banda: Pendant que les gardes regionaux le conduisaient au Commissariat de Police, il eprouvait un profond, tres profond sentiment de frustration; cette impression non plus n'etait pas nouvelle dans sa vie. A maintes circonstances deja, il lui avait semble eprouver cette meme chose: seulement a cet instant elle prenait une forme Alors qu'il est evident que le narrateur narrativise ici les pensees, ce type de discours peut facilement se confondre avec le discours indirect libre. Genette remarque que parfois « [les] indications donnees par le contexte » (1972: 192) peuvent aider a differencier plus clairement ces deux types de discours. Par exemple, ici, le narrateur narrativise les pensees: «il se reprocha d'avoir dit ca ». Mais si Banda exprime cette idee a un autre personnage: « Banda raconta a son oncle la tentative de vendre du cacao et ses paroles proferees a l'inspecteur. II n'aurait pas du dire 5a », il s'agit par contre du discours indirect libre. Le contexte (la conversation hypothetique entre Banda et son oncle) permet parfois de distinguer le discours indirect libre du discours narrativise. 22 suraigue. Elle s'accompagnait aujourd'hui comme avant, de cette autre impression, elle aussi rendue aigue par les circonstances, que la securite s'etait retiree a jamais de la grande foret. II crut avoir touche du doigt le fonds de la cruaute humaine, ne se doutant pas qu'elle fut insondable. (Vc 46-47; ch.4) Cette impression, vague d'abord, s'intensifie et s'explique sans doute par le pouvoir autocratique que le colonisateur impose au pays. Banda vit dans Pincertitude, ne sachant pas comment se conduire dans un milieu regi par les colons dont la tyrannie et les methodes d'administration, basees sur la force et 1'intimidation, donnent naissance a l'oppression. A cause de ces contraintes qui l'empechent de lutter contre les injustices de 1'administration, Banda ne peut meme pas reagir selon le reflexe inne de se defendre. Quoique l'experience douloureuse du heros nous conduise a croire que « le fonds de la cruaute humaine » motive peut-etre le comportement des fonctionnaires, le narrateur signale la complexity des questions surgissant de la presence coloniale. Le narrateur, par sa propre voix, impose son point de vue pour suggerer explicitement que Banda ne se rend pas encore compte que la cruaute humaine est beaucoup plus difficile a expliquer qu'en l'attribuant a l'injustice de 1'administration coloniale. Le caractere insondable de ce concept traduit la nature noueuse des problemes entourant la confrontation coloniale, et indique d'avance le parcours psychologique dans lequel se plonge le protagoniste afin de mieux comprendre son milieu. Pour definir plus clairement cette impression profonde et aigue mais encore floue, le narrateur la raconte sous forme de discours metaphorique: «Mauvais cacao... Au feu!... » Comme un bloc de pierre, ces mots l'avaient terrasse et le tenaient sous eux, impuissant. lis le remplissaient entierement. lis etaient dans son ventre: il sentait la constipation deplacer ses visceres. lis etaient dans ses poumons: la terreur de Bamila [sic [Banda?]], knock-oute pour la premiere fois de sa vie, cherchait le souffle et ne le trouvait pas. lis etaient dans son cerveau dont ils brouillaient le mecanisme: Banda avait 1'impression de se trouver en terre etrangere, a une distance incommensurable de son pays natal, des siens. Ils etaient dans ses yeux: des myriades d'etincelles scintillaient et eblouissaient Banda dans cet univers qui n'etait pas le sien. «Mauvais cacao... Au feu! »(Vc 47; ch.4) Ici, le narrateur depeint de facon concrete et imagee les effets psychologiques du colonialisme. II definit cette impression en decrivant la maniere dont les mots «Mauvais cacao... Au feu! » 23 affectent, comme des coups, des parties du corps de Banda. En relevant des elements physiques du corps, il evoque metaphoriquement les effets psychologiques du colonialisme que Banda n'arrive pas a digerer et dont son cerveau est envahi. A travers une evocation anatomique, le narrateur etablit done un diagnostic psychologique du tourment intense que ressent Banda, pour preciser concretement cette impression. Un examen detaille permet d'envisager que revocation du ventre suggere la perte de la liberie, le refoulement de sentiments et la peur de reagir, de se conduire librement. L'effet de ces mots sur les poumons decrit l'etouffement physique qui symbolise l'oppression psychique que subit Banda. Le bouleversement que ces mots produisent dans son cerveau signifie la confusion et l'abime de l'alienation dans lesquelles Banda s'embrouille, et l'eblouissement de ses yeux renforce le sentiment aigu d'alienation, de vivre dans l'etemelle incertitude et de ne plus appartenir a son pays. En decrivant l'impression de Banda a l'aide de ces synecdoques anatomiques, le narrateur fournit un diagnostic psychologique plutot concret de tout l'etre de Banda. Le narrateur rend ainsi plus saisissables les sentiments abstraits d'oppression et d'alienation. Ce portrait eclatant ainsi que la repetition de la phrase «Mauvais cacao... Au feu! » montrent jusqu'a quelle profondeur ces mots affligent le heros, etant donne qu'« il lui semblait que [les feves] etaient sorties de son sein tant il avait mis de lui-meme pour les obtenir, pour les creer et en faire ce qu'elles etaient aujourd'hui » (Vc 43; ch.4). Ainsi, les fonctionnaires rejettent apparemment le cacao pour se l'approprier sans rembourser Banda mais, en realite, ils denoncent Banda, son travail, tous ses efforts et son ame qu'il «[a] mis [...] pour creer [son cacao] ». Sa confrontation declenche d'ailleurs l'emergence d'autres sentiments qui aident a preciser son impression intense. Une prise de conscience progressive d'un dilemme complexe L'impression aigue encore imprecise ronge le heros si bien qu'elle donne naissance chez lui a une peur constante et a un sentiment d'insecurite qui mene a la perte totale de sa confiance en lui-meme. D'abord, la peur l'empeche de se conduire librement, naturellement. Tous ses sentiments de crainte et d'incertitude surgissent de l'etat d'oppression et d'alienation, et s'exhibent sous d'autres sentiments, tous derives egalement du fait d'etre opprime: 24 Non, ce n'etait pas de sa faute si Koume etait mort. Ce garcon-la avait tout simplement trop d'amour-propre, il ne supportait pas de se laisser guider [...] Mais a qui la faute s'il etait mort? ... Banda eprouvait quand meme un douloureux sentiment de culpabilite. (Vc 136; ch.9) Quelqu'un s'acharnait apres lui; quelqu'un prenait plaisir a contrecarrer tous ses projets, surtout les plus precieux, les mieux etudies. (Vc 139; ch.9) Quelqu'un s'amusait a le contrecarrer... sur que quelqu'un s'acharnait sur lui.... La terreur de Bamila [sic] fourragea rageusement, furieusement dans l'eau, de toutes ses forces. (Vc 140; ch.9) Banda se sent coupable de la mort de Koume, d'une part parce que c'est lui-meme qui avait conduit celui-ci dans une piste dangereuse, et d'autre part parce qu'il rencontre tant de reproches de la part des fonctionnaires et des membres de sa communaute qu'il en arrive a se croire coupable de quelque chose. La peur constante qui sillonne son ame vis-a-vis de tous les aspects de sa vie provoque des sentiments d'incertitude et de culpabilite qui menent a Pattente du chatiment et a la mefiance. Banda se trouve alors prisonnier de la paranoia, instillee par l'oppression qu'exerce le colonisateur autant que par la peur que celui-ci impregne aux opprime(e)s. Banda est non seulement victime de l'oppression coloniale mais aussi prisonnier de ses propres sentiments - d'une inferiorisation et d'une culpabilisation interiorisees. Le recit de pensees de Banda illustre plus precisement enfin sa prise de conscience de son etat de victime, a la suite d'une reflexion longue et profonde sur le dilemme provoque par le besoin de choisir entre deux possibilites discordantes - la ville ou le village: II n'y avait aucune case en vue: a gauche, a droite ce n'etait que la brousse ou la foret. II s'assit sur le talus [...] On se sent bien dans la foret! songeait nai'vement le jeune homme. Mais alors, il se demanda pourquoi il voulait aller a la ville, plus tard? Et peut-etre qu'il avait tort de vouloir aller a la ville plus tard? A maintes occasions auparavant, il avait deja eprouve combien la ville etait cruelle et dure avec ses grades blancs, ses Gardes regionaux, ses Gardes territoriaux et leurs baionnettes au canon, ses sens uniques et ses « entree interdite aux indigenes ». Mais cette fois, il avait lui-meme ete victime de la ville: il realisait tout ce qu'elle avait d'inhumain. (Vc 165; ch.ll) L'evocation de sa jouissance de la solitude dans la foret, exprimee ici en discours rapporte et transpose, trahit la presence et le point de vue du narrateur qui le juge et encadre ces pensees par « songeait nai'vement le jeune homme ». Ce commentaire met en doute la securite, la solitude et 25 le calme que Banda pense d'abord retrouver et suggere que, meme loin de la ville, il serait inevitablement victime des effets tumultueux de la ville coloniale. Banda se trouve perpetuellement preoccupe par le choix difficile de vivre au village ou en ville. Ce dilemme insoluble l'amene en quelque sorte a se rendre compte de la complexity de la question, et suggere Pinaccessibilite du but d'en sortir tant qu'il ne s'agit que de deux possibilites incompatibles. II faut enfin resoudre ce confiit par une voie qui les concilie toutes les deux. La relation binaire ville-village se voit d'ailleurs nettement dans la designation « entree interdite aux indigenes » qui implique la segregation separant la ville coloniale du village. Le choix entre les deux est encore plus difficile a faire a cause de l'injustice et de la severite tyrannique avec lesquelles 1'administration gouverne la ville et ses environs. Le narrateur souligne la cruaute de la ville du point de vue du heros qui se rend compte d'avoir «lui-meme ete victime de la ville » et de «tout ce qu'elle avait d'inhumain »(Vc 154; ch.10). Sa prise de conscience de l'inhumanite de la ville indique un denouement possible et renvoie a la description peinte par le narrateur dans le chapitre deux. Ce portrait de la ville pefsonnifiee suggere de facon detournee la nature inhumaine du colonisateur. Plus precisement, en accordant des qualites humaines a des machines inanimees, le narrateur suscite l'image qu'elles represented metaphoriquement les acteurs humains du colonialisme. II implique ainsi, par un detournement de sens, que le colonisateur est «inhumain », comme les objets inanimes qui constituent la ville. Nous venons de voir que le narrateur precise davantage l'impression a la fois intense et vague qui preoccupe Banda, en narrant les pensees et en decrivant les divers sentiments empechant le heros d'agir en pleine liberte. A travers l'analyse de cette impression et revocation du dilemme perpetuel qui assiege Banda, le narrateur depeint la cruaute de la ville d'un point de vue intime. Cette prise de conscience conduit le heros a considerer son debat interne dans un contexte plus large. C'est par ailleurs en cedant la parole a Banda et en alternant le discours immediat avec le discours narratif que le narrateur decrit dans une perspective personnelle en meme temps qu'a un niveau social les consequences socio-culturelles entrainees par le systeme manicheen colonial. II souligne ainsi la portee de la confrontation coloniale et du disaccord culturel qui en resulte. 26 Une image sociale a partir d 'un portrait intime Afin de reperer dans un contexte plus large les sources du malaise constant chez le protagoniste, tout en conservant l'intimite du recit de Banda, le narrateur entame la question de l'antagonisme collectiviste-individualiste a travers les reflexions du heros. Le narrateur peut, comme nous venons de voir, souligner la gravite des dilemmes moraux et culturels qui bouleversent perpetuellement Banda en employant les discours interieurs narrativise, rapporte et transpose. Mais le discours immediat accentue de fa?on vraisemblable le processus psychologique de sa prise de conscience progressive. Banda aborde, par exemple, en discours immediat le sujet fondamental des structures incompatibles provenant du colonialisme en evoquant le desaccord entre lui et son oncle Tonga, qui represente les ancetres, les coutumes et les croyances traditionnelles. A l'egard d'une conciliation entre les conflits socio-culturels et politico-economiques declenches par Taffrontement colonial, Tonga symbolise aux yeux de Banda un obstacle dans la mesure ou celui-la represente l'autre extreme de la dichotomie coloniale, constitute par Topposition entre les coutumes africaines traditionnelles et les perspectives europeennes capitalistes. Cette dichotomie surgie du colonialisme n'offre a Banda aucune resolution, et contribue a susciter le malaise et l'alienation chez lui. Ses pensees nous revelent non pas un simple desaccord mais une relation desormais faiblement entretenue entre lui et Tonga a cause de leurs perspectives opposees: « Est-ce qu'il se disputerait toute sa vie avec ce vieillard? Depuis qu'il en avait pris l'habitude qu'est-ce que 9a lui avait rapporte? » (Vc 121; ch.8). A travers les pensees de Banda, nous apprenons qu'il est toujours en conflit avec Tonga depuis quelque temps et que ce desaccord devient une « habitude ». II ne s'agit pas tout simplement d'un probleme facile a resoudre. Les mots «toute sa vie » evoquent par ailleurs une duree longue, eternelle, et la proposition adverbiale « depuis qu'il en avait pris l'habitude » ouvre la voie a la recherche de l'origine de ce desaccord. Par exemple, apres sa dispute avec Tonga, Banda commence a reflechir longuement sur les roles des vieillards et des Blancs. II per9oit des similitudes entre eux en ce qui concerne leurs interets. Banda se rend compte d'abord que « pour tous la grande affaire c'est l'argent » (Vc 131; ch. 9): Ah!... Oh!... oui, voila...j'ai trouve! oui, je vois maintenant ce qu'il y a [sic] les Blancs et les vieux, les vieux et les Blancs, au 27 fond, c'est tous [sic] la meme chose... tous la meme chose... Zut! est-ce que c'est vrai ?a?... Les vieux et les Blancs, c'est la meme chose?... Ah non! 9a ce n'est pas vrai. Un Blanc ce n'est pas exactement comme un vieux. Un Blanc, c'est d'abord l'argent, beaucoup d'argent, et encore de l'argent... Un Blanc veut gagner de l'argent, un point c'est tout. Mais un vieillard, c'est beaucoup plus difficile. II faut Pecouter du matin au soir. II faut toujours approuver, admirer ce qu'il raconte. [...] Non, 9a n'est pas vrai: un Blanc n'est pas exactement comme un vieux. (Vc 131; ch. 9) L'emploi des interjections telles que ah, oh et zut suivies par les points d'exclamation et d'interrogation communique de maniere convaincante la voie psychologique par laquelle Banda en arrive a elucider les buts obscurs du vieillard traditionnel et du colonisateur. Les points de suspension, refletant evidernment le developpement des reflexions, manifestent la presence du narrateur. En relatant les pensees de Banda en discours immediat, le narrateur montre done comment Banda distingue difficilement les ressemblances et les differences entre le vieillard et le colonisateur: il s'agit pour ce premier d'une ideologic collective valorisant le respect absolu des vieux qui cherchent a dominer leur societe tandis que chez le colonisateur, la domination provient d'une ideologic capitaliste aux sens economique et politique. Cette relation binaire, montrant le disaccord social et culturel, se situe a un niveau personnel de la vie du protagoniste qui se trouve dans un milieu dirige, d'une part, par les vieux de sa communaute et, d'autre part, par P administration coloniale. Mais a travers le deroulement des pensees, le narrateur montre que cette opposition s'applique aussi a un niveau plus generalise des societes et, ensuite, des institutions. La dichotomie etablie par Banda entre son oncle et les colons le conduit a differencier Bamila (le village) et Tanga/Fort-Negre (les villes): Qu'est-ce qui vaut mieux? Un Blanc de Tanga ou un vieillard de - Bamila?... Zut! qu'est-ce qui vaut mieux? Si seulement quelqu'un pouvait le lui dire... Qu'est-ce qui vaut mieux. II se passa la paume de la main sur le front sans pouvoir se repondre. Puis, au lieu d'opposer un vieillard de Bamila a un Blanc de Tanga, il opposait maintenant Bamila a Tanga. Qu'est-ce done qui valait mieux Tanga ou Bamila?... Bamila ou Tanga?... Bamila ou Fort-Negre? [...] Qu'est-ce qui etait preferable, Bamila ou Tanga?... Bamila ou Fort-Negre?... (Vc 132; ch. 9) Ici, le discours immediat alterne avec le discours indirect libre (« Si seulement quelqu'un pouvait le lui dire »). Le narrateur manifeste legerement sa presence sans vraiment creer de rupture, car 28 le discours narratif (« au lieu d'opposer un vieillard de Bamila a un Blanc de Tanga, il opposait maintenant Bamila a Tanga ») reprend la question capitale qui obsede Banda. Mais la facon dont le narrateur presente Tordre des idees - la juxtaposition et la repetition de « Bamila ou Tanga » et de « Bamila ou Fort-Negre » - indique qu'il cherche a elargir la signification du desaccord entre les personnages a une opposition plus generate entre les lieux (ou Fort-Negre represente la capitale). Par exemple, la comparaison entre le vieillard (Tonga) et le colonisateur (les fonctionnaires, les commercants et 1'administration) donne lieu a une analyse parallele entre le village et le centre commercial. Done, le narrateur, a travers 1'organisation de l'ordre des pensees, cree un parallele entre V analyse comparative au niveau des personnages et celle faite aux niveaux des lieux, des institutions et des ideologies. L'intervention narrative perceptible dans la representation des reflexions du protagoniste suggere que son dilemme concernant la vie a Bamila ou a Tanga/Fort-Negre traduit la quete d'une meilleure vie, d'une mediation entre les deux mondes que constituent le village et la ville. Ce choix difficile symbolise aussi l'impossibilite de trouver une reponse ideale, que ce soit dans le monde du village traditionnel ou dans celui de la ville coloniale, car dans les deux milieux il s'agit de 1'ambition personnelle et du desir de puissance, sous quelque forme qu'ils revetent. Ainsi, la recherche de la source de cet eternel desaccord entraine Banda a prendre peu a peu conscience de sa position par rapport a la dichotomie africaine-europeenne. Son debat interne nous donne un apercu que, comme le remarque Bjornson, « against a background of irreversible change in Beti's novels, colonialist institutions and traditional hierarchies contribute to the oppression under which the majority of Africans are obliged to live » (1991: 90). A force d'y reflechir longuement, Banda s'apercoit a travers son parcours psychologique non seulement du desaccord, mais plus significativement de l'impossibilite de se conformer, d'appartenir ou a l'univers de ses ancetres ou a celui des Blancs. Le choix est impossible car le cadre colonial en voie d'evolution fait resurgir de nouvelles questions sociales, economiques, politiques et identitaires auxquelles aucune des deux cultures ne peut suffisamment repondre. Ce concept s'elabore d'abord au niveau personnel a travers les reflexions de Banda qui, grace aux propos provocateurs de Tonga, essaie d'elucider la source de la disorientation et de la nervosite nevrose quotidiennes qu'il vit dans ces deux mondes. Le desaccord au niveau personnel des pensees represente ensuite la discordance aux niveaux culturel et social. Le recit de Banda «reme[f] [done] en cause aussi bien les traditions de [sa] propre culture que les institutions du 29 colonisateur» (Briere 1993: 8), et en fait ressortir les consequences ainsi que les aspects ideologiques opposes. En particulier, un des effets de la confrontation coloniale est le desir accru d'atteindre la liberie individuelle. Banda exprime, par exemple, l'envie de mener une vie independante sans Pintervention des autres, d'etre libre des contraintes imposees par les conventions collectives et gerontocratiques de la tradition africaine, et par la vigilance et les regies severes de P administration coloniale: Pour ce qui le concernait, il preferait Pindifference absolue, la cruaute des habitants de Tanga-Nord, trop preoccupes de leurs propres affaires - juste comme les Blancs - a la pitie, a la commiseration, a la compassion pleine de sollicitude des habitants de Bamila. (Vc 133; ch.9) En raison de P evolution du cadre socio-historique, Banda se montre plus individualiste que Tonga. L'etablissement des villes et le processus de colonisation faconnent non seulement les aspects economiques et socio-politiques, mais en plus, au niveau personnel, les valeurs et les moeurs. Influence par la presence d'une societe individualiste et capitaliste, Banda trouve inevitablement normal de rechercher une facon de mener une vie privee, d'exprimer son individualisme et de jouir enfin de la «liberie » des contraintes imposees par les vieillards. Ce besoin, tant personnel qu'il soit, est une consequence significative dont la portee modifie desormais le visage historique de toute une collectivite et exige une conciliation viable entre les deux parties du colonialisme, aux niveaux socio-culturel et politique autant qu'ideologique, a l'egard de Pindividualisme par rapport aux valeurs de la collectivite. En representant les reflexions de Banda par un melange de discours differents et en y accordant une valeur capitale, le narrateur construit d'abord un recit principalement psychologique des effets du colonialisme. Mais, aussi significativement, il y aborde le milieu instable qui met en question la necessite de concilier les normes socio-culturelles et ideologiques des societes constitutives du fait colonial. Le recit d'evenements se poursuit lentement et semble s'harmoniser avec la progression des pensees du protagoniste. Le deroulement lent et alterne des evenements et des pensees permet ainsi de conserver l'equilibre et la continuite du recit. En somme, la presence du narrateur ne se percoit dans le recit de pensees que dans son acte d'integrer dans le recit principal les pensees du heros, de les y enchainer en un discours coherent et de les interpreter dans une certaine mesure, pour definir les reflexions et les sentiments 30 abstraits de Banda. De cette facon, le narrateur heterodiegetique vise a faire comprendre le depaysement et l'inferiorisation des jeunes gens d'apres une representation du parcours psychologique de Banda. Comme nous venons de le remarquer, le narrateur laisse des traces implicites de nature syntaxique en evoquant la situation conflictuelle et instable du monde diegetique a travers le recit de pensees. II se rend cependant plus perceptible dans un autre type de commentaires explicatifs qui contribuent a nous apprendre les effets de la situation coloniale dans un contexte plus large. C'est ainsi qu'il etend Pexperience personnelle du heros au niveau extradiegetique. Une etude de ces digressions nous aidera a saisir les fonctions possibles du recit et du narrateur. Interventions narratives Les signes narratifs plus explicites dans les commentaires suggerent une fonction allant au-dela d'une simple representation des pensees et du discours des personnages. La digression manifeste la presence du narrateur et renforce son role d'interpreter et d'expliquer. Ces traces plus visibles impliquent done une fonction explicative, presque didactique, a l'egard de la situation diegetique. A certains moments, le narrateur impose plus explicitement sa presence pour nous renseigner sur le cadre et la situation de l'univers fictif. Par exemple, le narrateur consacre tout le chapitre deux a decrire le cadre de la ville de Tanga, les habitudes et les coutumes des villageois et des habitants de Tanga-Nord ainsi que celles des Blancs qui habitent Tanga-Sud. L'intervention descriptive revele plus precisement le contraste entre Tanga-Nord (la ville des indigenes) et Tanga-Sud (la ville des Blancs). L'opposition etablie entre les deux villes souleve subtilement la question de la segregation autant dans un contexte extradiegetique que dans celui de l'univers diegetique. La signification extradiegetique du recit Si nous analysons de plus pres cette digression assez longue sur le cadre diegetique, nous relevons plusieurs formes sous lesquelles se manifestent les traces du narrateur. En effet, tout au debut de la digression, le narrateur evoque un decalage temporel entre le temps de Thistoire et le temps de la narration: Qu'est-il advenu de la ville de Tanga depuis 1'epoque des evenements que relate cette chronique? Comme s'il pouvait lui etre 31 advenu quoi que ce soit d'important en si peu d'annees! Tout va tres vite aujourd'hui en Afrique; pourtant, quel bouleversement Tanga peut-il bien avoir connu depuis? (Vc 15; ch.2) II est evident que le narrateur raconte le recit en narration ulterieure au moins plusieurs annees apres le deroulement des evenements de la diegese. L'usage marque des indicateurs temporels aujourd'hui et depuis et revocation d'une duree temporelle qui separe «l'epoque des evenements » de celle de la narration de cette chronique revelent une distance temporelle qui souligne la presence du narrateur et son acte de raconter. Les mots deictiques cette chronique precisent, de plus, l'existence et le cadre specifique de ce recit par rapport a d'autres discours fictifs ou historiques. Les termes deictiques, situant d'abord le recit dans un cadre specifique, le mettent ensuite sur un plan global comme le suggere le rapport temporel entre «1'epoque des evenements que relate cette chronique» et « aujourd'hui ». C'est que, en faisant reference a une epoque succedant a celle ou se deroulent les evenements de cette chronique, le narrateur met 1'accent sur la continuity temporelle entre la fin de cette chronique et ce qui se passe apres. La declaration «tout va tres vite aujourd'hui en Afrique» indique par ailleurs le bouleversement et l'instabilite que connait le continent aujourd'hui. Enfin, en liant Tanga a l'Afrique, le narrateur place Tanga a un niveau global et efface toute delimitation qui peut isoler Tanga dans un monde diegetique sans lien avec le monde de reference. Le narrateur met ainsi en relief 1'idee de la continuity du temps et la pertinence du recit par rapport a un niveau socio-historique reel et saisissable. En second lieu, les references a des aspects extradiegetiques exposent non seulement la presence du narrateur mais aussi celle du narrataire et, a travers celui-ci, du lecteur. Elles renforcent encore la notion qu'il n'y a pas de frontiere delimitant les cadres de l'univers imaginaire et du monde de reference du lecteur - il y a un lien fiuide entre les deux zones: Imaginez une immense clairiere dans la foret de chez nous, la foret vierge equatoriale - comme disent les explorateurs, les geographes et les journalistes. Representez-vous, au milieu de la clairiere, une haute colline flanquee d'autres collines plus petites. Sur les deux versants opposes de cette colline, se situaient les deux Tanga. Le Tanga commercant et administratif - Tanga des autres, Tanga etranger - occupait le versant sud, etroit et abrupt, separe de la « La position temporelle » du recit, qui est posterieure a celle de l'histoire (Genette 1972: 229). 32 foret toute proche par un fleuve qui roulait des eaux noires et profondes. (Vc 15-16; ch.2) Le narrateur s'adresse directement au narrataire en meme temps qu'il fait une reference directe a des etres extradiegetiques: «les explorateurs, les geographes et les journalistes ». II emploie le pronom a la deuxieme personne vous pour designer le narrataire et l'imperatif pour s'adresser a celui-ci. A travers les conseils a l'adresse du narrataire extradiegetique, le narrateur etablit un lien ou une sorte de familiarite avec lui. Le lecteur, par une identification possible avec le narrataire, se sent ainsi plonge dans le monde diegetique. La reference aux explorateurs, geographes et journalistes souligne de nouveau que l'univers diegetique n'est pas isole du monde extradiegetique, et permet a la fois de relier Tanga a un contexte plus general et de detailler les particularites de cette ville imaginaire. Un tableau binaire de I 'univers diegetique Sur le plan diegetique, le narrateur nous fournit des informations propres a Tanga. II decrit la presence d'une entite coloniale designee comme «le Tanga commercant et administratif », « [le] Tanga des autres, [le] Tanga etranger » (Vc 16; ch.2), et separee geographiquement, mais peut-etre administrativement, aussi bien du village que de Tanga-Nord. Le narrateur nous renseigne egalement sur des aspects industriels, economiques et sociaux, faisant remarquer en particulier des signes visibles de revolution morale chez les habitants de Tanga-Nord pour appuyer le contraste entre la ville des indigenes et celle des Blancs, ainsi que pour decrire les changements suscites par le colonialisme. C'est pourquoi nous considererons d'abord Timage de Tanga-Sud, qui non seulement revelera le fonctionnement de la ville coloniale, mais retracera aussi des traits distincts qui l'opposent a Tanga-Nord. le « Tanga des autres » Afin de creer un portrait anime de la presence envahissante du colonisateur, le narrateur detaille la mecanique des operations de 1 Industrie forestiere et du colonialisme. Cette image montre, comme le remarque Bjornson, comment « masses of people [who] flood to Tanga [..] are molded into suitable identities and given menial tasks to perform; like the logs, they are exploited for the profit of Europeans » (1991: 93). Done, ce portrait illustre non seulement le fonctionnement d'une activite industrielle au centre commercial, mais il devoile aussi «the dehumanizing 33 context of the colonialist system» (Bjornson 1991: 93), impliquant ainsi l'inhumanite du colonisateur: C'etaient aussi d'enormes billes de bois attachees en radeaux. [...] Alors s'ebranlait une des deux grues qui stationnaient sur le quai. Chuintant et branlant, roulant sur deux rails, elle s'avancait vers le fleuve. Et puis elle s'arretait, elle se penchait dangereusement sur l'eau; ensuite elle se redressait tenant triomphalement une longue bille accrochee a ses dents. Elle se retournait et s'en allait. C'etait un vrai monstre. [...] A cote de cette machine, 1'elephant meme aurait fait figure de parure. L'auto-grue allait entasser les billes de bois dans un chantier d'ou montait le cliquetis rageur des haches qui les equarissaient, les arrondissaient, les reduisaient aux proportions de l'usine et de la civilisation. Un petit train [...] prenait livraison des billes sitot degrossies. II les emmenait blanchies, numerotees, sagement couchees dans de longues voitures, vers Dieu sait quelle destination. De ce cote-ci de la ville, tout ne semblait vivre que pour ou par la bille de bois jusqu'aux scieries la-bas dont on voyait les cheminees degingandees degorger la fumee dans le ciel par des jets intermittents et saccades. C'etait le royaume de la bille de bois. (Vc 16-17; ch.2) En decomposant en une serie de mouvements l'activite industrielle de billes de bois, le narrateur en accentue le caractere monstrueux et destructeur. Les methodes d'exploitation de la foret, selon ce tableau, represented le fonctionnement de la ville coloniale dans laquelle le colonisateur s'approprie la terre et les ressources du pays de sorte que son entreprise mene a la destruction progressive de la terre colonisee. La question de l'exploitation forestiere, reprise d'ailleurs dans Mission terminee (Mt 166; ch.2) et Trop de soleil tue I'amour (Ts 25, 28; ch.2), evoque la presence (neo)coloniale a travers ses actions destructrices pour mettre en cause l'ingerance continuelle des pouvoirs etrangers. La reapparition de ce sujet suggere l'interet constant qui pousse Beti a examiner, a travers ses narrateurs, des questions socio-politiques pertinentes a une epoque particuliere car, quoique l'industrie de bois represente le fonctionnement du centre commercial a l'epoque de Ville cruelle, l'exploitation forestiere pose encore aujourd'hui des problemes ecologiques graves. Or, dans Ville cruelle le tableau dynamise surtout par les mouvements des machines (la grue, la hache et le train) met en cause la facon dont les humains se servent des inventions technologiques comme moyen d'atteindre des buts materialistes/imperialistes. Le narrateur humanise en particulier la grue, la hache et le train et ne fait pas vraiment reference aux colons en tant qu'etres humains. II utilise done la metaphore en personnalisant des objets pour evoquer de facon detournee le colonisateur; cela suggere que meme si Ton emploie des machines pour exploiter les ressources, ce sont «the mechanisms that enable Europeans to exploit Africans » (Bjornson 1991: 93) et les humains qui dirigent 1'exploitation et la colonisation. Le narrateur depeint a travers l'humanisation des choses le fait colonial: la presence etouffante du colonisateur, l'envahissement et 1'appropriation de la terre, l'exploitation des ressources, l'industrialisation, la commercialisation, des moyens de transport et la circulation. Prenons, par exemple, la circulation qui donne a Tanga «une allure dramatique tres prononcee» (Vc 18; ch.2). L'humanisation des camions renforce de surcroit le caractere inhumain du colonisateur. Parmi de nombreux camions, il y en a « de longs et osseux comme la carcasse d'un animal prehistorique; [... de] gigantesques et massifs, [qui font] un bruit a vous rendre fou; [...de] petits, trapus, ramasses » (Vc 18; ch.2). Le narrateur fait allusion, a travers une description de la diversite des types de camion, aux acteurs humains du colonialisme. La vitesse des camions signifie le bouleversement et revolution rapide du pays, provoques par la colonisation. « Sans ralentir, [les camions] penetraient dans la ville » (Vc 19; ch.2) tout comme les colonisateurs penetrent dans le pays et s'y installent, exploitant les ressources et la main d'oeuvre des habitants. «[L]aissant un nuage de poussiere triomphal Hotter derriere eux » (Vc 19; ch. 2), les camions humanises, comme le colonisateur, etouffent et oppriment les colonises. Le mot triomphal indique enfin la mainmise du colonisateur sur le pays. La personnification des machines monstrueuses, soulignant Pinhumanite du colonisateur, transmet une image vive de la presence imperialiste alors que le portrait de Tanga-Nord devoile d'ailleurs les marques coloniales qui jouent un role de faconner revolution du pays. le Tanga des indigenes: une evolution inevitable Le bouleversement de la circulation represente egalement l'instabilite de la societe de Tanga-Nord en voie d'evolution a cause de ce qu'apporte le colonialisme. Contrairement a revocation du caractere inhumain du colonisateur, le portrait de Tanga-Nord classifie les habitants en des groupes generalises, selon leur morale et leurs caracteristiques humaines. Le narrateur adopte le point de vue de celui qui observe de loin les deux Tanga. II se montre severe quant aux habitants de Tanga-Nord, et sa description degradante tendant au stereotype est plus ironique que sincere dans la mesure ou le narrateur imite le discours des ethnologues, des anthropologues et des explorateurs qui enregistrent leurs impressions sur le pays et ses habitants: 35 [L]es habitants de Tanga etaient veules, vains, trop gais, trop sensibles. Mais en plus, il y avait quelque chose d'original en eux maintenant: un certain penchant pour le calcul mesquin, pour la nervosite, Palcoolisme et tout ce qui excite le mepris de la vie humaine - comme dans tous les pays ou se disputent de grands interets mated els. (Vc 20; ch.2) Les homrnes quittaient la foret pour des raisons sentimentales ou pecuniaires, tres souvent aussi par gout du nouveau. [...] Certains, [...] ecoeures, [...] s'en retournaient tout simplement dans leur village, ou ils parleraient de la ville avec tristesse, en se demandant ou allait le monde. D'autres, convaincus a force de railleries qu'ils s'habitueraient rapidement a des moeurs aussi insolites - simple question de temps - decidaient de se fixer definitivement. [...] Generalement ils y pensaient d'abord a leur village natal; et puis, peu a peu, les annees passant, ils l'oubliaient, accapares entierement par des preoccupations d'un tout autre genre. II en etait qui ne pouvaient realiser ici leurs ambitions sociales: ils s'en allaient gouter a une autre ville. (Vc23; ch.2) En parodiant le ton et le discours des ethnologues, le narrateur depeint une societe nouvellement devenue individualiste: les mots « quelque chose d'original en eux maintenant» suggerent qu'il s'agit d'un changement radical inconnu auparavant. Les habitants s'habituent a la ville et a tout ce qu'elle incarne - les interets materiels, l'egoi'sme, le crime, l'oisivete - et, par consequent, se metamorphosent. II y a une naissance des tendances egoi'stes et materialistes. Mais l'opposition que le narrateur souligne entre les deux Tanga implique que la mise en place de la ville, d'un systeme monetaire, d'un centre economique et commercial, suscite ces modifications socio-culturelles et morales inevitables dues a Paffrontement colonial. Le narrateur decrit aussi les villageois selon leurs tendances et leurs perspectives sur la ville, relevant en particulier deux groupes principaux: celui qui tente de vivre en ville mais finit par retourner au village, et celui qui s'accoutume aux moeurs de la ville et y reste ou « s'en [va] gouter a une autre ville » (Vc 23: ch.2) - ils s'enivrent de la vie urbaine, comme de l'alcool, et en veulent plus. En separant les gens en deux groupes aussi distincts, le narrateur evoque l'opposition materialisme-spiritualisme. Le narrateur accentue done la dissemblance entre les deux Tanga en detaillant, d'une part, les aspects industriels et commerciaux de la ville des Blancs et, d'autre part, les moeurs et revolution culturelle et morale des habitants de Tanga-Nord ainsi que des villageois. Pour dresser un portrait coherent des contrastes entre les deux Tanga, le narrateur les decrit selon un parcours topographique de la colline ou se situent les deux villes: 36 Le Tanga commercial se terminait au sommet de la colline par un pate de batiments administratifs, trops blancs, trop indiscrets. [...] L'autre Tanga, le Tanga sans specialites, le Tanga auquel les batiments administratifs tournaient le dos - par une erreur d'appreciation probablement - le Tanga indigene, le Tanga des cases, occupait le versant nord peu incline, etendu en eventail. (Vc 19; ch.2) II commence par decrire le fleuve, monte la colline pour peindre la scene quotidienne du centre commercial et atteint le sommet pour enfin descendre l'autre pente qu'occupe Tanga-Nord. Ainsi, il depeint ce cote comme la facette opposee de Tanga-Sud. Par opposition au Tanga commercial, Tanga-Nord se caracterise par la pauvrete (des cases «baties en materiaux de la foret », « basses, chiches, ratatinees » (Vc 19; ch.2)), ce qui met en cause 1'egoisme et l'injustice de l'intervention coloniale par des pays capitalistes. La segregation creee par le mur «de[s] batiments administratifs, trop blancs, trop indiscrets » (Vc 19; ch.2) qui s'alignent sur le sommet de la colline et dont le dos fait face a Tanga-Nord renforce l'opposition entre les deux versants. II montre ainsi la discordance et la segregation entre Tanga-Sud europeen et Tanga-Nord indigene. Pour aller plus loin, la dichotomie entre les deux villes se percoit non seulement au niveau du monde diegetique. Elle se manifeste dans la relation inegale entre «[d]eux Tanga...[d]eux mondes... [d]eux destins! » (Vc 19; ch.2), et parvient ainsi aux niveaux global et temporel extradiegetiques. En faisant ressortir cette relation binaire, le narrateur la rend pertinente au fait colonial qui se situe dans le monde de reference du lecteur. La description de Tanga se construit non sans une certaine subjectivite de la part du narrateur. Par exemple, son portrait du commercant grec laisse percevoir un ton sarcastique: « Le "Centre commercial," comme on Pappelait; on aurait tout aussi bien fait de l'appeler le centre grec. Tout le long des rues, les enseignes sonnaient grec: Caramvalis, Despotakis, Pallogakis, Mavromatis, Michalides, Staverides, Nikitopoulos - et l'auteur en passe » (Vc 17; ch.2). Un soupcon de sarcasme se percoit dans ce discours. Par l'incise « et l'auteur en passe », le narrateur implique que tant de commercants grecs imposent leurs interets economiques et tiennent la dragee haute aux citoyens et aux villageois indigenes, qu'il vaudrait mieux reconnaitre que ce centre leur appartient. Au lieu de se designer par la marque de la premiere personne, le narrateur se refere comme auteur. Autre que sa fonction premiere de representer l'univers fictif, il rend explicite son role de critique et de juge. 37 En enumerant des noms grecs pour souligner la presence des Grecs, le narrateur exteriorise une attitude subjective. Son sarcasme expose consequemment une position discriminatoire qu'il tente ensuite de justifier en evoquant les injustices commises de la part des commercants grecs, au detriment des villageois: « Les paysans accouraient avec leurs charges, s'amassaient devant le levantin. Et plus il y en avait et plus il en venait, et plus il etait facile a M. Pallogakis de baisser progressivement et insensiblement le taux et de commettre d'autres fraudes » (Vc 18; ch.2). Cet exemple montre d'ailleurs l'abus des colons et des commercants qui cherchent a profiter de la main d'oeuvre des habitants et des ressources du pays a prix minime. La digression sur Tanga permet au narrateur de fournir les informations fondamentales qui nous engagent dans le recit. Pourtant, ses commentaires ne se limitent pas a la longue intervention encadree dans le chapitre deux. II intervient a d'autres moments au cours du recit afin d'expliquer des phenomenes particuliers au monde diegetique. Les traces narratives/l'empreinte coloniale L'instance narrative est surtout perceptible et risque de rompre la continuity du recit lorsque le narrateur intervient pour nous eclairer sur des details politiques se rapportant aussi bien a l'intrigue qu'a la comprehension de la situation coloniale. En fait, ces informations revelent la position critique du narrateur. II explique, par exemple, le lien etroit entre les aspects politique et economique: Jusque-la, la qualite du cacao avait ete une affaire entre le producteur indigene et l'acheteur grec. L'Administration s'etait tenue a l'ecart, pour le bonheur de tous. Mais un jour, elle s'etait sentie en veine de se meler de tout. [...] Tout avait commence par une equipe de parasites qui se repandaient sur le pays [...] lis surgissaient dans le village et vous demontraient que vos plantations etaient mal tenues, vos cacaoyers mal plantes, trop serres, vos plants mal selectionnes, qu'ils allaient vous apprendre comment faire pour etendre vos plantations, pour avoir un meilleur rendement, etc.... [...] D'abus en abus, ils en etaient venus au Controle. Jusqu'ou iraient-ils? Voila la question que les paysans se posaient. II n'y avait plus de securite stable depuis un certain temps, a cause de la complaisance que ces gens-la apportaient a fourrer leur nez dans vos affaires, a tout controler. (Vc 34-35; ch.4) Le narrateur utilise implicitement le «voici pourquoi» balzacien (Genette 1972: 102) pour introduire une digression sur une nouvelle procedure mise en oeuvre en vue de controler la 38 production et la qualite du cacao. A premiere vue, la digression du narrateur nous fournit des renseignements concernant le cadre politico-economique de la diegese. Mais le choix de certains termes (parasites, se repandre, surgir, « d'abus en abus », « fourrer leur nez dans vos affaires », «tout controler ») expose dans une certaine mesure le point de vue narratif, et indique sa position critique vis-a-vis de 1'administration coloniale. Le discours du narrateur vise a censurer, a partir de cet exemple, le systeme colonial et ses mesures hegemoniques et injustes qui ne servent qu'a soutenir un devoir imperialiste. Sous cet angle, il semble que le narrateur fait allusion a l'ideologie imperialiste du colonisateur en soulevant des questions qui devoilent les injustices, l'interet de soi, la tyrannic Cependant, le role narratif ne se restreint pas a celui du critique socio-politique; ses interventions consistent a faire progresser le fil du recit dont le tout aborde par ailleurs la question des moyens hegemoniques du colonialisme et des effets qui en resultent. Par exemple, un signe de la presence du narrateur apparait a un moment crucial du recit lorsqu'il essaie de plonger le narrataire dans le monde diegetique pour que celui-ci comprenne la tournure prise par un evenement decisif de l'intrigue. Dans le but de donner au narrataire l'impression de se trouver a la place de Banda, qui est en proie a une attente anxieuse en faisant la queue, le narrateur s'adresse directement a celui-la dans une intervention explicative: Trois solutions etaient possibles - officiellement: 1° vous etiez immediatement autorise a vendre votre cacao; 2° on vous le faisait secher au soleil, un, deux ou trois jours, sous la surveillance du Service du Controle; 3° on le mettait au feu s'il etait vraiment trop mauvais, c'est-a-dire impossible a exporter. En fait, une quatrieme solution, transactionnelle celle-la, avait cours: Banda aurait bien fait de la connaitre. (Vc 34; ch.4) Le fait de vouvoyer le narrataire et l'acte d'enumerer exhibent la presence du narrateur qui renseigne le destinataire sur la procedure de l'inspection du cacao et les verdicts possibles. Le 29 narrateur laisse en outre une trace de son acte narratif a travers un commentaire proleptique . En revelant que « Banda aurait bien fait de la connaitre [la quatrieme solution possible] » (Vc 34), le narrateur laisse percevoir un decalage temporel entre le temps de l'histoire et le temps de la 2 9 Genette entend par prolepse «toute manoeuvre narrative consistant a raconter ou evoquer d'avance un evenement ulterieur»(1972: 82). 39 narration, puisqu'il sait et «raconte [...] d'avance un evenement ulterieur» (Genette 1972: 82) qui ne s'est pas encore deroule a ce moment de l'histoire. II deploie ainsi son controle de la narration. Le commentaire proleptique presageant le quatrieme verdict joue un role important dans l'intrigue. C'est le dernier verdict obscur qui amene la perte du cacao de Banda et l'enchainement subsequent de son recit de pensees. C'est aussi ce verdict qui met en lumiere Pinjustice et la malhonnetete de 1'administration coloniale. Ce commentaire affirme le role d'intermediaire qu'assume le narrateur par rapport a l'univers fictif. II est d'ailleurs evident, d'apres notre analyse de ses traces, qu'il remplit des fonctions autres que celle d'accentuer la valeur du recit. Depassant son role d'intermediaire, il exerce egalement sa puissance qui l'autorise a critiquer, a travers les digressions et l'analyse psychologique de l'experience du heros, Pinjustice et l'autorite hegemoniques, derivees aussi bien de la structure coloniale que des « hierarchies traditionnelles [notre traduction] » (Bjornson 1991: 90). Cette idee du systeme binaire europeen-africain est d'ailleurs renforcee dans les reflexions amplement developpees au cours du recit de Banda. Bien plus, les pensees de Banda se definissant a mesure que l'intrigue se denoue, grace a la narration qui les transforme en un enchainement analytique, se revelent comme une partie integrate du recit. C'est enfin a travers un examen approfondi des pensees et des sentiments de Banda que le narrateur en arrive a creer une sorte de representation psychique des effets du colonialisme qui se montre comme « le fonds de la cruaute humaine » (Vc 47; ch.4). De plus, la presence des signes extradiegetiques dans la digression sur les deux Tanga affirme le contexte a la fois unique et global dans lequel se situe « cette chronique » (Vc 15; ch.2). Les traces narratives suggerent ainsi que Beti confere au narrateur le role d'observateur social du monde diegetique, de conducteur du recit et de reporter qui, a travers son discours, met en question la sagesse « [d]es explorateurs, [d]es geographes et [d]es journalistes » (Vc 15; ch.2) qui se posent en experts. Quant a son narrateur-personnage, Beti le charge aussi de plusieurs fonctions, y compris celle d'un critique plutot ironique et sarcastique de Denis-narrateur dans Le Pauvre Christ de Bomba, et celle de commentateur social et de memorialiste de Medza-narrateur dans Mission terminee. Nous aborderons dans le chapitre suivant ces roles respectifs en examinant de plus pres les traces de ces narrateurs dont la fonction intradiegetique (de personnages) leur permet 40 d'assumer d'autres roles que celui de narrer. C'est-a-dire, ils racontent leurs recits de leur point de vue, et imposent leur influence sans paraitre autoritaire. 41 CHAPITRE 3 Mission terminee: narration autodiegetique: voix contestataire pour retrouver la bonne voie Le narrateur heterodiegetique de Ville cruelle, ne jouant aucun role en tant que personnage dans le recit de Banda, a des fonctions restreintes qui lui permettent de decrire les pensees du protagoniste et de tenir une chronique, en sa qualite d'observateur social, sans abuser de sa voix narrative. Par contre, un narrateur-personnage peut raconter les evenements d'un point de vue plus subjectif et intime puisqu'il jouit d'un lien direct avec le monde diegetique. Soit comme simple temoin, soit comme heros du recit, ce type de narrateur entretient des rapports concrets et personnels avec les personnages. II en resulte que le narrateur-personnage assume des fonctions particulieres, differentes de celles du narrateur heterodiegetique de Ville cruelle. Nous etudierons dans ce chapitre les roles possibles du narrateur-personnage en nous concentrant sur le narrateur autodiegetique qui joue un role plus decisif comme heros de son histoire. En tant que narrateur, il a aussi une grande influence, au sens impressionnant et affectif, sur son narrataire. Pour faire ressortir certaines similarites, par exemple a propos des niveaux narratifs, nous nous referons au Pauvre Christ de Bomba. Denis, le narrateur homodiegetique du Pauvre Christ de Bomba, raconte le deroulement d'une tournee missionnaire au pays des Tala et la calamite qui en resulte. Dans le but de censurer les desseins civilisateurs colonialistes, Denis, 1'enfant de choeur du pere Drumont, decrit la destruction definitive de la mission de Bomba, la complicite entre missionnaire et administrateur, 1'exploitation des femmes, la prise de conscience du pere Drumont et la renonciation finale de ce dernier a l'evangelisation des indigenes. C'est en dormant l'impression de raconter son histoire d'un point de vue nai'f que Denis cree un discours ironique caracterise par des ruptures entre les commentaires et les paroles des personnages relatees en discours rapporte ou transpose, et les evenements dont Denis est le temoin. A travers ces divergences et la reconstitution de l'ordre du recit (Echenim 53), le narrateur homodiegetique fournit une representation ironique du monde diegetique pour mieux engager le lecteur et le convaincre de certaines realites de la mission evangelisatrice. Medza, le heros de Mission terminee, raconte en sa qualite de narrateur autodiegetique les evenements entourant un voyage inoubliable d'adolescent, qui denote le moment decisif de sa 42 vie. Cette aventure lui revele combien la vie communautaire villageoise, ainsi que celle de l'assimile urbain, entravent son besoin de liberie. Sa recherche perpetuelle d'une liberie perdue et d'une identite a revendiquer l'amene a se rememorer son sejour a Kala, et a le raconter a un narrataire bien precis afin de trouver des reponses et des eclaircissements. Puisqu'il est protagoniste et que ses propres reflexions parcourent son recit, Medza decrit les evenements et fait des commentaires dans une perspective tout a fait personnelle, avec une sincerite apparente. C'est effectivement par cette attitude honnete et tranche que Medza entreprend la rememoration et la narration de son histoire pour atteindre un but personnel. II s'ensuit que sa narration qu'il veut fidele l'amene a saisir certaines verites de son epoque. Medza et Denis emploient des precedes narratifs differents pour evoquer la vraisemblance. Une etude de leurs methodes revelera les intentions attributes par Beti a ces deux narrateurs, et permettra de mieux identifier leurs fonctions narratives. II sera done essentiel d'examiner d'abord comment ils produisent une image authentique de leurs mondes diegetiques respectifs. Tandis que l'acte de rememoration de Medza et son lien maintenu avec son narrataire assurent l'authenticite de son recit, Denis rend explicite sa presence dans les scenes importantes pour garantir la credibilite de sa representation. L 'effet de reel efface au profit d'une critique ironique dans Le Pauvre Christ de Bomba Le narrateur homodiegetique du Pauvre Christ de Bomba se trouve tout pres des personnages et de Taction, grace a sa situation d'acolyte du pere Drumont. Cette proximite lui permet de decrire en detail et avec vraisemblance tout ce qui se passe devant ses yeux. Denis a surtout grand soin de nous annoncer sa presence et son rapprochement, a certains moments du recit: Moi, je suis alle reprendre ma place sur la verandah, mais pres de la fenetre, de facon a ne rien manquer de tout ce qui se ferait ou se dirait dans le bureau. (Pc 292; pt.3) II faisait frais dehors maintenant; j'ai contourne le bureau; je suis entre par la porte de derriere et je me suis tenu dans l'antichambre du bureau. C'est une toute petite piece qui ne sert a rien et ou personne ne me voyait. (Pc 293; pt.3) En decrivant ses gestes et sa tentative de se cacher et de se tenir pres de la scene ou se deroule la conversation, le narrateur affirme sa representation fidele et minutieuse des discours des personnages. II rapporte ainsi les recits des femmes de la sixa pour assurer 1'exactitude de sa narration et pour mettre subtilement en cause les interets de la mission. 43 C'est aussi grace a son rapprochement physique qu'il relate scrupuleusement les discussions revelatrices entre Vidal et le pere Drumont sur des questions complexes concernant le colonialisme. Denis peut ainsi aborder, en particulier, le role du missionnaire, la complicite entre le missionnaire et 1'administration coloniale et l'immoralite d'evangeliser les gens dans l'intention de mieux les garder sous l'emprise du colonisateur. A cet egard, le role de Denis, en tant que narrateur homodiegetique, comprend la reproduction precise de differents discours qui denoncent, de divers points de vue, la relation evangelisatrice-colonisatrice et mettent en cause les aspects ideologiques tacitement associes a la fonction du missionnaire. De 1'autre cote, la tache de Denis consiste egalement a observer les personnages et les phenomenes du monde diegetique. C'est ainsi qu'il arrive a suggerer d'avance que le pere Drumont subit une crise de conscience a cause du lien etroit entre lui-meme et l'administrateur colonial, a mesure que l'intrigue se denoue. Grace a son role dans l'univers diegetique, le narrateur peut nous en dormer une certaine image, a partir de laquelle le lecteur peut entrevoir les consequences de la conscience eclairee du missionnaire et les mecanismes du colonialisme. Le narrateur essaie toujours de certifier la veracite de sa narration d'un discours rapporte en expliquant pourquoi il est present dans telle ou telle scene. Par exemple, il se trouve pres de la scene lorsque le pere Drumont interroge Catherine et Marguerite sur le scandale impliquant Raphael, les hommes de la mission et les femmes de la sixa. Le narrateur encadre meme leurs recits sous forme de discours rapporte et transpose dans le recit principal puisque leurs confessions constituent le temoignage fondamental sur 1'affaire, et fournissent assez de details pour que le lecteur puisse interpreter la situation. Le lecteur peut, par consequent, en deduire l'ironie que tout le travail du pere Drumont et 1'evangelisation coloniale aboutissent a l'exploitation absolue de la femme, a une entreprise scandaleuse et a une epidemie de syphilis au sein d'une mission catholique. Denis donne l'impression d'etre fiable lorsqu'il pretend avoir entendu des conversations. Dans le cas ou il ne se trouve pas assez pres pour entendre la conversation des personnages, il l'avoue ouvertement. Par exemple, ayant relate soigneusement les discours entendus de Catherine et de Marguerite qui resument essentiellement la grave affaire, le narrateur ne reproduit pas les temoignages des autres femmes de la sixa en ce qui concerne le scandale entraine par Raphael. Peut-etre pour eviter de reiterer un discours deja plus ou moins rapporte, le 44 narrateur explique qu'« [il n'a] done pas assiste a ces interrogatoires, [et que] le deuxieme cuisinier qui y assistait forcement [...] [lui] en a rapporte le detail» (Pc 326; pt.3). II serait superflu de relater l'interrogatoire de toutes les femmes, aupres de qui le pere Drumont veut se renseigner. Par contre, le fait d'en etre renseigne par le deuxieme cuisinier affirme que Denis connait toute l'histoire, meme s'il ne relate que par ou'i-dire certains details pour en dormer une representation particuliere et ironique. Tout en reconnaissant la necessite d'etre present mais invisible afin de pouvoir etre temoin d'une conversation sans y participer, le narrateur semble maintenir l'impression d'une description precise et veridique. Mais, comme nous le verrons ainsi qu'Echenim l'affirme, « devant la facade de vraisemblance et d'authenticite des formes narratives se trouvent incrustres dans le tissu narratif, les elements permettant [...] une destructuration de cette construction apparement [sic] integre »(63). En particulier, Echenim remarque l'invraisemblance qu'un enfant puisse « reprodui[re] integralement "Le rapport du medecin Arnaud sur le camp des femmes," un exercise [sic] qui exige une capacite intellectuelle et mnemotechnique importante » (63). D'un cote, le rapport medical et scientifique bien detaille certifie la vraisemblance des recits des femmes divulguant les conditions malsaines de la sixa, et en constitue la preuve. De 1'autre cote, la discordance entre la reproduction exacte de ce rapport et les « capacite[s] intellectuelle[s] » d'un enfant detruit en quelque sorte l'impression d'authenticite (Echenim 63). Si la reconstitution precise de l'analyse medicale dement l'authenticite de la representation fournie par le narrateur, peut-etre remplit-elle la fonction d'abord de choquer le lecteur et d'amplifier la gravite de la situation. Peut-etre que ce rapport sert aussi a impliquer le pere Drumont qui, n'etant entre dans la sixa pour l'inspecter qu'une seule fois depuis une vingtaine d'annees, se preoccupe tellement des revenus de la mission, d'« etendre le regne du Christ » (Pc 264; pt.2) et de batir de nouvelles structures qu'il neglige de soigner ceux et celles qui habitent au sein de la mission. En evoquant la gravite et Tatrocite des conditions lamentables decrites en detail par le medecin, Denis dirige son attaque plutot contre le missionnaire qui est d'ailleurs responsable de la mission et de la sixa. Le narrateur suggere a travers ce rapport que, loin de faire du bien a autrui, la christianisation coloniale est une entreprise egoi'ste et capitaliste. 45 Le narrateur met ainsi en cause les buts de la mission evangelisatrice, et le recit de Denis se montre plus ironique que ne laisse croire a premiere vue son regard apparemment nai'f. Medza, un lyceen eduque sous le systeme colonial, est comme Denis un personnage du monde diegetique. Mais a la difference de Denis, Medza est un narrateur autodiegetique et joue un role significatif dans le deroulement des evenements qu'il raconte. En se rememorant une partie de sa vie, Medza tente d'y trouver des explications pour mieux comprendre les complexites de son monde. Le besoin personnel de raconter une aventure d'adolescent, afin d'en extraire quelque signification lucide, entraine Medza a la decrire de facon ouverte et honnete, contrairement a la narration ironique de Denis. Avant d'etudier la narration detournee de Denis, il faut voir comment Medza nous fournit une image vraisemblable. L 'emploi de I 'effet de reel pour communiquer une quite identitaire culturelle dans Mission terminee Pour evoquer 1'effet de vraisemblance et se montrer fiable, Medza confere a son recit une importance collective (Briere 1987: 101). En particulier, il s'adresse directement a un vous qui represente ses camarades (le narrataire) et aupres de qui le lecteur «reel » peut verifier «la validite de l'histoire » (Briere 1987: 101). Medza eveille aussi la nostalgie en leur rappelant 1'epoque du surgissement des ecoles coloniales, ou se distinguent nettement la societe villageoise et le milieu urbain et, plus significativement, ou se situe le moment decisif de sa prise de conscience d'un destin collectif incertain. La liberie que Beti accorde a Medza de s'adresser directement au narrataire suggere l'intimite et la gravite des questions soulevees au sujet de l'assimilation coloniale. C'est a travers la creation d'un narrateur et d'un narrataire fictifs mais precis que Beti essaie de provoquer la reflexion sur ces questions. L'adresse directe a un vous defini permet a Medza d'etablir un lien concret avec ceux auxquels il destine son recit. Ses references a l'experience specifique d'assimilation connue aussi par son narrataire modifient ce lien, de surcroit, en une entente sous-entendue entre lui-meme et ce dernier: - Frere, dit l'homme qui ne devait done pas etre vieux, frere, quel genre de travail feras-tu apres tes etudes? Et en general, quel genre de travail feront tous les jeunes gens qui sont a l'ecole avec toi? Oui, qu'est-ce que je ferais apres mes etudes? Et mes etudes elles-memes, jusqu'ou iraient-elles? Vous souvient-il, nous avions 46 plusieurs fois envisage des tas de carrieres: medecin, professeur, avocat, etc., mais y croyions-nous? (Mt 115; ch.2) La question posee par Endongolo prend Medza au depourvu sans doute puisque celui-ci n'y a jamais reflechi, mais elle Pentraine a contempler les avantages et les consequences de sa formation de lyceen. Creant une rupture dans le recit pour enchainer un fil d'interrogations posees interieurement, Medza souligne la gravite de cette question et Pincertitude de Pavenir des jeunes gens. De plus, il rend plus pertinent le sujet de la fonction de l'ecole au niveau collectif, en exprimant ses reflexions a un narrataire, esquisse ici, en lui posant une question qui puisse le conduire a mediter sur la signification de P education. Medza augmente ainsi le poids de son recit. Nous apprenons d'ailleurs a travers les interventions narratives Pidentite de ce narrataire. Medza laisse deviner d'abord que le narrataire represente des jeunes lyceens; mais il precise davantage leur identite en dormant l'impression de parler avec eux, les designant souvent comme camarades, leur posant des questions et les renseignant sur les moeurs des habitants de Kala. Les digressions explicatives adressees nettement au narrataire suggerent que les camarades ne connaissent pas non plus les coutumes de Kala, qu'ils se trouvent done aussi eloignes de la civilisation villageoise que Medza: Oui, je sais ce que vous vous demandez: comment, depuis la revolution que fut la Constitution d'octobre 1946, un chef pouvait-il encore menacer les citoyens de brimades administratives? C'est ce que vous vous demandez, n'est-ce pas? Et vous ne vous le demandez que parce que vous etes des gens de la ville, de meme que moi, qui me suis pose ces questions. Mais je vais vous expliquer. (Aft 178-79; ch.3) Non seulement Medza definit enfin Pidentite de son narrataire, mais il renforce son lien amical avec lui a travers les rappels, les explications qui rompent le fil du recit. Le narrataire «parcour[t] le meme chemin » (Mt 9; prol.) et, tout comme Medza, ignore les moeurs et la politique villageoises. Medza souligne alors cette similitude. II s'attend a la question du narrataire sur la puissance, la tyrannie dissimulee du chef et la complicity entre celui-ci et Padministration coloniale. En reprenant la question et avouant sa propre ignorance de ce qui se passe sur le plan politique a Kala, il met en relief le fait que ses camarades (le narrataire fictif) sont, comme lui, « des gens de la ville ». Comme le remarque Briere, ces similarites entre Medza et son destinataire grace a leur experience commune servent de base a un lien intime, de sorte que son recit semble etre un 47 temoignage collectif sur les effets de 1'acculturation coloniale: «La relation JE + VOUS = NOUS qui unit narrateur et narrataire est done pour le lecteur le gage de la validite de l'histoire de Medza qui a partir d'une histoire particuliere devient celle de toute une epoque » (1987: 101). De ce fait, la camaraderie est un moyen a visees multiples d'entrainer le narrataire a reflechir sur le role et le destin de leur generation; de valoriser le recit, d'attester son authenticity et d'augmenter « [s]a portee »(Briere 1987: 101). Par ailleurs, le caractere de Medza, perceptible a travers les traces narratives, semble renforcer « le gage de la validite de [son] histoire » (Briere 1987: 101). Medza est sensible, par exemple, a la reception critique du narrataire a l'egard de la signification d'une chanson qui, aux yeux de ce premier, est precieuse et assez pertinente: Peut-etre cette chanson ne vous semblera-t-elle pas specialement de nature a enthousiasmer un esprit averti? Mais, croyez-moi, rien mieux que le vin de palme n'avertit un esprit, j'en sais quelque chose. Si vous voulez vous en convaincre, buvez toujours une suffisante quantity de vin de palme, relisez cette chanson et venez m'en dire des nouvelles. D'ailleurs, il se peut bien que ma traduction soit mauvaise. (Mt 165: ch.2) Que Medza admette franchement la possibility que la chanson ne provoque pas de sentiments chez son narrataire indique l'honnetete avec laquelle il raconte le recit. Les conseils bases sur sa propre experience accentuent egalement l'impression d'une representation veridique. La declaration que sa traduction est peut-etre imprecise demontre de plus la sincerity de Medza et soutient la vraisemblance de son recit. Ruptures socio-culturelles La reference au narrataire, parmi les autres traces narratives clairement perceptibles, revel e deja que le recit de Medza n'est pas un simple rapport sur la mission dont les membres de sa communaute l'ont charge. A la lumiere des marques narratives, le lecteur apprend, comme le constate Mouralis, que «l'episode de la fuite de l'epouse de Niam n'est, en fait, pour Mongo Beti qu'un pretexte ou un point de depart tres vite oublie et dont la fonction essentielle est de permettre a l'auteur d'introduire avec quelque vraisemblance dans l'univers villageois un jeune heros venu de la ville » (1981: 48). C'est ainsi qu'a partir de sa rencontre avec les villageois de Kala, Medza se trouve libere des contraintes de son pere tyrannique et des obligations imposees 48 par P institution coloniale. De ce fait, la narration signifie plutot une quete identitaire a travers la rememoration des evenements qui lui ont permis de gouter une liberie ephemere. Comme le remarque Mouralis, c'est aussi grace a la narration de son voyage a Kala que Medza s'apercoit plus significativement de la divergence socio-culturelle « qui le separe des habitants de Kala» (1981: 50). Cet ecart Pentraine a voir non seulement son ignorance des moeurs plus traditionnelles du village, mais aussi les insuffisances du systeme d'education colonial ainsi que des obstacles que pose la structure politique du village. Pour examiner les effets de cette divergence, il sera utile de comparer ce que pense Medza en tant que heros au moment de Paction et ce que, en sa qualite de narrateur, il tire de la narration de son voyage. Nous aborderons cette question en considerant d'abord ses reflexions au moment de l'histoire. « L 'ecole-ogresse »: reflexions au moment de I 'histoire Par exemple, au cours des seances ou les habitants de Kala interrogent Medza sur ce qu'il apprend a l'ecole, le lyceen se trouve incapable de repondre aux questions a la fois simples et compliquees auxquelles il n'a jamais reflechi. Ces questions personnelles provoquent chez Medza un sentiment de gene, et Pamenent a se rendre compte de la futilite et de P illusion de l'ecole regie par le systeme colonial. C'est pendant ces veillees que le lyceen se met a saisir les buts obscurs de P assimilation coloniale: C'est fou ce que les connaissances du college sont illusoires: c'est ce jour-la que j'ai entrevu cette verite. Moi qui etais presque tier de ce que j'avais appris pendant toute cette annee scolaire, voila qu'a la premiere verification reelle de mes connaissances, celle de la vie meme, et non celle factice de l'examen, je decouvrais des trous enormes dans mon petit royaume, [...] Continuant mes ameres meditations, je me demandai combien de professeurs de geographie de P Europe occidentale et des regions assimilees -l'Afrique noire par exemple - etaient reellement et precisement au courant de ce qui se passe en Russie? C'est bien la peine, me disais-je, de gacher la jeunesse de pauvres bougres si c'est pour les entretenir des annees durant de choses approximatives. (Mt 100; ch.2) Medza s'apercoit, dans la tentative de peindre un portrait d'un pays communiste, que sa formation de bachelier ne Pa pas muni d'outils pour le preparer a ce qu'exigent la vie et Pavenir en general. II commence a mettre en question la credibilite de Pinstitution coloniale. 49 La revelation qu'il ne peut meme pas dormer une simple lecon de geographie le conduit a discerner des defauts dans le systeme d'education, a partir des imprecisions et des lacunes dans les connaissances acquises des autres pays. Dans cette perspective eclairee, Medza suggere que le systeme d'education en place entretient peut-etre des renseignements incertains ou des mythes au sujet d'autres pays ou, encore, a propos de la justification de la colonisation. Se demandant a quoi bon sert l'ecole sinon a mettre des idees approximatives dans la tete des eleves, Medza met done en cause les motifs des ecoles coloniales. II en arrive alors a considerer l'ecole comme un processus qui « gache la jeunesse » et l'eloigne d'ailleurs des villageois moins assimiles. Son sejour a Kala l'amene ainsi a s'apercevoir d'une enfance perdue a cause de sa formation de bachelier. Medza eprouve d'abord du regret en enviant aux jeunes de son age leur liberie et leurs talents: J'aurais donne tous les bachots du monde pour nager comme le Palmipede, danser comme Abraham le Desosse, avoir l'experience sexuelle du jeune Petrus Fils-de-Dieu, lancer la sagaie comme Zambo, boire, manger, rire en securite, dans 1'insouciance, sans me preoccuper de seconde session, ni de revisions, ni d'oraux. (Mt 88; ch.2) Exprimant le desir d'avoir l'experience et les attributs de ces jeunes non-scolarises, Medza accorde plus de valeur a des talents d'ordre physique qui permettent, d'une certaine maniere, de jouir de la vie. Medza se met a se convaincre que ce sont la liberie et la volonte de vivre pleinement qui devraient etre plus vitales que l'education et les contraintes d'un regime severe. Le bachelier finit done par devaloriser implicitement l'ecole et ses diplomes, les denoncant comme le mecanisme qui lui a vole son enfance et sa liberie de savourer la vie dans le contexte de sa propre culture. Malgre la decouverte, lors de son voyage, d'une enfance et d'une liberie perdues, des contraintes de l'institution, des divergences culturelles et morales entre lui et la societe de Kala, Medza se montre quand meme reconnaissant d'avoir ete charge de la mission d'emmener l'epouse Niam, comme il l'avoue: Quoique je susse maintenant que je sejournerais certainement a Kala plus longtemps que je ne l'aurais d'abord suppose, je ne regrettais pas d'etre venu. Je recommencais a me convaincre que je pourrais connaitre dans ce pays, et grace a ce voyage imprevu et execre d'abord, des aventures sans precedent dans ma vie. (Mt 62; ch.2) 50 D'abord, le sejour a Kala «[permet a] Medza [de] decouvr[ir] la liberte », comme le constate Djiffack (169). Medza l'exprime lui-meme de facon implicite: « Chaque fois que je me rappelle ma petite aventure, j'eprouve soudain la vilaine envie de redevenir jeune, de la recommencer » (Mt 13; ch.l). C'est ce voyage qui apprend au jeune bachelier la valeur de la liberte et de la solidarite communautaire qu'il partage, a un niveau plus personnel, avec son cousin Zambo et les jeunes gens de Kala. Ne pouvant pas revivre, depuis son voyage, la liberte, la purete, les jouissances qu'il a connues, Medza essaie de le faire a travers la rememoration et la narration de cette epoque si courte de sa vie. Non seulement il a connu la liberte pendant son aventure, mais il doit aussi a ce voyage sa prise de conscience de l'ecart culturel et moral entre lui-meme et les habitants de Kala. C'est en effet a travers l'acte narratif que Medza se rend mieux compte des aspects arbitraires des coutumes comme celles qui obligent l'epouse Niam soit a revenir a son mari, soit a rembourser sa dot. Medza observe egalement le manque de respect de l'individualisme, ce qui va a l'encontre de la conception de la vie urbaine et entrave son moi prive. A la rencontre de Kala: reflexions au moment de la narration Pour mieux distinguer les eclaircissements qui se degagent de l'acte narratif, nous analyserons les reflexions de Medza au moment de la narration par rapport a ses observations et sa conduite a 1'epoque de 1'histoire. Par exemple, au cours de son voyage, Medza se croit « devenu une espece de coqueluche pour tout le village de Kala » (Mt 72; ch.2) car « un bachelier, meme virtuel, devait etre une marchandise rare » (Mt 73; ch.2). II remarque d'abord le role superficiel que lui accordent les habitants de Kala et son devoir de consacrer ses loisirs aux seances ou il faut expliquer ce qu'il apprend a l'ecole. Meme s'il se rejouit, dans une certaine mesure, d'une nouvelle liberte inconnue, les habitudes des villageois de Kala et leur desir de le connaitre genent paradoxalement son independance et son besoin d'exprimer son individualisme. II lui faut, par exemple, «inventer un roman [...] en mettant [son] imagination a rude epreuve » (Mt 100; ch.2) pour peindre une Russie « qui pouvait les enthousiasmer [son auditoire] ou simplement les toucher »(Mt 98; ch.2). C'est a travers sa narration que Medza saisit ensuite plus clairement l'autorite dont jouissent les vieillards de Kala et l'interet personnel qui motive les egards de l'oncle Mama pour le jeune bachelier. Medza ne comprend pas, au premier abord, pourquoi son oncle «[lui] 51 montr[e] tant d'egards » (Mt 72; ch.2), mais il finit par penetrer la conduite incomprehensible de son oncle, en premier lieu, de facon superficielle au cours de son sejour et, enfin, de maniere plus approfondie, grace aux reflexions qui vont de pair avec l'acte narratif: Bref, il me fut facile de m'apercevoir que Ton me faisait la cour. Tout le monde ici me faisait la cour, et surtout mon oncle Mama qui etait visiblement aux petits soins pour moi. II me montrait plus d'egards qu'une personne de grand age ne doit en montrer envers un jeune homme sans enfreindre la coutume. (Mt 72; ch.2) Le statut de mascotte accorde au lyceen, dont l'oncle Mama se sert pour s'enrichir et acquerir une reputation, s'oppose au sentiment de respect que le jeune Medza croit inspirer au moment de Thistoire. En effet, l'oncle Mama profite du betail offert a Medza par les hotes. Ces deux perspectives antithetiques - Tambition de l'oncle Mama par opposition au respect que Medza pense en obtenir - sont la source de l'ironie qui sert a remettre en question les moeurs traditionnelles favorisant les vieillards au detriment des femmes et des jeunes. La divergence entre la realite et l'illusion non seulement cree un effet ironique dirige contre un systeme traditionnel injuste, mais elle montre aussi combien Medza se trouve deja culturellement eloigne des habitants de Kala. Le narrateur en arrive enfin a s'apercevoir de la vraie raison pour laquelle les villageois Taccueillent avec tant de respect superficiel: en etablissant une amitie avec le jeune homme qui, d'ailleurs, travaillerait sans doute aupres de 1'administration coloniale s'il continuait a suivre sa voie de bachelier, l'oncle Mama et les autres habitants de Kala pourraient un jour se procurer des privileges. Cette decouverte accentue l'ironie qui se trouve, comme le remarque Simon Gikandi (45), dans la distance entre la conduite au moment de Taction et les reflexions de Medza au temps de la narration: Les invitations, les veillees se succederent. Je ne m'appartenais plus: j'etais plus que jamais la propriete de mon oncle qui disposait de moi au gre des propositions qu'on venait lui faire pendant que je n'etais pas la, et auxquelles il repondait toujours favorablement [...] Pas une seule fois je ne songeai a protester [...] Je pense toutefois que, face a certains etres aussi surs d'eux, aussi etonnamment impassibles que l'oncle Mama, personne ne songerait a se rebeller. Le lendemain de chaque visite, on portait chez l'oncle Mama des presents importants: c'etaient presque toujours de jeunes moutons. [...] Parallelement, il me montrait de plus en plus d'egards et d'amitie. (Mt 122-23; ch.2) Une trace narrative apparait dans la transition des temps verbaux, notamment dans l'emploi du present («je pense que »), qui indique un commentaire au moment de la narration. Les reflexions sur la conduite et le caractere de l'oncle Mama revelent au narrateur ce dont il ne s'apercoit pas a Pepoque de l'histoire. En tant que protagoniste, Medza croit toujours, dans une certaine mesure, que, compare a son propre pere, son oncle Paime mieux et lui temoigne de la vraie ami tie (Mr 72, 89, 123; ch.2). Pourtant, les reflexions de Medza-narrateur devoilent implicitement que l'oncle Mama possede les memes caracteristiques patriarcales que les autres hommes du village, tant que Medza le definit comme un de ces « etres aussi surs d'eux [contre lesquels] personne ne songerait a se rebeller» (Mt 123; ch.2). Done, le decalage temporel entre histoire et narration souligne la distance culturelle qui eloigne Medza du monde de Kala («je ne m'appartenais plus » (Mt 122; ch.2)). Medza intervient, par ailleurs, plus explicitement afin d'expliquer de facon plus detaillee Pautorite et les privileges des vieux: Lorsque deux hommes se disputaient Phonneur de me recevoir dans leur case, l'oncle Mama donnait la priorite au plus age. Moi, je n'y voyais que justice, considerant nai'vement que le respect du a un individu est directement proportionnel a son age; c'etait simple, dame. Mais, avec le recul dont je dispose aujourd'hui, je puis vous assurer que mon oncle n'etait pas aussi desinteresse. Je vais vous expliquer. En general, la fortune - il faut entendre ce mot au sens le plus large - d'un homme a Kala etait fonction de son age. Un homme vieux avait plus de chances de disposer de quelques tetes de betail qu'un homme jeune, a cause d'un systeme economique, juridique et coutumier echafaude par les vieilles gens, pour les vieilles gens. (Mt 140; ch.2) Ici, sa maniere explicite de s'adresser au narrataire et de lui indiquer qu'une explication s'ensuit dans le recit cree une rupture pour faire place a une intervention explicative. II se donne la liberie et le pouvoir d'interrompre le recit pour juxtaposer Phypothese batie a Pepoque de Paction et ses reflexions plus mures developpees au temps de la narration, pour renforcer la divergence entre ce qu'il croyait auparavant et ce qu'il apprend par rememoration « avec le recul ». La mise en relief de Pinterruption et de Pecart temporel souligne P importance de la narration - c'est en racontant la rencontre entre lui-meme et la societe de Kala que Medza arrive a prendre conscience « d[u] systeme economique, juridique et coutumier echafaude par les vieilles gens, pour les vieilles gens »(Mt 140; ch.2). 53 La narration de Medza Pentraine a voir consequemment les insuffisances du systeme et a eprouver des disillusions a l'egard de l'injustice et de la puissance des vieillards: tout en se montrant solidaires de la collectivite, ils detiennent quand meme un pouvoir presque absolu. En s'interrogeant sur la validite de l'ecole et en apprenant les coutumes de Kala, Medza suggere les freins qu'imposent le systeme scolaire colonial aussi bien que la structure politico-economique de Kala. Comme le constate Djiffack, «il ressort une lecture critique de leurs tares respectives: d'une part, le pouvoir de depersonnalisation de l'institution scolaire, porte d'acces a la modernite et, d'autre part, l'institution de l'abjecte gerontocratie, assise de la tradition africaine » (172). Djiffack critique de facon plus severe les entraves imposees d'une part par le colonisateur et, d'autre part, par la structure gerontocratique qui gouverne les societes comme celle de Kala. Ces institutions sont autant plus graves qu'elles constituent l'autorite patriarcale, ou en ville ou au village. Tandis que Djiffack suggere que le systeme gerontocratique s'appuie sur «la tradition africaine », Medza en censure la source: les vieillards qui Pont etabli et s'approprient une quasi-puissance meprisable dans la mesure ou elle empeche l'epanouissement tant individuel que social pour les autres membres de la societe. La divergence entre l'illusion de Medza a l'egard du pouvoir des vieillards et ce qu'il apprend par la suite indique qu'au moyen d'une ironie subtile, Medza censure l'arbitraire de ce systeme regi par les vieillards. En revelant d'abord combien est logique son hypothese initiale (le respect s'accroit avec Page) et, ensuite, l'absurdite du vrai dessein des vieillards, Medza renforce ce desaccord et cree un effet ironique pour critiquer le regime mis en place par les vieux. Le narrateur met ainsi en cause, comme le dit Djiffack, la nature hegemonique et l'interet de soi se rattachant au systeme « echafaude par les vieilles gens, pour les vieilles gens ». Cette aventure ne cesse pas de l'obseder car, grace a elle, il prend conscience de sa position d'aliene et, « having seen through the hypocrisy of the colonialist rhetoric, he cannot adopt an assimilationist stance, but he is also prevented from identifying with the remnant of traditional society that still exists in villages such as Kala because the analytical faculties he developed at school oblige him to recognize its arbitrariness and ultimate futility » (Bjornson 1991: 103). Medza se trouve alors en quelque sorte a mi-chemin entre deux mondes et, sachant qu'il ne peut pas naturellement se plonger ni dans le monde des assimiles ni dans celui des villageois, il essaie de retrouver son identite individuelle a travers la narration de 1'aventure qui Pa entraine a prendre conscience de ce fait colonial. 54 A la recherche d'une identite et d'unepureteperdues Notre comparaison entre les reflexions de Medza aux moments de l'histoire et de la narration devoile done sa prise de conscience de la forme destructrice et efficace de colonisation que revet le systeme scolaire colonial, et de l'impossibilite irremediable de s'integrer dans la societe villageoise. Medza croit, comme le dit Bjornson, ne pouvoir assumer le role d'assimile ni adopter la conception de vie plutot patriarcale de ceux qui dirigent la societe a Kala. De plus, la decouverte que «[n] either traditional nor European values offer them [les aliene(e)s] adequate behavioral models for coping with a complex, rapidly changing world » (Bjornson 1991: 91) amene le protagoniste a refuser les choix offerts par la structure binaire coloniale. La gravite de cette impasse se revele notamment lorsque Medza, tiraille entre le choix difficile d'epouser Edima et d'accepter ainsi l'organisation sociale du village, ou de vivre comme assimile, sacrifie ce mariage possible a une quete de liberte: Comme c'est derisoire tout cela [...] tout ce que je me rememore et vous conte en ce moment; la vie, quoi! C'est souverainement derisoire, la vie. Oh! quand on y est plonge jusqu'au cou, comme dans un marecage gluant et oppressant, on ne s'apercoit pas qu'elle est souverainement derisoire. Mais, avec un peu de recul... {Mt 198; ch.3) La repetition du terme derisoire et le point d'exclamation communiquent l'agacement et la frustration qui preoccupent toujours Medza meme au moment de la narration. II regrette peut-etre d'avoir renonce au mariage avec Edima et, « avec un peu de recul», il se rend compte de la complexity que revet la question d'assimilation, croyant alors que sa decision apparemment simple de s'enfuir n'y apporte aucune solution suffisante. II trouve done derisoire que le besoin de la liberte l'oblige a ce sacrifice, exige par son refus de l'une et de l'autre societe. Les reflexions de Medza suggerent qu'il est toujours a la recherche d'une reponse qui pourrait harmoniser les profonds ecarts d'une civilisation modifiee par le colonialisme, et lui permettre de definir son moi dans ce contexte. En effet, la rememoration ineluctable des evenements entourant son voyage est, comme nous l'avons vu, un moyen pour Medza de rechercher une solution et une liberte arrachee par le systeme colonial. Mais elle symbolise aussi un trajet par lequel Medza tente de revivre cette aventure inoubliable, et revele ainsi la nostalgie qui l'obsede. II a tendance en particulier a se rappeler la purete d'Edima: 55 Cette odeur-la, je m'apercois que je ne peux meme pas vous la decrire ni meme vous la suggerer, 6 impuissance! Tout ce que je sais, c'est que je ne l'ai plus jamais retrouvee sur ma route - et probablement que je ne la retrouverai plus jamais, a Failure ou je vieillis. (Mt 135; ch.2) Moi, je cours eternellement apres cette purete dont Edima m'a donne le gout, et que je ne rencontrerai plus jamais, a l'allure ou je vieillis. (Mt 250; ch.4) A la difference de tous les autres souvenirs, celui-ci demeure aux yeux de Medza le plus important ou cher, car c'est grace a Edima qu'il a goute a la « purete » de quelqu'un qui ne se rend pas encore compte des divisions entrainees par Penvahissement colonial, et qui n'avait pas perdu son patrimoine culturel. Cependant, il perd vite ce tresor lorsqu'il s'apercoit de la rupture culturelle qui l'ecarte des habitants de Kala. Conscient de l'etat contradictoire separant les assimiles des habitants de Kala, Medza ne peut plus desormais se baigner dans la purete puisqu'il est accapare par cette prise de conscience l'empechant de revenir a cette innocence inaccessible. II tente alors de la retrouver a travers le seul moyen possible - la rememoration. C'est ainsi que Medza essaie aussi de concilier son moi avec l'univers modifie par le colonialisme. En plus d'un temoignage de toute une collectivite (Briere 1987: 101), son acte narratif represente done une quete personnelle infinie, mais infructueuse, de cette fraicheur perdue. Comme le recit de Medza, la representation de Denis se caracterise par des coupures temporelles et des commentaires personnels. Contrairement aux ruptures de Mission terminee, celles du Pauvre Christ de Bomba derangent l'ordre du recit pour que le lecteur en reconstruise et interprete la signification (Echenim 53-54). II sera alors utile de voir comment les ruptures creees par les interventions narratives different d'un recit a Pautre, les effets que produisent ces ruptures et les fonctions que remplissent les narrateurs homodiegetique et autodiegetique de Beti. Une visee oblique: les traces de I 'instance narrative Dans Mission terminee, la rupture souligne le processus de rememoration du narrateur. Elle represente sa tentative de resoudre les contradictions et les insuffisances de deux societes differentes. Par contre, dans Le Pauvre Christ de Bomba la rupture sert a deconstruire l'ordre du recit pour pousser le lecteur a faire «une lecture attentive» et a interpreter lui-meme la representation fournie par le narrateur (Echenim 64): « La distance temporelle [est] necessaire pour l'organisation et l'orientation specifiques de la narration. Ainsi, l'une des techniques 56 narratives consiste a porter un jugement ou presenter un resume des impressions sur un evenement ou une etape, avant d'en presenter le recit» (Echenim 53). En effet, «[le decalage] entre [le] discours mystificateur» entame par le narrateur au debut des chapitres et les evenements racontes plus loin (Echenim 63) traduit sa liberte de « bouleverser l'ordre logique et chronologique » du recit (Echenim 53). Par exemple, les commentaires proleptiques (Echenim 53) montrent que le narrateur est plus malin qu'il n'en donne l'impression. Ses remarques revelent qu'il exploite sa «liberte » « d'orienter le recit a sa guise » (Echenim 53) de facon a donner une representation detournee. II produit ainsi un effet d'ironie en etablissant un decalage entre ce qu'il fait semblant de dire et ce qu'il veut vraiment evoquer. Cet agencement de l'ordre des faits presentes se voit, par exemple, lorsque le narrateur commente a plusieurs reprises le role de Raphael, avant que toute l'affaire concernant la sixa ne s'eclate: Mais Raphael, alors?... Raphael, le catechiste qui dirige la sixa. Raphael etait certainement au courant. [...] II connait nommement toutes les femmes de la sixa. II n'est pas possible qu'une seule disparaisse sans que Raphael s'en apercoive. Bon, il etait done au courant et c'est lui qui a tout revele a Clementine?... Oh! la la, que c'est complique... (Pc 210; pt.2) Mais ce qui me tracasse, c'est ce Raphael, le directeur de la sixa. II doit etre au courant de tout cela. [...] Non, Raphael ne pouvait pas ne pas etre au courant de la disparition de Catherine [...] Raphael a laisse Catherine s'en aller de la sixa... Mon Dieu, c'est done qu'il s'etait entendu avec Zacharie!... Quel scandale... (Pc 212; pt.2) D'abord, le narrateur suggere de facon proleptique que quelque drame se declenchera du scandale Catherine-Zacharie, qu'un malheur arrivera a la mission. Le narrateur implique deja la culpabilite de Raphael, implicitement mettant en cause la maniere dont le pere Drumont maitrise la situation. Au lieu d'interroger Raphael et de contempler l'idee que celui-ci exploite les femmes de la sixa pour mener une entreprise immorale, le pere Drumont punit les femmes et les blame du scandale. Comme le suggere Echenim, il parait que le narrateur dirige la lecture du recit, de sorte qu'il exige l'engagement et 1'interpretation de la part du lecteur (53, 54, 64). En particulier, le narrateur attire notre attention sur certaines observations afin que nous y reflechissions. Son regard observateur permet de distinguer, par exemple, la rupture entre ce qu'il declare percevoir 57 et ce que signifie le discours de Zacharie a l'egard de la coutume d'avoir des desseins sur une autre femrne apres que la sienne vient d'accoucher: - Tu as tort, mon Pere; parce que c'est vrai ce que je te dis la; je te l'ai toujours dit, d'ailleurs, et toi tu n'as jamais voulu me croire. J'ignore comment les Blancs s'y prennent; les Noirs, eux, quand leur femme a un nouveau-ne, s'en ecartent pendant un an; c'est ainsi chez nous et je n'y peux rien. [...] Je me demande encore pourquoi le R.P.S. a eu cet acces de fou rire. Peut-etre parce que Zacharie racontait un mensonge? Je ne sais pas si c'etait un mensonge, mais il me semble bien que mon pere se conduit de la meme facon avec ma belle-mere. (Pc 231-32; pt.2) La divergence entre le discours de Zacharie et les commentaires du narrateur produit une incertitude en ce qui concerne le rire du pere Drumont. Mais si le lecteur interprete ce fou rire dans le contexte des evenements racontes et des conversations reproduites jusqu'a ce point du recit, il comprend que ce rire signifie la resignation accrue du missionnaire. De plus en plus, le pere Drumont se rend compte que les moeurs des indigenes ne s'accordent pas a celles de la religion chretienne telle que la pratiquent les missionnaires coloniaux. Le pere Drumont renonce a les changer, etant incapable d'amener le peuple a accepter les regies de la foi catholique et refusant d'etre complice de Padministration coloniale. A cet egard, les ruptures laissent percevoir la valeur ideologique qui sous-tend la mission evangelisatrice coloniale. L'encadrement des chansons que les enfants doivent apprendre revele le role ideologique et administratif que jouent les missionnaires en tant que complices de 1'administration coloniale: Les moniteurs paraissaient contents et, comme pour remercier le R.P.S. des bonnes choses qu'il venait de dire, ils ont fait chanter a leurs eleves: La France est belle, Ses destins sont benis. Vivons pour elle, Vivons, vivons unis. Passez les monts, passez les mers, Visitez cent climats divers, Joyeux au bout de l'univers, Vous chanterez fideles: [...] Dans nos precedentes tournees, [le R.P.S.] demandait toujours qu'on la lui chante une deuxieme fois. C'est etrange qu'il ne l'aime plus maintenant... (Pc 245; pt.2) 58 La chanson evoque l'ideologie expansionniste des missions francaises civilisatrice autant qu'evangelisatrice. Le narrateur encadre ces paroles pour montrer qu'en plus de l'epanouissement du « regne du Christ» (Pc 264; pt.2), 1'evangelisation comporte l'autocratie (Pc 265; pt.2), la domination et la « preparation] [d]es esprits » (Pc 268; pt.2), et se fonde sur l'imperialisme. Le commentaire sur la conduite etrange du pere Drumont nous revele qu'il en prend conscience et qu'il ne veut pas etre complice de la colonisation. Le discours ironique du narrateur denonce ainsi les desseins imperialistes comme inseparables du role du missionnaire qui se lie de connivence avec l'administration. En faisant semblant de dedaigner les habitants du pays des Tala, le narrateur demontre, de maniere implicite, le fonctionnement de cette entente entre le missionnaire et l'administrateur, et la manipulation par ce dernier de la spiritualite intrinseque du christianisme: Oui, ce qu'il faut a ces gens, c'est un grand malheur pour les ramener a la foi et leur apprendre que Dieu ne plaisante pas! Oh! cette route de M. Vidal, ce doit etre une idee de la Providence, 9a. Pourvu qu'il la creuse, sa route. (Pc 253; pt.2) Le narrateur semble proclamer qu'il faut un malheur (les travaux forces, etc.) pour que les indigenes reviennent a Dieu. Mais loin d'emettre l'opinion qu'il faut « un grand malheur pour les ramener a la foi», le narrateur suggere, a travers le discours rapporte des personnages, que l'administration menace, force et terrorise les gens dans le double but de s'approprier la main d'oeuvre du pays et de conduire les gens a faire appel a la religion chetienne (Pc 64-66; pt.l). Ceux-ci sont forces, contre leur gre, a sacrifier leur vie a la construction de cette route et, selon le pere Drumont, amenes a chercher consequemment l'abri du missionnaire, qui pourtant est complice de l'administration. Cette idee s'affirme par le fait que les gens ont recouru au pere Drumont la derniere fois que l'administration a fait construire une route (Pc 75; pt.l). La divergence entre le commentaire de Denis et ce que disent les personnages suggere de fa9on detournee que la mission evangelisatrice s'associe a l'administration, que cette maniere d'installer la foi n'est ni sincere ni spirituelle; qu'il s'agit de menacer les gens afin de les evangeliser - c'est-a-dire, afin de mieux les coloniser. De plus, cet aspect ideologique inherent au role du missionnaire colonial se per9oit ironiquement dans la tendance chez les enfants a « confondre » le pere Drumont et le Christ: Parce qu'il y a une ressemblance entre l'image de Jesus-Christ et le R.P.S., les enfants noirs ne peuvent s'empecher de confondre les 59 deux. Mongo Beti veut montrer qu'avec cette presentation, le «spirituel» et le «racial» coincident. La valeur proprement spirituelle et universelle de la religion se perd dans une categorie raciale, confusion d'autant plus facheuse que, sur le plan politique la race en question se trouve etre aussi la puissance qui domine en Afrique. Done le Noir qui serait reellement converti a un christianisme de ce genre le serait moins «spirituellement» qu'« ideologiquement». (Achiriga 92) En ce qui concerne les circonstances de l'univers diegetique, la signification d'une perception analogue de Jesus-Christ et du pere Drumont suscite l'idee que le colonisateur abuse de la valeur spirituelle du christianisme pour maintenir le peuple sous une emprise autocratique. Ainsi, « la valeur proprement spirituelle [...] de la religion» non seulement «se perd dans une categorie raciale », mais devient aussi un moyen efficace de coloniser (Achiriga 92). Dans ce contexte, la christianisation revet une qualite ideologique, imperialiste et hegemonique. La representation de l'univers diegetique et les discussions entre le pere Drumont et Vidal, rapportees en discours direct, font allusion a ce lien etroit entre le missionnaire et Padministrateur. Denis suggere ainsi que la motivation ideologique fait essentiellement partie de P evangelisation en Afrique, et que le missionnaire est necessairement allie a Padministrateur dans ce contexte. D'apres notre etude des ruptures dans Le Pauvre Christ de Bomba, il est evident qu'elles ont des fonctions de caractere plutot politique. Quoique enfantins et nai'fs en apparence, ces commentaires revelent neanmoins la position ideologique du narrateur, et demystifient de facon detournee plusieurs complexites issues de la situation coloniale. De la sorte, les ruptures exigent de la part du lecteur une reconstruction et une interpretation de 1'image soigneusement composee par Denis (Echenim 63-64). Les fonctions de ces ruptures different ainsi significativement de celles de nature memorielle dans Mission terminee. Les nombreuses interventions narratives et le decalage temporel laissent percevoir que Medza cherche plutot a valoriser l'acte narratif comme moyen de parcourir ses souvenirs, afin de trouver des reponses aux questions qui le tracassent encore. II existe quand meme dans le recit de Medza une espece d'interruption s'etalant dans un cadre plus global - c'est une coupure et une voix narratives qui distinguent nettement le niveau extradiegetique du niveau diegetique. Particulierement, les traces visibles d'un narrateur heterodiegetique annoncent une rupture d'un ordre different. Ses traces perceptibles notamment dans les epigraphes precedant chaque chapitre suggerent une fonction moins saisissable que nous etudierons plus loin. 60 Deux voix contestataires Ce qui distingue Mission terminee des autres recits de Beti reside en partie dans la creation d'une dualite narrative. Plus precisement, il existe deux narrateurs, dont le principal est evidemment Medza, dote d'un double role de narrateur-heros, et l'autre est un narrateur heterodiegetique. Celui-ci ne s'expose que dans les resumes precedant chaque chapitre et semble avoir ainsi 1'unique tache de recapituler tres brievement le recit de Medza. Mais, selon Briere, ce narrateur assume un role plus significatif concernant la reception critique du recit. L'autre voix ... Les traces de ce narrateur rompent dans une certaine mesure le fil du discours narratif de Medza, et revelent de facon ambigu son role de critique quant au recit de celui-ci. En premier lieu, il existe un ecart entre ce narrateur heterodiegetique et Medza-narrateur. Le discours de ce narrateur heterodiegetique, indifferent et circonspect, semble suggerer que le recit consiste uniquement en la narration simple d'une suite d'evenements. Son indifference se manifeste par 1'emploi d'une formule explicite pour construire ses resumes qui lui permettent de s'adresser au lecteur («au cours duquel le lecteur apprendra», « le lecteur sera egalement informe de » (Mr 11; ch.l); « grace auquel le lecteur [...] pourra faire connaissance de » (Mt 37; ch.2)). L'usage de ces formules et son ton indifferent exhibent un air superieur, et soulignent surtout son acte de s'interposer, d'abreger et de subordonner le discours de Medza. Ce narrateur impersonnel diminue ainsi la valeur de l'acte narratif de Medza, qui, contrairement a ce qu'en pense ce premier, a besoin de raconter pour une raison plus importante que le simple but de narrer une suite d'evenements inoubliables. Ce narrateur designe ainsi le recit principal comme objet de son propre discours, et reclame un privilege autoritaire devoilant son role de juge implicite (Briere 1987: 104). En second lieu, ce narrateur laisse percevoir une attitude legerement sarcastique a l'egard du recit de Medza: «Nous retrouvons dans les prefaces un narrateur omniscient dont les remarques ironiques sur le destin du protagoniste soulignent l'insensibilite et le detachement» (Briere 1987: 103). Son point de vue sarcastique se manifeste aussi dans la designation de 3 0 Alors que Briere propose que «les remarques ironiques [...] soulignent l'insensibilite et le detachement» du narrateur impersonnel (1987: 103), l'attitude ironique de celui-ci me semble se degager a la fois de son discours particulierement indifferent et circonspect (accentue par l'usage des deictiques), et de l'exageration du danger entourant l'aventure de Medza, ce qui donne lieu au sarcasme. 61 Paventure de Medza comme un « voyage tumultueux », une « expedition perilleuse dans un pays inconnu sinon hostile » (Mt 11; ch.l). En exagerant le peril que peut representer le voyage de Medza, le narrateur heterodiegetique reduit la signification du recit du jeune bachelier, comme le suggere Briere: « Sous le regard du narrateur omniscient et par Peffet d'ironie et de distanciation, les personnages de la diegese se transforment en marionnettes [...] [L]es personnages perdent leur autonomie devant la voix omnisciente qui s'entend dans les prefaces »(1987: 104). Son air hautain et sa devalorisation du recit de Medza suggerent que ce narrateur heterodiegetique cherche a imposer une certaine perspective, si bien que son role est « de retenir la place privilegiee qui caracterise [...] le colonisateur, usurpateur du discours africain » (Briere 1987: 104). Suivant Panalyse de Briere, l'acte de resumer et de subordonner le recit principal manifeste «la volonte de domin[er] » (1987: 104) et de s'approprier le discours de Medza. II s'agit done de discrediter la valeur et la vraisemblance du discours du narrateur autodiegetique, de le soumettre a Pinterpretation, « a la maniere de ceux qui se delectaient a la lecture du roman colonial ou bien d'oeuvres ethnologues » (Briere 1987: 103). A Paide de Panalyse revelatrice de Briere et a travers P attitude deployee par ce narrateur heterodiegetique, on peut le rapprocher de Pethnologue et discerner son rapport avec le narrateur autodiegetique. En outre, d'autres indices affirment Phypothese avancee par Briere, notamment la facon dont le narrateur impersonnel se refere au monde diegetique. En particulier, le narrateur heterodiegetique depeint le village de Kala comme un lieu baigne dans le mystere. La designation de Kala comme « un pays inconnu sinon hostile »(Mt 11; ch.l) et «ce pays etrange» (Mt 37; ch.2) ecarte le narrateur heterodiegetique du monde imaginaire, et isole Kala en quelque sorte dans un cadre obscur. Des mots ambigus tels qu''inconnu et etrange soulignent Pimage mysterieuse concue par ce narrateur heterodiegetique a l'egard de l'univers diegetique. Le narrateur essaie de plonger le lecteur dans une illusion, de construire un « discours illusoire et mystifiant parce qu'il consiste a enfermer les Africains dans une difference essentielle qui sert a les caracteriser par rapport aux Europeens, et qui constitue ainsi une sorte de principe explicatif absolu permettant d'analyser toutes les situations» (Mouralis 1993: 25). C'est ainsi que Mouralis definit le discours ethnologique, et la mystification que le narrateur impersonnel evoque autour de Kala semble s'y conformer, quoique de facon implicite. 62 En effet, le « discours illusoire » du narrateur heterodiegetique ecarte Kala de l'univers extradiegetique a partir du critere d'etrangete, soulignant les notions de Vautre et de la difference sur lesquelles se base en partie le discours mythique et ethnologique du colonisateur. Le discours de ce narrateur laisse done percevoir une attitude qui le rapproche, par ce biais, du colonisateur. Le portrait obscur qu'il donne du monde diegetique implique une certaine disposition, comme le propose Briere. Que le narrateur heterodiegetique se revele implicitement semblable au colonisateur, a travers la mystification du village de Kala et par «l'insensibilite et le r detachement » (Briere 1987: 103) de son discours, evoque le cadre du jugement occidental sur le recit de Medza. A ce titre, le recit principal doit exister dans l'univers extradiegetique: il entretient un rapport avec le discours du narrateur heterodiegetique qui l'interprete et Pabrege. Une voix enfin revendiquee II y a done une coexistence problematique de deux discours - celui de Medza et celui du narrateur impersonnel. Pourtant, bien que les epigraphes de ce narrateur encadrent les quatre chapitres et manifested ainsi de Pautorite (Briere 1987: 104), les interventions de Medza soulignent neanmoins son propre role narratif. De ce fait, celui-ci affirme sa propre autorite et son independance narratives. D'ailleurs, tout le recit, y compris les chapitres racontes par Medza et les epigraphes proferees par le narrateur heterodiegetique, est enchasse par le prologue et P epilogue de Medza. II semble que le recit du narrateur autodiegetique s'avere ainsi independant par rapport au discours du narrateur heterodiegetique, et que les epigraphes represented: plutot une espece de commentaire sur les chapitres. Par consequent, le recit de Medza, le prologue et P epilogue font contrepoids a Pautorite de la voix narrative heterodiegetique, renversent la hierarchie narrative et revendiquent ainsi la liberte. Mais, a titre de narrateurs, ceux-ci doivent se situer au meme niveau extradiegetique car «l'instance narrative d'un recit premier est [...] par definition extradiegetique » (Genette 1972: 239). C'est la ou se deroulent leurs discours divergents: le discours ethnologique et detache par opposition au discours autobiographique de Medza en quete d'une societe equilibree concilliante. Parallelement, il existe dans Le Pauvre Christ de Bomba des epigraphes qui se trouvent a la tete de chaque partie mais, contrairement a celles de Mission terminee, elles romped moins le fil du recit. Les epigraphes sont des citations de plusieurs ecrivains reels et evoquent plutot 63 metaphoriquement l'essentiel de chaque partie. Par Pinscription de ces extraits, le recit de Denis semble s'inscrire au meme niveau empirique que ces auteurs qui existent. Par la reconnaissance du discours de quelques ecrivains reels, le recit de Denis se definit comme un discours parmi tant d'autres dans le monde de reference du lecteur. II faut etablir un rapport entre les mondes diegetique et empirique, comme le suggere Echenim: « L'orientation interpretative proposee a travers les textes epigraphiques et l'avertissement est done 1'expression d'un appel a un depassement d'une lecture immediate et primaire, a une interpretation du texte en fonction des referents extra-textuels, et done socio-historiques » (65). A cet egard, l'epigraphe precedant la troisieme partie du Pauvre Christ de Bomba joue un role significatif: elle symbolise metaphoriquement la derniere partie du roman. Mais en plus, au niveau extradiegetique, cette inscription attribue une valeur empiriquement contextuelle au recit: Mais que ce serait bien si e'etait le desir de feconder le terrain qui poussait les gens a semer, et non celui de recueillir la moisson! Voila ce que je voulais dire et je sais que c'est bete. Comme si on pouvait soupconner un humain de desinteressement et avoir foi en lui! -- M. Gorki (biographie) {Pc 285; pt.3) Dans le contexte specifique du Pauvre Christ de Bomba, « le desir de feconder le terrain » semble etre une metaphore de 1'evangelisation et, dans cette optique, l'image conrete que peint Gorki montre qu'il ne s'agit pas de « sauver » un peuple ni de le « pousser a semer » si « le desir de feconder le terrain » comprend uniquement le recueil de la moisson. II s'agit alors des interets imperialistes, de mieux coloniser les gens, de les maintenir sous l'emprise coloniale et de justifier ces actions de facon hypocrite, comme s'en rend enfin compte le pere Drumont. Une interpretation contextuelle surgit de l'epigraphe qui, au regard du contenu diegetique, est envisagee comme une representation figurale et analogique de l'opposition entre 1'evangelisation authentique et la christianisation coloniale. Les intentions de 1'evangelisation devraient etre motivees par «le desir de feconder le terrain qui poussait les gens a semer », e'est-a-dire, par la volonte de les ramener spirituellement a Dieu. La mission evangelisatrice coloniale se caracterise par «le desir [...] de recueillir la moisson » - par l'ideologie imperialiste selon laquelle, dans le recit, il ne s'agit au fond que de s'enrichir a travers 1'exploitation et la colonisation des gens. II semble alors, a partir de notre analyse de cette inscription, que les epigraphes intertextuelles elargissent le contexte du recit. D'une part, les epigraphes resument de maniere 64 succincte chaque partie du recit. D'autre part, etant des citations empruntees a plusieurs ecrivains reels, elles appartiennent au monde de reference du lecteur et, de cette maniere, inserent le recit de Denis dans un contexte socio-historique empirique. Le jeu avec les niveaux narratifs permet a Beti de se revolter contre le discours colonial mystifiant. A travers Medza-narrateur, Beti met en question le futur instable de l'assimile. II cree une dualite narrative pour affirmer l'autonomie du recit et de la voix de Medza vis-a-vis d'un narrateur heterodiegetique oppose qui exhibe une attitude detachee et autoritaire. Beti peut ainsi mieux montrer comment fonctionne le rapport colonise-colonisateur. De l'autre cote, l'image qui devoile de facon ironique le fonctionnement et les mefaits de la mission evangelisatrice coloniale parvient aussi, dans Le Pauvre Christ de Bomba, a un niveau extradiegetique, grace a l'encadrement des epigraphes. Beti evoque, a travers les epigraphes, le monde litteraire empirique pour y situer le recit de Denis, parmi les discours varies des ecrivains historiques reels. II semble qu'a travers la voix de ses narrateurs, « [Mongo Beti] is prodding readers into a critical consciousness that would enable them to comprehend colonialist oppression as it occurs in the real world beyond the pages of his novels » (Bjornson 1991: 92). Selon la remarque de Bjornson, le discours ironique que Beti transfere a Denis et le discours autobiographique accorde a Medza nous imposent une empreinte permanente qui pousse a la reflexion sur les consequences du colonialisme. Sous forme de ces deux recits, Beti entretient un contre-discours vis-a-vis de celui du colonisateur. Le rapport que Beti etablit entre ces deux recits et le contexte empirique evoque amplifie en outre la force du discours contestataire. Tandis que Beti souleve implicitement la question des mefaits coloniaux a travers le discours oblique de Denis, il confere au narrateur heterodiegetique de Trop de soleil tue I'amour et de Branle-bas en noir et blanc le role de socio-critique qui aborde explicitement une multitude de questions contemporaines dans le cadre postcolonial. La presence fort perceptible de ce narrateur suggere qu'il s'interesse plus a « dialoguer » avec le narrataire qu'a simplement narrer un recit ou il n'est pas personnage, mais n'y est pas non plus exclu. Qui est en effet ce narrateur par rapport au monde imaginaire? Quels effets produit l'instance narrative et quelles fonctions assume-t-elle? Dans le chapitre suivant, nous examinerons de plus pres plusieurs types de traces de la presence du narrateur heterodiegetique contemporain de Beti afin de mieux cerner ses fonctions. 65 CHAPITRE 4 Narration pseudo-personnelle: un commentaire socio-critique a travers Trop de soleil tue I'amour et Branle-bas en noir et blanc Comme nous venons de le voir, le statut du narrateur-personnage permet a Medza et a Denis de dormer une representation proche et vraisemblable de l'univers diegetique. Mais, en leur qualite de narrateur, ils peuvent subvertir l'ordre du recit, adopter un certain point de vue, manipuler le discours enonce par les personnages, souligner ou omettre des details pour construire une image particuliere. Ils peuvent aussi orienter la lecture et influencer 1'interpretation du recit au moyen du commentaire. Nous verrons dans ce chapitre que le commentaire constitue une partie significative de Branle-bas en noir et blanc. Puisque dans ce recit le narrateur heterodiegetique se refere souvent a Trop de soleil tue I'amour, il nous faut tenir compte de celui-ci meme si notre but principal est d'examiner les interventions narratives manifestoes dans le second recit. C'est en effet a travers le commentaire que le narrateur indique explicitement que ces deux recits fonctionnent en couple: Branle-bas en noir et blanc constitue la suite de Trop de soleil tue I'amour. Plus significativement, un des roles du commentaire dans Branle-bas en noir et blanc consiste a eclairer les ambigui'tes qui cement les intrusions du narrateur aussi bien que les elements diegetiques (les personnages, l'intrigue, le cadre) de Trop de soleil tue I'amour. Le commentaire sert aussi de rappel quant a la reapparition des personnages: nous avons remarque au moins six occurrences de ce genre de commentaire qui est autant plus perceptible qu'il se construit par la formule « si vous vous rappelez... » (Bnb 8, 11, 19; ch.l; 29, 36; ch.2; 268; ch.18). II existe d'autres fonctions attachees au commentaire, comme nous verrons de plus pres. II sera essentiel d'examiner d'abord les caracteristiques du commentaire avant d'explorer ses fonctions possibles ainsi que le role du narrateur. La perceptibilite du commentaire Le commentaire semble, sinon y predominer, s'etablir comme une partie romanesque en equilibre avec le discours narratif de ces deux recits. Cependant, le commentaire se percoit de facon distincte puisque «le discours insere dans le recit reste discours et forme une sorte de cyste tres facile a reconnaitre et a localiser» (Genette 1969: 66). C'est-a-dire, le commentaire, 66 appartenant au systeme d'enonciation de discours, selon la distinction faite par Benveniste entre Yhistoire et le discours (238), manifeste des caracteristiques explicites et propres au discours et se montre ainsi perceptible et identifiable: Certaines formes grammaticales, comme le pronom je (et sa reference implicite tu), les «indicateurs » pronominaux (certains demonstratifs) ou adverbiaux (comme ici, maintenant, hier, aujourd'hui, demain, etc.), et, au moins en francais, certains temps de verbe, comme le present, le passe compose ou le futur, se trouvent reserves au discours, alors que le recit dans sa forme stricte se marque par Pemploi exclusif de la troisieme personne et de formes telles que l'aoriste (passe simple) et le plus-que-parfait. (Genette 1969: 62-63) La perceptibilite du commentaire ou de «toute intervention d'elements discursifs a l'interieur d'un recit est ressentie comme une entorse a la rigueur du parti narratif » (Genette 1969: 65-66). Dans une certaine mesure, la presence bien marquee du commentaire dans la trame dramatique parait predominer et reduire l'importance du recit. En effet, dans les deux derniers recits de Beti, «le discours s'etale, prolifere et parait souvent sur le point d'etouffer le cours des evenements qu'il a pour fonction d'eclairer. Si bien que la predominance du narratif se trouve deja, sinon contestee, du moins menacee », comme le constate Genette (1969: 85-86) a propos du narrateur balzacien. Selon cette remarque en quelque sorte justifiee puisque les proprietes formelles du discours^ le distinguent du discours narratif et en font une categorie separee, le commentaire semble presque franchir les « frontieres du recit» (Genette 1969: 49, titre d'un chapitre). Le discours, « le mode "naturel" du langage, le plus large et le plus universel » (Genette 1.969: 66), permet des possibilites indefinies dans les limites du recit. Le role premier du commentaire consiste a eclairer des enigmes et des lacunes situees dans l'enchainement du recit. La fonction explicative du commentaire se montre relativement indispensable a l'intelligence de ces deux recits dont certains elements, sans les interventions du narrateur, demeureraient incomprehensibles ou meme elliptiques. Pourtant, la predominance du commentaire dans Trop de soleil tue I'amour et Branle-bas en noir et blanc atteint une telle limite qu'elle encombre le recit et entrave pour ainsi dire le «mouvement dramatique» 3 1 Ici, nous parlons de discours au sens tel que le definit Benveniste. Nous soulignerons desormais ce type de discours (par opposition a recit) afin de le distinguer de « discours » au sens large. 67 (Genette 1969: 86). Ainsi, le «narratif se trouve deja menace» (Genette 1969: 86) et, consequemment, la co-existence de ces deux modes de discours deploie plutot « [a] "struggle for domination between the aesthetic function and the communicative function" » (Mukarovsky 8-10 cite in Suleiman 21). Cette lutte se manifeste en un sens a cause de la presence fort marquee du commentaire. Les indices specifiques du commentaire contribuent, en outre, a sa perceptibilite par rapport a la forme plus objective et impersonnelle de l'enonciation du recit qui 32 est soumis a des limites «particulierefs] aux deux categories verbales du temps et de la personne » (Benveniste 239). A la fois predominant et facile a percevoir, le commentaire est une intrusion lourde dans Trop de soleil tue I'amour et Branle-bas en noir et blanc. Suleiman propose le concept de la hierarchie des fonctions du langage dans les textes litteraires pour soutenir l'idee que tout roman a soit une fonction communicationnelle, soit une fonction esthetique (plus ou moins perceptible) (Suleiman 19-20), selon «[the] "differently ranked participation of the other verbal functions along with the dominant poetic function" » (Jakobson 357 cite in Suleiman 20). D'apres cette hierarchie et la nature communicationnelle du commentaire, les fonctions emotive, phatique et conative qu'exploite d'ailleurs le narrateur betien sont le plus manifestement mises en oeuvre dans les deux derniers recits. La fonction de communication, la plus evidente, implique d'autres qui sont plus considerables. Selon Genette, la fonction de communication ne constitue qu'un des roles possibles du narrateur dont le discours, « romanesque ou autre, peut assumer d'autres fonctions » (1972: 261). Parmi elles, la fonction ideologique34 et celle de communication35 semblent etre les plus indispensables au discours du narrateur betien. A travers la fonction de communication, il maintient le contact avec le narrataire extradiegetique «auquel chaque lecteur reel peut s'identifier» (Genette 1972: 266) et, pour celui-ci, le commentaire a fonction 3 2 Les temps fondamentaux de l'enonciation du recit comprennent « l'aoriste (= passe simple ou passe defini), l'imparfait [...], le plus-que-parfait » (Benveniste 239). 3 3 Au sens strict, l'enonciation du recit s'enchaine aux formes de la troisieme personne, et l'ecrivain « ne dira jamais je ni tu » (Benveniste 239). 3 4 Cette fonction se rapporte aux interventions narratives plutot explicatives: elles fournissent des renseignements et « peuvent aussi prendre la forme plus didactique d'un commentaire autorise de Taction »(Genette 1972: 262-63). Nous la designons parfois par fonction explicative qui decrit mieux Tun des roles du narrateur betien. 3 5 La fonction de communication se rapporte a la situation narrative et, pour ce qui conceme le lecteur, « rappelle a la fois la fonction "phatique" (verifier le contact) et la fonction "conative" (agir sur le destinataire) de Jakobson » (Genette 1972: 262). 68 communicationnelle cree un effet d'immediatete qui le rapproche du monde diegetique. Le commentaire explicatif remplit, par contre, une fonction ideologique qui peut indiquer 1'intention de controle chez le narrateur, comme nous Paborderons plus loin. Puisqu'« aucune de ces categories n'est tout a fait pure et sans connivence avec d'autres » (Genette 1972: 263), le discours du narrateur peut assumer en meme temps plusieurs fonctions. La fonction de communication est en general perceptible dans le discours du narrateur betien meme si une autre fonction - celle d'attestation ou la fonction ideologique - y prend plus d'importance. A cet egard, toutes ces fonctions entrent en jeu, mais a des degres varies, dans les types de commentaire que nous examinerons. Par exemple, le commentaire explicatif peut subtilement assumer la fonction de regie36. Ce type de commentaire consiste parfois en la reference deictique (par exemple «cette chronique » (7s 77; ch.6; 251; epil.)) qui, designant le recit propre, en precise le contexte. L'usage des indicateurs demonstratifs joue, a cet egard, un role significatif. Pour aller plus loin, la fonction de regie « acts as a means of controlling the meaning(s) derivable from the text» (Chambers 110), et autorise le narrateur a indiquer la signification que le lecteur devait en recevoir. Les propos, «Que le lecteur ne s'etonne point si jamais des episodes a venir ressemblaient comme deux gouttes d'eau a celui qui vient de lui etre conte [...] Rien n'irrite tant certains lecteurs qu'un destin romanesque apparemment inacheve » (Ts 251; epil.), signalent la parution prochaine d'une suite qui ne menera pas necessairement a un denouement resolu, mais continuera a entamer les questions deja soulevees dans Trop de soleil tue I'amour. Ces references deictiques au(x) recit(s) meme que le narrateur raconte propose une interpretation: il rend compte au narrataire des malheurs vecus par Zamakwe et de certains aspects postcoloniaux de la vie quotidienne dont le denouement insoluble se rapproche des vicissitudes « realistes ». Ces indices deictiques suggerent que le narrateur soutientla designation de son recit comme chronique puisqu'il affirme relater les evenements tels qu'ils se deroulent, comme des faits historiques reels, sans qu'ils aboutissent a un denouement elucide. Mais la signification tiree du recit depend aussi de ce qui constitue «the meaningful» (Chambers 107) pour le lecteur. Plus precisement, le commentaire explicatif permet d'orienter la lecture dans la mesure ou le narrateur et le lecteur se situent sur le meme plan a l'egard des II s'agit ici de se referer au texte narratif (Genette 1972: 261-62). 69 moeurs et de ce qui « constitutes the "better" meaningfulness »(Chambers 107). Le commentaire ne peut pas ainsi fonctionner sans se referer aussi au monde de reference du lecteur. Selon cette exigence, le commentaire se rapporte a un contexte empirique aussi bien qu'a celui du recit: This «double deixis » of commentary, designating, on the one hand, part of the text and, on the other, the so-called « real » world which is the text's context [...], gives commentary a curious pivotal function, standing between the text proper (of which it is a part), [...] and the contextual reference which makes text «meaningful» and enables interpretative generalizations to be made. (Chambers 104) De ce fait, les references deictiques au recit et au monde « reel » amenent a croire que Trop de soleil tue I'amour et Branle-bas en noir et blanc doivent etre interpretes sous 1'aspect d'un contexte empirique. Le narrateur a le role de non seulement raconter l'enchainement dramatique du recit. II transmet son examen des conditions et des tendances socio-politiques contemporaines. Au moyen du commentaire, le narrateur precise davantage son image particuliere du monde diegetique et controle 1'interpretation que le lecteur en tire. C'est-a-dire, le commentaire est un precede par lequel Beti confere au narrateur la fonction d'orienter des «interpretative generalizations » sur le monde « reel » a partir d'une interpretation specifique du recit (Chambers 104). Dans cette perspective, le commentaire assume un role social (Chambers 104) qui permet de franchir la frontiere entre le fictif et le « reel»; a travers le commentaire et les deictiques doublement referentielles, un lien s'etablit entre les mondes diegetique et empirique. A travers le narratif et le discours de son narrateur, Beti contribue ainsi au discours historique une generalisation basee sur un examen detaille et specifique d'un monde fictif construit a partir du contexte empirique. Nous tenterons d'analyser ces commentaires et leurs diverses fonctions, en tenant compte des contextes tant diegetique que pragmatique. Avant de nous lancer dans une analyse de ces rapports, nous considererons d'abord une image distinctive de l'univers fictif. Ici et ailleurs Le narrateur caracterise le milieu diegetique par des indices comme ici, ce pays, cette ville. L'usage frequent de Padjectif possessif notre et nos precise davantage ce contexte: le narrateur qui se lie d'amitie avec les personnages principaux (Ts 11; ch.6; Bnb 266-67; ch.l8), mais qui ne 70 joue aucun role en tant qu'acteur dans le recit, connait bien l'univers diegetique, ce qui rend son temoignage plus ou moins credible. Dans cette perspective, l'usage de la premiere personne indique la fonction testimoniale37 de son discours. La marque de la premiere personne souligne egalement la fonction communicationnelle du commentaire puisqu'elle revel e la presence du narrateur-enonciateur et implique la reference au destinataire du message. Sa presence se percoit, en effet, au travers le recit - dans les enonciations du recit et du discours. A l'aide de ces marques du discours, le narrateur decrit un milieu fictif proche et immediat qui pose des obstacles aux personnages. II designe le cadre fictif en termes generaux comme un lieu ou «rien ne rime jamais a rien» (7s 11; ch.l), et renforce cette notion en reprenant, a plusieurs reprises, les devises des personnages devenues un apophtegme pour qualifier le milieu comme un grand obstacle a ses habitants (Ts 10-12; ch.l; Bnb 57; ch.4; 69; ch.5; 81; ch.6). Le milieu est, a cet egard, une synecdoque qui represente les questions socio-politiques diverses et en suggere l'immensite. Du point de vue d'Eddie, le narrateur nous donne une image generalisee du pays: «il n'y a que dans ce pays de bougnoules qu'on peut voir les choses qu'on y voit et que pour vivre ici il ne faudrait pas avoir vecu ailleurs » (Bnb 81; ch.6). Le lecteur deduit l'idee que, du point de vue de l'exile, tout peut se passer ici et que si Ton a connu la vie ailleurs, on trouverait difficile de vivre ici. Le narrateur, lui aussi, generalise le pays en synecdoque et suggere meme que tout ce qui peut se passer ici - les incidents ordinaires ou bizarres - revet un caractere banal puisque «la vie a l'envers [...] est notre lot quotidien ici » (Bnb 27; ch.2) et que «le vice devient la norme, le tortueux la regie, l'arbitraire la vertu » (Ts 78; ch.6). Cette generalisation, qui resume de facon ambigue le train-train quotidien ici, donne 1'illusion du desordre impliquant la gouvernance anarchique et arbitraire par un regime dictatorial, partisan du systeme neocolonial. Le narrateur etablit ainsi une generalite evocatrice de la vie difficile et qui confere au cadre fictif le role de synecdoque pour representer les ennuis dont la source est, directement ou indirectement, le regime neocolonial. Cette fonction « rend compte du rapport que le narrateur entretient avec l'histoire » (Genette 1972: 262). 71 Cette « verite » generalisee etablie, le narrateur fournit des exemples plus specifiques des obstacles, des particularites et des phenomenes sociaux qui caracterisent le milieu fictif. Ces exemples lui permettent d'expliquer et de soutenir les generalisations negatives. Par exemple, le narrateur souligne la difficulte de surmonter la paralysie de la circulation imposee regulierement par le president pour qu'il puisse voyager en toute securite. En decrivant comment les heros essaient de franchir cette barriere, le narrateur en profite pour digresser sur les moeurs des taximen et les freins relies particulierement a la circulation mais dont la cause se situe au niveau du gouvernement. A partir de la digression sur le code des taximen, le narrateur nous donne un exemple des obstacles quotidiens: II y avait forcement de la febrilite dans l'air, belle occasion de faire admirer a un etranger notre genie de la conduite automobile deja saisissant en temps ordinaire. [...] En l'absence de feux rouges, tombes en panne le jour meme de leur installation et jamais repares, et d'une police de la circulation entierement vouee au racket des transporteurs ou a l'apparat presidentiel, rien ne tempere l'ardeur competitive et velocitaire de nos taximen. lis ont invente un code de la route bien a eux, ou plutot un non-code, ou ne figure aucune contrainte de priorite, de freinage, de visibilite, de limite de charge, de vetuste, de pollution, et qui ne connait qu'une loi: rangez vos abattis, je passe. II est recommande de n'avoir pas le coeur fragile au milieu du deferlement de guimbardes poussives qui se poursuivent comme sur la piste d'lmola, se faufilent au milieu des espaces les plus exigus, crachent souvent une fumee noire, se doublent sans prevenir, demarrent sans regarder, trainent des charges hallucinantes. (Bnb 14-15; ch. 1) Le narrateur evoque ici, comme ailleurs (Ts 11, 12; ch.l; Bnb 7-8; ch.l), la presence d'un narrataire qui ne connait pas l'univers diegetique. Parfois, le narrateur fait appel a vous, et le traite tantot de narrataire autochtone tantot de narrataire etranger. Certains details, connus par le narrataire autochtone, sont ainsi destines au narrataire etranger. Les notes explicatives de bas de page (Bnb 40; ch.2; 44; ch.3; 57; ch.4) soutiennent l'idee que le narrateur reconnait la presence de celui-ci et vise a l'instruire. Dans le cas ou le narrateur dialogue avec le narrataire autochtone, ce premier decrit des aspects du monde imaginaire de facon assez dynamique et detaillee pour que le narrataire certifie en quelque sorte la vraisemblance de la representation. D'ailleurs, l'adresse au narrataire produit un « "interpersonal" relationship between the textual "je" and the textual "vous" [which] creates the reader as. des tinataire so as to give him/her a sense of personal involvement [souligne par Chambers] » (Chambers 111) quant au recit, surtout dans la mesure 72 ou le lecteur « reel» peut s'identifier soit au narrataire autochtone soit a celui de P etranger. Ainsi, a travers ce lien entre j el nous et vous, le lecteur « reel » a Pillusion de s'approcher du monde diegetique. Ici, le narrateur decrit, au benefice du narrataire etranger, les moeurs concernant la circulation. L'animation surgissant de cette scene banale et les details fournis par le narrateur indiquent qu'il invoque en quelque sorte le temoignage du narrataire autochtone qui pourrait attester la veracite de cette image. Tel qu'il detaille la « genie de la conduite automobile », le narrateur demontre comment les taximen en arrivent a s'y prendre malgre les conditions mal entretenues par les pouvoirs legislatif et juridique. Autant que ce commentaire explique le « non-code » des taximen, il revele aussi Tintention critique du narrateur. En premier lieu, l'absence dangereuse de feux rouges implique l'indifference et l'irresponsabilite du gouvernement a l'egard du public. En second lieu, la police de la circulation semble ne servir qu'uniquement au president au lieu de maintenir le reseau de circulation. De plus, faute de fonds suffisants pour ameliorer les conditions de la circulation et pour investir dans de nouvelles autos qui reglent mieux remission des substances polluantes, les taximen n'ont a leur disposition que de « vieux clous japonais » qui represented «l'unique moyen de transport en commun » (Bnb 14; ch.l). En depit de ces conditions defavorables, les taximen reussissent a se debrouiller et a inventer «un non-code». Ce non-code depeint peut-etre la gouvernance anarchique et incompetente du president, mais suggere neanmoins T aptitude des taximen de surmonter les obstacles de la circulation, quoique de facon desordonnee. Leur non-code ressemble au principe darwinien de survival of the fittest. Ainsi, le narrateur conseille au narrataire etranger « de n'avoir pas le coeur fragile » quant a ces regies du jeu. Plus precisement, cette digression detaillee, qui distingue ici comme un lieu unique, renseigne le narrataire etranger sur un aspect banal de la vie quotidienne mais revelateur des conditions socio-politiques. II semble alors que la reconnaissance de la presence du narrataire etranger justifie, dans une certaine mesure, l'ajout du commentaire explicatif et les intrusions du narrateur. La forme plutot didactique de son discours suggere, a premiere vue, qu'il cherche a fournir des renseignements sur le milieu designe par ici: L'hypothese preferee des deux hommes, plutot hasardeuse, est que la belle Elisabeth, dite Bebete, a ete kidnappee par un nomme Gregoire ou par ses hommes de main. [...] Ce n'est pas le tout d'edifier une hypothese. Mettre la main dans cette ville sur un suspect qui soupconne qu'on le suspecte, et qui sait se faire 73 anguille au besoin, voila qui est une autre paire de manches. lis n'auront pas la tache facile, ces deux-la; c'est justement ce qu'on va voir. (Bnb 10; ch.l) Mais un examen plus attentif des phrases declaratives didactiques nous entraine a discerner la volonte chez le narrateur de diriger la lecture. II s'agit ici d'un commentaire proleptique puisque le narrateur fait deja allusion a la piste difficile et noueuse qui mene enfin au denouement du mystere entourant la disparition d'Elisabeth. Parfois, le narrateur souligne plutot certaines «verites » par des interventions explicatives qui semblent eclairer quelque evenement, mais revelent implicitement une orientation de la lecture et de Pinterpretation du recit. Parmi toutes les particularites qui pourraient contrarier les enquetes d'Eddie, le narrateur ne manque pas, par exemple, d'evoquer le lieu comme antagoniste au mouvement dramatique. Pendant la realisation du projet elabore spontanement par Eddie et qui consiste a rassembler ses amis en troupe pour penetrer dans un domicile prive et, enfin, sauver Elisabeth, le mauvais temps leur pose un petit obstacle surmontable, mais dont le narrateur exagere la gravite pour commenter le manque de responsabilite individuelle: Des tourbillons de vent transformant la pluie en colonnes de vapeur avaient obscurci le paysage bien avant que la vraie nuit ne tombe. Leur violence interdisait tout deplacement aux troupes [...] Le desarroi d'Eddie n'avait d'egal que son impatience de penetrer enfin a P interieur du camp K8. - Personne n'a de parapluie? demandait-il a la cantonade. Non, personne n'avait de parapluie. En realite, Eddie devait deduire cette reponse du silence lugubre qui Penvironnait. - Personne n'a d'impermeable? Pareil que pour la question precedente: du silence lugubre qui Penvironnait, Eddie deduisit automatiquement que personne n'avait songe a se munir d'un impermeable en cette fin d'aout pourtant propice aux orages. - Comment est-ce possible? soupirait Eddie. II ne s'en prit nommement a personne, comme on Peut fait ailleurs, parce que chez nous Pidee d'une responsabilite individuelle, [...], est quasi inconnue, meme de quelqu'un qui a roule sa bosse, comme Eddie. Ailleurs, le chef, en P occurrence Eddie, se fut tourne vers son subordonne immediat, en P occurrence Norbert, pour lui demander des explications [...] L'usage chez nous pour le subordonne est alors de repondre par une cascade de denegations, un foisonnement de denis d'evidence, 74 des tombereaux de declarations de mauvaise foi. Etre le chef chez nous offre peu d'agrement. (Bnb21'5-77; ch.l9) Le narrateur etablit une distinction nette entre ici et ailleurs. Ailleurs designe peut-etre les pays capitalistes democratiques ou l'independance nationale et individuelle encourage le principe de la responsabilite individuelle necessaire, sinon pour realiser les buts personnels, au moins pour accomplir les taches quotidiennes. Au contraire, dans le pays evoque par ici, les personnages «[se] retrouv[ent] plus colonises que jamais » (Bnb 202; ch.l4) malgre les « proclamations d'independance africaines » (Bnb 38; ch.2). Sous l'emprise d'une alliance neocoloniale qui recourt a de nouvelles formes d'exploitation, les conditions entravent le concept d'independance individuelle qui pourrait rendre compte de la necessite de la responsabilite individuelle. Le manque de responsabilite individuelle est done issu des conditions econo-politiques produites et perpetuees par le systeme neocolonial. Or, l'independance et la liberte individuelles sont, selon le narrateur, les principes fondamentaux de l'etre humain tout comme «l'idee d'une responsabilite individuelle » devrait se trouver a la base des decisions personnelles les plus mineures. La notion du manque d'une veritable independance est done aussi incroyable que puisse paraitre le manque d'une responsabilite individuelle. L'usage de la repetition, des formules comme parce que et l'ajout de l'exemple d'un dialogue hypothetique sont tous ici des outils didactiques, a l'aide desquels le narrateur instruit le lecteur sur 1'attitude habituelle en ce qui concerne le concept de la responsabilite individuelle. II demontre le ridicule d'etre chef de n'importe quel projet (peut-etre revolutionnaire au niveau national contre Palliance neocoloniale) devant le manque de responsabilite individuelle. Mais, a travers cette image comique, il tente peut-etre de suggerer la necessite capitale de l'independance nationale et individuelle aussi bien que de la responsabilite individuelle dont l'inexistence est elle-meme absurde. Cette tour de Babel problematique A travers le discours didactique, le narrateur nous renseigne clairement sur les conditions socio-politiques qui jouent un role adverse, direct ou indirect, dans le deroulement du recit. Le narrateur souleve la question de segregation comme un phenomene particulier du monde fictif. Quoique diegetique, le sujet de segregation est aussi pertinent au contexte empirique et la 75 reference deictique assez precise a un aspect historique du colonialisme relie le contexte du recit a celui du monde « reel», par 1'element commun de segregation. Par exemple, il explique le scandale que peut provoquer l'amitie entre Eddie et Georges en confrontant 1'attitude discriminatoire manifested dans l'univers imaginaire, avec la segregation pratiquee a Johannesburg. Afin de prouver que la discrimination raciale existe toujours, il evoque rapidement, par rapport au contexte du recit, un exemple historique de la pratique de la segregation dont les racines sont implantees depuis le colonialisme: Chez nous autres, quand un Blanc et un Noir d'un meme sexe, c'etait un peu le cas de Georges et d'Eddie si vous avez bien observe, se commettent en public cote a cote, 9a attire 1'attention, 9a peut meme faire jaser. C'est un heritage de 1'epoque coloniale, pas si lointaine que 9a apres tout il faut toujours se rappeler, qui pratiquait la segregation la plus vache, peut-etre pire qu'a Johannesburg a la meme epoque. (Bnb 28; ch.2) Le narrateur relie un phenomene de l'univers diegetique a celui qui est semblable et se situe dans un contexte empirique. II decrit, d'abord, le monde fictif dans lequel l'amitie entre Eddie et Georges fait sauter les yeux. Le narrateur evoque, ensuite, le monde « reel » en faisant reference a Pere coloniale et a la question de la segregation a Johannesburg. En tant qu'indices deictiques du monde empirique, ces deux phenomenes sont representatifs des faits historiques. La reference a une realite du contexte empirique permet au narrateur de rappeler que le colonialisme a donne naissance aux effets enracines, comme la segregation, qui subsistent encore a 1'epoque contemporaine. Le narrateur ne delimite pas le sujet de segregation au processus colonial. Puisque la segregation pose toujours un probleme socio-politique, il l'aborde en tenant bien compte du systeme neocolonial: s'il s'agit des liens de base neocoloniale, l'amitie entre un Noir et un Blanc de meme sexe ne provoque pas de scandale. La segregation existe en fonction des interets (neo)coloniaux. II suggere avec quelque autorite que les tactiques imperialistes n'ont pas tout a fait evolue et ont pris une forme sournoise sur le plan politique, en rapportant les reflexions d'Eddie: En somme la situation ou s'etait imprudemment jete Eddie, songeait Eddie, allait necessairement attirer des regards torves de la part des passants z'honnetes. Les gens sont comme 9a, intolerants a tous crins, rien a faire, a moins que ces deux-la n'aient Pair parfaitement catholique, par exemple deux curetons de 76 PEglise romaine, l'un et l'autre en soutane, le Noir en soutane blanche, le Blanc en soutane noire, 9a s'est beaucoup vu ici, c'est tres exotique, 9a plait, les gens laissent faire. Ou alors un envoye yankee du FMI en compagnie du president de notre republique bananiere, costumes trois pieces l'un et l'autre par 35°C a 1'ombre comme des clowns debiles, cravates jusqu'au bord superieur de la levre inferieure, trimbales dans une Mercedes aux vitres teintees, 9a se voit beaucoup ici aussi, et c'est pas triste non plus; ces deux-la peuvent marcher ensemble et meme bras dessus bras dessous, personne ne s'en offusquera. (Bnb 28-29; ch.2) Le narrateur compare, du point de vue d'Eddie, deux epoques assez ecartees ou il convient de voir ensemble un Noir et un Blanc dans des circonstances particulieres, par exemple, religieuses ou administratives. A l'epoque coloniale, le dessein civilisateur des missionnaires europeens est d'evangeliser les populations. Dans ces conditions, la collaboration entre les pretres africains et europeens se voit sans provoquer le scandale. L'harmonie, par opposition a la segregation, des deux races est alors necessaire a l'institution evangelisatrice parce qu'elle soutient la mission civilisatrice. Par contre, a l'epoque contemporaine ou existe encore la segregation, selon Eddie et le narrateur, les puissances de l'Etat justifient l'amitie entre «un envoye yankee du FMI [et le] president de notre republique bananiere». C'est-a-dire, leur alliance renforce les liens neocoloniaux tandis que la segregation est toujours pratiquee hors de cette complicite. Selon Eddie, les pouvoirs imperialistes dirigent les affaires politiques et sociales aussi bien qu'economiques de l'Etat, et la collaboration avec le president ne fait qu'appuyer le role et le profit du parti capitaliste. La juxtaposition de ces deux exemples bien semblables revele la perpetuation de quelque forme de colonisation - qu'elle soit l'envahissement territorial et la gouvernance absolue par le colonisateur, ou qu'elle prenne un nouvel aspect economique, technique et socio-politique du regime neocolonial. Le narrateur elabore, par ailleurs, le sujet de la segregation en l'etendant au contexte precis du pays ou il existe une mesentente parmi certaines classes sociales et des ethnies. Dans Trop de soleil tue I'amour, il decrit ce desaccord a travers des commentaires a visee rhetorique et qui revelent son indignation et le qualifient, ainsi qu'Eddie, comme pessimistes et desillusionnes: 77 Eddie etait sans conteste un des plus beaux specimens d'homme aigri et amer, sans doute parce qu'il avait ete rapatrie par charter, il faut reconnaitre a sa decharge que c'est la une epreuve a laquelle on survit generalement tres mal. Tiens, il y aurait peut-etre un roman ou une piece de theatre a ecrire un jour sur ce theme, qui s'intitulerait: Y a-t-il une vie apres le charter? Pas bete du tout comme idee. Pas bete du tout. Les gens ne se figurent pas combien c'est terrible d'etre ramene chez soi par un vol charter. II faudrait expliquer, le public realiserait peut-etre ce qu'il y a d'inhumain dans cette procedure. Pas bete du tout. Pour revenir a nos moutons, ici toutes les formes de la trahison, felonie, bassesse, delation, deloyaute, fourberie, double jeu, adultere, et j'en oublie, se cotoient et se rencontrent a chaque pas et bien plus souvent que les lepreux qui peuplent nos trottoirs. Est-ce un effet de la nature intime de notre societe, vrai patchwork d'ethnies et de cultures, tour de Babel linguistique de surcroit? [...] Notre vraie colere, s'il en advient une, n'est pas dirigee contre l'oppresseur etranger, la multinationale qui ronge notre peuple, le dictateur, homme sans classe ni envergure, qui brade notre patrimoine naturel, la caste venale et corrompue de nos dirigeants qui ont fait un loisir banal du detournement de fonds publics et de l'evasion des capitaux, mais toujours contre l'ethnie rivale [...] Avons-nous un avenir collectif? Peut-on aimer ce pays, theatre probable des genocides de demain, prochain Rwanda sans doute. Si Ton nous donnait les moyens d'aller ailleurs, qui resterait? [...] Notre jeunesse ne semble avoir qu'une devise: partir. (Ts 103-05; ch.8) En adoptant le point de vue d'Eddie, le narrateur semble entamer deux sujets: d'une part, les conditions de l'exile et, d'autre part, la segregation des ethnies. D'abord, il donne l'impression de soutenir l'opinion d'Eddie en admettant combien un exile qui ne s'y adapte pas peut eprouver un malaise profond. Les obstacles rencontres par ces exiles sont d'une telle gravite qu'ils meritent, selon l'exclamation spontanee du narrateur, d'etre le sujet d'un roman «qui s'intitulerait: Y a-t-il une vie apres le charter? », mais qui est peut-etre une reference deictique indirecte au recit Trop de soleil tue I'amour puisqu'il s'y agit des vicissitudes et d'une aventure malheureuse du protagoniste exile, Zamakwe. En tant que roman que le narrateur juge necessaire d'ecrire un jour, Trop de soleil tue I'amour vise en gros a decrire, a travers Pexemple de Zam, « ce qu'il y a d'inhumain » a propos de l'obligation des exiles de rentrer dans leur pays natal qu'ils ne connaissent peut-etre meme plus. La reference aux elements du monde fictif («pour revenir a nos moutons » et «ici » designant respectivement les personnages et le cadre specifique 78 du recit) indique que le narrateur y attache une valeur exemplaire specifique pour aborder une facette de cette question complexe sur le rapatriement par le charter, percu comme insoutenable et penible aux yeux des exiles. Par exemple, le narrateur souligne la pratique commune, au niveau social, de la trahison en enumerant ses diverses formes. L'incise «j'en oublie » evoque l'idee que tous les types de trahison possibles connus et commis sont trop innombrables a nommer, et que les formes designees suffisent, d'ailleurs, pour dormer l'impression que la traitrise est un phenomene social repandu. Cette description exemplaire demontre vaguement pourquoi P exile apprehende le rapatriement par le charter. A en croire le narrateur, la trahison parait etre un aspect socio-politique qui contribue a rendre le rapatriement difficile et redoutable. Quel est en effet la source de la trahison, telle que la definit le narrateur dans le contexte du recit? Est-elle la raison veritable pour laquelle le rapatriement est inhumain ou s'associe-t-elle a un phenomene social plus significatif? Le vous implicite evoque par l'emploi marque de jelnous et l'usage de la forme interrogative suggerent que le narrateur interpelle indirectement le narrataire et l'invite a examiner des raisons possibles du desaccord social. Les propos proferes au sujet de la mesentente entre des ethnies amenent le narrataire a songer a la composition ethnique de la societe comme une explication possible. Mais le narrateur suggere de facon ironique que l'alliance entre le gouvernement dictatorial et les structures neocoloniales represente, en effet, la veritable source de la mesentente sociale: il enumere ces personnages puissants et leurs crimes tout en niant qu'ils constituent la cible de « notre vraie colere ». Ces complices disposent des moyens et du pouvoir pour provoquer et perpetuer la mesentente sociale, dans le but principal de proteger les interets imperialistes. Les questions rhetoriques et 1'evocation que le pays pourrait etre le «theatre probable des genocides de demain, prochain Rwanda sans doute » soulignent le pessimisme visible chez le narrateur. Ce type de discours a pour fonction de non seulement renseigner le narrataire sur certains aspects propres au monde fictif. II vise aussi a le persuader d'adopter le point de vue du narrateur et d'ainsi percevoir les tactiques du systeme neocolonial. Alors que le narrateur essaie de convaincre le narrataire des injustices neocoloniales par un discours rhetorique qui expose son indignation dans Trop de soleil tue I'amour, il aborde des sujets semblables dans Branle-bas en noir et blanc par un discours didactique. II fournit des 79 exemples pour illustrer comment le disaccord entre des ethnies fonctionne: «II faut dire que, chez nous, d'une ethnie a l'autre, les interdits et les tabous ne sont pas forcement les memes... C'est deja assez complique et confus d'une generation a l'autre dans une meme ethnie, alors d'une ethnie a l'autre, vous pensez, c'est un peu comme la tour de Babel » (Bnb 252; ch.l7). Ce commentaire explicatif renseigne le narrataire sur les moeurs divergentes entre des ethnies. Ici, Eddie et PTC parlent, en particulier, de la relation sexuelle entre un homme et « une fille de son propre clan » (Bnb 251; ch.l7). Bien qu'explicatif, ce commentaire se pose comme une intrusion au deroulement d'une scene. En tant que motivation, cette intrusion justifie Pindifference chez PTC a l'egard de la relation incestueuse entre deux membres d'un meme clan. Quant a Pintention du narrateur, cette justification fournit une occasion de reprendre Pidee de «la tour de Babel » qui semble entraver Pharmonie entre les ethnies. Le narrateur suggere, a travers un exemple banal, combien est facile la tactique du gouvernement de diviser la societe et d'empecher ainsi la solidarite et les tentatives revolutionnaires. Done, le gouvernement profite de la diversite imminente entre les ethnies pour susciter ce phenomene de tour de Babel qui caracterise le monde fictif et constitue evidemment un concept integral du discours du narrateur. La frequence des commentaires a ce sujet accorde une valeur thematique a Pidee que la mesentente socio-culturelle met un frein fondamental a Pepanouissement de la collectivite nationale. La repetition Comme nous venons de voir, les commentaires explicatifs rompent le fil du recit si bien que le role du narrateur consiste en la narration et en Penonciation de ses paroles. II y exerce une volonte autoritaire qui parait assez evidente tant P aspect explicatif et moraliste de ses commentaires laisse percevoir leur fonction didactique. Nous allons examiner comment la reprise des sujets renforce, de plus, cette fonction didactique. C'est aussi a travers la repetition que le narrateur essaie de diriger davantage la lecture du recit. Selon Suleiman, les commentaires qui suivent et resument quelque evenement en constituent la redondance et « "fix" the event's meaning by eliminating other interpretations » (184). Puisque la redondance est un moyen de reduire «plural meanings and ambiguities » (Suleiman 150), sa predominance suggere que le narrateur vise a imposer au lecteur une interpretation particuliere. L'hypothese avancee par Suleiman aidera peut-etre a elucider les 80 fonctions du genre d'intrusion narrative qui parait superflue en ce qui concerne les personnages et l'ordre et la consequence de certains evenements narres. Qui est Eddie? Par exemple, le narrateur commente souvent le caractere d'Eddie, de facon parfois critique, mais toujours coherente. Ces commentaires, ayant le double role de qualifier Eddie et de justifier sa conduite, sont plutot redondants et imposent, d'apres Suleiman, une certaine interpretation. Le narrateur reitere le fait qu'Eddie s'est beaucoup deplace (Ts 44-45; ch.3; Bnb 24; ch.l; 113-14, 119, 124; ch.8; 143; ch.10; 194; ch.14; 272; ch.18) et qu'il s'est proclame « grand admirateur de ce genial Black americain qui s'appelait Martin Luther King» (Ts 72; ch.6; Bnb 51; ch.3; 68; ch.4; 318; ch.22). Ces reprises evoquent la valeur thematique accordee a la vie et la situation d'exile que connait bien Eddie, et rappellent indirectement l'idee qu'il faut raconter la rencontre de l'exile, rapatrie par le charter, avec les societes contemporaines de son pays natal (Ts 103-04; ch.8). L'admiration pour Martin Luther King ne revele au fond que le desir chez Eddie de prendre l'initiative, d'entreprendre quelque projet sans recours a la violence pour enqueter sur un mystere aupres de Zam. Le narrateur justifie ainsi la conduite excentrique et les « opinions singulieres » (Bnb 8; ch.l) du detective prive auto-proclame. Les experiences mondiales ne suffisent pas, selon le narrateur, a satisfaire aux exigences de la profession et meme si Eddie peut facilement et spontanement se proclamer detective prive, cela n'equivaut pas a la competence. Le narrateur ne commente pas moins les attributs d'Eddie qui expliquent son devouement inebranlable a rechercher Elisabeth, malgre tous les obstacles rencontres au cours des enquetes. Le narrateur souleve un attribut personnel qui n'est pas requis pour le travail de detective prive, mais qui peut aider a perseverer dans la voie de la profession, en depit du manque d'experiences professionnelles. L'enumeration de quelques verbes depeint, de fa9on animee, la predisposition chez Eddie, mais y accorde aussi une connotation pejorative. A travers la succession de mouvements auxquels s'y prend Eddie («il revient, s'obstine, se pique au jeu, batifole sur le tapis d'herbes rousses » (Bnb 168; ch.l2)), le narrateur suggere que le detective prive est tetu comme un ane. Qu'Eddie poursuive son travail avec obstination laisse croire qu'il retrouvera enfin Elisabeth, au moyen d'une enquete basee sur l'intuition plutot que sur les faits. Meme si le narrateur le juge et se moque de lui, il souligne l'energie inspiratrice chez le protagoniste et fait 81 de celui-ci un portrait particulier. C'est-a-dire, la mise en relief de certains de ses attributs et de ses defauts contribue a creer une certaine representation: Eddie a beaucoup voyage et en exagere Pimportance sans parler de son histoire. II se proclame detective prive pour la principale raison de retrouver la bien-aimee de son meilleur ami. II croit avoir du flair dans ce metier et appuie ses hypotheses sur Pintuition. Le narrateur produit d'abord ce portrait d'Eddie; il Paccentue en designant Eddie par des sobriquets. Cette interpetation ainsi construite s'affirme d'ailleurs car il existe un rapprochement entre la conduite/les pensees d'Eddie et ce qu'en dit le narrateur. Ce type de commentaire descriptif parait plus repetitif qu'explicatif. II consiste en quelque sorte a graver dans Pesprit du lecteur Pinterpretation proposee par le narrateur de ce qu'Eddie vient de faire ou de dire (Suleiman 184). Ainsi, le narrateur offre un portrait parti el mais non idealise du heros: loin d'etre le detective prive stereotype de Sherlock Holmes, Eddie a des defauts qui ne Pempechent pas de perseverer et d'atteindre ses buts. Eddie et le narrateur Le commentaire explicatif a une fonction interpretative dans la mesure ou il met en relief certains details, reduit Pambigui'te et influence Pinterpretation. Cette facon de signaler certaines informations, a travers la repetition et le resume, risque de rompre la continuite du recit au profit d'une interpretation particuliere puisque les « actions and events are continually doubled by interpretative commentary » (Suleiman 185). Le narrateur enonce les commentaires analeptiques ou proleptiques apparemment inutiles qui revelent une information avant qu'un evenement ne se deroule, ou repetent un fait que le lecteur vient d'apprendre a travers le deroulement dramatique du recit propre. Cependant, la repetition permet d'etablir une idee thematique. La repetition de Papophtegme fameux d'Eddie laisse supposer que les points de vue du narrateur et du protagoniste se rapprochent. La ressemblance entre leurs discours a cet egard augmente la signifiance de leurs commentaires interpretatifs et les elevent au niveau thematique du recit (Suleiman 185-86). Par exemple, Eddie laisse percevoir sa mefiance de la vraie intention des invites qui celebrent pretendument le rapatriement de Kabila et le renversement du dictateur du Zaire. Les reflexions d'Eddie ressemblent a un commentaire implicitement critique a l'egard des interets de tous ceux qui sont rassembles a la fete symbolique: Zam, songeait Eddie, aurait deteste cette cohue, qu'il n'aurait pas manque de traiter de racaille, lui, Pintellectuel humaniste, qui, 82 parfois, voyait juste. C etait, pour la plus grande partie, le grouillement habituel de tous nos paumes, parasites impenitents en quete d'un verre ou d'un bon morceau, oisifs qui venaient a tous les rassemblements pourvu qu'ils fiissent exempts de risque policier, pickpockets a l'affut le regard brillant, maniaques de la chasse aux filles faciles et, corollaire oblige, putes leurs victimes d'avance consentantes sinon deja offertes. Mais si peu ou peut-etre meme pas de vrais militants. (Bnb 36; ch.2) Le jugement du narrateur se rapproche, a certains egards, de celui emis interieurement par Eddie. II sera utile de voir dans quelle mesure et sur quels points leurs opinions respectives convergent: Bien que l'humanite soit a la veille du troisieme millenaire, nos compatriotes, pietres citoyens, se sont laisse canaliser et parquer dans les enclos des kermesses sans couleur ni saveur [...] Dementant les savantes etudes qui, dans les livres, detaillaient les miseres des peuples sous-developpes, les visages rayonnaient de joie satisfaite jusqu'a 1'hebetude, les conversations petillaient de formules saisissantes, mais sans consequence, pareilles aux flammeches d'un incendie virtuel, les poignees de mains entre males exhalaient une virilite toute romaine, quoique factice. Avec ses pitres sempiternels, ses vedettes interchangeables de l'opposition politique virulente en discours, mais Poreille penchee vers les sirenes du ralliement, ses exiles recemment rentres au bercail, comme disait la presse hostile au dictateur et pretendument patriote, avec ses artistes a la fois illustres et inconnus, et mis a part la dimension des lieux et le grand concours de peuple, la fete a Aujourd'hui la democratic en l'honneur de Kabila ressemblait a la soiree ou tout commenca il n'y a peut-etre meme pas un an, quand un individu de haute taille se pencha a l'oreille de Zam pour lui dire: «II y a un cadavre dans votre appartement...» (Bnb 36-37; ch.2) Le narrateur et Eddie mettent en evidence le manque de « vrais militants » a l'egard de leurs concitoyens desquels ils attendent une responsabilite individuelle et nationale. Selon ses reflexions rapportees, Eddie suggere assez clairement que la plupart des invites, au lieu de feter la vraie cause, se rassemblent pour jouir de plaisirs personnels. Le narrateur, allant plus loin, nous donne, de son propre point de vue, une image pejorative et amerement critique qui corrobore d'abord l'observation faite par Eddie. En soulignant la qualite factice et superficielle des conversations et les signes faux de la camaraderie, le narrateur revele, en outre, la futilite de ces rassemblements dont la frequence banale aneantit leur vraie cause. 83 Des personnages politiques, simulant Papparence factice d'etre de « vrais militants », constituent la cible de Pattaque. Le narrateur critique le manque de devouement et de vrais «leaders » quant au parti de Popposition qui mene des discours rhetoriques plus qu'il ne prend Pinitiative vis-a-vis du parti dirigeant (Bnb 36; ch.2; Ts 71; ch.6). Le narrateur parait etendre son attaque a tous les personnages «pretendument» capables de renverser l'ordre dictatorial du gouvernement et de faire avancer le developpement econo-politique. En leur faisant des reproches de facon assez brutale mais ambigue, il exteriorise sa mefiance et son attitude critique, revelatrices de son attente de la perpetuation du pouvoir dictatorial, soutenu par le systeme neocolonial. De plus, les fetes en Phonneur des exiles de retour deviennent si innombrables et Petat socio-politique n'evolue vraiment pas de facon assez considerable, malgre le retour des exiles, que ces rassemblements sont vides de sens et de merite. Le narrateur laisse percevoir Pinutilite de ces fetes, auparavant si inspiratrices et evocatrices d'espoir, en faisant une comparaison entre celle-ci en hommage de Kabila et la soiree ou Zam fetait « le retour d'exil de Patrice Azombo -sans doute le dix millieme enfant prodigue revenant au bercail depuis quatre ans » (Ts 26; ch.2). Au niveau de la structure du recit, ces fetes symbolisent le mouvement dramatique; c'est-a-dire la premiere coincide avec le debut de l'intrigue de Trop de soleil tue I'amour, et la deuxieme celebration avec la continuite du fil de Paction puisque c'est la ou Eddie et Georges veulent « entamer leur enquete [...] en mettant a profit [cette] fete » (Bnb 10; ch.l). En ce qui concerne le monde empirique, le narrateur etablit un rapport ambigu entre celui-ci et l'univers diegetique en comparant la joie de ses compatriotes et «les miseres des peuples sous-developpes » decrites dans les livres. Son examen critique contredit «les savantes etudes ». Les gens depeints par le narrateur ne paraissent pas misereux et ne simulent pas le besoin d'ameliorer les conditions econo-politiques apparemment abordees dans ces savantes etudes. Les invites exploitent cette celebration pour le plaisir au lieu de la relier a une initiative revolutionnaire contre la dictature. L'hedonisme motive leurs interets qui ne sont plus ainsi fideles au principe de la fete. Leur recherche uniquement du plaisir, meme a un rassemblement ou pourraient etre possibles Pinspiration et Pepanouissement des idees sur le developpement, s'oppose done a la vraie cause et, plus significativement, contredit ces savantes etudes qui se situent dans un contexte empirique du monde « reel ». Le narrateur suggere, a travers la reference aux discours sur des nations sous-84 developpees, qu'il veut y assister et y inscrire ses commentaires, faits a partir d'un examen attentif d'une societe contemporaine diegetique mais empiriquement representative. Pour renforcer ce lien avec le monde « reel », le narrateur fait une reference directe aux faits historiques. Ainsi, le lecteur « reel » peut mieux comprendre une autre raison qui provoque le commentaire critique sur les interets et le comportement des convives: L'enthousiasme que P entree de Kabila a Kinshasa a pu declencher chez nous qui en sommes pourtant eloignes de plusieurs milliers de kilometres, il n'y a que nous qui pouvions en prendre la mesure. Rien d'etonnant: notre haine et notre horreur du neo-colonialisme, qui triomphait depuis tant d'annees et dont le maitre du Zaire, le marechal Mobutu autoproclame Sese Seko, etait le flamboyant symbole, n'ont peut-etre eu d'equivalent nulle part ailleurs. II n'y a pas un peuple auquel le demi-siecle succedant aux proclamations d'independance africaines ait apporte autant de souffrances steriles qu'a nous autres. Aussi avons-nous cru que la defaite du president-marechal se disant Sese Seko ouvrait une ere nouvelle, pourquoi pas radieuse, pour les hommes et les femmes de cette Afrique du golfe de Guinee qui ont paye le plus lourd tribut imaginable de servitude, de sang, d'humiliations et d'injustices a l'histoire. C'est ainsi que cela a du se passer parmi les populaces des contrees europeennes, jusqu'au lointain Oural, en apprenant la prise de la Bastille par le peuple de Paris. (Bnb 38; ch.2) Ici, le narrateur explique plus clairement que si ces fetes n'etaient pas banalisees (Ts 26; ch.2), le retour de Kabila et la fuite du president meriteraient l'enthousiasme authentique car ils inspireraient l'espoir de vaincre les formes de l'oppression (Pexploitation economique et les tactiques sournoises du regime neocolonial) et d'etablir un nouveau gouvernement non-dictatorial qui puisse sortir le peuple de la saisie neocoloniale. L'usage du nous souligne l'importance des consequences possibles attachees au retour de Kabila, et evoque la solidarite entre les peuples africains vis-a-vis des injustices (neo)coloniales. De plus, la presence du nous laisse croire que le narrateur appartient au monde diegetique, assumant ainsi la fonction de porte-parole aupres des personnages, meme s'il n'y joue aucun role en tant qu'acteur. L'usage du nous distingue nettement ceux qui « ont paye le plus lourd tribut imaginable [...] a l'histoire » des autres peuples du monde qui ont aussi connu quelque forme de l'oppression imperialiste. Etant donne la duree eternelle des souffrances perpetuees par les desseins imperialistes, il est logique que la defaite d'un president complice du 85 regime neocolonial inspirerait l'espoir de la justice pour le peuple. Son renversement aurait du alors symboliser un triomphe et un debut de la fin des souffrances et de l'oppression. D'un cote, en comparant la fete au succes revolutionnaire de la bourgeoisie francaise, le narrateur suggere la vraie possibility d'un changement econo-politique dans le contexte du recit, a partir de la Revolution de 1789 qui a modifie le visage historique d'un pays particulier du monde « reel ». D'un autre cote, le narrateur hyperbolise pourtant l'importance attachee au retour des exiles. La comparaison burlesque entre le retour de Kabila et la prise de la Bastille suggere que le narrateur, trop desillusionne, se moque du faux espoir et de l'enthousiasme superficiel deploye a ce genre de fete. Que le president du Zaire se trouve vaincu ne signifie pas que Ton a renverse l'ordre neocolonial dont les partisans externes disposent de tout un reseau complexe de moyens d'exploitation. Dans cette perspective, il faut beaucoup plus que le retour des exiles et ce type de fetes pour lutter contre le systeme neocolonial qui comporte, par exemple, le monopole et le marche mondial capitalistes, les forces externes, le regime de terreur, une classe dirigeante privilegiee et complice du neocolonialisme. En effet, le narrateur affirme plus loin la notion que la fete en hommage de Kabila ne donne pas lieu a des changements esperes. A la fin du chapitre, il ajoute un commentaire qui souligne Pinutilite de la celebration du point de vue revolutionnaire: « Et c'est ainsi que se termina une soiree historique, fort banalement » (Bnb 56; ch.3). L'opposition entre historique et banalement accentue l'ironie entre l'importance que la fete aurait pu signifier et sa futilite definitive. Le desillusionnement et le pessimisme perceptibles dans les discours du narrateur et d'Eddie semblent viser les acteurs etrangers du neocolonialisme autant que leurs concitoyens. Une coherence lie done ensemble les deux discours: celui du narrateur met 1'accent sur la remarque d'Eddie et en renforce Pautorite. Ainsi, le narrateur tente d'imposer une interpretation particuliere du recit a travers le commentaire et la repetition. Le commentaire peut avoir pour fonction didactique et interpretative (ou ideologique selon le terme de Genette) d'expliquer les actions commises par les personnages et d'orienter Pinterpretation. La fonction de communication aussi bien evidente dans le commentaire permet de verifier le contact et de dormer au lecteur « reel »l'impression de se rapprocher du monde diegetique. Celui-ci comprendrait mieux les conditions socio-politiques du point de vue des personnages et du narrateur. Ce contact renforce de plus la fiabilite et la 86 credibilite apparentes du narrateur qui affirme, d'ailleurs, la validite de son discours en indiquant qu'il appartient a l'univers diegetique. La marque de la premiere personne suggere qu'il revendique l'autorite du socio-critique qui fournit une image fondee sur ses connaissances et son examen soigne d'un monde designe comme chez nous. 87 CONCLUSION L'instance narrative comme vehicule du discours de Beti Le recit comme moyen de transmettre une socio-critique permet a Beti d'accorder a ses narrateurs certaines fonctions pour construire une representation animee, et engager le lecteur dans l'enchainement dramatique et la reflexion. D'apres notre etude du narrateur betien, Beti confere a ses narrateurs la fonction principale d'eclairer le public sur les mefaits coloniaux et, plus recemment, les conditions socio-politiques reliees au neocolonialisme et au sous-developpement, sur les plans technique et politico-economique. Pour ce faire, Beti leur assigne des roles extradiegetiques autres que celui de l'acte narratif. Le narrateur heterodiegetique de Ville cruelle, observateur d'un monde instable et segregue, intervient pour contester les ecrits des explorateurs et des « savants » etrangers qui se croient specialistes de l'Afrique. Le narrateur autodiegetique de Mission terminee mene un discours autobiographique qui aide a saisir les consequences de 1'assimilation coloniale. Denis, temoin tout proche de l'univers fictif du Pauvre Christ de Bomba, enonce un discours interrogatif et ironique sur les intentions obscures du missionnaire et de Padministrateur coloniaux. Quant a Trop de soleil tue I'amour et Branle-bas en noir et blanc, la presence du j el nous donne l'impression que le narrateur heterodiegetique fait partie de l'univers diegetique meme s'il n'est pas precisement un personnage dans les recits. Le statut du narrateur reste ainsi ambigu: n'ayant aucun role, meme celui de temoin, le narrateur se proclame ami de Zam (Bnb 266; ch.l8) et d'Eddie (Ts 11; ch.6). D'une part, son appartenance au monde fictif et son rapport contemporain avec les protagonistes suggerent que son statut de narrateur heterodiegetique est nuance par « une dose [...] cY homodiegeticite [souligne par Genette] » (Genette 1983: 53). II est ainsi en quelque sorte temoin de ce qu'il raconte (Genette 1983: 53) et, de ce fait, critique ouvertement et avec autorite les moeurs abordees au cours du recit. D'autre part, l'ambigui'te entourant son role de personnage veritable le rapproche du statut de narrateur heterodiegetique. Cette position vague permet a Beti de creer un narrateur qui est dote a la fois d'une voix bien fondee et d'une vision « omnisciente » pour construire sous forme de recit une socio-critique attestee. Le caractere critique des deux derniers recits les rend conformes aux premiers romans contestataires de Beti. Dans tous ces recits, l'auteur accorde a ses narrateurs l'avantage d'etre 88 proches de l'univers diegetique et leur transfere ainsi les roles de critique et d'observateur apparemment credibles qui connaissent bien le monde fictif. II donne consequemment a ses narrateurs la liberte de passer du discours narratif au commentaire. La co-existence de ces deux types de discours caracterise les recits betiens, mais rompt la continuity du fil narratif et pose ainsi un probleme perceptible sur le plan romanesque meme si la discordance apparente entre ces deux types de discours provient de la difference relative « entre un etat general (le discours) et un etat particulier marque par des exclusions ou abstentions [le recit] » (Genette 1983: 67). Cependant, puisque le recit est «une forme de discours, ou les marques de l'enonciation n'etaient jamais que provisoirement et precairement suspendues [souligne par Genette] »(Genette 1983: 67), le melange de ces formes de discours (le commentaire et le recit proprement dit) se revele inevitable et naturel. Les indices du discours, effacees provisoirement dans le recit, y reapparaissent a un degre plus visible et demontrent l'importance de son caractere discursif dans les recits de Beti pour manifester plus explicitement une certaine subjectivity, revelatrice d'une presence et d'une qualite humaines, de la part du narrateur. A cet egard, la predominance du commentaire dans la frame dramatique des recits betiens convient au besoin de communiquer au narrataire une socio-critique aussi pertinente au monde empirique. La creation d'un narrateur de type causeur, qui est a la fois contemporain de l'univers diegetique et du monde de reference du lecteur, permet a Beti d'introduire dans la forme litteraire les traces naturelles de la parole et d'y assigner ainsi un role veritablement social et pragmatique. Le recours aux narrateurs qui beneficient d'une voix ostensible et d'une connaissance intime et profonde du monde diegetique justifie la preeminence de leurs interventions dont le caractere pragmatique rapproche apparemment leurs recits du reel. Mais le narrateur, en tant qu'invention fictive de l'auteur, comment arrive-t-il a se referer au monde « reel » auquel il n'appartient pas? Si le narrateur et le narrataire - les composantes de l'acte narratif - se situent «par definition » au niveau extradiegetique, comme le constate Genette (1972: 239), a quel niveau appartiennent l'auteur et le lecteur «reels » par rapport a ces etres fictifs? Ces derniers se trouvent a un niveau exterieur meme par rapport au niveau extradiegetique. A cet egard, le narrateur heterodiegetique de Mission terminee appartient, lui aussi, au meme niveau extradiegetique que Medza-narrateur et se definit comme etre fictif. La creation de ce narrateur heterodiegetique permet a Beti de souligner le caractere contestataire du recit de Medza vis-a-vis 89 d'un discours ethnologique. Mais comment le narrateur, en tant que celui qui connait l'univers diegetique et en raconte l'histoire, arrive-t-il a evoquer le monde de reference du lecteur « reel » a moins que le romancier « realiste » etablisse une sorte de contemporaneity entre le fictif et le reel? A travers ses narrateurs qui s'adressent, directement ou indirectement, a un narrataire au niveau extradiegetique, Beti cherche a communiquer avec le lecteur reel et a l'inviter a reflechir sur certaines realties du contexte empirique. De cette facon, l'auteur peut entretenir un contact familier avec le lecteur, et invoquer son temoignage a travers facte de communication assigne a ses narrateurs. Le narrateur betien est le porte-parole de l'auteur et, a ce titre, assume le role de traduire a travers le recit ce que Beti cherche a communiquer avec son public. Beti manipule ainsi la forme romanesque pour conduire son examen, depuis les annees 1950 jusqu'en 2000, des conditions socio-politiques de son pays natal et pour graver dans la memoire de ses lecteurs une image dynamique et durable. Mais si Beti nous laisse une image aussi impressionnante et eclairante des questions pertinentes aux sujets contemporains du neocolonialisme et du sous-developpement, dans quelle mesure sa voix exprimee sous forme romanesque arrive-t-elle a susciter une voie de developpement sur les plans socio-politiques et economiques nationaux du monde « reel »? 90 BIBLIOGRAPHIE Ouvrages cites Sources primaires Beti, Mongo. Branle-bas en noir et blanc. 2000. Paris: Pocket, 2002. . Trop de soleil tue I'amour. 1999. Paris: Pocket, 2001. . Mission terminee. 1957. Paris: Buchet/Chastel, Pierre Zech editeur, 1999. . Le Pauvre Christ de Bomba. 1956. Nendeln; Liechtenstein: Kraus Reprint, 1970. Boto, Eza. Ville cruelle. Paris: Editions africaines, 1954. Sources secondaires articles Arnold, Stephen H. "The New Mongo Beti." Africana Journal 13 (1982): 111-23. Rpt. in Critical Perspectives on Mongo Beti. Ed. Stephen H. Arnold. Boulder; London: Lynne Rienner Publishers, Inc., 1998. 355-66. Briere, Eloi'se. "La narration chez Mongo Beti: du singulier au collectif." Perspectives theoriques sur les litteratures africaines et caribeennes. Papers read at New College, February 1987. Eds. Suzanne Crosta, Robert A. Miller and Gloria N. Onyeoziri. Toronto: Departement d'etudes francaises, 1987. 93-110. Celerier, Patricia-Pia. "Sur les voies de la fiction: la voix narrative dans l'oeuvre de Mongo Beti." The Growth of African Literature. Twenty-five years after Dakar and Fourah Bay. No. 3. Eds. Edris Makward, Thelma Ravell-Pinto and Aliko Songolo. Trenton; Asmara: Africa World Press, Inc., 1998. 177-86. Echenim, Kester. "La narration et la signification: l'exemple de Le Pauvre Christ de Bomba de Mongo Beti." Africana Marburgensia 21.1 (1988): 49-67. Kom, Ambroise. "Remember Mongo Beti." Research in African Literatures 33.2 (2002): 1-3. 91 . "Pays, exil et precarite chez Beti, Beyala et Biyaoula." Notre librairie 138-9 (1999-2000): 42-55. Mouralis, Bernard. "Mongo Beti, le savoir et la fiction." Presence Francophone 42 (1993): 25-38. livres Achiriga, Jingiri J. La revoke des romanciers noirs de langue frangaise. Ottawa: Editions Naaman, 1973. Arnold, Stephen H., Ed. Critical Perspectives on Mongo Beti. Boulder; London: Lynne Rienner Publishers, Inc., 1998. Bal, Mieke. Narratologie (Essais sur la signification narrative dans quatre romans modernes). Paris: Editions Klincksieck, 1977. Benveniste, Emile. Problemes de linguistique generale. Vol. 1. Paris: Editions Gallimard, 1966. Bjornson, Richard. The African Quest for Freedom and Identity. Cameroonian Writing and the National Experience. 1991. Bloomington; Indianapolis: Indiana UP, 1994. Briere, Eloi'se. Le roman camerounais et ses discours. Ivry: Editions Nouvelles du Sud, 1993. Chambers, Ross. Story and Situation. Narrative Seduction and the Power of Fiction. Minneapolis: U of Minnesota P, 1984. . Meaning and meaningfulness: studies in the analysis and interpretation of texts. Lexington: French Forum, Publishers, 1979. Djiffack, Andre. Mongo Beti: la quite de la liberte. Paris; Montreal; Torino: L'Harmattan, 2000. Genette, Gerard. Nouveau discours du recit. Paris: Editions du Seuil, 1983. . Figures III. Paris: Editions du Seuil, 1972. . Figures II. Paris: Editions du Seuil, 1969. 92 Gikandi, Simon. Reading the African Novel. London: James Currey; Nairobi: Heinemann Kenya; Portsmouth: Heinemann, 1987. Kom, Ambroise. Interview with Mongo Beti. Mongo Betiparle. Bayreuth: Breitinger, 2002. Mouralis, Bernard. Comprendre l'oeuvre de Mongo Beti. Issy les Moulineaux: Editions Saint-Paul, 1981. Ngal, Georges. Creation et rupture en litterature africaine. Paris: L'Harmattan, 1994. Suleiman, Susan Rubin. Authoritarian Fictions: the ideological novel as a literary genre. New York: Columbia UP, 1983. Ouvrages consultes Sources secondaires articles Bal, Mieke. "Narration et localisation." Poetique 29 (1977): 107-27. Bjornson, Richard. "Le concept du neocolonialisme dans l'oeuvre recente de Mongo Beti." Ed. Antoine Regis. Carrefour de cultures. Melanges offerts a Jacqueline Leiner. Tubingen: Narr, 1993.405-17. Bongmba, Elias. "Targeted for change: Cameroonian women and missionary designs in some fiction by Mongo Beti." Eds. Wendy Woodward et al. Deep HiStories: Gender and Colonialism in Southern African. New York; Amsterdam: Rodopi, 2002. 303-26. Briere, Elo'ise A. "La reception critique de l'oeuvre de Mongo Beti." Oeuvres & Critiques 3.2-4.1 (1978-79): 75-88. Cassirer, Thomas. "The Dilemma of Leadership as Tragi-comedy in the Novels of Mongo Beti." L'esprit createur 10.3 (1970): 223-33. Dehon, Claire. "De nouvelles valeurs dans le roman camerounais." Presence francophone 26 (1985): 350-58. 93 Djiffack, Andre. "The Story of the Madman." Rev. of L 'histoire du fou, by Mongo Beti.. International Journal of African Historical Studies 35.1 (2002): 229-30. Frederic, Madeleine. "Narration/description/evocation dans le roman francophone contemporain." Nouvelles ecritures francophones. Vers un nouveau baroque? Ed. Jean Cleo Godin. Montreal: Les Presses de 1'Universite de Montreal, 2001. 179-93. Hamon, Philippe. "Texte litteraire et metalangage." Poetique 31 (1977): 261-84. Hebert, Pierre. "Jalons pour une narratologie du journal intime: le statut du recit dans le Journal d'Henriette Dessaulles." Voix & Images 37 (1987): 140-56. Irele, F. Abiola. "The Last Words of Mongo Beti." Research in African Literatures 33.2 (2002): 4-8. Joubert, Jean-Louis. "Mongo Beti: pourfendeur du colonialisme." Le Frangais dans le monde 319(2002): 18. . Rev. of Branle-bas en noir et blanc, by Mongo Beti. Le Frangais dans le monde 310 (2000): 69. . Rev. of Trop de soleil tue I'amour, by Mongo Beti. Le Frangais dans le monde 304 (1999): 75. Kemedjio, Cilas. "Permanence d'un mythe colonial: la malediction du cooperant dans la pensee de Mongo Beti." Sont-ils bons? Sont-ils mechantsl Ed. Christian Garaud. Paris: Honore Champion, 2001. 107-22. Kom, Ambroise. "In Memoriam (1932- 2001)." Presence francophone 57 (2001): 2. . "Mongo Beti: theorie et pratique de l'ecriture en Afrique noire francophone." Presence francophone 42 (1993): 11 -24. Lambert, Fernando. "Mongo Beti: la dialectique du tragique et du comique." Litteratures ultramarines de langue frangaise (Genese et Jeunesse). Actes du colloque de 1'Universite du Vermont (Burlington). Eds. Thomas H. Geno et Roy Julow. Ottawa: Editions Naaman, 1974. 51-57. 94 . "L'ironie et Phumour de Mongo Beti dans Le Pauvre Christ de Bomba." Etudes litteraires 7(1974): 381-94. Mbiafu, Edmond Mfabourn. "Myth and History." Research in African Literatures 33.2 (2002): 9-33. Mengara, Daniel M. "Postcolonialism, third-worldism and the issue of exclusive terminologies in postcolonial theory and crticism." Commonwealth Essays and Studies 18.2 (1996): 36-45. Monga, Celestin. "Le fantome de Mongo Beti dans la litterature africaine aujourd'hui." Presence francophone 42 (1993): 119-32. Mouralis, Bernard. "Des comptoirs aux empires, des empires aux nations: rapport au territoire et production litteraire africaine." Litteratures postcoloniales et francophonie. Conferences du seminaire de Litterature comparee de l'Universite de la Sorbonne Nouvelle. Eds. Jean Bessiere et Jean-Marc Moura. Paris: Honore Champion, 2001. 11-26. . "Mongo Beti: le savoir et la finction." Presence francophone 42 (1993): 25-38. Ntonfo, Andre. "Mongo Beti: de la region au pays." Presence francophone 42 (1993): 39-56. Paravy, Florence. "L'ecriture de l'espace dans le roman africain contemporain." Litteratures postcoloniales et representations de Vailleurs. Afrique, Caraibe, Canada. Conferences du seminaire de Litterature comparee de l'Universite de la Sorbonne Nouvelle. Eds. Jean Bessiere et Jean-Marc Moura. Paris: Honore Champion, 1999. 71-82. Smith, Robert P. Rev. of Trop de soleil tue I'amour, by Mongo Beti. World Literature Today 74A (2000): 792. Stati, Sorin. "Repetition in literary dialogues." Repetition in Dialogue. Ed. Carla Bazzanella. Tubingen: Max Niemeyer Verlag, 1996. 167-73. Storzer, Gerald H. "Abstraction and Orphanhood in the novels of Mongo Beti." Presence francophone 15 (1977): 93-112. Umezinwa, Willy A. "Revoke et creation artistique dans l'oeuvre de Mongo Beti." Presence francophone 10 (1975): 35-48. 95 Vetinde, Lifongo. Rev. of Trop de soleil tue I'amour, by Mongo Beti. French Review 74.4 (2000-01): 835-36. Young, Robert. Interview with Gayatri Chakravorty Spivak. "Neocolonialism and the secret agent of knowledge." Oxford Literary Review 13.1-2 (1991): 220-51. livres Adam, Jean-Michel. Elements de linguistique textuelle: theorie et pratique de Vanalyse textuelle. Liege: Mardaga, 1990. Adam, Jean-Michel. Langue et litterature: analyses pragmatiques et textuelles. Paris: Hachette, 1991. Allen, Charles and George Stephens. Eds. Satire: Theory and Practice. Belmont: Wadsworth Publishing Co., Inc., 1962. Bal, Mieke. On storytelling: essays in narratology. Sonoma: Polebridge Press, 1991. Bardeche, Marie-Laure. Le principe de repetition: litterature et modernite. Paris; Montreal: L'Harmattan, 1999. Barthes, Roland. Le Degre zero de I'ecriture. 1953. Paris: Editions du Seuil, 1972. Blair, Dorothy S. African Literature in French: A History of Creative Writing in French from West and Equatorial Africa. Cambridge: Cambridge UP, 1976. Bokiba, Ande-Patient. Ecriture et identite dans la litterature africaine. Paris; Montreal: L'Harmattan, 1998. Carline, Mary. Mongo Beti: His Works and His Contributions to the African Novel. Diss. U of British Columbia, 1973. Ducrot, Oswald et Jean-Marie Schaeffer. Nouveau dictionnaire encyclopedique des sciences du langage. 1972. Paris: Editions du Seuil, 1995. Elias, Bernd Burkhard. Etude du discours narratif dans Nord de Louis-Ferdinand Celine. Diss. U of British Columbia, 1980. 96 Erlich, Victor. Russian Formalism: history-doctrine. 1955. The Hague: Mouton & Co., 1969. Fanon, Frantz. Les damnes de la terre. 1961. Paris: Librairie Francois Maspero, 1968. . Peau noire; masques blancs. Paris: Editions du Seuil, 1952. Floyd, Samuel A. Jr. The Power of Black Music. Interpreting Its History from Africa to the United States. New York; Oxford: Oxford UP, 1995. Gandhi, Leela. Postcolonial Theory: A critical introduction. Edinburgh: Edinburgh UP, 1998. Goldberg, David Theo and Ato Quayson. Eds. Relocating Postcolonialism. Oxford: Blackwell Publishers Ltd., 2002. Hamon, Philippe. Du descriptif. Paris: Hachette superieur, 1993. Joppa, Francis Anani. L'engagement des ecrivains africains noirs de langue frangaise: du temoignage au depassement. Sherbrooke: Editions Naaman, 1982. Jukpor, Ben K'anene. Etude sur la satire dans le theatre ouest-africain francophone. Paris: L'Harmattan, 1995. Memmi, Albert. Le portrait du colonise. Precede du portrait du colonisateur. 1957. Montreal: L'Etincelle, 1972. Midiohouan, Guy Ossito. L 'Ideologic dans la litterature negro-africaine d 'expression frangaise. Paris: L'Harmattan, 1986. Miller, Christopher L. Nationalists and Nomads: Essays on Francophone African Literature and Culture. Chicago: U of Chicago P, 1998. Newman, Judie. The Ballistic Bard: Postcolonial Fictions. London; New York: Arnold, 1995. Ngate, Jonathan. Francophone African Fiction: reading a literary tradition. Trenton: African World Press, 1988. Paulson, Ronald. Ed. Satire: Modern Essays in Criticism. New Jersey: Prentice, 1971. 97 Raoul, Valerie. Le Journal fictif dans le roman frangais. Trans. Anne Scott. Paris: Presses universitaires de France, 1999. Suret-Canale, Jean. Essais d'histoire africaine (de la traite des Noirs au neocolonialisme). Paris: Editions sociales, 1980. Sutherland, James. English Satire. Cambridge: Cambridge UP, 1958. Vakhrushev, Vasily. Neocolonialism Today. New Delhi: Allied Publishers Private Limited, 1987. Williams, Patrick and Laura Chrisman. Eds. Colonial Discourse and Postcolonial Theory: a reader. New York: Columbia UP, 1994. Worcester, David. The Art of Satire. 1940. New York: Russell & Russell, Inc., 1960. Sources tertiaires Booth, Wayne C. et al. The Craft of Research. Chicago; London: U of Chicago P, 1995. Slade, Carole. Form and Style. Research papers, reports, theses. 12th Edition. New York: Houghton Mifflin Company, 2003. 98 

Cite

Citation Scheme:

        

Citations by CSL (citeproc-js)

Usage Statistics

Share

Embed

Customize your widget with the following options, then copy and paste the code below into the HTML of your page to embed this item in your website.
                        
                            <div id="ubcOpenCollectionsWidgetDisplay">
                            <script id="ubcOpenCollectionsWidget"
                            src="{[{embed.src}]}"
                            data-item="{[{embed.item}]}"
                            data-collection="{[{embed.collection}]}"
                            data-metadata="{[{embed.showMetadata}]}"
                            data-width="{[{embed.width}]}"
                            async >
                            </script>
                            </div>
                        
                    
IIIF logo Our image viewer uses the IIIF 2.0 standard. To load this item in other compatible viewers, use this url:
http://iiif.library.ubc.ca/presentation/dsp.831.1-0091793/manifest

Comment

Related Items