UBC Theses and Dissertations

UBC Theses Logo

UBC Theses and Dissertations

Chronologie et historicité dans Trente Arpents Brisebois, Michel 2000

You don't seem to have a PDF reader installed, try download the pdf

Item Metadata

Download

Media
[if-you-see-this-DO-NOT-CLICK]
ubc_2000-0348.pdf [ 3.89MB ]
[if-you-see-this-DO-NOT-CLICK]
Metadata
JSON: 1.0089513.json
JSON-LD: 1.0089513+ld.json
RDF/XML (Pretty): 1.0089513.xml
RDF/JSON: 1.0089513+rdf.json
Turtle: 1.0089513+rdf-turtle.txt
N-Triples: 1.0089513+rdf-ntriples.txt
Original Record: 1.0089513 +original-record.json
Full Text
1.0089513.txt
Citation
1.0089513.ris

Full Text

CHRONOLOGIE ET HISTORICITE DANS TRENTE ARPENTS by MICHEL BRISEBOIS B.A. HONS., The Universi ty of B r i t i s h Columbia, 1994 B.ED. S E C , The Universi ty of B r i t i s h Columbia, 1995 B .F .A . , Emily Carr Inst i tu te of Art and Design, 1996 A THESIS SUBMITTED IN PARTIAL FULFILMENT OF THE REQUIREMENTS FOR THE DEGREE OF MASTER OF ARTS in THE FACULTY OF GRADUATE STUDIES (Department of French, Hispanic and I ta l i an Studies) We accept th is thesis as conforming to the required standard THE UNIVERSITY OF BRITISH COLUMBIA AUGUST 2000 © Michel Bn'sebois, 2000 In presenting this thesis in partial fulfilment of the requirements for an advanced degree at the University of British Columbia, 1 agree that the Library shall make it freely available for reference and study. I further agree that permission for extensive copying of this thesis for scholarly purposes may be granted by the head of my department or by his or her representatives. It is understood that copying ot publication of this thesis for financial gain shall not be allowed without my written permission. Department of f^t^L* , /fa \^/fatr 4 / tTTLlWV S+lsfrf f~S The University of British Columbia Vancouver, Canada Date / 7 * MsC/Z&Vrf) DE-6 (2/88) 11 Abrege: L'oeuvre de Ringuet, Trente arpents (1938), constitue une sorte de chronique de I'epoque qu' i l raconte. De la longue serie des romans du terro ir au Quebec, Trente arpents se distingue principalement comme l'un des premiers romans dits real istes , une esthetique tardivement issue de la l i t terature europeenne du 19ieme s iecle . Le cadre de Tac t ion dans Trente arpents suit un deroulement precis et l ineaire de la marche du temps. On remarque davantage dans la f i c t i on , un bon nombre d'evenements avec plusieurs references a des personnages historiques. Curieusement, aucune date n'est clairement mentionnee dans tout le rec i t . L'essentiel de la these sera done de construire une perspective qui fa i t ressortir le jeu de la chronologie dans la narration. L'etablissement d'un plan du roman, d'apres les notes de Ringuet, demontrera que I'auteur poursuit un objectif structure, que ses sources sont bien documentees et que la chronologie joue un role tres important dans son projet de roman. Les resultats obtenus par la recherche d'une chronologie precisement datee seront enfin susceptibles de confirmer la forte referential i te de la f ic t ion et le caractere realiste de la composition du rec i t . II importe de specifier que le centre de cette etude est done la discussion detail lee des donnees chronologiques de la narration et une analyse des rapports que ce roman entretient avec le plan historique. L'objectif de l'analyse chronologique se divise en plusieurs categories distinctes: a) Les dates assurees: reperes surs; b) Les erreurs d'ordre mathematique; c) Les ecarts explicables: arrondissement de chiffres; d) Les effets rhetoriques. Les resultats t ires des recherches sont rassembles en conclusion. L'examen systematique du respect de la chronologie dans la construction du recit demontrera bien que Ringuet, avant d'elaborer son rec i t , delimite une 11 epoque tres circonscrite dans laquelle se deroulera son aventure romanesque. Dans Trente arpents, le romancier cherche a s'en tenir a une observation objective de la vie paysanne au Quebec et i l met en oeuvre une composition rigoureuse pour atteindre a la verity de son sujet. D'apres Ringuet, la chronologie coherente aide alors a cult iver 1' i l lusion du reel dans I'univers du roman real is te . i v TABLE DES MATIERES Abrege i i Table des matieres iv Remerciements v CHAPITRE I Introduction - A 1 1.1. L'esthetique realiste de Ringuet 1 1.2. La theorie realiste 4 1.3. La litterature et I'histoire 8 CHAPITRE II Introduction - B 10 2.1. L'histoire d'Euchariste Moisan 10 2.2. Introduction aux donnees de nature chronologique 11 2.3. La theorie de la narratologie selon Genette 14 CHAPITRE III La genese d'un roman 17 3.1. La premiere idee de Ringuet 17 3.2. La recherche et la documentation 19 3.3. Le manuscrit 21 3.4. La chronologie suit 1'horloge et le calendrier 22 3.5. Deux canevas paralleles: fiction et realite 25 CHAPITRE IV Rapports chronologiques entre la trame romanesque et le plan historique 28 4.1. Les dates assurees: reperes surs 28 4.1.1. «Printemps» 29 4.1.2. «Ete» 36 4.1.3. «Automne» 44 4.1.4. «Hiver» 51 4.2. Les erreurs d'ordre mathematique 56 4.3. Les ecarts explicables: arrondissements de chiffres 65 4.4. Les effets rhetoriques 70 CHAPITRE V Compilation generale des resultats obtenus 74 Bibl iographie 79 REMERCIEMENTS Je tiens a remercier professeur Rejean Beaudoin, qui m'a conseille tout au long de mes recherches, ainsi que professeurs Andre Lamontagne et Richard Hodgson qui ont lu mon projet. L'interet soutenu de ces excellents professeurs m'a ete inestimable. 1 Chronologie et h is tor ic i te dans Trente arpents * par Michel Brisebois, Universite de Colombie-Britannique. I. Introduction - A: 1.1. L'esthetique real iste de Ringuet. La marche du temps pese lourdement sur la vie du cultivateur enracine. Captif du retour des saisons, suivant mecaniquement le cycle agraire des labours, des semences et des recoltes, le paysan conserve avec tenacite les valeurs heritees de sa tradit ion: «Sans l'homme la terre n'est point feconde et c'est ce besoin qu'elle a de 1ui qui le l i e a la terre, qui le fa i t prisonnier de trente arpents de g lebe» (p. 65). Bien defini dans son role de producteur dans l'espace d'eternel recommencement, l 'agriculteur accepte le joug du rythme annuel du terro ir et se mefie de toute nouveaute qui pourrait broui l ler son attachement a la mere nourriciere. Dans cette relation symbiotique immuable, l'homme et la terre avaient evolue ensemble depuis le debut des temps. Vers la f in du dix-neuvieme s iecle , l'horizon habituel du paysan quebecois se limite a l 'exiguite de la petite patrie quebecoise, si ce n'est a la limite de l'enclos hermetique de sa paroisse. A l'ombre d'un clocher protecteur et dans un t err i to i re encore plus c irconscri t , le cultivateur canadien se soumet toute l'annee aux lourdes exigences de la terre famil iale . II retrouve ensuite, au coeur de chaque ferme, sa maison de bois rond ou de pierre grise, refuge contre toutes les forces exterieures. A l ' in ter i eur , le centre de chaque habitation est assurement la cuisine, l ieu social qui pivote autour de son poeTe chaleureux: «Sur le p o § l e chante la boui l lo ire , sous le poele ronronne le chat. A cote du poele, tout aussi 1 Ringuet, Trente arpents. Canada, ((Collection b i s » , les editions Flammarion ltee, 1991 (lere edit ion, Paris: Flammarion, 1938). Dans cette etude, la pagination entre parentheses renvoie a cette edition. Les renvois a 1'edition crit ique de Trente arpents etablie par Jean Panneton, Romeo Arbour et Jean-Louis Major, « B i b l i o t h e q u e du Nouveau Monde», Montreal, Les Presses de l 'Universite de Montreal, 1991, seront par contre identifies par le s igle TA, suivi du fo l io . 2 fr i leuse , la v i e i l l e Melie sommeille dans son v o l t a i r e » (p. 17). Le Quebec, la paroisse, la ferme, la maison, le poele delimitent ainsi Tunivers clos du fermier quebecois. D'apres Antoine S iro i s , ce telescopage de demarcations concentriques protege et enveloppe la fami l i e paysanne quebecoise tradit ionnel le , une image qui semble eternelle dans le mythe du roman de la terre (Sirois , Diet . , p. 1083). Dans ce milieu d'ordre satisfaisant et securisant, le contact journalier avec le sol engendre aussi un grand sentiment de possession du terro ir et une forte adhesion a 1'heritage du passe. La tradition demeure loyale aux origines pionnieres, aux moeurs et aux vertus des «anc iens Canadiens» . L'acceleration du mouvement industriel au debut du vingtieme s iec le , avec les nouvelles valeurs de la c iv i l i sa t i on urbaine qui en decoulent, vient par ai l leurs bouleverser la real ite definie du cultivateur quebecois. Ringuet reproduit avec exactitude, dans Trente arpents. le confl i t du temperament agraire traditionnel est l 'att itude moderne de la nouvelle economie industr ie l le . De 11 agriculture a l ' industr ie , Ringuet detai l le le trace de cette importante transition economique et sociale: periode crit ique dans T h i s t o i r e du Quebec. L'aventure romanesque va i l l u s t r e r par consequent la depossession du sol et le deracinement de la paysannerie canadienne- frangaise, qui commence vers la f in du 19ieme siecle et se poursuit jusqu'au debut du 20ieme. Certains critiques et historiens l i t tera ires classent Trente arpents comme un roman realiste ou naturaliste. Sans entrer dans toutes les considerations que ces deux qual i f icat i f s entratnent, Trente arpents constitue une sorte de chronique de I'epoque qu ' i l raconte. De la longue serie des romans du terro ir au Quebec, Trente arpents (1938) se distingue principalement comme l'un des premiers romans dits real istes , une esthetique tardivement issue de la l i t terature europeenne du 19ieme s iecle . Le realisme 3 l i t t e r a i r e au Quebec disparait presque aussitot qu' i l emerge, puisqu'il s'evanouit au tout debut des annees cinquante 2. II est certain que Ringuet choisit de reconstruire avec f ide l i t e le monde rural quebecois. Avant Trente arpents. tous les romans au Quebec avaient g lor i f i e la vie paysanne presentee comme ideal vertueux de bonheur terrestre. L'image du paysan dans ces oeuvres de propagande moralisatrice a souvent donne a l i r e des personnages simples et bons, toujours accordes a la nature. Ringuet declare plutot, en tete de son manuscrit, son intention de brosser un tableau real iste: «Ce l ivre n'est pas un roman « regionaliste »; les paysans que j ' a i connus n'etaient pas des heros. Ce l ivre n'est pas un roman « naturaliste »; les paysans que j ' a i connus n'etaient pas des brutes» (cite par J . Panneton, p. 16) 3. Le cadre de 1'action dans Trente arpents suit bien un deroulement precis et l ineaire de la marche du temps: les saisons et l'horloge reglent scrupuleusement le f i l de 1'intrigue. La chronologie romanesque semble ainsi serrer de tres pres un calendrier ree l . De plus, un bon nombre de faits historiques sont mis en evidence dans la f i c t ion . On remarque, par exemple, de nombreuses references a des personnages historiques: le cure Labelle (1834-1891), ardent propagandiste de la colonisation dans la region des Laurentides (p. 10); Henri Bourassa (1868-1952), depute l i b e r a l , orateur et journaliste celebre (fondateur du Devoir) pour ses luttes contre 2 Au «lendemain de la Deuxieme Guerre mondiale, Ringuet, Roger Lemelin et Gabrielle Roy liquident les mythes du roman du t e r r o i r » (Beaudoin, Roman. p. 59). La l i t terature quebecoise prepare ensuite les conditions d'une « c r i s e d'identite collective)), qui va aboutir a la revolut ion t r a n q u i l l e » des annees soixante. 3 II est interessant de noter le projet de Zola, dans sa preface a Therese Raquin: « J ' a i choisi des personnages souverainement domines par leurs nerfs et leur sang, depourvus de l ibre arbitre , entraines a chaque acte de leur vie par les fatal ites de leur chair. Therese et Laurent sont des brutes humaines, rien de plus» (Zola, p. 60). Zola, bien entendu, est classe comme auteur naturaliste (Robert 2). 4 1'imperialisme britannique (p. 156); ou meme, Wilfr id Laurier (1841-1919), premier ministre du Canada de 1886 a 1911 (p. 212). On retrouve aussi plusieurs indications d'evenements historiques: la guerre de 1914-18 (pp. 134-8) et les emeutes de la « c o n s c r i p t i o n » en 1918 a Quebec (p. 157). Enfin, on peut retrouver dans le roman la suite genealogique des families avec les indications quant a 1'age, la naissance ou la mort des personnages f i c t i f s . Par recoupement avec d'autres donnees temporelles, on peut ainsi mettre a jour la coherence chronologique objective du roman. Les resultats obtenus par la recherche d'une chronologie precisement datee sont susceptibles de confirmer la forte referential i te de la f ic t ion et le caractere real iste de la composition du rec i t . Medecin de profession, Philippe Panneton, sous le pseudonyme de Ringuet, publie Trente arpents en 1938, apres presque dix ans de t r a v a i l . II consacre egalement beaucoup de temps aux travaux d'histoire et publie en 1943 ses recherches sur les c iv i l i sa t ions precolombiennes: Un monde etait leur empire. Ringuet produit un recueil de contes, 1'Heritage, en 1946, et deux autres romans; Fausse monnaie en 1947 et Le Poids du jour en 1949. 1.2. La theorie real is te . Une des premieres peintures realistes de la vie paysanne au Quebec, Trente arpents est un veritable roman de la terre, le portrait d'un habitant te l lurique, jusqu'au point de T i d e n t i f i e r proprement a la terre: Certes, a voir Euchariste Moisan, on eut dit un paysan semblable a tous les autres [..]; le front, comme un pre lourd, laboure par les soucis, les inquietudes et les sueurs; la peau terreuse et semblable de grain aux mottes brisees par la herse, avec, au bout des bras epais, les noeuds durs des doigts. (p. 131) Le roman s'ouvre sur ces propos terriens, car Ringuet fa i t parler ses personnages avec le langage des cultivateurs «canayens». Par souci de 5 realisme 1inguistique, Ringuet transcrit phonetiquement toutes les contractions et les deformations de la langue parlee, car l'esthetique real iste insiste sur 1'authenticity: On va commencer betot les guerets, m'sieu Branchaud. Mon oncle m'a dit comme ga en pari ant: «Y faudra labourer le champ en bas de la cote, demain». (p. 9) [..] C'est comme qui d ira i t de la meilleure terre i c i t t e qu'a Sainte- Adele . . . Pour le sur, m'sieur Branchaud. La-bas, c'etait quasiment rien que du ca i l l ou . On sumait des petaques et pi quand i l venait le temps de recolter, on ramassait des cai l loux, des petits , des gros, et presquement pas d'petaques (p. 10) Dans la derniere partie du roman, Ringuet met aussi en re l i e f le « f r a n g l a i s » franco-americain. Dans la l i t terature du Quebec, avant Trente arpents. la langue du pays n'avait jamais ete transcrite d'une fagon aussi exacte. En l i t terature , le «real i sme» est toujours a la recherche d'un ideal , puisque c'est une tentative de reproduire fidelement la rea l i t e . Pour parler comme Flaubert, c'est bien « l e reel e c r i t » (Watt, Litterature. p. 39). Toutefois le concept de «real i sme» en l i t terature sert principalement a designer une periode specifique de l 'h i s to ire l i t t e r a i r e , qui coincide en gros avec la seconde moitie du 19ieme s iec le . II semble certain que le terme «real i sme» renvoie a l'ecole real iste frangaise dans l 'h i s to ire de l ' a r t . En 1835, le terme fut apparemment u t i l i s e pour la premiere fo is , pour distinguer la verite humaine de Rembrandt en opposition a l'idealisme classtque (Watt, Litterature. p. 13). Le terme «rea l i sme» devient le contraire de l'idealisme. Dans la seconde moitie du s iecle , le terme est mis en contraste avec le romantisme, 1'impressionnisme et 1'expressionnisme (Frye, p. 386). Dans le contexte du 19ieme s iecle , le «real i sme» est defini par le traitement veridique du materiel observe. Les realistes n'exagerent pas l'objet de leur observation, mais i l s choisissent souvent le detail le plus apparent, Timage la plus choquante. L'exemple a priori reproduit done la 6 nature brute et non l ' a r t , toute i l lus ion etant chassee du cadre de la representation. Le sujet est souvent t i r e de la vie ordinaire, t e l l e que vecue et constatee par l ' ecr iva in , dans une vision franche et nette. D'apres Frye pourtant, le realisme est un terme tres subjectif , car ce qui semble vrai pour certains, ne l 'est pas toujours pour d'autres. Dans une breve description du terme «real i sme» t iree de l'oeuvre de Frye (pp. 387-8), on pourrait faire une l i s te d'elements techniques importants, qui soulignent bien le traitement « r e a l i s t e » : 1) La methode de selection du sujet est r igide. Le miroir n'est jamais place au hasard, mais mis en position pour delimiter une selection representative du sujet. 2) La concentration du developpement narratif s'appuie sur la reproduction de la vie ordinaire de personnes ordinaires au sein d'un milieu ordinaire. C'est une description objective des faits de la vie quotidienne, la real i te banale sans idealisation. 3) Dans la construction d'une ressemblance exacte avec le modele, 1'imitation veridique est soutenue par l'accumulation de details precis. On retrouve une description minutieuse de regions, de maisons, de meubles, de vetements, de changements de saisons, d'habitudes sociales, de motifs representant la langue parlee, e tc . . 4) Le style d'ecriture est souvent c l a i r , franc, de nature pure et simple, avec le minimum d'ornementation. Le style d'ecriture imite frequemment le caractere de la langue parlee par le sujet observe. La perspective narrative est de plus choisie judicieusement afin de presenter la meilleure ouverture sur le traitement veridique du modele. Generalement, le roman ne se termine pas d'une maniere conventionnelle, car la vraie vie n'est pas ordonnee et notre perspective sur les evenements est toujours limitee. 7 5) .L'intrigue est ordinairement soumise a 1'exploration du caractere des personnages. Le roman realiste est construit d'une maniere rigoureuse, afin de demontrer le deroulement des evenements qui proviennent des choix inevitables des personnages. C'est un monde ou les personnages sont si bien etoffes qu'on ne peut les imaginer agir autrement. Le type de discours qui voudrait se faire passer pour la representation fidele d'«une tranche de v i e » , valorise alors le part icul ier plutot que le general, faisant toujours ressortir la coherence hierarchique d'une tota l i te harmonieuse et i n t e l l i g i b l e . Le lecteur eprouve ainsi du p l a i s i r a percevoir une autre real i te et a l'impression de vivre lui-meme un moment historique. D'apres Auerbach, le present savoureux des personnages l i t tera ires devient alors notre present (Auerbach, p. 13). Le naturalisme par ai l leurs est une doctrine qui propose que rien n'existe en dehors de la nature et qui proscrit les machinations du surnaturel. Dans cette vision prosai'que du monde, l'homme est completement assujetti aux lois de la nature. Le naturalisme est une extension du realisme et parfois un synonyme, pourtant i l porte une s ignif ication encore plus specifique. Le naturalisme decoule du determinisme scientif ique, ou le controle sur la vie vient principalement de l'heredite et de 1'environnement. Dans une formule c lef , la methode naturaliste suggere que l 'heredite, avec 1'environnement et le hasard, sont les seuls facteurs determinants du sort de l ' ind iv idu . En imitant 1'experimentation scientif ique, l 'ecr ivain naturaliste manipule le personnage et l ' in tr igue , pour c l a r i f i e r un message soc ia l . Suivant ses preoccupations a l 'endroit du monde ouvrier, Zola, un des grands ecrivains naturalistes, se convertit aux doctrines socialistes (Robert 2). De 1929. a.1938, Ringuet travai1le a son roman historique. Jean Panneton, neveu de l'auteur, definit ainsi la c lass i f icat ion du roman: 8 La composition de ce roman fut une lourde tache menee avec patience et selon une methode rigoureuse. Les premieres pages du manuscrit le prouvent. L'une donne un plan detai l le de la region ou se deroule Tac t ion avec T ind ica t ion des proprietaires des lots et du s ite de T e g l i s e , du magasin, de la boulangerie. Une autre page presente Tarbre genealogique des families Branchaud et Moisan. Une troisieme annonce les grandes divisions du recit en donnant une l i s te chronologique des principaux evenements. II s'agit done d'un roman compose, construit a la maniere des romanciers real istes . (J . Panneton, p. 43) 1.3. La l i t terature et l 'h i s to i re . La structure du recit realiste a tendance a se codif ier sur un modele biographique, etant donne que c'est souvent le recit d'une vie , ou d'un episode dans une vie: le parcours narratif suit ainsi la courbe des destinees d'un protagoniste. Afin de recreer le moment authentique dans T i l l u s i o n real i s te , la demarche biographique de la narration doit bien s'ancrer dans une sorte de real ite concrete, qui doit exister dans un certain espace socio-historique reel et tres specifique. La voie de Texpl icat ion du roman real iste poursuit done le courant d'une analyse sociologique. Dans toute grande l i t terature real is te , Georges Lukacs propose que Telement socio-historique, avec toutes les categories qui en dependent, est inseparable de la real i te effective des personnages: Le caractere purement humain de ces personnages, ce qu' i l s ont de plus profondement singulier et typique, ce qui fa i t d'eux, dans Tordre de T a r t , des figures frappantes, rien de tout eel a n'est separable de leur enracinement concret au sein des relations concretement historiques, humaines et sociales, qui sont le t issu de leur existence. (Lukacs, Signif icat ion, p. 31) Dans la construction de son roman, Tauteur doit toujours faire preuve d'agi l i te dans la fagon de l i e r la f ic t ion avec la rea l i te . L 1 inscr ipt ion du recit dans le temps est une condition requise afin que le lecteur puisse croire que le personnage et son destin sont vraiment authentiques 9 (Mitterand, IIlusion, p. 4). La temporalite historique construit ainsi le l ien de causalite qui engendre la coherence du recit et sat i s fa i t 1'anticipation du lecteur (Mitterand, IIlusion, p. 5). D'apres Mikhail Bakhtine, cette temporalite historique « a s s o c i e l ' intr igue personnelle avec l ' intr igue politique et financiere, le secret d'Etat avec le secret d'alcove, la serie historique avec la serie des moeurs et de la b iographie» (Bakhtine, p. 5). Selon Bakhtine, le temps n'est alors pas separable de l'espace narratif . Enfin, d'apres Leo Bersani, le temps dans la l i t terature realiste reste fidele au temps chronologique, puisque la suite des evenements engendre ainsi un principe ordonnateur (Bersani, Litterature. p. 49). Bersani explique la necessite d'une rigueur chronologique: Les dates sont extremement importantes dans la l i t terature real i s te , et le premier paragraphe d'innombrables romans du XIX e s iecle nous donne lannee exacte du debut de leur histoire . La precision de la date ne sert pas uniquement 1' i l lusion de 1 1authenticite historique; e l le nous offre egalement le luxe d'assigner des commencements precis au vecu et, par la -meme, de rendre le vecu plus accessible a notre soif de categories et de distinctions s ignif icat ives . (Bersani, Litterature. p. 51) Le temps, l'espace et les personnages dans l'oeuvre romanesque « r e a l i s t e » doivent done participer a une dialectique socio-historique congrue. La codification du texte « r e a l i s t e » reside alors dans la coherence chronologique du rec i t , dans 1' i l lusion de 1 1authenticite historique et dans le modele biographique du caractere des personnages, puisque ces elements travai l lent tous ensemble a recreer une impression factuelle. C'est pourquoi Trente arpents appartient au roman « r e a l i s t e » . 10 II. Introduction - B: 2.1. L'histoire d'Euchariste Moisan. Trente arpents ajoute a la l i t terature canadienne-frangaise une valeur documentaire emblematique du monde rural qui caracterise le Quebec d'autrefois. Le heros de l'oeuvre, Euchariste Moisan, est un esprit simple et bon, un brave agriculteur qui affronte la nature chaque jour pour son gagne-pain. Dans ce roman de nature real is te , la trame detai l le tous les mouvements de son existence, plus specifiquement, de son elevation et ensuite, de sa chute. Dans Trente arpents. Ringuet suit la vie d'un seul homme, depuis les premiers jours de son accession a la propriete fonciere; f i er et independant, i l prend possession de la terre de l'oncle Ephrem; le recit l'accompagne jusqu'a 1'epoque de sa v ie i l lesse; alors depossede, i l t rava i l l e comme gardien de nuit dans un garage aux Etats-Unis. Euchariste pourtant se trouve pris dans l'engrenage d'une importante transition economique et sociale: le grand essor de la poussee industriel le en Amerique du Nord, au tout debut du vingtieme s iecle . D'apres Jean Panneton, le protagoniste tel lurique incarne done une image definit ive du « d e r n i e r des h a b i t a n t s » , immuable et toujours ancre a sa terre nourriciere (J . Panneton, p. 49). Dans l'enchannement de situations dramatiques socio- historiques qui se deroulent tout autour de l u i , Euchariste Moisan se marie, produit plusieurs enfants, ameliore les rendements de la ferme, amasse des economies considerables et, avec un f i l s qui devient bientot pretre, commence a afficher une certaine notoriety dans sa paroisse. Au sommet de sa vie, Euchariste, le paysan orthodoxe, fidele et enracine, se l ivre a quelques imprudences financieres qui vont le ruiner. Malgre l u i , les circonstances le forceront a fuir la terre paternelle, pour s ' ins ta l l er dans une petite v i l l e etrangere. En raison de ce changement de fortune, Euchariste Moisan, cultivateur traditionnel au Quebec, vivant toujours d'un 11 fort attachement pour ses trente arpents, s'etait abandonne a sa passion dernesuree pour la possession de sa terre, fureur qui a fa i t entrer un jour dans sa vie la rage, la f o l i e , le malheur et le desespoir. L'histoire d'Euchariste Moisan se joue alors comme une tragedie. Tout cela a cause d'un morceau de terre cede jadis a un voisin pour cinquante dollars (pp. 72-3) et revendu quelques annees plus tard pour «hui t cent belles p i a s t r e s » (p. 167). Lorsque Moisan se rend compte que c'etait bien une terre «a pe in ture» (p. 167), que maintenant le voisin vendait « p e l l e t e e par p e l l e t e e » et qui « s ' e n a l l a i t a ins i , a plein chariots, a plein wagons», laissant dans sa glebe a l u i , un «trou beant» saignant d'une « t e r r e chargee d'ocre rouge» (p. 171), i l ne se tient plus de rage. C'etait mille fois sa terre, sa terre a l u i , « la ve i l l e terre des Moisans», presque sa propre chair qui etait pi 1 lee (p. 171). Fou de jalousie et d'avarice devant ce viol d'un terrain qu' i l a pourtant vendu, Euchariste se rend en v i l l e chercher un avocat. Proces perdu, un incendie, le notaire disparait avec tout ses economies... Euchariste gache sa vie dans une obsession d'attachement, de possession demesuree pour la richesse de la glebe qui , a la f i n , reste pourtant « toujours la meme» (p. 278). Dans ce scenario tragique, l'homme est dechu, et c'est la terre qui se tient immuable, comme el le l 'avai t ete depuis toujours a travers les s iecles . 2.2. Introduction aux donnees de nature chronologique. La demarche du temps dans Trente arpents apparait des le debut comme une dimension fondamentale de l'oeuvre. En premier l i eu , on remarque que le roman est divise en quatre parties qui portent le nom des saisons de 1,'annee: le pr.intemps, 1 'ete, 1 'automne et 1'hiver. La periode de l 'h i s to ire se deroule ainsi selon le plan progressif des saisons en suivant quatre 12 .act-iv.ites du paysan travai l lant la terre, tout en commencant par le printemps: « l a b o u r s , semailles, moissons, repos desoeuvre de l ' h i v e r » (p. 67). Le «rouet du temps» (p. 77) suit davantage la courbe de la vie d 1Euchariste Moisan: printemps et ete sont le temps de son ascension; automne et hiver, de son declin (Sirois , D i e t . « p. 1083). Au grand rythme des generations et des annees qui correspondent au trajet de la vie du heros, s'ajoute aussi la repetition des petits rythmes des saisons, des mois, des semaines, des jours et des heures: «Mecaniquement, l'horloge coupe les heures en minutes, debite les minutes en secondes... [..] Ephrem Moisan osc i l l e doucement dans sa berceuse, au rythme de la pendule» (p. 17), car « l e s jours a venir passeraient sans apporter autre chose que le travail quotidien caique sur celui de la v e i l l e , et les saisons calquees sur les saisons precedentes... [..] Tel serait 1'an prochain qu'avait ete l'annee precedente... [..] Puis, recommencement» (p. 67). Tous ces enchainements cycliques dans la construction temporelle du roman historique entraTnent la valorisation de la chronologie d'un passe factuel; de proche en proche se construit 1'image exacte d'une peri ode socio-historique. Dans Trente arpents. on ne retrouve pourtant aucune indication de date specifique, mais plusieurs etudes l i t tera ires donnent au cadre temporel de l'oeuvre une date assez precise: d'apres Rejean Beaudoin, le recit couvre une periode approximative entre «1880 et 1920» (Beaudoin, Roman. p. 62); Antoine Sirois pour sa part annonce un espace temporel de 1887 a 1932 (Sirois , Die t . . p. 1082); Jean Panneton confirme aussi une histoire qui s'etend de 1887 a 1932 (TA, p. 18); et Jacques Viens delimite une duree qui traverse octobre 1886 jusqu'a la f in d'aout 1930 (Viens, p. 150). II est done d i f f i c i l e de reconcil ier un ordre chronologique exact avec la disparite des differentes dates proposees ci-dessus. Trente arpent. f ic t ion historique sans dates, mais systeme temporel ou T o n peut toujours recuperer certains evenements de 13 nature historique, comme le scandale de 1891, lors de la construction du chemin de fer de la Baie des Chaleurs en Gaspesie; la guerre de 1914-18; et les emeutes de la conscription a Quebec de 1918. Afin de reconstituer une regie de dates irrevocable, i l faut regrouper les donnees historiques et les accorder avec les enchainements chronologiques du rec i t . Deux plans paralleles se presentent ainsi dans le roman: la f ic t ion et l 'h i s to i re . La f ic t ion est le developpement du recit de la vie du personnage principal invente par Ringuet, Euchariste Moisan, situe dans une geographie non-identifiee, apparemment imaginee par l'auteur. Les recherches d'Antoine Sirois demontrent pourtant que plusieurs des noms donnes aux lieux dans Trente arpents sont bien imaginaires, mais que ces lieux sont situes dans un paysage identifiable (Sirois , Diet . , p. 1082). D'apres les noms de vi l lages , les distances chiffrees, les descriptions physiques de la region, le traitement de la faune et de la f lore , la terre des Moisans semble etre localisee dans les environs de Trois-Rivieres, v i l l e natale de Ringuet. Pe t i t - f i l s de cultivateur, Ringuet avait toujours passe ses vacances a la campagne dans le voisinage de Trois-Rivieres. Le paysage qui sert de decor au recit f i c t i f rejoint proprement celui que l'auteur avait connu dans son enfance: « la campagne entre Maskinonge et Louiseville (TA, pp. 28 et 33). A part ir de ce cadre regional l imite , la precision de la geographie dans la narration pourrait etre mise en rapport avec la mention de certains evenements historiques reels qui se retrouvent dans le roman. L'etude de ces liens aidera a cerner un plan historique precis et, ensuite, une chronologie exacte. L'etablissement d'une perspective qui fa i t ressortir le jeu de la chronologie dans la narration demontrera que l'auteur poursuit un objectif .structure, .que ses sources sont bien documentees et que la chronologie joue un role tres important dans son projet de roman. D'apres Ringuet, la 14 chronologie rigoureuse aide done a cult iver l ' i l l u s i o n du reel dans l'univers du roman real is te . Les personnages, puis les evenements historiques mis en evidence, servent par consequent de support a 11 imagination. Dans le cadre d'une epoque historique tres circonscrite dans laquelle se deroulera son aventure f i c t i ve , le romancier cherche a s'en tenir a une observation objective de la vie paysanne au Quebec et a mettre en oeuvre une composition exigeante pour atteindre a la verite de son sujet. Ringuet, finalement, a 1'intention de mettre en pratique le fameux mot de Stendahl selon qui le «roman doit etre un miroir» (Oster, p. 1336). 2.3. La theorie de la narratologie selon Genette. L'analyse de la structure temporelle dans Trente arpents sera basee, grosso modo, sur l'etude de la narratologie, discipl ine qui etudie les composantes et les mecanismes du rec i t . D'apres la theorie l i t t e r a i r e , on comprend que le terme « r e c i t » est un discours oral ou ecri t qui introduit une histoire , et que l ' « h i s t o i r e » est Tobjet du rec i t . La « n a r r a t i o n » , en outre, est l 'acte de produire ce rec i t . Suivant Gerard Genette dans «Figure I I I » , le temps du recit est communique par trois modalites temporelles: 1) l ' « o r d r e » est le choix en ce qui concerne l'ordre des evenements; est-ce que certains evenements du recit se presentent avant, pendant ou apres un point de repere selectionne dans l 'h is to ire? Selon Genette, les retrospections sont appelees «analepses» et les anticipations se nomment « p r o l e p s e s » ; les discordances, toutefois, sont indiquees par le terme «anachronies» (Delcroix, p. 195). 2) la «duree» est la vitesse narrative d'une scene, contraction ou dilatation d'un.moment .ou d'une .periode temporelle. Un narrateur peut donner un abrege de la vie d'un personnage en quelques phrases ou raconter un 15 evenement de quelques heures en mi l i e pages. La vitesse narrative se precise dans les relations entre un « r a l e n t i s s e m e n t » et une « a c c e l e r a t i o n » dans le champ de temporalite du rec i t . A ces deux modes Genette ajoute quatre dist inctions: a) la « s c e n e » , ou le temps du recit correspond au temps de l 'h i s to ire (TR = TH); b) le «sommaire» represente une duree indeterminee de l 'h i s to ire qui , en resume, produit un effet d'acceleration, comme dans la formule de Jules Cesar: veni, vedi, v ic i (TR < TH); c) l ' « e l l i p s e » , une duree de l 'h i s to ire passee sous silence, un blanc fonctionnel dans un texte qui separe les deux parties du texte (TR =0; TH = n); d) la «pause» , un passage ou l 'h i s to ire est perdue de vue, une digression non narrative, commentaire moral, philosophique, une maxime, ou bien intrusion du narrateur, etc. (TR = n; TH = 0); (Delcroix, pp. 197-199). 3) la «frequence» est la mesure d'un evenement qui se produit une fois ou qui est relate plusieurs fo is . Trois genres sont nommes: a) le « s i n g u l a t i f » , ce qui arrive une fois; b) le « r e p e t i t i f » , ou l'on raconte plus d'une fois un evenement qui s'est passe une fois; c) 1 ' « i t e r a t i f » , ou l'on raconte une fois ce qui est arrive plusieurs fo is . Genette ajoute aussi le «pseudo- i t e r a t i f » , lorsqu'un evenement est presente une seul fo is , mais comme s ' i l s 'etait produit plusieurs fois ou encore, quand la frequence d'un evenement est incertaine (Delcroix, pp. 199-200). Le centre de l'etude de Trente arpents sera done la discussion detail lee des donnees chronologiques de la narration et une analyse des rapports que ce roman entretient avec le plan historique. Sur le plan methodologique, 1'analyse exposera la coherence de la chronologie du rec i t . II importe de preciser i c i l'objet specifique de cette etude, qui n'est pas de faire une analyse genettienne des structures narratives du roman. II ..s .'.ag.it plut6t.de liexamen systematique du .respect de la chronologie dans la construction de Trente arpents. puisque 1'importance des reperes temporels 16 n 'a jamais retenu l ' a t t en t i on de l a c r i t i q u e . C'est cette dimension c ruc ia le de l ' a r t du romancier r e a l i s t e qui sera etudiee. Pour ce f a i r e , l 'etude se d iv i se ra en plusieurs categories d i s t i n c t e s : 1) les dates assurees: reperes surs; 2) les erreurs d'ordre mathematique; 3) les ecarts expl icables : arrondissements de ch i f f r e s ; 4) les effets rhetoriques. Les resul ta ts seront rassembles en conclusion. 17 III. La genese d'un roman: 3.1. La premiere idee de Ringuet. Lorsque Ringuet commence a ecrire Trente arpents. en 1929, le roman de la terre au Quebec connait deja une assez longue histoire depuis La Terre paternelle de Patrice Lacombe en 1846. Le mouvement de propagande du retour a la vie campagnarde au debut du vingtieme siecle est deja valorise dans plusieurs oeuvres contemporaines comme les Rapai11 ages (1916) de Lionel Groulx et Chez nos gens (1918) d'Adjutor Rivard (TA, p. 15). Entre 1924 et 1942, le docteur Philippe Panneton, ou Ringuet, publie une quinzaine d'articles scientifiques dans L'Union medicale du Canada et L'Action medicale. t rava i l l e en tant que medecin a l 'hopital Saint-Eusebe de Jol ie t te , a la Creche de la C6te-de-Liesse, a l 'hopital Notre-Dame, fa i t des consultations dans son cabinet prive, se prepare a l'agregation et enseigne a la Faculte de medecine de l 'Universite de Montreal. En meme temps, durant neuf annees, entre 1929 et 1938, Ringuet redige son premier roman dans ses heures de l o i s i r s . L'auteur dit bien: «J 'a i ecrit Trente arpents plutot que de jouer au g o l f » (J . Panneton, p. 42). Plusieurs annees apres le succes de son roman, Ringuet confie ceci a Andre Langevin: «Un so ir , chez-moi, a Montreal, j ' e c r i v i s une scene paysanne dont Tact ion se s i tuait vers 1885; j ' a l l a i s continuer quelques annees a ecrire 1'histoire des memes personnages jusqu'a leur faire atteindre 1'epoque a c t u e l l e » (TA, p. 16). Philippe Panneton, ou Ringuet, patronyme de sa mere Eva, nait en 1895 a Trois-Rivieres et y vi t jusqu'en 1913, lorsqu' i l part a l'age de 18 ans pour faire carriere de journaliste a Montreal. L'annee suivante, i l s ' inscr i t a l 'Universite Laval a Quebec, a la Faculte de medecine. Son pere, le medecin Ephrem Panneton, etait ne sur la ferme famil iale , aux limites de la petite v i l l e de Trois-Rivieres, et son frere Joseph, l'oncle de Philippe, etait reste sur la terre comme cultivateur. Chaque annee aux vacances d'ete, 18 Phi l ippe et sa fami l le s ' i n s t a l l e n t a l a campagne, dans un retour au cadre rustique des anciennes habitudes de son pere et de son grand-pere 4 : La fami l le louai t quelques pieces dans une maison de paysans ou nous passions tout l ' e t e . Ce furent mes premiers contacts avec l a campagne et ses paysans 5. A cette epoque des premieres annees 1900, mon pere avait accoutume de louer une maison paysanne en p le in bled a deux bonnes lieues de notre logis c i t ad in [..] Enfin nous a l l ions renouer avec les enfants du fermier [..] C'est que nous songions a j u i l l e t , a l a fenaison, aux charretees de foin revenant des champs et sur lesquelles nous aimions tant nous f a i r e bercer dans Todeur entetante de l a luzerne et du patur in . (Ringuet, Confidences. p. 180-3) Dans sa v ie de c i t ad in raff ine a Montreal, Phi l ippe Panneton medecin reste toujours un homme passionne de l a nature et regoit dans son cabinet de consultat ion des cul t iva teurs qui l u i parlent souvent de leur t e r re , avant de se fa i re soigner. Dans r evoca t ion du monde t e l l u r ique de Trente arpents. l ' e c r i v a i n canadien-frangais semble plonger dans ses souvenirs d 1 adolescence et brosser un tableau qui rend j u s t i c e au Quebec de son enfance. Ce n 'est pas pourtant un pastel na i f et sentimental de l a vie paysanne ideal isee par un souvenir adouci, mais un regard ob jec t i f car: «La nature de notre pays est assez seduisante, le caractere de nos gens assez p a r t i c u l i e r pour qu'on raconte leur vie sans se c ro i re oblige a l a magnifier» 6. Le r e c i t est plus personnel, mais le choix de p r i v i l e g i e r l a representation veridique du monde rural quebecois est caracter is t ique de l'homme de science. Dans l 'espace r e a l i s t e de Trente arpents. l ' o e i l du savant et le coeur du paysan se rejoignent pour reconsti tuer une epoque du Quebec perdue a jamais. 4 Voir le conte nostalgique de Ringuet sur son grand-pere maternel: "Mon grand-pere", Confidences (Ottawa: Editions Fides, 1965): 15-20. 5 Ci te par J . Panneton dans Ringuet. p. 41: Andre Langevin, Nos ec r iva ins . Ie docteur Phi l ippe Panneton. dans Notre temps. 8 mars 1947, p. 2. 6 Ci te dans TA," p.' 18: Ringuet, « L e t t r e s - c a n a d i e n n e s » , Nouvelles l i t t e r a i r e s . 21 decembre 1938, p. 6. 19 3.2. La recherche et l a documentation. Une large part de l a c l i e n t e l e de Ringuet est paysanne et l a car r ie re de medecin le met en contact quotidien avec le monde de l a t e r re . En service de docteur consultant tous les samedis a l ' h o p i t a l Saint-Eusebe de J o l i e t t e , Ringuet voyage par le t r a i n chaque semaine pour se rendre au t r a v a i l et t i r e par t i du t ra je t pour approfondir ses recherches d ' e c r i v a i n . Dans son dossier de j ou rna l i s t e , Ringuet r ecue i l l e ses donnees du par ler paysan: Plusieurs des episodes qui y sont contes m'ont ete fournis par des conversations de paysans. Ces annees-la j ' a v a i s un bureau a J o l i e t t e ou j e me rendais chaque semaine. Je m ' i n s t a l l a i s dans le wagon des fumeurs avec les cul t iva teurs qui revenaient de l a v i l l e et j e les ecoutais par ler 7 . Avec l a demarche de l ' e s p r i t s c i en t i f ique , Ringuet est doue d'un gout naturel pour l 'observa t ion , Tenquete et l a documentation. Rien n 'est l a i s se au hasard dans l ' h i s t o i r e de Trente arpents. car favorisee par sa profession • de medecin, 1 'att i tude .objective du romancier decoupe, d e t a i l l e et recompose a l a maniere d'un chirurgien l ' e r e q u ' i l raconte. La langue du paysan, les divers episodes dans l a v ie quotidienne du cu l t iva teu r , les donnees his tor iques , tout est soigneusement documente de fagon a soutenir l a creation romanesque « r e a l i s t e » . L ' e c r i v a i n a l a recherche de 1'image veridique doi t pourtant resoudre le probleme de l a presentation de l a langue des personnages paysans q u ' i l f a i t par le r . Georges Sand pose l a problematique a ins i en forme d'impasse: «Si je fa is par ler l'homme des champs comme i l par le , i l faut une traduction en regard pour le lecteur c i v i l i s e , et s i j e le fa is parler comme nous parlons, j ' e n fa is un etre impossible, auquel i l faut supposer un ordre d'idees q u ' i l n 'a pas» ( J . Panneton, p. 4 7 ) . Ringuet cho i s i t de fa i re par ler ses paysans en «canayen» dans une t ranscr ip t ion f i d e l e , mais le choix de cette langue pose un cer ta in 1 Ib id . 20 probleme d'esthetique l i t t e r a i r e pour la narration. La solution de Ringuet au dilemme de la presentation realiste est de garder les evocations paysannes au minimum et d'accepter le changement plus l i t t e r a i r e de niveau de langue pour l 'h i s to ire racontee. Le narrateur l'annonce bien au debut de l'oeuvre: « I I s parlaient lentement et peu, a leur accoutumee, etant des paysans, done chiche de paro le s» (p. 11). La technique d'ecriture met alors en jeu deux registres de langue: la parole paysanne et la narration l i t t e r a i r e . Le passage d'un niveau de langue a un autre est pourtant souvent brusque, car le lecteur a toujours connaissance de la presence du narrateur omniscient dans le ton soutenu de l'elegante narration qui se demarque constamment de la parole paysanne «canayenne». Rejean Beaudoin signale la d i f f i cu l te de ces deux niveaux de langue dans le roman, puisque « c e t t e divergence est t e l l e qu'elle est rapportee a 1 1incompatibi1ite de deux langues d i f f e r e n t e s » (Beaudoin, "Langue", p. 41). Le choix du romancier est toutefois assez transparent: «Ringuet ecri t son roman pour un public frangais, non pas parce que le l ivre est publie chez un editeur parisien, mais parce que l 'ecr i ture romanesque declare a qui e l le s'adresse presque a chaque page» (Beaudoin, "Langue", p. 45). Surtout a cette epoque, 1'institution l i t t era i re reside bien en France et « l ' e c r i v a i n canadien- frangais accepte, ou plutot i l reclame son role de per ipher ique» (Beaudoin, "Langue", p. 43). Aujourd'hui d 'a i l l eurs , la situation n'a guere change car, d'apres Andre Belleau, « i l est impossible de l i r e serieusement la l i t terature quebecoise sans faire appel a la l i t terature f ranga i se . . . [ e t ] . . . e l le arrive a NOUS a travers et malgre les normes de l'AUTRE» (Belleau, Conf l i t . p. 171). Ringuet ecrit done son roman socio-historique du point de vue engendre par sa formation europeenne et sa fonction sociale bourgeoise. Medecin et l i t terateur, la voix elegante du sociologue scientifique observe et commente aussi objectivement que possible le peuple campagnard quebecois. 21 3.3. Le manuscrit. Des les premieres pages du manuscrit, Ringuet donne un plan precis de la region ou se deroule Tac t ion du roman. On peut noter les indications du site de l ' eg l i se , du magasin, du s e l l i e r , de la boulangerie, de la fromagerie, de la forge, de l ' a t e l i e r Boisclair et les 22 lots cadastres de la region avec tous les noms des proprietaires (TA, p. 26). Une rose des vents donne Tor ientat ion , les distances a part ir de la terre des Moisans sont flechees et chiffrees: « la v i l l e » a quarante mi l ies au nord, Saint- Isidore a vingt-sept milles au nord-ouest, Parentville a vingt-cinq milles au sud-ouest et Notre-Dame-des-Sept-Douleurs a dix milles au sud-oueste L'emplacement de T e g l i s e de Saint-Jacques est a sept milles a Touest et cel le de Labernadie est a dix milles a T e s t de la terre des Moisans. Une fleche signale Saint-Janvier de Tautre cote du fleuve, au sud-est, et une autre en direction de Saint-Stanislas-de-Kostka, a Touest (TA, p. 27). Sur le plan, un t ra i t sinueux separant la terre des Moisans et cel le de Phydime Raymond represente bien « l e ruisseau etroit qui s'amusait a passer tantot sur une terre, tantot sur T a u t r e » (p. 71). Au fond des deux terrains, en tra i t s denteles, est indique le malheureux coteau de terre « d ' o c r e rouge ou grain et tref le poussent mal» (p. 71). Au bas du plan de la region, Ringuet ajoute une l i s te genealogique des enfants d'Euchariste Moisan et d'Alphonsine Branchaud, avec leur date de naissance, et pour certains, la date de leur mort. L'ecrivain resume aussi en marge leur destinee: « p r § t r e , E . - U . , v i l l e , art i s te , f e r m e . . . » (TA, p. 19). En tete du manuscrit dactylographie, Ringuet dresse un plan plus complet des deux families Moisan et Branchaud. Cette genealogie couvre plusieurs generations pendant trois s iecles, du vingtieme siecle en remontant jusqu'au.dix-huitieme, avec toutes les indications de parente. Des 22 fleches suivent l a trace de l a descendance menant a Euchariste et Alphonsine, et par l a su i t e , a leurs enfants et pe t i t s enfants. Le manuscrit dactylographie porte deux plans du roman. Le premier s 'organise autour de v ingt-hui t episodes ou groupes, avec les dates correspondantes. Chaque episode represente le sujet d'un chapi tre , l a d i v i s i o n en quatre parties est ajoutee en marge, mais aucune mention des quatre saisons n 'est evidente. Une l i s t e des enfants, avec les dates de naissances, les deces, e t c . , comporte plusieurs variantes et modificat ions, des ratures et des ajouts (TA, p. 19). Le second plan est comme le premier, en v ingt-hui t episodes, mais i l s ' e t a b l i t cette fois selon les quatre saisons et comprend plusieurs nouveaux changements d'ordre genealogique et chronologique (TA, p. 19-20). Les dactylographies de ces deux plans montrent jusqu'a quel point Ringuet se preoccupe de l a chronologie, meme s i aucune date n'apparait dans l 'oeuvre publiee. Ringuet s'impose done, en tant que romancier, de s t ructurer , de ca lcu le r et de determiner un ordre prec is . C'est pourquoi le cadre de I ' ac t ion dans Trente arpents su i t un developpement l i nea i r e s i serre de l a marche du temps: les annees, les saisons, les mois, les semaines, les jours et l 'hor loge se poursuivent scrupuleusement dans le f i l de 1 ' in t r igue . Le de ta i l minutieux mis en evidence dans l a composition du manuscrit et du plan de l a sui te genealogique des f ami l i e s , avec les indicat ions d'age, de naissance et de mort, demontre bien l'approche rigoureuse de l a construction de l 'oeuvre r e a l i s t e . 3.4. La chronologie su i t l 'hor loge et le ca lendr ier . Jean Panneton resume bien le role de l a chronologie dans Trente arpents: «Grace a l a chronologie, l e temps de l'homme donne l ' impression 23 d'a l ler quelque part, vers le changement» (TA, p. 26). Dans les deux premieres parties, Printemps et Ete, le temps romanesque f i l e d'une maniere assez acceleree. La suite temporelle enchaTne une serie l ineaire et graduee de bons moments qui avancent vers la reussite, suivant l'heritage de la ferme, le mariage, la naissance des enfants, 1'argent depose regulierement chez le notaire et Tentree au seminaire d'Oguinase (TA, p. 25). La fin de la deuxieme partie marque Tapogee de la vie d'Euchariste. Dans la troisieme partie , l'Automne, lorsque la malchance et les desastres s'accumulent, avec le depart d'Ephrem, la mort d'Oguinase, l'incendie de la grange, le proces perdu, la fuite du notaire, c'est le rythme rapide de la descente morale d'Euchariste qui s'impose. Au debut de la quatrieme partie , l 'Hiver , l ' intr igue s'enraye en traversant un monde statique, sombre, noye dans «une espece de brouil lard visqueux» (p. 236). C'est bien la decheance finale d'Euchariste, l 'h iver de sa vie (p. 260). Le f i l du temps neanmoins, meme en hiver, donne toujours le sentiment de la repetit ion, du recommencement et du renouvellement, puisque ce sont les generations qui continuent sans relache, comme le passage des saisons: l'oncle Ephrem a ete remplace par Euchariste, a qui maintenant succede Etienne qui , a son tour, va etre supplante par Hormidas. La terre est immuable et l'homme n'en est que le serviteur ephemere. Euchariste se rend bien compte des generations qui se suivent en vagues successives: «Les trente arpents qu' i l avait eu hate d'enlever a l'oncle Ephrem, Etienne etait impatient de s'en emparer, d'y supplanter le maTtre v i e i l l i qui ne savait en t i r e r juste mesure et juste profits (p. 208). La notion du temps pese lourdement dans Trente arpents. Le roman s'ouvre en « o c t o b r e » , aux «premieres gelees m a t i n a l e s » , avec l 'h iver qui arrive « b i e n t o t » (p. 9). Le narrateur met sans cesse 1'accent sur le passage du temps, des saisons, de l'age des hommes: «Euchar i s te Moisan, vingt ans? 24 trente ans?» . Les paysans parlent du passe, de T a v e n i r , mais rarement du present sans faire echo a la memoire dans toutes les conversations: le cure Labelle (p. 10), l'incendie qu'Euchariste a subi a 1'age de cinq ans (p. 10), son adoption par l'oncle Ephrem (p. 11). . . et le narrateur qui raconte la l i s t e des generations qui s'ajoutent au passage des annees et des saisons: . . . Amelie etait dans la famille depuis longtemps, depuis quasiment toujours, puisqu'elle avait berce Ephrem, et Honore, le pere d'Euchariste, et Eva, morte en communaute chez les Soeurs Grises a Montreal, et les autres, les cinq enfants du grand pere Moisan dont pendait au mur le portrait au crayon, (pp. 17-18) . . .L 'onc le Ephrem... [..] Amelie. . . [..] Euchariste. . . [..] Ces t r o i s - l a pourtant s'etaient fondus en une seule famille nouvelle; ces pieces differentes avaient ete cousues les unes aux autres sur la trame solide de la terre ancestrale. La terre, impassible et exigeante, suzeraine imperieuse dont i l s etaient les serfs, payant aux intemperies 1'avenage des moissons gatees, assujettis aux corvees de drainage et de dechiffrement, soumis toute l'annee longue au cens de la sueur. l i s s 'etait regroupes sur et presque contre la dure glebe. . . [..] i l s avaient reconstitue la t r i n i t e humaine: homme, femme, enfant, pere, mere, f i l s . Et voi la qu'un cycle de plus s'etant clos avec l'automne venu, la terre engourdie deja par les premieres gelees a l l a i t endormir la ferme qui ne v ivrai t plus que de la vie restreinte de l 'h iver . (p. 19) Dans tout le rec i t , Ringuet prend grand soin d'etablir de nombreuses reflexions sur le passage des heures, des saisons, des annees et 1'age des hommes: Euchariste a i c i «cinq ans» , la « v i n g t - t r o i s a n s » , puis «c inquante cinq ans» et maintenant, « s o i x a n t e ans» . Le motif de I'ecoulement du temps chez Ringuet, d'apres Jean Panneton, est comme «Une eau qui court sur un fond stable, immuable, car i l s'agit d ' i l l u s t r e r cette opposition entre la f1uidite, la f rag i l i t e du destin humain et le caractere stable, eternel de la t e r r e » (TA, p. 22). 25 3.5. Deux canevas paralleles: f ic t ion et rea l i te . Le roman de Ringuet est situe dans un temps bien precis, qui commence vers la f in du dix-neuvieme siecle et qui se termine a la f in des annees vingt, ou au debut des annees trente; les dates exactes sont toujours contestees. L'approche documentaire a la construction de l'oeuvre romanesque est aussi tres specifique, comme le montrent le plan chronologique et la carte geographique presentes avec le manuscrit dactylographie. L' inscript ion du recit dans le temps socio-historique, comme la mention de certains evenements polit iques, indique aussi qu' i l y a mariage de la f ic t ion avec la rea l i te , que l'auteur imagine des evenements f i c t i f s autour des evenements reels, et se preoccupe de leur concordance. L'histoire du Quebec de Trente arpents est en fa i t factuelle , avec des dates assurees, tandis que certains personnages, leurs evenements personnels et la region de la terre des Moisans sont imaginaires. Le principe d'ordonnance de la chronologie romanesque est done ancre a certains des evenements socio-historiques reels. Dans Trente arpents on retrouve un episode historique de plus grande importance qui place le recit dans une geographie tres precise et a une epoque tres exacte: l'incendie de Trois-Rivieres. Cet evenement historique est doublement important parce qu' i l fa i t partie de la vie de l'auteur et que Ringuet a ecri t un conte autobiographique sur le sujet 8. n a deja ete etabli par Antoine Sirois (Sirois , D ie t . T p. 1082) et Jean Panneton (TA, pp. 28 et 33) qu ' i l n'y a aucun doute sur le fa i t que la region de Trente arpents est bien cel le des environs de Trois-Rivieres. A part ir de ce cadre regional l imite , le narrateur devoile ainsi un repere chronologique de consequence, lorsque Euchariste se rend pour la deuxieme fois a la « v i11 e » , 8 Voir Ringuet, "L'incendie de Trois-Rivieres", dans Confidences t 119-124. Ringuet avait 13 ans et i l a ete temoin de la conflagration. Son quartier a ete un des seuls a etre epargne. Le conte nostalgique est essentiellement un compte rendu du s in is tre . 26 laquelle n'est pas nommee: «Et, pour peu, i l se fut cru dans une capitale, a Quebec ou meme a Montreal, tant la v i l l e s'etait transformed. II lui revint que, une douzaine d'annees auparavant, une conflagration l 'avai t ravagee» (p. 173-4). Ringuet decrit precisement Trois-Rivieres car la conflagration dont Euchariste note le souvenir est bien 1'incendie de 1908, qui detruis i t une grande partie de la v i l l e , juste avant l'essor industriel qui a l l a i t la moderniser (TA, p. 28, p. 30 et note, p. 318). Etant donne que le feu a justement l ieu en 1908 et que la date du deuxieme voyage est placee «une douzaine d'annees» plus tard (p. 174), «au debut de printemps» [sic] (p. 173), ainsi vers la f in de mars ou au commencement d'avri l la date a ce moment dans le recit est bien: printemps, 1920. Cette lecture rejoint cel le de Jean Panneton (TA, p. 30). Euchariste revele, quelques paragraphes auparavant, au cours du deuxieme voyage a la v i l l e , qu' i l a bien aujourd'hui « c i n q u a n t e - c i n q ans» (p. 172). Ce repere chronologique temoigne de ce qu' i l doit § t r e ne en 1865 et ce fa i t concorde parfaitement avec la date de naissance d'Euchariste d'apres les plans genealogiques de Ringuet (TA, pp. 51 et 61). Si cette date est acceptee en tant que point fixe dans la chronologie, c'est done en ete 1870 10, lorsqu'Euchariste a 5 ans, que ses parents passent au feu (p. 10). Euchariste est par consequent «adopte» en 1871, a l'age de 6 ans, par son oncle Ephrem sur la terre des Moisans (p. 11), car a la page 196, Euchariste 9 Souvent dans ce roman, les saisons sont les seuls points de repere specifiques ut i les . Les dates des saisons seraient, de plus, bien fixees dans la pensee d'un homme du terro ir . Dans 1'hemisphere du nord done, le printemps a l ieu entre le 21 mars et le 21 j u i n . L'ete passe du 21 juin jusqu'au 22 septembre, l'automne du 22 septembre jusqu'au 21 decembre et l 'h iver du 22 decembre jusqu'au 21 mars (Robert 1). 10 Ete 1870, car « l e feu a pris a la grange apres cinq semaines sans une goutte de p l u i e » , done durant une peri ode de grande secheresse. II n'est pas absolument impossible pourtant, que la grande secheresse de cinq semaines puisse se passer a l'automne ou au printemps, mais i l est plus vraisemblable qu'elle se passe en ete. 27 dit qu ' i l est depuis « c i n q u a n t e - q u a t r e annees» en «ce l i e u » , lorsqu' i l a « s o i x a n t e ans» (pp. 196 et 201). Cette donnee implique alors la date de 1925 pour ce moment precis dans le rec i t . On peut certainement demontrer qu'avec un seul point de repere affirme dans le rec i t , un point incontestablement date dans T h i s t o i r e reelle du Quebec, le systeme de dates de Ringuet peut etre reconstitue d'une maniere expl ic i te , par recoupement avec plusieurs autres points. Les donnees d'ordre chronologique offrent des reperes surs, et peuvent servir de base a la reconstruction, avec toute 1'exactitude possible, du calendrier des evenements de l ' intr igue . 28 IV. Rapports chronologiques entre la frame romanesque et le plan historique. 4.1. Les dates assurees: reperes surs. Maitre de son espace romanesque, Ringuet enchaine la suite des evenements f i c t i f s et historiques d'apres un plan chronologique tres c irconscr i t . Le plan historique de Trente arpents fonctionne en guise de cheminement parallele au developpement du recit f i c t i f et met en re l i e f un reseau riche en information chronologique. On note bien que le cadre de l 'act ion dans Trente arpents s'appuie sur un deroulement precis et l ineaire de la marche du temps, mais curieusement, aucune date n'est mentionnee dans toute l'oeuvre. Dans le roman realiste de type historique pourtant, on retrouve souvent des mentions de dates precises, car, d'apres Bersani, « l e s dates sont extremement importantes dans la l i t terature r e a l i s t e » puisqu'elles donnent « 1 ' i l l u s i o n de 1'authenticity h i s t o r i q u e » (Bersani, Litterature. p. 49). Afin d'effectuer la reconstruction exacte d'une chronologie objective dans Trente arpents, i l est essentiel d'eriger un modele l ineaire de la temporalite narrative dont Genette a etabli la formule en suivant l ' « o r d r e » des evenements. Chaque indice temporel que Ton peut retrouver dans le texte, les evenements historiques, les indications d'age, de naissance ou de mort des personnages, deviendra ainsi verif iable par recoupement avec plusieurs autres reperes. La qualite et quantite des conjonctions chronologiques, avec tous les points de concordance qui peuvent § t r e dresses, assurent 1'homogeneity et la precision du modele. Une coherence chronologique sera finalement mise en place, avec la date specifique de chaque chapitre et la «duree» en temps reel de I'aventure romanesque qui se deroule dans Trente arpents. Les d i f f i cu l tes , contradictions seront resolues par la suite, groupees en categories distinctes. 29 4.1.1. «Printemps»: Dans le f i l chronologique de Trente arpents. i l a deja ete demontre qu'a l'epoque du proces, quand Euchariste se rend pour la deuxieme fois a la « v i l l e » , on est bien au printemps de 1920. A ce point dans l ' h i s t o i r e , le heros entre a Trois-Rivieres douze ans apres l'incendie de 1908, un s inistre qui avait ravage presque toute la v i l l e (p. 174). Lors du voyage de 1920, Euchariste note qu ' i l a bien « c i n q u a n t e - c i n q ans» (p. 172), done i l est surement ne en 1865. Ces dates concordent exactement avec le manuscrit de Ringuet et Jean Panneton les accepte (TA, p. 30, 22 et 20). Si on peut bien s'appuyer sur ces dates en tant que fixes, la premiere partie de Trente arpents. intitulee «Printemps» (p. 7), commence en «octobre» (p. 9), mais la date exacte doit bien etre alors octobre 1887, puisqu'Euchariste annonce i c i qu' i l a «v ing t -deux ans» et qu' i l aura bien « V i n g t - t r o i s au printemps» (p. 12). L'oncle Ephrem meurt en «novembre» (p. 29) et Euchariste herite subitement de la ferme a 22 ans (p. 35). L'heritage d'Euchariste est une transaction c i v i l e puisque «L'habitude n'etait pas encore en lui de la possession. II avait la parole du notaire; i l avait meme vu les papiers» (p. 35). Le jeune cultivateur prend possession de la terre ancestrale des Moisans d'une maniere legale a ce point dans le rec i t , e'est-a-dire seulement apres la mort de son oncle en «novembre», car « la mort de l'oncle Ephrem etait si r ecente» et «graduel lement Euchariste entrait dans les choses du defunt» (p. 35). II n'y a par consequent aucun doute que l'oncle Ephrem meurt bien en «novembre» 1887 (p. 29-31). La date est certaine, car on sait bien que le roman commence en «octobre» 1887 (p. 9, 16), parce que Euchariste, ne en 1865, n'a que 22 ans et qu' i l aura 23 «au pr in temps» , plus exactement apres le 22 mars 1888 (p. 12). La sequence d'«ordre» chronologique dans le texte se deroule alors de cette fagon: «octobre» 1887 30 (p. 9), l'automne continue (p. 19, 25), puis l'oncle raconte qu' i l a 64 ans « f a i t » et s'en va sur ses 65 ans (p. 22). On est maintenant en «novembre» 1887 (p. 29), lorsque l'oncle meurt a la page suivante (p. 31) et i l n'a «pas soixante-cinq ans!» a sa mort (p. 33). La date est appuyee par le schema de Ringuet: «Ephrem, 1823-1887» (TA 51, 61). Ephrem meurt done a 64 ans, en «novembre» 1887. Les rapports d'«ordre» chronologique dans la trame romanesque commencent a creer un modele l ineaire , qui soutient par consequent une date assuree pour le debut de Trente arpents: «octobre» 1887. L'etablissement d'une « v i t e s s e » narrative dans la «duree» du recit se precise aussi par la lenteur relative de Tecoulement du temps dans le passage d '«octobre» jusqu'a «novembre». La vitesse narrative est de 29 pages pour deux mois, a part ir de la page 9, jusqu'au debut de la page 38, quand «decembre» arrive «amenant les f e t e s » . Le temps f i l e et on est maintenant en «decembre», puis en Janvier et en « f e v r i e r » (p. 38). On note i c i une « a c c e l e r a t i o n » de la vitesse narrative dans le champ de temporalite du rec i t : trois mois passent dans un paragraphe. Enfin, les noces de «mars» 1888 arrivent (p. 38), car « l ' h i v e r » est la saison du mariage (p. 20). Euchariste voulait se marier en « janv ier» (p. 32), mais apres sa conversation avec le cure (p. 37), i l avait decide que le mois de «mars» etait plus propice. Le jeune cultivateur prend moralement « p o s s e s s i o n entiere du bien des Moisans» en entrant dans « la chambre» avec Alphonsine, la nouvelle maitresse de la maison, «avec mars t e r m i n a n t » , done a l 'arrivee du printemps de 1888 (p. 39). A ce point dans l ' h i s t o i r e , Euchariste devrait s'approcher de ses 23 ans (p. 12), car c'est le printemps qui commence apres le 22 mars 1888 (p. 39). Alphonsine tombe enceinte au plus vite (p. 40-1) et 9 mois plus tard, jour pour jour, e l le attend un enfant pour le «Jour de l'An» (p. 41). 31 En Janvier 1889, Oguinase nait (p. 47) en plein hiver (p. 45), celui de 1888-89, car « l ' h i v e r dern ier» (p. 43) (1887-88), etait celui de la mort de l'oncle Ephrem: «Deux moissons a peine s'etaient succede qu' i l avait cesse d'etre Euchariste Moisan, f i l s adoptif d'une terre etrangere, pour devenir Euchariste Moisan, epoux et pere, possesseur inconteste de cette terre faite s i enne» (p. 67). Euchariste devient done « p o s s e s s e u r i n c o n t e s t e » parce qu ' i l donne naissance a un f i l s , un heri t ier legal et moral ne sur la terre des Moisans. La premiere «moisson» est bien cel le de septembre 1887 et est suivie par la deuxieme «moisson» de septembre 1888, apres laquelle i l devient «pere» d'Oguinase, en Janvier 1889. Cette date est aussi en accord avec le plan de Ringuet (TA, p. 51, 61). La vitesse du recit progresse d'une maniere acceleree puisqu'a part ir des noces de mars 1888 jusqu'a la naissance d'Oguinase en Janvier 1889, 9 mois passent en 8 pages (pp. 38-46). A la f in du chapitre 6, dans la premiere partie de 1'oeuvre nommee «Printemps», Alphonsine est seule avec « l e p e t i t » Oguinase (p. 54). Entre la fin du chapitre 6 et le debut du chapitre 7, i l y a un blanc dans la continuity temporelle. Selon Genette, c'est une « e l l i p s e » dans la «duree» de la narration. Au chapitre 7, on apprend subitement que «Melie reste a la maison pour garder Oguinase et Helena, sa petite soeur nee entre temps, et auxquels Alphonsine ajoutera bientot un troisieme enfant, en quatre ans» (p. 54), quatre ans de mariage, suppose-t-on. Si on examine de pres ces quatre annees, on note que des la premiere annee conjugale, qui commence en mars 1888, Alphonsine devient vite enceinte d'Oguinase; la deuxieme annee, en Janvier 1889, Oguinase nait; durant la troisieme annee de mariage, apres Janvier, a un moment indetermine au cours de 1890, Helena doit naltre; et la quatrieme annee, en 1891, le nouvel enfant aussi doit naitre. S ' i l est vrai qu'«on pour.rait presque compter les annees par les n a i s s a n c e s » (p. 78), trois enfants en trois ans sans compter la premiere grossesse, Alphonsine 32 doit tomber enceinte rapidement apres la naissance de chaque enfant, chacun naissant presque sans intervalle entre les 9 mois de gestation. Helena est annoncee pour la premiere fois quand Alphonsine attend « b i e n t o t un troisieme, en quatre ans» (p. 54); a ce point dans le rec i t , Alphonsine est deja enceinte du troisieme enfant: Etienne (p. 66). Alphonsine doit etre assez avancee dans sa grossesse car Helena, qui est l a , va mourir en bas age, a 14 mois «bien comptes» (p. 68), «quelques jours apres la naissance d 'Et ienne» (p. 68). Selon la poss ibi l i ty de gestation et tandis qu' i l est relativement certain qu'Oguinase est ne en Janvier 1889, Helena pourrait etre nee apres 9 mois de gestation au plus tot , en octobre ou novembre 1889. Si e l le est morte 14 mois apres cette date (p. 68), quelques jours apres la naissance d'Etienne, ce troisieme enfant serait ne, au plus tot, en decembre 1890, ou en Janvier 1891; le fa i t serait presqu'impossible avant cette date. Mais ce plan ne fonctionne pas, car durant I'hiver de la naissance d'Etienne (pp. 58 a 66), «0n va p't'ete ben avoir des elections au provincial , c 'pr intemps» (p. 62). Des elections provinciales au Quebec ont vraiment eu l ieu au printemps, mais les elections se font seulement deux fois autour de cette epoque: le 17 juin 1890 et le 8 mars 1892 (Leacy, His tor ica l . pp. Y327-346). Dans la sequence d'«ordre» chronologique dans le texte, Alphonsine est ainsi enceinte d'Etienne (p. 54) et c'est I'hiver (p. 55, 56, 57, 58, 59, 65 et 67), immediatement avant sa naissance (p. 66). Si on est en hiver 1889-90 lorsqu'on parle des premieres elections provinciales qui s'en viennent «au pr in temps» , le 17 juin 1890, Alphonsine ne serait pas encore enceinte d'Etienne parce qu' i l serait ne au plus tot , selon une gestation normale, en decembre 1890 ou en Janvier 1891. Pour ce fa ire , l'enfant aurait du etre congu en avri l ou en mai, 1890, seulement quelques semaines avant les elections de juin 1890. Si on est en hiver 1890-91, avec une naissance 33 hypothetique d'Etienne en decembre 1890 ou en Janvier 1891 et durant la scene de la discussion des elections provinciales, i l est certain qu' i l n'y a pas eu d'elections provinciales au Quebec au printemps 1891. On doit certainement etre en hiver 1891-92, car c'est la seule date qui pourrait concorder avec toutes les donnees d'«ordre» chronologique, puisqu'i l s'avere que les deux autres dates sont ainsi exclues. En acceptant la date de I'hiver 1891-92 pour la «reunion p o l i t i q u e » (p. 62) et la discussion des elections, on releve certaines mentions qui ont rapport au scandale de la construction du chemin de fer de la Baie des Chaleurs en Gaspesie, scandale qui fa i t tomber le Parti l iberal d'Honore Mercier, parti national qui demontre la premiere affirmation de l 'Etat quebecois H . Tous les habitants sont i c i des « p a r t i s a n s averes, liberaux de pere en f i l s » , le parti du « n a t i o n a l i s m e c a n a d i e n - f r a n c a i s » 12 (p. 62). Wi l l i e Daviau, agent electoral venu de la v i l l e (p. 61), est la pour les convaincre de voter l iberal et de reel ire le depute «Auger» (p. 61, 64, 71) car «s i on a pas des bons hommes... pour nous defendre a Quebec... les Anglais d'Ottawa nous mangeront la laine su'le dos» 13 (p. 63). Le pere Branchaud accuse les pol i t ic iens du gaspillage d'argent «pour batir un chemin de fer aux pecheurs de la Gaspesie» (p. 63) et Phydime Raymond les 11 Linteau, Paul-Andre, Rene Durocher et Jean Claude Robert, Histoire du Quebec contemporain. Tome I, De la Confederation a la crise (1867-1929). Montreal, Quebec: «Les Editions du B o r e a l » , 1989, p. 320. Desormais, les renvois a cette edition seront designes par le s igle HQ1, suivi du f o l i o . 12 «L'une des formes d'expression du nationalisme consiste a exiger d'Ottawa le respect de l'autonomie provinciale. Mercier le fa i t avec force, ce qui est assez nouveau dans la vie politique quebeco i se» (HQ1, p. 321). 13 Par contre Mgr. Lafleche (p. 63), ev§que de Trois-Rivieres , proche du parti conservateur et ultramontain, a travai l l e contre le gouvernement Mercier, entrainant la defaite du depute l iberal de sa v i l l e (TA, p. 23). 34 crit ique de « f a i r e pecher la mo-rue dans les chars» 14 (p. 64). Le scandale de la Baie des Chaleurs n'eclate pas avant le 4 aout 1891, lorsque le senat canadien lance une enquete. L'affaire est reglee par le lieutenant- gouverneur du Quebec, Auguste-Real Angers, qui renvoie le premier ministre l iberal Mercier, le 16 decembre 1891, et appelle le conservateur Boucher de Boucherville a lui succeder 15. ce dernier convoque une election provincial fixee au 8 mars 1892 (Leacy, His tor ica l . pp. Y327-346). Le Parti conservateur gagne en mars 1892 avec une forte majorite, v ictoire aussi spectaculaire que cel le du Parti l iberal en juin 1890, qui avait fa i t el ire le depute f i c t i f «Auger» (HQ1, p. 301, 323). La scene de la «reunion politique)) (p. 62) «Chez les Branchaud» (p. 58, 62-3) a done l ieu au moment de 1'importante crise politique l iberale sur l 'avenir du « n a t i o n a l i s m e c a n a d i e n - f r a n g a i s » , le 16 decembre 1891, bien avant les elections provinciales du 8 mars 1892. Aucune erreur possible, quant a la premiere mention d'Helena (p. 54), lorsqu'Alphonsine est enceinte d'Etienne, jusqu'a sa mort a 14 mois (p. 68) on est en hiver 1891-92. Etienne doit mathematiquement naitre en f in de decembre 1891, au plus tard, «quelques semaines» (environ deux?) apres la soiree chez les Branchaud (p. 66), qui a l ieu en meme temps que la crise politique du 16 decembre 1891. L1annee est bien identifiable car Etienne a de plus « v i n g t - n e u f ans» en mai 1920 (p. 179): mai, puisque c'est en mai, « j u s t e pendant les derniers labours» (p. 177), qu'Euchariste, ne en 1865, a 55 ans (p. 172). II est alors certain qu'Etienne nait en decembre 1891. Helena doit naitre 14 mois «bien comptes» (p. 68) avant Etienne, e'est-a- 14 Les «chars» sont des wagons de chemin de fer. Voir Bergeron, Leandre, Dictionnaire de la langue quebecoise. Outremont, Quebec, VLB Editeur, 1980, p. 121. 15 The Canadian Encyclopedia. Vol I, Edmonton, Hurtig Publisher, 1988, p. 163. 35 dire en octobre 1890, pour mourir en decembre 1891. Toutes ces dates s'accordent d'ai l leurs avec le plan de Ringuet (TA, p. 51, 61). Au printemps de 1892, Alphonsine a un « p e t i t au s e i n » (p. 69) pendant qu'on est «au tout debut d ' a v r i l » (p. 69), a «Paques» (p. 70), et les erables suintent « la seve nouvelle, au printemps» (p. 71). L'enfant a l la i t e est Etienne. A ce point dans le rec i t , Phydime Raymond commence les negociations financieres pour l'achat d'une partie de la terre des Moisans a «Paques» (p. 70) et les conclut en «automne» 1892 (p. 73), a la derniere page de la premiere partie du roman. Pour determiner la date exacte, on peut trouver un repere de plus qui va concorder avec toutes les donnees precedentes. En 1920, date de l'incendie de Trois-Riviere, lorsqu'Etienne a 29 ans (p. 179) et qu'Euchariste a 55 ans (p. 172), on est au temps du proces contre Phydime Raymond, pour la vente de ce morceau de terre, qui avait eu l i e u , d'apres le narrateur, « v i n g t - h u i t ans auparavant» (p. 183), c'est-a-dire en 1892. On sait en somme qu1Ephrem meurt en novembre 1887 a 64 ans; qu 1Euchariste est ne entre le 22 mars et le 21 juin 1865, et qu' i l avait 22 ans a la mort de son oncle; qu' i l se marie en f in de mars 1888; que son premier f i l s , Oguinase, est ne en Janvier 1889; qu'Helena est nee en octobre 1890 et qu'elle meurt en f in de decembre 1891; qu'Etienne est ne en f in de decembre 1891; et que la vente du malheureux terrain a eu l ieu a l'automne 1892. II devient c l a i r que la premiere section de Trente arpents. le «Printemps», commence alors en octobre 1887 (p. 9) et se termine a l'automne 1892 (p. 73). Ce modele l ineaire de la chronologie selon 1'ordre des evenements met en re l i e f une vitesse narrative de 5 ans en 64 pages (pp. 9-73). Les 29 premieres pages pourtant couvrent seulement 2 mois (pp. 9 a 38), ce qui indique pour la seconde moitie de la premiere section, int itulee 36 «Printemps», une vitesse narrative plus acceleree dans la «duree» de l 'h i s to ire : presque 5 ans en 35 pages (pp. 38 a 73). La vitesse narrative demontre bien un ralentissement au tout debut de l 'h i s to i re , qui est talonnee par une acceleration qui s'augmente avec le developpement du rec i t . On pourrait ainsi mettre en re l i e f un l ien entre revo lut ion de 1'acceleration dans 1'aspect temporel du roman avec la croissance de la bonne fortune dans la vie du heros. Enfin, tout comme le printemps avance a la f loraison, la vitesse narrative semble bien suivre la courbe de la vie d'Euchariste. Dans le rapport socio-historique, on note en plus l'avancement de la technologie moderne avec la mention du chemin de fer, qui vient troubler le statu quo politique des fermiers (pp. 63-4). 4.1.2. «Ete»: La deuxieme partie de Trente arpents. «Ete» (p. 75), doit commencer en 1900, puisqu'Oguinase a maintenant «onze ans» (p. 79) et que sa date de naissance a ete correctement situee en Janvier 1889. On doit etre a la f in du mois d'aout ou au debut de septembre, car Oguinase se prepare a enter au college «mercredi prochain» et qu' i l s «devra i en t s'en a l l er mardi» a la v i l l e (p. 79), au «seminaire» de Trois-Rivieres (p. 82). Plus loin (dans le r e c i t ) , Oguinase fa i t «dix mois» d'etudes qui se terminent « f i n de j u i n » (p. 95). Son cours classique a du, par consequent, commencer en septembre 1900. On note ainsi un saut dans le temps, une « e l l i p s e » de 8 ans dans la «duree» narrative du rec i t , entre la f in de la premiere partie du roman intitulee «Printemps», qui se termine en automne 1892 et le commencement de la deuxieme partie , «Ete» , qui debute en aout 1900. Dans le monde de la nature et de la succession des « c h o s e s » , Alphonsine est destinee a avoir «son nombre», et on retrouve en effet une l i s te 37 importante des enfants nes «s i regulierement meme qu'on pourrait presque compter les annees par les n a i s s a n c e s » (p. 78). Le cycle des annees et des saisons se confond alors avec celui des naissances: La maisonnee s'est accrue. Toute femrne doit «avo ir son nombre» et Alphonsine n'y faut point. Apres Oguinase, Helena, qui est morte, et Etienne, sont venus Ephrem, puis une petite qui ne vecut que pour etre ondoyee; puis Malvina, puis deux autres morts a quelques mois, et enfin Lucinda, encore au berceau. La l i s te contient plusieurs nouveaux enfants nes depuis 1891 et la naissance du dernier enfant mis au monde dans la partie «Printemps», Etienne. On note Ephrem, Malvina et Lucinda, sans compter ceux qui sont morts. Alphonsine «attend» ensuite un autre enfant (p. 78), qui « f a i t s a i l l i r son ventre lourd» et qui fa i t qu'elle est fatiguee «du fardeau qu'elle porte une fois de plus» (p. 79). Le narrateur indique aussi que «Malvina est nee 1'annee de la grande digue» (p. 78) et, d'apres 1'etude de Jean Panneton, une crue printaniere exceptionnelle, en 1896, reste celebre dans la region de Maskinonge et de Louisevil le sous le nom de «grande-digue» (TA, note 1, p. 169). L'annee de naissance de Malvina est ainsi affirmee etre en 1896, qui est en effet «1'annee de la grande digue» (p. 78). Au point de vue de la date cependant, les naissances d'Ephrem et de Lucinda sont toujours un mystere, sans compter l ' ident i te de 1'enfant qui n'est pas encore ne. Si le premier voyage a la « p e t i t e v i l l e » 16 (p. 86) pour conduire Oguinase au seminaire a l ieu a la f in d'aout 1900 (p. 84-94), Euchariste, ne en 1865, a maintenant 35 ans; Oguinase, ne en 1889, a 11 ans (p. 79); Etienne, ne en 1891, a 9 ans (p. 86); et Malvina, nee en 1896, a 4 ans (p. 78-9). Vu que Lucinda est «encore au berceau» a cet instant a la f in d'aout 1900 (p. 78), i l faut qu'elle ait autour d'un an, au plus, puisqu'elle ne marche pas encore si e l le est toujours au «berceau». Lucinda serait done nee en automne 1899, au plus tot , et pas beaucoup avant cette date. On ignore 16 Trois-Rivieres a environ 9,000 habitants en 1900 (HQ1, p. 170). 38 toujours l'annee de naissance d'Ephrem et de qui Alphonsine est enceinte a ce point dans le rec i t . Mais d'apres cette l i s t e , on est bien assure qu'Oguinase, Etienne, Ephrem, Malvina et Lucinda sont tous nes avant 1900 et dans cet ordre chronologique. Une annee apres le depart «du f i l s a ine» Oguinase, en septembre 1900, done en septembre 1901 (p. 94), «un midi d'automne» (p. 94) arrive l'etranger Albert Chabrol (p. 94, 139). Deux pages plus lo in , on retrouve la premiere mention d'un nouvel enfant dans une l i s t e : « E t i e n n e , Ephrem, Malvina, Lucinda et Napoleon» (p. 96). Vu qu'Alphonsine, en aout 1900, «attend» un autre enfant (p. 78), qui « f a i t s a i l l i r son ventre l o u r d » , et qu'elle est fatiguee «du fardeau qu'elle porte une fois de plus» (p. 79), Napoleon doit etre le nouvel enfant qu'elle attend en aout 1900. Napoleon nait ainsi a un moment toujours indetermine au cours de la premiere partie de 1901. Cette annee Concorde bien avec la date de 1900 pour le premier voyage a la v i l l e et avec le plan de Ringuet pour la naissance de Napoleon (TA, p. 51 et 61). Le temps f i l e , et Etienne, puis Ephrem ont respectivement «quinze» et «quatorze ans» (p. 100). Le rapport indique, d'apres la date certaine de la naissance d'Etienne en decembre 1891, qu'on est maintenant en 1906 et qu' i l existe un an d'ecart entre les deux f i l s ; i l s'ensuit qu'Ephrem est ne en 1892. Si cette date est juste, on ajoute 9 mois a decembre 1891, qui est la date de naissance d'Etienne, et Ephrem doit done etre ne soit en octobre, en novembre ou en decembre 1892. La date de naissance d'Ephrem est par consequent etablie en automne 1892. Les nouveaux enfants de la l i s t e de la page 78, Ephrem, Malvina et Lucinda, puis 1'enfant non identif ie (Napoleon?) sont done nes: Ephrem en automne 1892; Malvina en 1896; Lucinda en automne 1899; et Napoleon en 1901. 39 D'apres la vitesse narrative dans la f in de la section «Printemps», qui avait franchi presque 5 annees en 35 pages, de 1887 a 1892 (pp. 38-73), la vitesse du recit de la deuxieme partie du roman nommee, «Ete» , a ce point dans l 'h i s to i re , survole 6 ans en 23 pages, de 1900 a 1906 (pp. 77-100). La vitesse narrative connait ainsi une acceleration temporelle assez s igni f icat ive , surtout lorsqu'elle est comparee a la premiere partie du roman. A l'endroit dans le texte ou Etienne a 15 ans et Ephrem a 14 ans, on prend aussi connaissance d'une nouvelle l i s t e d'enfants: « 0 g u i n a s e . . . Etienne. . . Ephrem... Malvina, Lucinda, Napoleon et 0rpha», les quatre plus jeunes marchant la main dans la main «sur la route poudreuse ou enne igee» (p. 100). La nouvelle enfant venue, Orpha, etait absente de la l i s te de 1901 (p. 96), et voi la qu'en 1906, e l le marche deja a l 'ecole, car « l e s enfants s'en al laient a l 'ecole, les plus jeunes du moins... [..] quatre pet i ts , Malvina, Lucinda, Napoleon et 0rpha» qui marchaient « la main dans la main sur la route» (p. 100). II faut par consequent qu'Orpha soit nee en 1902 ou en 1903, puisque Napoleon est ne en 1901. Orpha aurait maintenant 4 ans au plus, ce qui semble tres jeune pour atteindre l'age de la frequentation scolaire au debut du s iecle . La suite des annees s'ecoule et Alphonsine est enceinte de nouveau, pensant que «son nombre etait enfin complete» (p. 105). Au chapitre 4, Alphonsine a «quarante ans b i e n t o t » et durant « v i n g t annees... e l l e avait continuellement porte ou nourri l 'un» de ses «douze en fant s» dont «sept s u r v i v a i e n t » , mais «depuis quatre ans e l le avait eu le temps d'oublier un peu» (p. 105); c'est-a-dire qu'elle n'a pas eu d'enfant depuis 4 ans. La l i s te des 12 enfants s 'etabl i t comme suit: 1- Oguinase; 2- Helena (morte); 3- Etienne; 4- Ephrem; 5- «une p e t i t e » nee «que pour etre ondoyee» (morte); 6- Malvina; 7- un bebe mort; 8- puis un enfant mort «a quelques mois»; 9- 40 Lucinda; 10- Napoleon; 11- Orpha; et 12- un autre bebe mort, i l y a quatre ans? Les sept survivants sont: 1- Oguinase; 2- Etienne; 3- Ephrem; 4- Malvina; 5- Lucinda; 6- Napoleon; et 7- Orpha (pp. 78, 96, 100 et 105). Au debut du chapitre 4, on est au printemps, puisque les hommes entrent dans la « c u i s i n e d ' e t e » avec les bottes pleine de boue (p. 104) et qu'une hirondelle se glisse dans la maison (p. 106), ce qui nous amene en avri l ou mai. Alphonsine meurt ensuite en donnant naissance «un mois avant son temps», done a son 8ieme mois de grossesse, «pendant la periode relativement inactive d'entre semailles et moisson» (p. 114), soit au mois de j u i n . Ce chapitre se developpe sans rupture de continuity, de la grossesse d'Alphonsine (p. 105) jusqu'a sa mort en couches (p. 113-4). Le chapitre 4 s'etend de la scene de la cuisine d'ete (p. 104) au printemps, en avri l ou mai, jusqu'a la f in de j u i n , car Oguinase arrive «pour les vacances d ' e t e » (p. 115), qui sont en j u i l l e t et en aout (p. 95). On a certaines dif f icultes a fixer l'annee exacte, mais le treizieme et dernier enfant a naitre, lorsqu'Alphonsine meurt en couches, est bien Marie- Louise (p. 114). Un peu plus loin dans le roman, Marie-Louise a 11 ans a I'hiver 1920 (p. 169), lorsqu'Euchariste a 55 ans (p. 172) et qu'Orpha a 18 ans (p. 169), une donnee qui aide a fixer la date de naissance d'Orpha en 1902 et de Marie-Louise en 1909. De plus en 1928, lorsque Marie-Louise a 19 ans (p. 206) et qu1Ephrem, ne en 1892 (p. 100), a « t r e n t e - s i x ans» (p. 235), on note une autre donnee qui concorde avec la date de 1909 pour la naissance de Marie-Louise, car i l y a bien 17 ans d'ecart entre les deux naissances: Ephrem, en 1892 et Marie-Louise, en 1909 1 7 . Au debut du chapitre 5, le narrateur note en plus qu ' i l y a 8 ans depuis qu'Albert Chabrol est arrive chez les Moisan (p. 115) et on sait 17 jean Panneton explique que Ringuet a reporte dans ses notes la date de naissance de Marie-Louise de 1907 a 1909 (TA, p. 20). Le nouveau plan de Ringuet concorde ainsi avec nos deductions (TA, p. 51, 61). 41 qu' i l arrive 1'annee apres le depart du f i l s aine, Oguinase, soit en 1901 (p. 94). Cette donnee chronologique concorde avec V ensemble et nous indique qu'on est toujours en 1909 a ce point dans le rec i t . Si cette date est correcte, Alphonsine porte continuellement ou nourrit un enfant depuis « v i n g t annees» (p. 105), depuis la naissance d'Oguinase en 1889 jusqu'a sa grossesse de Marie-Louise en 1909. D'apres la sequence chronologique dans le roman, Alphonsine meurt en juin 1909, le temps passe encore, jui11et 1909 (p. 115), les moissons (p. 116), puis le Premier de l'An (p. 117), l'An Neuf (p. 118), le printemps est deja passe car Monseigneur est venu «au printemps» (p. 120) et Malvina entre en religion «chez les soeurs f r a n c i s c a i n e s » en septembre 1910 (p. 122). Septembre, parce qu'Oguinase parle a Malvina dans les champs «durant les vacances precedant son depart» (p. 122) en « j u i n . . . j u i l l e t . . . aout» (p. 123). Le depart de Malvina aurait l i eu , on le suppose, en aout 1910, tout comme celui d'Oguinase avait eu l ieu en aout 1900 (p. 79). Dans une « a c c e l e r a t i o n » narrative, plusieurs annees passent en un paragraphe (p. 131), puis, a part Euchariste, i l reste a la maison « E t i e n n e . . . [..] Ephrem, Lucinda, Pitou [Napoleon], Orpha et Marie-Louise» (p. 133), ce qui fa i t 6 enfants sur les 8 survivants, car Oguinase et Malvina sont respectivement au college et au couvent a Trois-Rivieres. On compte d'ai l leurs 8 enfants en vie depuis la naissance de Marie-Louise (p. 105, 114). Etienne se marie en octobre 1913, parce que «1'annee s u i v a n t e » , la guerre de 1914 eclate (p. 134, 138). Si Lucinda est bien nee en automne 1899, car e l le est au berceau en aout 1900 (p. 78), e l l e a i c i environ 14 ans et est deja «une femme» avec «une poitrine dont e l le n'avait pas pudeur» (p. 134); e l le vient d'atteindre 1'age de la puberte. La Premiere Guerre mondiale eclate le 28 j u i l l e t 1914. Au tout debut de la guerre sur la terre des Moisans, a la f in d'aout ou au commencement de 42 septembre 1914, «venu le temps de battre le grain, Albert n'y etait p lus» (p. 137). II n'y a aucun doute sur la date de la guerre et a la page suivante lors du depart d'Albert, on trouve une donnee confirmant 1'age d'Euchariste. Celui-c i annonce qu ' i l aura «c inquante ans b i e n t o t » . En cette f in d'aout ou au debut de septembre 1914, Euchariste a bien 49 ans (p. 140), puisqu'il aura 50 au printemps, vers la f in de mars (p. 12). Plus loin dans le texte, en 1925, Euchariste a bien « s o i x a n t e ans f a i t ' » [sic] (p. 201), ayant vecu 54 annees «en ce l i e u » (p. 196); puisqu'il avait ete adopte par l'oncle Ephrem a l'age de 6 ans (pp. 10-11). Dans la sequence chronologique, i l est hors de doute qu'Euchariste est ne en 1865; Oguinase en 1889; que ce lu i -c i part pour le seminaire en 1900; qu'Albert arrive chez les Moisans en 1901 et que Napoleon nait en 1901, car i l a « s e i z e ans» (p. 155) au moment ou l'on attend « la conscription prochaine» (p. 154) de j u i l l e t 1917 (TA, p. 24) et 25 ans «aux foins prochains» (p. 203) de 1926, comme i l est indique durant la moisson de 1925 (p. 204). Dans la reconstruction de la chronologie dans Trente arpents, on vient d'etablir le premier voyage d'Euchariste a la v i l l e en 1900; le depart d'Oguinase a 11 ans, en aout 1900; la naissance d'Ephrem a l'automne 1892; cel le de Malvina en 1896; de Lucinda a l'automne 1899; de Napoleon, en 1901; d'Orpha, en 1902; de Marie-Louise, en juin 1909; la mort d'Alphonsine en j u i n , 1909; le depart de Malvina chez les soeurs en aout 1910; et l 'arrivee d'Albert Chabrol en septembre 1901 et son depart en septembre 1914. Le modele chronologique de f in i t i f de la deuxieme section de Trente arpents, «Ete» , commence alors en aout 1900 (p. 77) et se termine en septembre 1914 (p. 145). Ce modele l ineaire de la chronologie selon 1'ordre des evenements met en re l i e f une vitesse narrative de 14 ans en 68 pages (pp. 77-145). La 43 premiere section, «Printemps», couvrait 5 ans en 64 pages (pp. 9-73). On note alors une augmentation s ignif icat ive dans 11 acceleration de la deuxieme partie. La rapidite du passage du temps accompagne aussi la montee dans la prosperity d'Euchariste. Tout comme la sequence des saisons, le chapitre «Ete» s'acheve au point culminant d'une riche recolte ou Euchariste, avec une satisfaction d'avare, presse de ses doigts une poignee de terre comme on «compte les ecus de sa fortune» (p. 145). Dans la correspondance socio- historique du roman, le theme de la vie traditionnelle dans 1'agriculture est mis en contraste avec plusieurs indices qui denotent 1'emergence de l'essor industr ie l . L'aspect immuable de la vie paysanne est i c i , pour la premiere fo is , trouble par l 'arrivee du progres technologique. Le roman demontre le developpement de la mecanisation avec la mention du remplacement des chevaux par les automobiles, des « g r o s s e s gages» que l'on obtient en travai l lant dans une industrie moderne: les garages apparaissent (pp. 111-2) et quelques pages plus lo in , on s'inquiete de la venue du tracteur a gazoline (p. 142). La transition de 1'agriculture a 1"industrie est de plus soulignee par 1'apparition des cousins Lariviere, «des gens de moyens», qui viennent des «Etats» dans «une grosse automobile» (pp. 119-123), parlant « f r a n g l a i s » (pp. 124-6), revelant des coutumes «monstrueuses» (p. 126-7), tous ouvriers dans des manufactures au l ieu de t rava i l l er la terre (pp. 126). La v i s i t e derange la famille pais ible , car maintenant Euchariste «aupres des gens de la v i l l e . . . avait presque l ' a i r d'un gueux» (pp. 130-1). Enfin, on retrouve a la f in du chapitre une allusion a la mi tra i l l e t te , grand symbole de la machine et de la mecanisation de la guerre durant la periode de 1914-17 (p. 143). L'action romanesque parvient alors a son apogee lorsqu'elle se donne pour contexte l'essor de la revolution industriel le qui precipite le cours de l 'ordre des choses reste immuable dans la mentalite du 44 heros. L'acceleration de la vitesse narrative traduit de la sorte un effet de reel qui ne sera pas sans consequences dans le destin des personnages. 4.1.3. «Automne»: La troisieme partie de Trente arpents. «Automne» (p. 147), debute pendant que « l e vent m a r t i a l » de la « c o n s c r i p t i o n prochaine» (p. 154) de j u i l l e t 1917 souffle sur les campagnes laurentiennes (HQ1, p. 692). Lucinda part en j u i l l e t 1917 (p. 152), parce que Napoleon, ne au debut de 1901, n'a que « s e i z e ans» cette annee-la (p. 155): la donnee concorde parfaitement avec le plan de Ringuet et la date de naissance de Napoleon en 1901 (TA, p. 51, 61). On est sur d'etre en ete, car Oguinase est l a : «chaque ete, de breves vacances l'avaient ramene pour quelques jours a la ferme» (p. 150), des vacances de deux mois: j u i l l e t et aout (p. 95, 115). Oguinase passe ainsi «son dernier se jour» de vacances a cette meme page (p. 150) et Lucinda porte une robe d'ete «sans manches» (pp. 151-2). Etienne a 3 enfants maintenant, en 1917 (p. 155), etant donne qu' i l s 'etait marie en «octobre» 1913 (p. 134): trois enfants en quatre ans de mariage, tout comme son pere (p. 54). L 'h is tor ic i te soutient la date de 1917 pour l'ouverture de cette partie , puisque Bourassa a vraiment «par le a Montreal)) en 1917 (p. 156). Dans son journal Le Devoir. Torateur publie, en j u i l l e t 1917, un art ic le indiquant son opposition a la conscription, et en novembre 1917, un ar t ic le incitant a la resistance ouverte a la conscription 18. La narration du roman mentionne aussi «des elections g e n e r a l e s » (p. 157), qui est une reference aux elections federales de decembre 1917 (HQ1, p. 692). On raconte 18 Levit t , Joseph ed. , Henri Bourassa on Imperialism and Bi-culturalism: 1900-1918. Toronto, The Copp Clark Publishing Company, 1970, p. 170 a 178. 45 1'incidence de «quelques assemblies v i o l e n t e s » a Montreal, celles de mai et d'aout 1917 (TA, p. 24 et HQ1, p. 691), et « l ' emeute ouverte» (p. 157) a Quebec, a la f in de mars 1918 (HQ1, p. 692). II n'y a alors aucun doute que le chapitre debute en ete 1917. On remarque un saut dans le temps, une « e l l i p s e » de 3 ans dans la «duree» du rec i t , entre la f in de la deuxieme partie du roman, «Ete», qui se termine en septembre 1914 et le commencement de la troisieme partie , «Automne», qui debute en ete 1917. Dans la sequence chronologique, apres « la lo i de c o n s c r i p t i o n » de j u i l l e t 1917 et « l ' e m e u t e ouverte» (p. 157) de mars 1918 (HQ1, p. 692), passe le « p r i n t e m p s . . . douteux» de 1918 (p. 159), les «premiers guerets. . . [et] . . . l ' ac t iv i t e fievreuse de la moisson» 19 (p. 162) et on note un signe de l'automne, avec une « f l e u r oubliee par le f r o i d » (p. 163). Enfin, quand « la terre est g e l e e » a l 'h iver commencant, probablement en decembre 1918, Ephrem part pour les «Etats» (p. 168). L'auteur fa i t la l i s t e ensuite de tous ceux qui sont partis de la maison familiale: « A l p h o n s i n e . . . Oguinase, puis l'engage Albert, puis Etienne, puis Malvina, puis Lucinda, puis enfin Ephrem» (p. 168-9). Dans le texte de Trente arpents. on retrouve aisement tous ces departs: Alphonsine est morte (p. 114); Oguinase devient pretre (p. 141); Albert part pour la guerre de 1914-18 (p. 133-9); Etienne habite la viei11e maison (p. 169); Malvina part pour le couvent (p. 122); Lucinda part pour la v i l l e (p. 152-3) et Ephrem part pour les Etats (p. 168). Au debut du chapitre 3 de la troisieme section, on indique qu'Orpha a « d i x - h u i t ans» et Marie-Louise «onze ans» (p. 169). Maintenant, on devrait done etre en 1920, car Orpha est nee en 1902 (p. 100) et Marie-Louise en juin 1909 (p. 114). II est c l a i r par des remarques comme « l ' h i v e r venu» et 19 Les guerets sur la terre des Moisans se font en octobre. Voir la premiere page du roman (p. 9). 46 « la meute de l ' h i v e r » qu'on est dans la morte saison (p. 169). Quelques pages plus lo in , on arrive au «debut de printemps» et puis aux « d e r n i e r s labours» (p. 177). Sans aucun doute, le chapitre 3 debute en Janvier 1920 (p. 169), I'hiver de 1919-1920. On note une « e l l i p s e » de 2 ans dans la trame temporelle entre la f in du chapitre 2, qui se termine en decembre 1918, et le debut du chapitre 3, qui est en Janvier 1920. A ce point dans l 'h i s to i re , Euchariste annonce qu ' i l a aujourd'hui « c i n q u a n t e - c i n q ans» (p. 172) au «debut de pr intemps» , done on est apres mars 1920, car i l est bien etabli qu' i l est ne a la f in de mars 1865 (p. 12). On est aussi «une douzaine d'annees» apres le feu de Trois-Rivieres de 1908 (p. 174), ce qui confirme encore la date de 1920 20. Euchariste s'en va en v i l l e pour «trouver un avocat» (p. 171) pour son «proces contre Phydime Raymond» (p. 181) et «Aujourd'hui , son pauvre cheval sabotait durement sur le macadam... [..] en ce debut de printemps... ou pourrissaient les fleurs de l 'an passe» (p. 173). Dans la sequence chronologique,-si on suit les mois du commencement de 1' «hiver» 1920 (p. 169), on est vite au «debut de printemps» (p. 173), « j u s t e pendant les derniers labours» (p. 177), sous «un sole i l chaud» qui « c u i s a i t les mottes de terre fraichement re tournees» au «printemps» (p. 178). Euchariste s'en va en v i l l e au «debut de printemps» a la f in de mars ou au debut d'avri l et «cinq semaines plus tard, juste pendant les derniers l a b o u r s » , Oguinase meurt (p. 177). C'est maintenant le mois de mai, car Euchariste, arrive a la v i l l e a la f in de mars, est a l 'hopital pour les 5 dernieres semaines de son f i l s aine. Oguinase, ne en Janvier 1889, meurt au debut de mai en 1920, a Tage de 31 ans. Toujours en 1920, Orpha se marie. Dans la sequence chronologique, a la page 183, on est en mai, car on « f i t les s e m a i l l e s » , puis « l e so le i l de 20 Trois-Rivieres compte maintenant 22,000 ames, le double de la population recensee en 1900 (HQ1, p. 475). 47 j u i l l e t blondissait les b l e s » (p. 183). Orpha se marie et a la page suivante, «on engrangeait les dernieres gerbes» (p. 185). Un peu plus loin dans l 'h i s to i re , apres l 'h iver 1920-1921, qui est passe sous le si lence, «Le printemps etait a r r i v e » et c'est le printemps de 1921 (p. 188). Le mariage a done eu l ieu entre « j u i l l e t » (p. 183) et la mise en grange de la moisson a l'automne (p. 185), probablement en septembre ou octobre 1920. On annonce aussi en 1920 que, depuis deux ans, on «ne savait plus r ien» de Lucinda (p. 184), partie en 1917 (p. 152) a Montreal (p. 169). A cet endroit dans le rec i t , on retrouve la derniere mention de Lucinda qui sort ainsi des interets de la famille. Etienne, marie depuis octobre 1913 (p. 134), vient d'avoir son huitieme enfant, dont 5 survivaient: 3 etaient «morts en bas age» (p. 184). Maintenant dans la famille d'Euchariste Moisan, i l ne reste plus qu'Etienne, sa femme Exilda, ses enfants, Marie-Louise et « i r r e g u l i e r e m e n t » Napoleon (p. 184). En automne 1920, l o r s q u ' « 0 n engrangeait les dernieres g e r b e s » , Euchariste apprend qu' i l perd son proces contre Phydime Raymond (p. 185). Obsede, Euchariste porte la cause en appel (p. 186). En 1921, «Le printemps etait arrive , celui du c a l e n d r i e r » (le 22 mars), et «La grange brulait magnifiquement» (p. 188). En hiver 1920-1921, le narrateur indique que les produits de la terre ont « a t t e i n t des prix i n v r a i s e m b l a b l e s » (p. 186) et qu1 «0n n 1 avait presque pas eu la peine d'engranger: beaucoup avaient vendu leur moisson sur pied, quitte a le regretter plus tard, lorsque les prix avaient continue de monter. Presque seule la moisson d'Euchariste etait restee en grange* (p. 187). D'apres l 'h i s to ire de l'economie du Quebec, la valeur de la production et du revenu agricole atteint des prix extremement el eves en 1920, avant de chuter 48 brusquement a la prochaine recolte de 1921 (HQ1, p. 492-3) 21. Suivant le cycle agricole, les prix auraient ete les plus hauts entre l'automne 1920 et le printemps 1921, surtout a la f in de I'hiver, puisque c'est le temps ou les stocks sont au plus bas, juste avant les nouvelles semailles et la recolte de 1921. La fin de mars 1921 marque done 1'apogee des prix agricoles. Cette donnee economique (et historique) concorde parfaitement avec la date de mars 1921 pour l'incendie de la grange (p. 188). Les annees continuent de f i l e r et Euchariste a maintenant « s o i x a n t e ans»; i l est sur ses trente arpents depuis « c i n q u a n t e - q u a t r e ans» (p. 196). Ne apres mars 1865 et orphelin a 5 ans (p. 10), Euchariste serait arrivS chez les Moisans en 1871, a l'age de 6 ans, ce qui nous amene a la date a 1925 dans le rec i t . On note ensuite une « e l l i p s e » de 4 ans, de 1921 a 1925, dans l'espace temporel qui s'ecoule entre le chapitre 5 et le chapitre 6 (pp. 194-5). Etant donne que Ton suffoque dans la «fumee du bois humide que Ton allumait pour chasser les m o u s t i q u e s » , cela nous situe en mai ou juin 1925 (p. 197). C'est au printemps de 1925 qu'on apprend l'echec de l'appel d'Euchariste (p. 198). Napoleon remarque aussi que le pere de famille a « s o i x a n t e ans f a i t s » (p. 201), ce qui confirme qu'on est bien en 1925. On apprend encore que Napoleon «se marierait bientot. II aurait vingt-cinq ans aux foins prochains» (p. 203). Napoleon est ne en 1901, fa i t deja e tab l i . Les « f o i n s prochains» (p. 203) seraient done ceux de 1926, lorsque Napoleon « a u r a i t vingt-cinq ans» (p. 203), ce qui concorde parfaitement avec l'age du jeune homme et 1'ensemble de la chronologie du roman. Quelques pages auparavant, on etait en mai ou en juin 1925 (p. 197) et Etienne « g r a i s s a i t 21 La valeur brute de la production agricole en mi l l iers de dollars courants, de 1916 a 1923: 1916: 93,988... 1917: 135,392... 1918: 231,056... 1919: 257,723... 1920: 266.367... 1921: 184,068... 1922: 154,085... 1923: 135,679 (HQ1, p. 492-3). 49 la mecanique de la faucheuse» (p. 204), ce qui atteste le temps de la moisson, en aout ou septembre 1925. Le narrateur signale souvent «que les annees sont dures» (p. 201, 202). Le progres de 1'automobile, entre 1920 et 1930, decennie ou les vehicules immatricules au Quebec passent de 41,562 a 178,548, fa i t baisser considerablement la demande du foin, alimentation principale du cheval (HQ1, p. 455, 493). La valeur de la production agricole au Quebec en 1925 n'est qu'a 60% des prix extremement eleves de I'hiver 1920-21 22 s u n e chute de 40% (p. 188). En effet, en 1925, « l e s annees sont dures» pour le cultivateur quebecois (p. 201, 202). Le romancier respecte 1'historicite de I'epoque qu' i l raconte. La famille d'Etienne compte maintenant «neuf personnes» (p. 205). Avec Etienne et Exilda vivent done 7 enfants, au lieu de 5 en 1920 (p. 184). Euchariste, Marie-Louise, Napoleon et sa femme, s'ajoutent aux 9 d'Etienne, pour faire exactement « t r e i z e bouches» a nourrir (p. 205). Marie-Louise a de plus « d i x - n e u f ans» (p. 206), ce qui nous situe en 1928 et s'accorde avec sa date de naissance, en 1909 (p. 114). On parle aussi des «pr ix qui croulaient doucement», de «plus en plus d e r i s o i r e s » (p. 205) et « l e s annees devenaient de plus en plus dures !» (p. 208), fa i t qui concorde generalement avec les circonstances economiques de I'epoque 23 (HQ1, p. 492). On note encore qu'Etienne achete de nouvelles vaches, «des H o l s t e i n » (p. 207), race 22 pour une l i s te complete des valeurs de chaque annee, voir le Tableau 2 dans HQ1, p. 492. De plus, les terres sont epuisees et les rendements sont plus minces. L'usage des nouveaux engrais chimiques tarde a se generaliser au Quebec a cette date (HQ1, 493). On mentionne en meme temps, pour la premiere fois a ce point dans le rec i t , les « e n g r a i s chimiques» (p. 199, 256). 23 La chute des prix des stocks agricoles internationaux commence en 1928. Linteau, Paul-Andre, Rene Durocher et Jean Claude Robert, Histoire du Quebec contemporain. Tome II. De la Confederation a la crise (1867-1929). Montreal, Quebec, «Les Editions du B o r e a l » , 1989, voir p. 13. Desormais, les renvois a cette edition seront identifies par le sigle HQ2, suivi du fo l i o . 50 -specialisee dans la production l a i t i e r e . L'histoire economique de 1'agriculture au Quebec confirme le fa i t que la production la i t i ere double entre 1918 et 1929, ce qui s'accorde avec cette donnee (HQ1, p. 493). La troisieme section du roman, «Automne», se termine en 1928 avec la fuite du notaire. Euchariste a l l a i t chez ce lu i -c i deposer 1'argent de la vente de ses oeufs et de sa moisson, qui devrait etre cel le de septembre, vu que l'ete se termine au 22 septembre (p. 213, 145). On note i c i que c'est « l ' e t e » , « la belle s a i s o n » , et que les gens jouaient au « b a s e b a l l » (p. 210). Dans une image de l 'ete , Euchariste est chez le notaire, l or squ '«un jet de so le i l inondait le parquet» et «De loin parvenaient les cr is assourdis des s p e c t a t e u r s » (p. 214). A la f in d'ete ou au debut de l'automne, en septembre 1928, alors q u ' « i l p l e u v a i t » (p. 214), le notaire part «avec tout 1'argent de la p a r o i s s e » (p. 215) et Euchariste « s ' e c r a s a parmi les herbes folles du f o s s e » (p. 216). Le depart de Lucinda s 'etabl i t en j u i l l e t 1917; le depart d'Ephrem pour les Etats a la f in de 1918; le deuxieme voyage d'Euchariste a la v i l l e , en f in de mars 1920; la mort d'Oguinase, en mai 1920; le mariage d'Orpha en septembre 1920; la perte du proces d'Euchariste, en automne 1920; le feu de la grange, a la f in de mars 1921; l'echec de l'appel d'Euchariste, au printemps 1925; et la fuite du notaire, en septembre 1928. Le modele chronologique final de la troisieme section de Trente arpents. 1'«Automne», commence par consequent en j u i l l e t 1917 (p. 149) et se termine en septembre 1928 (p. 216). Ce modele l ineaire de la chronologie selon 1'ordre des evenements met ainsi en re l i e f une vitesse narrative de 11 ans pour 67 pages (pp. 149-216). C'est une vitesse narrative comparable a cel le de la deuxieme section, l ' « E t e » , qui couvre 14 ans en 68 pages (pp. 77-145). La courbe de la montee en serie de bons moments dans la vie d'Euchariste au chapitre dernier, 51 maintenant suit son ecroulement avec la meme rapidite . Avec le depart de plusieurs de ses enfants, la mort d'Oguinase, la perte du proces, l ' incendie de la grange, la perte de l'appel et la fuite du notaire, Euchariste est completement ruine a la f in du chapitre. Le bonheur de l'ete est ainsi suivi par la morne saison. La courbe de la vie d'Euchariste suit aussi 1'aspect socio-historique avec le developpement industriel de Trois-Rivieres trop accelere, qui la rend presque pas «v ivab le» a cause de la pollution (p. 173) et le refus d'Euchariste de se moderniser avec les prix de la production agricole qui « c r o u l a i e n t » de plus en plus (p. 205). La vitesse du rythme de la descente se diminue finalement au prochain chapitre, exemplifiant la decheance totale d'Euchariste. 4.1.4. «Hiver»: La quatrieme partie du roman, «Hiver» (p. 216), debute a l 'h iver 1928- 1929, plus specifiquement en « f e v r i e r » 1929 (p. 219), immediatement apres la fuite du notaire. Euchariste part pour les Etats pour «Deux mois, tout au plus» (p. 220). En chemin, «Le cheval fume et g r e l o t t e » (p. 220), « la pluie d 'h iver . . . se f igeait en v e r g l a s » (p. 222) et « l e froid de la nuit commengait a geler les gouttes de pluie (p. 223). Au cours du voyage, i l pense que ses « t r e n t e arpents de terre qui dormaient a ce moment, couvee par la neige canadienne, f leurie par le gel et demain epousant le s o l e i l » (p. 225). A son arrivee a White Fa l l s , Ephrem montre a son pere le succes d'un «boot l egger» americain (p. 229), puisque la prohibition aux Etats-Unies s'etend de 1919 jusqu'a 1933. On note une « e l l i p s e » temporelle de cinq mois dans la «duree» du rec i t , entre la f in de la troisieme section du roman, «Automne» et le commencement de la quatrieme partie , «Hiver» , car la section 52 «Automne» se termine en septembre 1928 (p. 216) et la section «Hiver» commence alors en « f e v r i e r » 1929 (p. 219). Le narrateur annonce qu'Ephrem a maintenant « t r e n t e - s i x ans» (p. 235). Vu qu'Ephrem est ne a la f in de 1892 (p. 100), en octobre, en novembre ou en decembre, i l vient done justement d'avoir ses 36 ans en automne 1928. On est apres « f e v r i e r » 1929 (p. 219), de sorte que l'age d'Ephrem s'accorde avec la narration: i l a exactement 36 ans et quelques mois. Euchariste ne veut pas s'asseoir sur le «perron g l a c e » et «une averse*) (p. 238) «devenue une giboulee fondante» (p. 239) nous indique qu'on est au debut du printemps 1929. Euchariste note qu' i l n'est «part i que depuis un mois et tant de jours» (p. 248); on est surement a la f in de mars, car on observe « l e s arbres nus a son arr ivee . . . que le sole i l chaque jour plus tonique a l l a i t bientot r e s s u s c i t e r » (p. 249). De plus, la «seve d'avri l l i q u e f i a i t » et «Paques prochaines» annoncent «un sole i l t i e d e » (p. 249). Ensuite Euchariste se trouve bien en mai 1929: «depuis trois mois qu' i l etait aux Etats [ . . ] » (p. 252). Et, c'est le printemps ou « l e rameau d'erable . . . lance . . . le jet vert de ses feui l les nouveau-nees» (p. 253). A ce point dans le rec i t , en 1929, on commence a distinguer certaines indications de la crise economique. La manufacture ou trava i l i e Ephrem est «un peu s l a c k » et i l faut « l o a f e r deux jours par semaines (p. 259). On note aussi 1'historicite du protectionnisme qui a commence en 1928, car « l e s aut'pays. . . veulent monter leur t a r i f s » (p. 260 et HQ2, p. 13). On annonce aussi qu'Etienne «a pas quarante ans» (p. 266), donnee exacte, car i l est ne en decembre 1891 (pp. 66-8-9) et n'aurait toujours que 38 ans en mai 1929. Les semaines f i lent et on est en ete, car « l e s semences etaient des longtemps terminees» (p. 266); «Le so le i l violentait ses paupieres» pendant « q u ' i l devait pleuvoir du sole i l sur la t e r r e » (p. 267); de plus «on etait au debut j u i l l e t » , durant les « n u i t s de j u i l l e t » (p. 268). A l 'ete 53 «f inissant» (p. 270) de 1929, Ephrem ne t r a v a i l l a i t que «deux jours par semaine» parce que «les usines chaumaient de plus en plus» (p. 270); les «soirees raccourcirent avec l ' e t e mourant» et «la c r i se de plus en plus angoissante» f a i s a i t qu'une «buee deprimante s 'appesant issa i t sur tout» (p. 271). Les debuts de la grande c r i se economique deviennent manifestes: « l ' e s p r i t inquiet des stocks invendus qui crevaient les entrepots; les machines qui l 'une apres les autres cessaient de ronronner; des cheminees d'usine dont une au moins par semaine exhalai t sa derniere fumee» (p. 272). La grande «depression» (p. 272) economique a r r i ve , les «temps sont ben durs» (p. 272) car le «foin de 1'annee derniere est encore dans la grange» et «la c r i se actuelle» f a i t que «1"argent est ben rare» 24 (p. 273). Les p lu ies d'«octobre» 1929 arr ivent (p. 274) et l a «neige est venue» lorsqu'Euchar iste passe son premier hiver aux Etats : «C'est done eel a , les Etats» . . . «une neige qui n 'est pas de l a vraie neige» (p. 275). Puis «1'hiver descendit sur la v i l l e » , l ' h i v e r 1929-1930, et «Noel passa» (p. 276). En «fevrier» 1930, on note une image des gangsters americains lorsqu'une «explosion de t ru i s i t une boutique en face du garage». Tres v i t e «Avri l» passe et la mort de Marie-Louise survient en «juin» 1930 (p. 276). Cette date concorde exactement avec le plan genealogique de Ringuet (TA, p. 51). Le mois d'«aout» s'acheve (p. 276) et au Quebec, Etienne parle a son f i l s de «faucher le champ d'en b a s . . . demain» (p. 277). La moisson de septembre 1930 en grange, Euchariste rallume le poele en novembre (p. 278). A ins i se termine Trente arpents. en novembre 1930 (p. 278). 24 De 1929 a 1932 «la valeur de production manufacturiere s 'ef fondre brutalement», les «stocks invendus s 'accumulent . . . premiere so lu t ion de mettre a pied des t r ava i l l eu rs et de f a i r e tourner leurs usines au r a l e n t i , quand i l s ne les ferment pas carrement». Voir Tableau I, de 1929 a 1932, c 'es t une perte dans l a production manufacturiere d'environ 45% en t r o i s ans (HQ2, p. 22). 54 Pour reprendre toutes les dates importances reperees dans cette section, le depart d'Euchariste pour les Etats a lieu en fevrier 1929; Ephrem a done 36 ans plus quelques mois au debut du printemps 1929, car i l est ne a la fin de 1892; le debut de la crise economique se fait voir durant la deuxieme moitie de 1929; Marie-Louise meurt en juin 1930; et le roman prend fin en novembre 1930. Le modele chronologique definitif de la quatrieme section de Trente arpents. l '«Hiver», commence alors en fevrier 1929 (p. 219) et se termine en novembre 1930 (p. 278). Ce modele lineaire de l'ordre des evenements met en relief une vitesse narrative pour la section «Hiver» de 21 mois, moins de deux ans, en 59 pages (pp. 219-278). C'est une vitesse narrative au ralenti, surtout lorsqu'on la compare a la section «Automne»: 11 ans en 67 pages (pp. 149-216); a l '«Ete»: 14 ans en 68 pages (pp. 77-145); et au «Printemps»: 5 ans en 64 pages (pp. 9-73). Dans le dernier chapitre, on remarque que la courbe de la vie d'Euchariste s'enraye dans le monde statique de sa decheance complete, puisque c'est bien, en effet, l'hiver de sa vie. C'est un ralentissement comparable aux premieres pages du roman, mais encore plus severe. Sur le plan socio-historique, on suit la deceleration economique jusqu'a la crise qui annoncera la «grande depression)) des annees trente. Le cul-de-sac que representent la vieillesse et l'exil d'Euchariste, conjugues aux difficultes historiques de 1'epoque de la crise, explique le rythme lent de cette partie du recit. L'ordre chronologique reconstruit dans l'oeuvre complete de Trente arpents suivant le modele lineaire temporel des quatre sections se l i t ainsi: «Printemps», d'octobre 1887 (p. 9) a l'automne 1892 (p. 73); «Ete», d'aout 1900 (p. 77) a septembre 1914 (p. 145); «Automne», de jui l let 1917 (p. 149) a l'automne 1928 (p. 216) et finalement «Hiver», de fevrier 1929 (p. 219) a novembre 1930 (p. 278). Lorsque l'intrigue commence en 1887, 55 Euchariste a 22 ans (p. 12) et quand el le s'acheve en 1930, i l a 65 ans. L'histoire d'Euchariste Moisan s'etend sur quarante-trois ans exactement: d'octobre 1887 a novembre 1930. Sur ces dates, i l n'y a aucun doute, puisqu'elles suivent le plan de Ringuet de tres pres et toutes les dates sont confirmees par recoupement avec une multitude de reperes recuperes du texte. Dans le travail de reconstruction de la chronologie dans Trente arpentsT on se rend compte assez rapidement cependant que plusieurs conjonctions temporelles ne sont pas sans contradictions ni d i f f i cu l tes . Le modele chronologique de la suite des evenements et de la vie des personnages f i c t i f s ne s'accorde pas toujours avec 1'historicity referentie l le . On retrouve des dif f icultes temporelles: des disparites dans la sequence des faits historiques ou dans le calcul des annees. Meme d'apres les notes de Ringuet, on peut remarquer certains disaccords evidents dans la genealogie des families: des changements, des ajouts, des noms ratures, remplaces, e tc . . L'auteur est par contre tres attentif a l 'h i s to ire de I'epoque ou i l situe son intrigue. D'une part, plusieurs renseignements chronologiques qui ressortent du roman semblent n'etre que des generalisations pour marquer le passage du temps. D'autre part, les quelques brouillages que l'on retrouve dans le texte pourraient n'etre que des oublis par megarde, dus aux copieuses modifications ajoutees par l'auteur pendant la longue duree de la redaction, a part ir de 1929 jusqu'a sa publication en 1938 (TA, p. 7, 13). Enfin, T i n s c r i p t i o n du systeme chronologique a T i n t e r i e u r du roman n'est toutefois qu'un aspect chiffre et superficiel du passage du temps; Tac t ion peut se deployer avec vraisemblance, ce qui est de toute evidence T o b j e c t i f de Ringuet, en depit des incoherences qui peuvent se gl isser dans la trame chronologique. En effet, la coherence de la chronologie n'est pas compromise par de tels decalages. A T i n t e r i e u r du recit regne une concordance parfaite 56 entre les nombreux rappels a"ages pour plusieurs des personnages et les evenements qui sont importants pour le deroulement de I'action. L'analyse chronologique des dates assurees et des reperes surs sera maintenant suivie par une discussion detail lee des disparites qu'on retrouve dans la trame evenementielle. Les discordances seront divisees en trois categories: 1), les erreurs d'ordre mathematique; 2), les ecarts explicables: arrondissements de chiffres; et 3), les effets rhetoriques. 4.2. Les erreurs d'ordre mathematique. Dans la premiere section de Trente arpents. «Printemps», on retrouve la premiere disparite d'ordre mathematique lorsque l'oncle Ephrem, ne en 1823, annonce, en octobre 1887, qu ' i l a maintenant « s o i x a n t e - t r o i s ans» (p. 27) immediatement apres avoir dit qu' i l avait 64 ans « f a i t s » et s'en al1 ait sur ses 65 ans (p. 22). L'oncle Ephrem a en effet 64 ans a ce moment dans l 'h i s to i re . II est probable que cette disparite soit attribuable a une erreur de calcul du romancier. Un peu plus loin dans le texte, dans la scene de la reunion polit ique, on remarque qu'«0n va p't'ete ben avoir des elections au provincial , c 'pr intemps» (p. 62). Des elections provinciales au Quebec ont vraiment eu lieu le 17 juin 1890 et le 8 mars 1892. II est deja etabli que les seules elections possibles qui concordent avec toutes les donnees dans le texte sont eelles du 8 mars 1892. Dans le rec i t , au printemps 1892, Alphonsine a un « p e t i t au s e i n » pendant qu'on est «au tout debut d ' a v r i l » (p. 69), a «Paques» (p. 70), et que les erables suintent « la seve nouvelle, au printemps» (p. 71). Pourtant on signale que les « e l e c t i o n s s'en vena ien t» et on-parie de la chance qu'aurait leur depute « d ' e t r e ree lu» (p. 71). Cette donnee est hors de sequence puisque les elections ont deja eu l ieu le 8 mars 57 1892, un mois avant cette observation. La discordance doit etre une autre erreur de calcul de l'auteur. Dans la deuxieme section, «Ete» , en aout 1900, au premier chapitre, lorsque Alphonsine « d o i t avoir son nombre» (p. 78) dans la succession des «choses» (p. 77), on retrouve une importante l i s te des enfants nes «s i regulierement meme qu'on pourrait presque compter les annees par les n a i s s a n c e s » (p. 78). Dans la maison d'Euchariste, les enfants sont done nes dans cet ordre: Apres Oguinase, Helena, qui est morte, et Etienne, sont venus Ephrem, puis une petite qui ne vecut que pour etre ondoyee; puis Malvina, puis deux autres morts a quelques mois, et enfin Lucinda, encore au berceau. On attend le neuvieme. (p. 78) Le narrateur remarque qu'Alphonsine «at tend le neuvieme» (p. 78), qui « f a i t s a i l l i r son ventre l o u r d » , et i l ajoute qu'elle est fatiguee «du fardeau qu'elle porte une fois de plus» (p. 79). Si on compte les enfants de la l i s te pourtant, on note une disparite dans le calcul de la sequence. Le compte donne bien 9, mais le «neuvieme» (p. 78), qu'Alphonsine attend, doit se l i r e mathematiquement « l e d i x i e m e » . Une complication d'ordre mathematique se manifeste ensuite dans le chapitre 4, a la mort d'Alphonsine en couches. Le chapitre semble bien se derouler d'une trai te entre avri l et juin 1909. Une disparite evidente est signalee, puisqu'on retrouve deux donnees contradictoires pour l'age de Lucinda: « b i e n t o t femme a neuf ans» (p. 109) et «Lucinda qui a l l a i t sur ses onze ans» (p. 115). A ce meme moment, en 1909, le narrateur mentionne aussi qu'Ephrem a « s e i z e ans» (p. 108). Ephrem, qui est ne a la f in de 1892, a environ 16 ans plus quelques mois en avri l ou juin 1909, et s'en va sur ses 17 ans a la f in de l'annee. Lucinda etant encore au berceau en septembre 1900; e l le devrait done etre nee au milieu ou a la f in de 1899; nee a la f in de l'annee tout comme Ephrem (p. 78). Lucinda doit done avoir 9 ans et 58 quelques mois au debut de 1909, au printemps, puis s'en va sur ses 10 ans en f in de l'annee. La donnee qui indique que Lucinda a 9 ans est done concordante avec la chronologie du roman. La deuxieme donnee d'age de Lucinda qui se precise: «Lucinda [..] a l l a i t sur ses onze ans» (p. 115), doit certainement etre fausse, puisque Lucinda est bien nee a la f in de 1899. Cet ecart doit etre une erreur de calcul du romancier. II faut pourtant se souvenir que Jean Panneton dit que Ringuet, dans ses notes, rapporte la date de naissance de Lucinda de 1898 a 1899 (TA, p. 20). Si on prenait la date de 1898, que Ringuet donne dans son plan (TA, p. 51, 61), Lucinda aurait 11 ans et 1'indication serait correcte. Lucinda toutefois aurait 2 ans au berceau en 1900 (p. 78), ce qui est toujours possible, mais non vraisemblable. La date de 1899 pour la naissance de Lucinda s'accorde en tous points avec les autres reperes dans la trame temporelle du roman. Au meme endroit dans le rec i t , on indique qu'Alphonsine aura « b i e n t o t quarante ans» . Si on est bien en avri l 1909, cela s ignif ie qu'Alphonsine est nee en 1869. Ringuet neanmoins inscr i t la date de 1868 pour sa naissance dans ses deux plans. Cette derniere date pourtant ne concorde pas avec la date d'avri l 1909 a ce point dans le rec i t , car Alphonsine aurait bientot 41 ans, ou alors, on serait en 1908 si sa date de naissance est bien 1868. Si on est vraiment en 1908 a ce point dans le rec i t , par contre, plusieurs reperes chronologiques ne fonctionnent plus, comme 1'age de Lucinda, par exemple, ceux de Malvina et de Marie-Louise qui est la derniere nee d'Alphonsine. C'est done vraisemblablement une erreur de ca lcul . La Premiere Guerre mondiale eclate le 28 j u i l l e t 1914. Au tout debut de la Guerre, a la f in d'aout ou au debut de septembre 1914, «venu le temps de battre le grain, Albert n'y etait p lus» (p. 137). II n'y a aucun doute sur la date de la guerre et on trouve deux fois dans le texte le chiffre de «onze ans» pour le temps qu'Albert a passe chez les Moisans (p. 138 et 139). 59 Cette donnee ne s'accorde pas avec le plan chronologique deja elabore dans le roman, puisqu'Albert arrive sur la terre des Moisans en 1901, une annee apres le depart d'Oguinase a 11 ans, en septembre 1900 (p. 94). Si Albert est vraiment la depuis 11 ans, i l arriverait done en «automne» 1903 (p. 94) au l ieu de 1901, qui est l'annee apres le depart d'Oguinase pour le seminaire et l'annee de la naissance de Napoleon. Ce depart aurait alors eu lieu en 1902, et non en 1900. Si cette nouvelle date etait exacte, Oguinase aurait done 13 ans lors du premier voyage au l ieu d'onze ans (p. 79), et Lucinda 3 ans au berceau (p. 78), ce qui est de moins en moins vraisemblable. De plus Napoleon, ne en 1901, n'aurait pas « s e i z e ans» (p. 155) au moment ou l'on attend « la conscription prochaine» (p. 154) de j u i l l e t 1917 (TA, p. 24) et n'aurait pas 25 ans «aux foins prochains» (p. 203) de 1926, comme le narrateur l'indique durant la moisson de 1925 (p. 204) . Faits qui concordent avec la date de 1901 pour la naissance de Napoleon. A la page qui suit le depart d'Albert, le narrateur ajoute une donnee concernant l'age d'Euchariste qui precise la date a cet endroit dans le rec i t . Au depart d'Albert, au debut de septembre 1914, le narrateur annonce qu'Euchariste, ne en 1865, aura «c inquante ans b i e n t o t » , ce qui lui donne bien 49 ans en 1914 (p. 140). II est certain qu'Euchariste est ne en 1865, Oguinase en 1889, que ce lu i -c i part pour le seminaire en 1900, que Napoleon nait en 1901 et enfin, par consequent, qu'Albert arrive chez les Moisans en 1901, pour part ir en 1914. C'est pourquoi Albert Chabrol doit 6tre en ce l ieu depuis 13 ans, car une autre duree broui l lera i t toutes les autres donnees. Cette disparite doit etre une nouvelle erreur de calcul de 1'auteur. Toujours en 1914, le narrateur indique qu'Etienne a maintenant trois infants (p. 143), une donnee qui est peu probable puisqu'i l est marie en octobre 1913 (p. 134). Cela d i t , on pourrait aussi se placer tout d'un coup 60 en 1916 dans la trame temporelle; pourtant on ne note aucune rupture dans le texte entre la date fixe de 1914 (p. 140), ou Euchariste a 49 ans, et la f in du chapitre. Tout porte a croire qu ' i l s'agit i c i d'une erreur de calcul de la part du romancier. Dans la troisieme section de Trente arpents. l '«Automne», 1'historicite appuie la date certaine de 1917 pour l'ouverture, car Bourassa a vraiment « p a r l e a Montreal» en 1917 (p. 156). L'auteur rassemble cependant les faits dans un ordre bouleverse: Des elections generales eurent l i eu , ou sans que la loi de conscription fut nettement mentionnee, tout le monde la savait dans l ' a i r . Et ce fut la division nette du pays, l'eclatement brusque de cette ombre de lien qui retenait ensemble le Canada frangais et l 'anglais . Dans le Quebec on crut tous les soldats, a qui droit de vote avait ete donne, tous les « A n g l a i s » , dont les f i l s etaient deja part i s , ligues pour forcer les recalcitrants . La province f i t bloc. En vain. Les Chambres, des leur reunion, voterent la l o i ; mais 1'exemption des f i l s de paysans et, plus encore, 1'absence de chefs empecha le mouvement de revolte de prendre corps et de s'etendre. Pour un peu, a cent ans d' interval le , '37 se fut r i p i t i . II y eu a Montreal quelques assemblies violentes; Quebec connut meme l'emeute ouverte. Mais tout s'eteignit v i te . (p. 157) Le narrateur place ainsi « la loi de la conscriptions de j u i l l e t 1917, apres les « e l e c t i o n s generalesw de decembre 1917 25. Le S E l ec t ions g e n e r a l e s » sont bien les elections federales, car elles sont « g e n e r a l e s » dans le sens de couvrir tout le pays, anglais et frangais. Par ai l leurs dans le roman, les elections provinciales sont designees «des elections au provincials (p. 62). Il faut davantage etabl ir que la loi de la conscription est en effet une loi federale qui supplante toutes les lois provinciales, car c'est une mesure de guerre. . . qui affirme le pouvoir f i d i r a l . Les emeutes de Montreal sont de plus mentionnees apres « la loi de conscriptions de j u i l l e t 1917: 25 jean Panneton soutient aussi cette observation erronee. «Le romancier deroge quel que peu au calendrier des evenements en plagant la loi de la conscription apres l 'e lect ion generale de decembre: cette loi avait ete votie en j u i l l e t de la meme annee. Quant aux [assemblies violentes] a Montreal qui~firent voler les vitres de la Borden Mil l s Company et de La Presse. elles eurent l ieu en mai 1917 et non a la suite des i l e c t i o n s » (Jean Panneton, TA, p. 24). 61 mais pourtant, une emeute importante contre la loi de conscription n'a-t- e l le pas eue lieu en mai 1917? (car probablement «tout le monde la savait dans l ' a i r » ? ) . Le narrateur remarque ensuite que «La province f i t b l o c » , avant de parler du vote des «Chambres» sur « la loi de la conscriptions de j u i l l e t 1917. D'une part, la remarque pourrait etre une allusion a la Province de Quebec qui vota presque unanimement contre le gouvernement unioniste durant les elections federales de decembre 1917 (TA, pp. 23 et 24); d'autre part, c'est une allusion a la proposition sensationnelle du debut de 1918, quand le gouvernement de Lomer Gouin assura que le Quebec etait pret a se re t irer de la confederation dans 1'affaire de la conscription 26. rjela n'importe guere car les deux evenements arrivent bel et bien apres le vote sur « la loi de la conscriptions, qui etait essentiellement une manoeuvre de la part du gouvernement federal pour assurer le succes des « e l e c t i o n s generaless de decembre 1917 27 (HQ1, p. 691). II n'empeche que Ringuet lui-meme a ete tres act i f dans la lutte contre la conscription au printemps 1917 et en mai 1918 28 (JA , p. 54): pourquoi le narrateur malmene-t-il l 'ordre des faits? Tout porte a croire qu' i l s'agit i c i d'une serie d'erreurs de calcul dans la regie des faits 26 «Lomer Gouin, comme son beau-pere Honore Mercier, se fa i t le defenseur de l'autonomie p r o v i n c i a l e » . « G o u i n s'oppose vigoureusement a la conscriptions et «A la s u i t e . . . i l permet a Tun de ses deputes, J . - N . Francoeur, de presenter en 1918, une motion qui fa i t sensation: [Cette chambre est d'avis que la province de Quebec serait disposee a accepter la rupture du pacte confederatif de 1867 s i , dans les autres provinces, on croit qu'elle est un obstacle au progres et au developpement du Canada]» (HQ1, p. 672-3). 27 Peu apres le succes des elections federales en decembre 1917, le gouvernement unioniste revoque, en mars 1918, 1'exemption des f i l s de paysans (HQ1, p. 692). 28 Au printemps 1917, Ringuet est T u n des fondateurs du Club Constitutionnel dont les membres s'engagent a lutter pour la cause anticonscriptionniste. En mai 1918, Le Devoir et Le Canada font etat de ses discours violemment anticonscriptionnistes (TA, p. 54). 62 historiques 29, £ n Somme, quelles que soient les disparites de la sequence, du calcul des annees, d'apres 1'historic i te , i l n'y a aucun doute que la troisieme partie , «Automne», debute en j u i l l e t 1917 (p. 149) et que « l ' e m e u t e ouverte» de Quebec indique, a ce point dans le rec i t , la f in de mars 1918 ou « tout s'eteignit v i t e » (p. 157). Apres la loi de conscription de j u i l l e t 1917 et « l ' e m e u t e ouverte» (p. 157) de mars 1918 (HQ1, p. 692), passe le «printemps» (p. 159), « l ' a c t i v i t e fievreuse de la moisson» (p. 162), l'automne avec une « f l e u r oubliee par le f r o i d » (p. 163) et on arrive en hiver, a la f in de 1918. Le narrateur indique i c i que Napoleon s'en « a l l a i t pas moins sur ses dix-sept ans» (p. 166). Cette date est problematique, car Napoleon, ne en 1901, a « s e i z e ans» (p. 155) au temps de la conscription de j u i l l e t 1917 et « d i x - s e p t ans» apres l'emeute de mars 1918 (p. 166), parce que d'apres les plans genealogiques de Ringuet, i l est bien ne en 1901, et s'en va done sur ses 18 ans. Mais si Napoleon s'en va «sur ses dix-sept ans» en fin de 1918 (p. 166), cela veut dire que durant la crise de conscription de 1917, i l n'aurait eu que 15 ans (p. 155). La saison d'automne pour sa naissance semble bien fonctionner avec la description de la grossesse d'Alphonsine qui « f a i t s a i l l i r son ventre lourd» en aout 1900 (p. 79), mais ne concorde pas avec les autres donnees s ' i l est ne en automne 1900. Le resultat est qu' i l ne s'en va pas sur ses 17 ans a ce point dans le rec i t , puisqu'il a deja 17 ans. Sa date de naissance doit etre en Janvier 1901, car c'est la seule date qui s'accorderait avec une grossesse en aout 1900 et une naissance au debut de 1901, d'apres I'annee indiquee dans le plan genealogique de Ringuet et les autres indices 29 On signale une nouvelle erreur de calcul dans l'enonce «Pour un peu, a cent ans d' interval le , '37 se fut r e p e t e » . On se trouve en 1917 et mathematiquement la rebellion de 1837 est bien a 80 ans d' interval le . Pourtant Ringuet redige son roman entre 1929 et .1937. Est-ce que l'auteur s'oublie dans la chronologie du roman et associe 1837 a 1937? Ou est-ce qu ' i l s'agit d'un simple effet rhetorique? 63 dans la narration (TA, p. 51, 61). Tout porte a croire qu' i l s'agit i c i d'une erreur de calcul de la part du romancier. Durant I'hiver de 1918-1919, dans la scene de colere d'Euchariste contre son voisin Phydime Raymond, Moisan remarque qu' i l a «un pre tre . . . pi deux soeurs» dans la fami l i e pendant qu'Orpha ramasse « la chaise demolie» par son action violente (p. 167). Orpha avait pourtant quitte la maison pour le couvent en 1914 (p. 144). Est-e l le en vacances de Noel, comme Oguinase (p. 133)? Possible, car e l le est aussi la en j u i l l e t 1917 (p. 151), en meme temps qu'Oguinase (p. 150). Mais e l le est encore la au «printemps» 1918 (p. 160). Au chapitre 3, en 1920, l'auteur fa i t la l i s t e de tous ceux qui sont partis de la maison familiale: « A l p h o n s i n e . . . Oguinase, puis l'engage Albert, puis Etienne, puis Malvina, puis Lucinda, puis enfin Ephrem» (pp. 168-9). Alphonsine est morte (p. 114); Oguinase devient pretre (p. 141); Albert part pour la guerre de 1914-18 (pp. 133-9); Etienne habite la v i e i l l e maison (p. 169); Malvina part au couvent (p. 122); Lucinda part pour la v i l l e (pp. 152-3) et Ephrem part pour les Etats (p. 168). II n'y a aucune mention du depart d'Orpha au couvent dans cette declaration. Toujours en 1920, Euchariste note ensuite qu ' i l ne reste qu'Orpha et Marie-Louise a table, car qu'Etienne « a v a i t habite la v i e i l l e maison avec ses quatre e n f a n t s » (p. 169). On se rend compte rapidement qu'Orpha ne peut pas etre entree au couvent en 1914 (p. 144), mais qu'Euchariste a pourtant toujours deux religieuses (pp. 144 et 167). Les deux donnees: «deux r e l i g i e u s e s » (p. 144) et «deux soeurs» (p. 167) paraissent ainsi erronees, puisqu'i l ne manque personne dans le calcul de 1'ordre sequentiel des enfants (pp. 78, 100, 133, 168 et 169). Toujours en 1920, en automne, Orpha se marie et les «deux r e l i g i e u s e s » (pp. 144 et 167) sont maintenant «Eva et Malvina». Eva apparait pour la premiere fois i c i dans la genealogie des Moisans (p. 184). Ce nom souleve 64 toutefois une d i f f i cu l ty car tous les enfants survivants et morts sont deja comptes (p. 78, 105); on ne sait pas ou placer Eva dans l'ordre fami l ia l . De plus, le nom d'Eva n'apparatt pas formellement dans les deux tableaux genealogiques de Ringuet, excepte lorsqu' i l est griffonne dans la marge (TA, p. 51) ou, sous la rature, remplace par le nom d'Orpha (TA, p. 61). Jean Panneton rapporte que, sur le premier plan, Eva est nee en 1897, et sur le deuxieme, en 1902. II note aussi qu'«0rpha remplace en 1902 Eva, qui disparait de la l i s t e » (TA, p. 20). II est fort possible que le romancier fasse une erreur de calcul quant au nombre de ses personnages. Dans la quatrieme section, «Hiver» , apres son instal lat ion chez son f i l s , au debut de 1929, Euchariste raconte qu' i l avait eu de sa femme « t r e i z e enfants dont huit survivaient; Malvina et Eva, religieuses au couvent; Orpha, Etienne, sur sa ferme, avec Marie-Louise; Napoleon. Avec Ephrem et Lucinda, cela donne bien huit. Cela eut fa i t neuf si Oguinase... » (pp. 234-5). Le compte des « t r e i z e enfants» est bon 30. [*ja-js a v e c la perte de 5 enfants morts en bas age et la mort d'Oguinase, on arrive par ai l leurs a 6 morts: 1- Helena (p. 68); 2- «une p e t i t e » nee «que pour etre ondoyee» (p. 78); 3- un bebe mort; 4- puis un autre enfant mort «a quelques mois» (p. 78); 5- un autre mort? i l y a quatre ans, en 1905 (p. 105)?; et, 6- la perte d'Oguinase en 1920 (p. 177). Un total de 13 enfants moins 6 enfants morts fa i t bien 7 survivants. Tout porte a croire qu ' i l s'agit i c i d'une erreur de calcul de la part de l ' ecr iva in . Mais ou place-t-on Eva, huitieme survivante, nee en 1905 (p. 105)? Lorsqu'Alphonsine arrive a la f in de son nombre, a sa derniere grossesse en 30 Les 13 enfants en ordre sequentiel sont: 1- Oguinase; 2- Helena (morte); 3- Etienne; 4- Ephrem; 5- «une p e t i t e » nee «que pour etre ondoyee» (morte); 6- Malvina; 7- un bebe mort; 8- puis un autre enfant mort «a quelques mois» (p. 78); 9- Lucinda; 10- Napoleon; 11- Orpha; 12- un autre mort? i l y a quatre ans? (p. 105) et 13-Marie-Louise. Les huit survivants sont: 1- Etienne; 2- Ephrem; 3- Malvina; 4- Lucinda; 5- Napoleon; 6- Orpha; 7-Marie- Louise; 8- Eva? 65 1909, e l le dit bien «douze enfants. . . dont sept s u r v i v a i e n t » (p. 105). Si l'on ajoute la naissance de Marie-Louise en 1909 (p. 144), on arrive bien a 13 enfants et 8 survivants, les huit survivants d'Euchariste en 1929. Si Eva est 1'enfant mystere de 1905, Alphonsine se trompe en 1909 avec ses 12 enfants dont 7 survivaient, car' e l le aurait deja 8 survivants avant la naissance de Marie-Louise (p. 144). Si c'est Eva, nee en 1905, qui part pour le couvent en 1914 (p. 144), e l le aurait alors 9 ans, ce qui est toujours possible. Mais, si c'est Eva, nee en 1902, qui part pour le couvent en 1914 (p. 144), e l l e a alors 12 ans, ce qui est plus en accord avec Oguinase qui part a 11 ans (p. 79). Alphonsine cependant se tromperait toujours en 1909 avec ses 12 enfants dont 7 survivaient, car e l le aurait bien 8 survivants en comptant Eva (p. 144). Eva n'apparatt pas dans la l i s te des enfants de 1906 (p. 100) ou dans le schema genealogique de Ringuet, a moins d'y l i r e la rature et le remplacement d'Eva par Orpha pour la date de 1902 (TA, p. 20, 51, 61). Eva soul eve done un probleme d i f f i c i l e a resoudre. II est fort possible qu'Eva est un personnage qui a ete perdu de vue au cours du long travai l d'ecriture, puisque Ringuet a mis neuf annees de redaction afin de construire Trente arpents. de 1929 a 1938. Dans le probleme sur les donnees du personnage d'Eva, i l s'agit done d'une erreur de calcul du romancier dans l'ordre de la regie des personnages qui peuplent son roman. 4.3. Les ecarts explicables: arrondissement de chif fres . Dans la deuxieme section du roman, «Ete», on retrouve dans le chapitre 4 une erreur apparente. Juste avant la naissance de Marie-Louise en juin 1909 (p. 108), le narrateur note qu'Ephrem, ne a la f in de 1892, a alors « s e i z e ans» . La date naissance de 1892, en 1909, devrait mathematiquement donner: 17 ans. Mais Ephrem est ne a la f in de Tannee 1892, en novembre ou 66 en decembre et n'a vraiment que 16 ans et 4 mois en avril 1909. Ephrem, qui a 16 ans en juin 1909, s'en va simplement sur ses 17 ans a la fin de la meme annee. Cette difference dans le calcul de 1'age est done explicable par une approximation. Toujours dans la section «Ete», au debut du chapitre 5, le narrateur remarque, a la mort d'Oguinase en 1909, que 8 ans se sont ecoules depuis qu'Albert Chabrol est arrive chez les Moisans (p. 115). On sait qu'Albert arrive 1'annee apres le depart du f i ls a i n e , soit en 1901 (p. 94). Cette donnee concorde avec 1'ensemble et nous indique qu'on est vraiment en 1909. Le narrateur raconte aussi qu'Alphonsine porte continuellement ou nourrit un enfant depuis «vingt annees» (p. 105). Si on compte les annees depuis la grossesse d'Oguinase en 1888, ne Janvier 1889, jusqu'a la grossesse de Marie-Louise, en mai 1909 (pp. 105 a 114), on arrive a un chiffre de 21 ans, un nombre evidemment errone. La mention de «vingt annees» serait un chiffre arrondi: «vingt annees» depuis la naissance d'Oguinase, en 1889, jusqu'a la grossesse de Marie-Louise, en 1909. Dans la section «Ete», le narrateur indique que Malvina est «nee 1'annee de la grande-digue» (p. 78). D'apres 1'etude de J e a n Panneton, une crue printaniere exceptionnelle, en 1896, restera celebre dans la region de Maskinonge et Louiseville sous le nom de «grande-digue» (TA, note 1, p. 169). On connaTt ainsi l'annee de naissance de Malvina: 1896. Mais cette date ne s'accorde pas avec la date que Ringuet donne dans les deux plans genealogiques: Malvina nee 1895 (TA, pp. 51 et 61). Dans le premier plan genealogique de Ringuet (TA, p. 51), on trouve dans la l iste sequentielle: un enfant mort en 1894; Malvina nee en 1895; un second enfant mort en 1896; un troisieme enfant mort en 1897, mais avec la date raturee et le nom d'Eva puis «'97» griffonne en marge; Lucinda nee en 1898; et un quatrieme enfant mort en 1898, avec la date rature et le nom d'Orpha puis «'98» griffonne en 67 marge. Dans le second plan genealogique de Ringuet (TA, p. 61), Malvina est nee en 1895 et Lucinda en 1898, avec un enfant mort a chaque annee d' interval le: 1894, 1896 et 1898, la derniere date avec un ajout de 1899 pour un quatrieme enfant mort (TA, p. 61). Les plans contiennent ainsi quatre enfants morts entre 1894 et 1899 et un enfant mort la meme annee que la naissance de Lucinda. Les revisions de l'auteur semblent compliquer les di f f icultes de ca lcul . D'apres Jean Panneton citant les notes de Ringuet, la naissance de Lucinda est deplacee de 1898 a 1899, date qui s'accorde avec les reperes dans le roman, mais pas avec le plan. La sol idi te des donnees dans l'oeuvre indique cependant que Lucinda est bien nee en automne 1899 (TA, p. 20). La date de 1896 pour la naissance de Malvina, t e l l e qu'elle est donnee dans le rec i t , est aussi en parfaite concordance avec toutes les autres references a son age dans le texte et tous les faits historiques presentes en conjonction avec cette date. II y a par ai l leurs plusieurs defauts de concordance entre les deux plans chronologiques de Ringuet, surtout lorsqu' i ls sont mis en conjonction avec les indications de dates retrouvees dans le texte. II est fort possible que le romancier ait omis d'effectuer sur son plan genealogique des changements qu ' i l avait du faire dans son roman en cours d'ecriture. Apres tout, le plan n'est qu'un guide pour la composition romanesque et en derniere analyse, c'est la chronologie averee dans l'oeuvre qui compte. Les notes preparatoires de l'auteur accusent leur fonction instrumentale. Le temps f i l e , et Etienne, puis Ephrem ont respectivement 15 et 14 ans (p. 100). Le rapport indique, d'apres la date certaine de la naissance d'Etienne en decembre 1891, qu'on est en 1906 et qu ' i l y a un an d'ecart d'age entre les deux freres; i l s'ensuit qu'Ephrem est ne en 1892. Pourtant dans ses deux plans genealogiques Ringuet donne 1893 comme date de naissance d'Ephrem (TA, p. 51, 61). Mais la seule date qui concorde avec toutes les 68 autres donnees dans champ chronologique du roman est bien 1891. II est evident que l'auteur a omis d'effectuer sur son schema genealogique un changement qu ' i l a du faire dans son recit en cours de composition. La date du plan est erronee. Ici encore, ce n'importe pas pour les lecteurs qui n'ont pas generalement recours aux avant-textes. En 1906. on prend connaissance aussi d'une nouvelle l i s t e d'enfants: « 0 g u i n a s e . . . Etienne. . . Ephrem... Malvina, Lucinda, Napoleon et 0rpha», tous marchant la main dans la main «sur la route poudreuse ou enne igee» (p. 100). La nouvelle venue, Orpha, etait absente de la l i s te de 1901 (p. 96), et voi la qu'en 1906 (p. 100), e l le marche deja a l 'ecole, car « l e s enfants s'en al laient a l 'ecole, les plus jeunes du moins... la main dans la main sur la r o u t e » . II faut done qu'Orpha soit nee en 1902 ou en 1903, vu qu'elle est placee comme tous les autres dans la l i s t e sequentielle. Nee apres Napoleon, qui vient au monde en 1901, Orpha aurait 4 ans au plus, ce qui semble tres jeune pour atteindre 1'age de la frequentation scolaire au debut du s iecle . Mais d'apres le premier plan chronologique de Ringuet, Orpha est nee en 1898 (TA, p. 51); d'apres le deuxieme plan, e l le est nee en 1902 (TA, p. 61). On pourrait mieux accepter la date de 1902, puisqu'elle semble fonctionner avec les donnees qui se suivent dans le texte. Dans le deuxieme plan toutefois, pour la date de 1902, le nom d'Orpha remplace le nom d'Eva qui est rature (TA, p. 61). Jean Panneton signale lui aussi que, dans ses notes, Ringuet remplace Eva par Orpha pour la date de 1902 (TA, p. 20). Cette observation peut suffire a expliquer les nombreux brouillages et les rapports confus dans les reperes attaches a ces deux noms a travers le rec i t . La troisieme section de Trente arpents. «Automne» (p. 147), debute au temps ou souffle « l e vent m a r t i a l » de la « c o n s c r i p t i o n prochaine» (p. 154) de j u i l l e t 1917 (HQ1, p. 692). La date a ce point dans le recit est etablie de facon certaine. Malvina etant entree en rel igion en 1910 (p. 122), date 69 confirmee, porte maintenant... « la bure moniale des f r a n c i s c a i n e s » depuis « s i x ans» (p. 150). Cet ecart d'un an semble s'expliquer par le fa i t que la formation religieuse des franciscaines doit comprendre sans doute une annee de noviciat avant la bure. Au debut du chapitre 3 de la troisieme section «Automne», le narrateur indique aussi qu'Orpha a « d i x - h u i t ans» et Marie-Louise «onze ans» (p. 169). On devrait done etre en 1920, car Orpha semble bien etre nee en 1902 (p. 100) et Marie-Louise est incontestablement nee en juin 1909 (p. 114). Sans aucun doute, le chapitre trois debute en Janvier 1920 (p. 169), durant I'hiver de 1919-1920. Mais si on est en Janvier 1920, Marie-Louise, qui a 10 ans, n'aurait 11 ans qu'apres juin 1920 (p. 169). L'age de Marie-Louise est done un autre arrondissement de chiffres , vu qu'elle a 10 ans a ce moment, e'est-a-dire qu'elle s'en va sur ses 11 ans dans la meme annee. On annonce aussi en 1920 qu'Etienne, marie en octobre 1913 (p. 134), vient d'avoir son huitieme enfant, dont 5 survivaient et 3 etaient «morts en bas age» (p. 184). Cette date est vraisemblable mais 8 enfants en 7 ans de mariage semble pourtant un peu trop. C'est neanmoins toujours a la limite du possible, surtout si on compte les enfants morts a la naissance. La donnee, un peu problematique, est toutefois explicable. Au printemps de 1920, on note un ecart evident lorsqu'Euchariste remarque qu'Etienne, a « v i n g t - n e u f ans; presque un e n f a n t » , herite de la terre, ayant «cinq ans de moins» que l u i , qui l 'avait obtenue a « v i n g t - t r o i s » ans (p. 179). Dans les chiffres , les «cinq ans de moins» posent une d i f f i cu l ty de ca lcu l , car 29 moins 23 font bien 6, une erreur d'un an. Les ages des deux personnages sont pourtant connus avec exactitude: Euchariste, qui herite legalement de la ferme a 22 ans (p. 35), mais a 23 ans en fa i t la sienne avec Alphonsine (p. 38-9); quant a Etienne, ne en f in de decembre 1891, mais qui a 28 ans au printemps 1920, car i l aura 29 ans a la f in de 70 cette annee. Est-ce une faute de calcul attribuable a Euchariste ou un manque d'attention de la part de l'auteur? Si le heros prend la peine de relever cet ecart pour lui s ign i f i ca t i f , i l serait etonnant qu ' i l s'embrouille dans un calcul si elemental're. Tout porte a croire qu ' i l s'agit une fois de plus d'un arrondissement de chi f fre , car le pere pourrait bien choisir 23 ans pour la date de son heritage et le vrai age d'Etienne a 28 ans, au printemps de 1920, pour le calcul des chiffres . L'ecart de 5 ans devient alors explicable. La question des points de repere, plus psychologiques que strictement chronologiques, du moins lorsque les calculs sont confies a un personnage, constitue un facteur dont i l faut tenir compte. 4.4. Les effets rhetoriques. Dans la premiere section de Trente arpents. «Printemps», on peut noter un effet rhetorique. Apres la naissance d'Oguinase, a la f in de mars 1889, lorsqu'Euchariste, ne en f in de mars 1865, devrait juste avoir ses 24 ans, i l parle de la vivacite eteinte «de ses vingt-cinq ans» (p. 47). Euchariste est cependant compare aux vieux Ephrem et Amelie. Le narrateur doit done parler d'un §ge f igurat i f , en tant que quart de s iecle . C'est done un effet rhetorique plutot qu'une erreur de ca lcul . Dans la deuxieme section de Trente arpents. «Ete» , une annee apres le depart d'Oguinase en septembre 1900, done certainement en 1901 (p. 94), «un midi d'automne» (p. 94), arrive l'etranger Albert Chabrol (p. 94, 139). Deux pages plus lo in , on remarque la premiere mention du nom de Napoleon (p. 96). Vu que Napoleon est la en 1901, i l est done 1'enfant qu'Alphonsine attendait en aout 1900. Mais une d i f f i cu l ty survient puisqu'en aout 1900, Alphonsine e ta i t , d'apres la description, deja enceinte d'au moins 7 mois: «son ventre 71 l o u r d . . . ses reins douloureux... du fardeau qu'elle porte» (p. 79). Alphonsine doit plutot attendre un enfant pour le mois d'octobre 1900, suivant les 9 mois de gestation. Napoleon pourtant doit absolument naitre en 1901, puisque la date de 1900 pour le premier voyage a la v i l l e est bien etablie et que la grossesse d'Alphonsine est en aout 1900. De plus, la date de 1901 concorde avec le plan de Ringuet (TA, pp. 51, 61, 30) et cette date est la seule date qui s'accorde avec toutes les autres donnees sur 1'age de Napoleon dans le champ chronologique du roman. L'image d'Alphonsine avec «son ventre l o u r d . . . ses reins douloureux... du fardeau qu'elle porte» semble n'etre qu'une description plutot pittoresque de sa grossesse; c'est une notation fortement imagee, un effet rhetorique qui sacri f ie la coherence chronologique. Dans la section «Automne», Euchariste revele qu' i l a aujourd'hui, en 1920, « c i n q u a n t e - c i n q ans» (p. 172). Cette date confirme encore qu ' i l est ne en 1865. D'apres l 'ordre evenementiel du roman, Euchariste avait alors «cinq ans» lorsque ses parents ont passe au feu en 1870 (p. 10) et a done ete «adopte» a Tage de 6 ans en 1871 (p. 11) 31, par son oncle Ephrem sur la terre des Moisans puisqu'i l y est depuis 54 ans en «ce l i e u » (p. 196) lorsqu' i l a 60 ans en 1925 (p. 196, 201). Mais pour compliquer les choses, Euchariste indique, dans la section «Automne», qu ' i l avait 7 ans lorsqu' i l avait vu Papineau (p. 209). Ce fa i t est impossible, parce que d'apres le plan chronologique, Euchariste, ne en 1865, aurait vu le grand homme en 1872 et Papineau est mort en 1871. Euchariste aurait du avoir 6 ans au plus lors de la rencontre; mais toujours e s t - i l que Papineau est mort dans son manoir 31 Jean Panneton pourtant donne 1869 pour date de l'incendie et toujours a la meme page, i l se contredit lorsqu' i l c i te qu'Euchariste a 5 ans lors du s inistre a Sainte-Adele (TA, p. 22). L'editeur doit faire une erreur de calcul car i l signale correctement qu 1Euchariste a bien 55 ans en 1920, a 1'epoque du proces (p. 171) et 63 ans en 1928, ce qui appuie une date de naissance incontestable de 1865 (TA, pp. 22, 24). 72 a Montebello a 1'age de 85 ans, a un age ou Ton ne voyage pas beaucoup, surtout au 19ieme s iecle . En plus, Montebello est une contree plus proche de Sainte-Adele, ou Euchariste vivait avec sa famille , que de Trois-Rivieres , ou i l habitait avec son oncle Ephrem lorsqu' i l avait 7 ans. Sans doute, c'est un conte pour epater ses petits enfants, un effet rhetorique tout simplement, ou c'est une negligence de calcul exact. Euchariste pourrait se souvenir d'un evenement evidemment memorable, mais peu lui importe la date precise. Toujours en «automne» 1920, le narrateur decrit Oguinase « t o u s s o t a n t comme un v i e i l l a r d , lui qui avait a peine trente ans» (p. 170). La remarque sur 1'age d'Oguinase est impossible en 1920, puisqu'il est certain qu' i l est ne en Janvier 1889: Oguinase a alors 31 ans (pp. 41, 47). S ' i l a vraiment 30 ans, c'est que nous sommes alors en Janvier 1919, durant l 'h iver de 1918 a 1919, ce qui ne s'accorde pas avec toutes les autres donnees. Euchariste annonce en plus qu' i l a aujourd'hui « c i n q u a n t e - c i n q ans» (p. 172) au «debut de pr in temps» , c'est-a-dire qu'on est bien apres mars 1920, car i l est certain qu ' i l est ne en mars 1865 (p. 12). Le narrateur revele aussi qu'Etienne n'a que « v i n g t - n e u f ans» (p. 179), ce qui confirme qu'on est toujours en 1920, meme si Etienne n'a pourtant pas 29 ans avant la f in de 1920, puisqu'i l est ne en decembre 1891. La remarque sur 1'age d'Oguinase, a «pe ine trente ans» (p. 170), doit certainement etre une generalisation parce qu'en Janvier 1920, Oguinase, ne en Janvier 1889, aurait sans aucun doute 31 ans. Vu que la notation vient de la pensee du pere, qui songe a son f i l s souffrant d'une maladie mortelle, c'est alors un effet rhetorique, une exclamation idiomatique du personnage. En effet, c'est autant dire qu'Oguinase n'est qu'un pauvre enfant d'environ trente ans. C'est pourquoi Oguinase meurt assurement au printemps 1920, mais a 1'age de 31 ans (p. 177) et que cette donnee est un effet rhetorique. 73 Vers la f in de la section «Automne», en 1928, les « p r i x . . . croulaient doucement», de «plus en plus d e r i s o i r e s » (p. 205) et « l e s annees devenaient de plus en plus dures !» (p. 208), fa i t qui concorde generalement avec l 'h i s to ire economique de I'epoque (HQ1, p. 492). Euchariste annonce qu'a . . . « s o i x a n t e ans [ i l ] ne to lerai t pas qu'on le trouvat v ieux» (p. 208). En 1928 pourtant, Euchariste ne en 1865, aurait 63 ans. Euchariste doit annoncer qu' i l est dans la soixantaine, tout simplement; c'est un effet rhetorique d'attenuation de son age. Dans la quatrieme section, «Hiver» , on note Euchariste, qui «depuis trois mois qu ' i l etait aux Etats» (p. 252). On se trouve maintenant en mai 1929, car c'est le printemps ou « l e rameau d'erable . . . lance . . . le jet vert de ses feui l les nouveau-nees» (p. 253). Pourtant on peut l i r e : «Depuis soixante ans cette cadence naturelle etait la s i enne» (p. 254). Ne en 1865, i l devrait avoir exactement 64 ans au printemps 1929. L'expression «Depuis soixante ans» est alors une facon de parler, depuis une soixantaine d'annees. On se retrouve en « f i n de mai» 1929 (p. 255), et encore en «mai» (p. 257) lorsque, commettant un nouvel ecart de dates, Euchariste dit qu ' i l « c u l t i v e depuis cinquante ans» (p. 257). II faut a nouveau supposer un effet rhetorique, puisqu'il avait bien annonce, en 1887, lorsqu' i l avait « v i n g t - deux ans» (p. 12), qu ' i l cu l t iva i t la terre depuis «dix ans» (p. 15), done depuis l'age de 12 ans. En 1929, a l'Sge de 64 ans, Euchariste aurait done cultive la terre depuis 52 ans exactement. Est-ce qu'Euchariste neglige toute precision dans son c a l c u l . . . sa memoire se faisant moins exacte a mesure qu ' i l v i e i l l i t ? C'est plutot un effet rhetorique, qui se contente d'arrondir la duree en une cinquantaine d'annees. 74 V. Compilation generale des resultats obtenus: Dans 1'etude de Trente arpents. on observe, comme on vient de le fa ire , plusieurs disparites chronologiques qui brouillent la temporalite du roman. Certains ecarts ne sont que de simples oublis, des arrondissements de chiffres , parfois des petites erreurs de calcul ou des effets rhetoriques qui peuvent etre facilement expliques. Les dif f icultes les plus serieuses restent les indications relatives a l'existence d'Eva (p. 184, 234) enchainees aux contradictions dans la vie d'Orpha, qui entre chez les soeurs en 1914 (p. 144) et se marie ensuite en 1920 (p. 184), sans plus d'explication a son sujet. Puisque Ringuet a mis neuf annees a rediger Trente arpents. de 1929 a 1938, au cours du long travai l d'ecriture, i l n'est pas exclu que le romancier ait pu faire une erreur de calcul dans la regie des personnages qui sejournent dans son espace romanesque. D'apres la discussion d i ta i l l ee des ecarts qu'on peut deceler dans la trame evenementielle, l'analyse chronologique des dates assurees et des reperes surs prouve cependant que la coherence du recit n'est certainement pas compromise par de tels decalages. On ne saurait mettre en doute la concordance generale des dates qui assurent la temporalite narrative, entre les nombreux rappels d'age au sujet de plusieurs des personnages et des evenements qui sont reellement importants pour le deroulement precis de 1'action. La demonstration d'une chronologie bien etablie contribue a faire remarquer les liens § t r o i t s qu'entretient ce roman avec 1'historicity locale, ce qui met en evidence la forte referential i te de la f i c t ion . Trente arpents reflete done admirablement le progres soc ia l , politique et economique du Quebec agricole, de la f in du dix-neuvieme siecle jusqu'a la crise economique de la f in des annees vingt et du debut des annees trente. On sa is i t vite la demarche du temps dans Trente arpents comme une dimension fondamentale de l'oeuvre et le cadre de 1'action revele bien un 75 deroulement l ineaire . Le roman divise en quatre sections suit le plan progressif du cycle des quatre saisons de Tannee en imitant davantage la courbe de la vie d'Euchariste Moisan: printemps et ete sont temoins de sa croissance; automne et hiver, de sa decadence (Sirois , Die t . , p. 1083). Les personnages naissent et meurent au cours des annees, et les generations se succedent comme les recoltes annuelles. Les enchainements cycliques dans la construction temporelle du roman historique soulignent 1'importance de la chronologie dans le passe factuel et, par la suite, ebauchent le tableau d'une periode socio-historique bien circonscrite . Mais dans Trente arpents on sait bien que l'on ne retrouve aucune indication de date specifique, alors que plusieurs etudes l i t tera ires donnent au cadre temporel de I'oeuvre une date assez precise: d'apres Rejean Beaudoin entre «1880 et 1920» (Beaudoin, Roman. p. 62); Antoine Sirois de 1887 a 1932 (Sirois , Die t . . p. 1082); Jean Panneton de 1887 a 1932 (TA, p. 18); et Jacques Viens d'octobre 1886 jusqu'a la f in d'aout 1930 (Viens, p. 150). Aucune de ces dates n'est pourtant satisfaisante, puisqu'il est d i f f i c i l e de restaurer un ordre chronologique exact dans I'apparent disaccord de ces differentes lectures crit iques. Trente arpents est une f ic t ion historique qui ne chiffre pas sa propre datation, mais qui offre un systeme temporel que l'on peut toujours reconstituer a 1'aide de certains evenements reels de nature historique. On note, par exemple, le scandale de 1891, lors de la construction du chemin de fer de la Baie des Chaleurs en Gaspesie; la guerre de 1914-18; et les emeutes de la conscription a Quebec en 1918. On peut ainsi reconstituer une regie de dates irrevocable, selon les donnees historiques et les enchainements chronologiques mis en oeuvre par le rec i t . Afin d'arriver a une date exacte, i l faut retrouver tous les reperes chronologiques concordants dans I'oeuvre et reconstruire l'ordre temporel dans un modele 76 l ineaire sans f a i l l e s . Les quatre parties de l'oeuvre, «Printemps», «Ete» , «Automne» et «Hiver» , sont alors precisement datees: 1) «Printemps»: 2) «Ete»: 3) «Automne»: 4) «Hiver»: octobre 1887 (p. 9) a automne 1892 (p. 73). aout 1900 (p. 77) a septembre 1914 (p. 145). j u i l l e t 1917 (p. 149) a automne 1928 (p. 216) fevrier 1929 (p. 219) a novembre 1930 (p. 278) L'histoire d'Euchariste Moisan s'etend par consequent sur 43 ans exactement et Trente arpents embrasse une duree parfaitement delimitee: d'octobre 1887 a novembre 1930. L'analyse chronologique montre bien qu'Euchariste a 22 ans (p. 12) lorsque l ' intr igue commence en octobre 1887, et 65 ans a la f in de novembre 1930. Sur ces dates, i l n'y a aucun doute, puisqu'elles suivent le plan de Ringuet de tres pres et que toutes sont confirmees par recoupement avec plusieurs points de repere t ires du rec i t . Les plans chronologiques de Ringuet aident certainement a rec t i f i er les brouillages, mais un plan n'est qu'un guide pour la composition romanesque et, en f in de compte, seul la chronologie actualisee par l'oeuvre est importante. II est fort possible que le romancier ait bien omis d'effectuer sur son plan certains changements qu ' i l a du faire dans Trente arpents en cours d'ecriture, car 1'objectif a priori du romancier est evidetriment d'achever la creation romanesque. La chronologie minutieuse mise en re l i e f dans 1'ensemble de Trente arpents suggere une impression de mouvement, de changement et de recommencement a la demarche l ineaire du temps. Suivant l'image du «rouet du temps» (p. 77), le modele chronologique selon l ' « o r d r e » des evenements fa i t aussi ressortir la « v i t e s s e » narrative dans la «duree» de chaque partie. Le changement de vitesse de 1'une a l'autre est plutot interessant: 77 1) «printemps»: 5 ans en 64 pages (pp. 9-73). 2) « e t e » : 14 ans en 68 pages (pp. 77-145). 3) «automne»: 11 ans en 67 pages (pp. 149-216). 4) « h i v e r » : 21 mois en 59 pages (pp. 219-278). II est c l a i r que la vitesse narrative, tout comme les saisons, suit la courbe de la vie du heros: son ascension, puis son decl in. La trame evenementielle detai l le precisement la vie d'un seul homrne: un ralentissement au debut, avec une acceleration jusqu'a son apogee dans la prosperity et sa descente finale dans la stagnation morale. Ce qui est plus etonnant, c'est que le trajet de la vie du heros accompagne aussi la courbe socio-historique du Quebec, depuis la transition d'une vie traditionnelle et immuable dans 1'agriculture, a 1'acceleration mouvementee de l'essor industr ie l , qui se termine par la stagnation de la crise economique de 1929, juste avant la «grande depression* des annees trente. L'etablissement d'une perspective qui met en evidence le jeu d'une chronologie exacte dans la narration de Trente arpents demontre bien que l'auteur poursuit un objectif tres structure, qu' i l t ravai l l e avec methode, accumulant ses fiches et ses f ichiers . Les resultats obtenus par la recherche d'une chronologie precisement datee confirment aussi la forte referential i te de la f ic t ion et le caractere realiste de la composition du rec i t . En l i t terature , le realisme est toujours a la recherche d'un ideal , puisque c'est une tentative de reproduire integralement la rea l i te . II faut bien se souvenir que 1'inscription du recit dans 1'historicity locale est une condition requise afin que le lecteur puisse croire que le personnage et son destin sont vraiment authentiques (Mitterand, I l lus ion, p. 4). II est alors certain que Ringuet choisit de reconstruire avec une f ide l i ty absolue, dans Trente arpents. le monde rural de cette importante peri ode socio- 78 historique et que la representation rigoureuse de cette «tranche de v i e » valorise ainsi 1'image du dernier des habitants quebecois. Le temps, l'espace et les personnages dans Trente arpents participent dans ce cas-la a une dialectique socio-historique congrue. Le roman i l l u s t r e parfaitement trois criteres « r e a l i s t e s » decis ifs: la coherence chronologique de la narration, 1 ' i l lus ion de 1'authenticite historique et le modele biographique des personnages. Ces trois criteres s'unissent finalement pour recreer une impression factuelle de la rea l i te . C'est pourquoi Trente arpents est considere a juste t i t r e comme un roman real is te . 79 VI. Bibliographie: 6.1. Oeuvre etudiee. Panneton, Jean, Romeo Arbour et Jean-Louis Major. Trente arpents. Edition crit ique « B i b l i o t h e q u e du Nouveau Monde». Montreal: Les Presses de l 'Universite de Montreal, 1991. Ringuet. Trente arpents. Canada: Collection bis , les editions Flammarion ltee, 1991 [1938]. 6.2. Instruments de recherche. 6.2.1. Dictionnaires. Bergeron, Liandre. Dictionnaire de la langue quebecoise. Outremont, Quebec: VLB Editeur, 1980. Oster, Pierre ed. . Dictionnaire de citations franchises, de Chateaubriand a Simenon. Paris: Dictionnaires Le Robert, 1990. Petit Robert 1: Dictionnaire alphabetique et analogique de la langue francaise. Paris: Dictionnaire Le Robert, 1991. Petit Robert 2: Dictionnaire universe! des noms propres. Paris: Dictionnaire Le Robert, 1991. The Canadian Encyclopedia Vol . I. Edmonton: Hurtig Publisher, 1988. 163. 6.2.2. Statistiques. Leacy, F .H. ed . . Historical Stat ist ics of Canada. Ottawa: Canadian Government Publication Centre, 1983. Y327-346. Batra, Ravi. The Great Depression of 1990. New York, New York: Dell Publishing, 1985. 123-218. 6.2.3. Ouvrages servant au reperage historique. Gagnon, Serge. Quebec and its historians: 1840 to 1920. Montreal: Harvest House, 1982. Grignon, Claude-Henri. Preface. Un homme et son peche: Les belles histoires des pays d'en haut. Montreal: Stanke, 1977 [1933]. I-XXVIII. Groulx, Lionel . L'Appel de la race. Montreal: Fides, 1980 [1922]. Levit t , Joseph ed. . Henri Bourassa on Imperialism and Bi-culturalism: 1900- 1918. Toronto: The Copp Clark Publishing Company, 1970. 80 Linteau, Paul-Andre, Rene Durocher et Jean Claude Robert. Histoire du Quebec contemporain. Tome I. De la Confederation a la crise (1867-1929). Montreal, Quebec: Les Editions du Boreal, 1989. — . Histoire du Quebec contemporain, Tome II. De la Confederation a la crise (1867-1929). Montreal, Quebec: Les Editions du Boreal, 1989. Ringuet. Confidences. Ottawa: Editions Fides, 1965. 6.3. Etudes critiques sur Trente arpents. Beaudoin, Rejean. "La Langue de Ringuet ne parle pas: e l l e ecrit". Tangence. No. 40, mai, 1993. 39-48. Beaudoin, Rejean. Le Roman quebecois. Montreal: Les Editions du Boreal, 1991. 58-63. Panneton, Jean. Ringuet. Ottawa: Editions Fides, 1970. 37-53. Rousseau, Guildo et Jean-Paul Lamy, ed. Ringuet en memoire: 50 ans apres Trente arpents. S i l l e ry : Les Editions du Septentrion, 1989. S iro i s , Antoine. «Afterword». Thirty Acres. Ringuet. Trans. Felix et Dorothea Walter. Toronto: McClellan & Stewart Inc., 1989 [1940]. 301 -306. S iro i s , Antoine. "La Terre-mere: D'Homere a Zola, a Ringuet". Mythes et symboles dans la l i t terature quebecoise. Montreal, Quebec: Les Editions Triptyque, 1992. 15-24. S iro i s , Antoine. "Trente arpents". Maurice Lemire ( d i r . ) . Dictionnaire des oeuvres l i t t e r a i r e du Quebec. 6 Vol , Tome II. Montreal: Fides, 1978 -1994. 1082-1089. Urbas, Jeannette. From Thirty Acres to Modern Times: The Story of French -Canadian l i terature. Montreal, Quebec: McGraw-Hill Ryerson Limited, 1976. 19-26. Viens, Jacques. "«La Terre» de Zola et «Trente arpents» de Ringuet". Etude comparee. Sherbrooke, Quebec: Editions Cosmos, 1970. 6.4. Theorie. Angenot, Marc. " L " « I n t e r t e x t u a l i t e » : enquete sur l'emergence et la diffusion d'un champ notionnel." Revue des sciences humaines. Tome LX, No 189, janvier-mars, 1983. 121-133. Auerbach, E r i c . Mimesis: The Representation of Reality in Western Literature. Trans. Willard R. Trask. Princeton: Princeton University Press, 1968 [1953]. 81 Bakhtin, Mikhail . "Forms of Time and of the Chronotope in the Novel: Notes toward a Historical Poetics". The Dialogic Imagination. Trans. C. Emerson et M. Holquist. Austin, Texas: University of Texas Press, 1994 [1981]. Barthes, R. et L. Bersani, Ph. Hamon, M. Riffaterre, I. Watt. Litterature et rea l i te . Gerard Genette et Tzvetan Todorov ed. . Paris: Edition du Seui l , 1982. Barthes, R. et W. Kayser, W.C. Booth, Ph. Hamon. Poetique du rec i t . Gerard Genette et Tzvetan Todorov ed. . Paris: Edition du Seui l , 1977. Belleau, Andre. "Code social et code l i t t e r a i r e dans le roman quebecois". Surprendre les voix. Montreal: Les Editions du Boreal, 1986. 175-192. Belleau, Andre. "Le Conflit des codes dans 11 inst i tution l i t t e r a i r e quebecoise". Surprendre les voix. Les Editions du Boreal, 1986. 167 -174. Bergez, Daniel et a l . Introduction aux Methodes Critiques pour 1'analyse l i t t e r a i r e . Paris: Bordas, 1990. Delcroix, Maurice et Fernand Hallyn, ed. . Methodes du texte: Introduction aux etudes l i t t e ra i re s . Paris: Editions Duculot, 1987 [1993]. Frye, Northrop et Sheridan Baker, George Perkins. The Harper Handbook to Literature. New York: Harper & Row, Publishers, 1985. Genette, Gerard. Figures III. Paris: Editions du Seui l , 1972. Jenny, Laurent. "La Strategie de la forme". Poetique. No 27, 1976. 257-281. Lukacs, Georges. Le Roman historique. Trad. Robert Sai l ley . Paris: Payot, 1972. Lukacs, Georges. La Signification presente du realisme cr i t ique . Trad. Maurice de Gandillac. Paris: Librair ie Gallimard, 1960. Lukacs, Georges. La Theorie du roman. Paris: Collection Mediations, Gonthier, 1975 [1920]. Mitterand, Henri. L'I l lus ion real iste: de Balzac a Aragon. Paris: Presses Universitaires de France, 1994. Mitterand, Henri. Zola: l 'h i s to ire et la f i c t i on . Paris: Presses Universitaires de France, 1990. Paterson, Janet. Moments postmodernes dans le roman quebecois. Ottawa: Les Presses de l 'Universite d'Ottawa, 1990. Todorov, Tzvetan. 2. Poetique: Qu'est-ce que le structuralisme? Paris: Editions du Seui l , 1968.

Cite

Citation Scheme:

    

Usage Statistics

Country Views Downloads
Canada 121 1
United States 25 4
France 12 0
China 5 1
Tunisia 2 0
Gabon 2 0
Belgium 2 0
Germany 2 35
Italy 1 0
Morocco 1 0
City Views Downloads
Montreal 64 0
Unknown 28 38
Mont-Royal 9 0
Mountain View 7 4
Sherbrooke 7 0
Québec 6 0
Beijing 4 1
Redmond 3 0
Clarks Summit 3 0
Ashburn 3 0
Saint-Basile-le-Grand 3 0
Port-Cartier 3 0
Boucherville 3 0

{[{ mDataHeader[type] }]} {[{ month[type] }]} {[{ tData[type] }]}
Download Stats

Share

Embed

Customize your widget with the following options, then copy and paste the code below into the HTML of your page to embed this item in your website.
                        
                            <div id="ubcOpenCollectionsWidgetDisplay">
                            <script id="ubcOpenCollectionsWidget"
                            src="{[{embed.src}]}"
                            data-item="{[{embed.item}]}"
                            data-collection="{[{embed.collection}]}"
                            data-metadata="{[{embed.showMetadata}]}"
                            data-width="{[{embed.width}]}"
                            async >
                            </script>
                            </div>
                        
                    
IIIF logo Our image viewer uses the IIIF 2.0 standard. To load this item in other compatible viewers, use this url:
http://iiif.library.ubc.ca/presentation/dsp.831.1-0089513/manifest

Comment

Related Items

Admin Tools

To re-ingest this item use button below, on average re-ingesting will take 5 minutes per item.

Reingest

To clear this item from the cache, please use the button below;

Clear Item cache