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La représentation de la lecture dans deux romans québécoise : des Nouvelles d’Édouard et Volkswagen… Vieira-Ribeiro, Manuela 1977

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La representation de la lecture dans deux romans quebecois: Des Nouvelles d'Edouard et Volkswagen Blues by M A N U E L A VIEIRA-RIBEIRO B.A. , The University of British Columbia, 1995 A THESIS SUBMITTED IN PARTIAL F U L F I L L M E N T OF THE REQUIREMENTS FOR THE D E G R E E OF M A S T E R OF ARTS in THE F A C U L T Y OF G R A D U A T E STUDIES (Department of French) We accept this thesis as conforming to the required standard THE UNIVERSITY OF BRITISH C O L U M B I A April 1997 © Manuela Vieira-Ribeiro , 1997 In presenting this thesis in partial fulfilment of the requirements for an advanced degree at the University of British Columbia, I agree that the Library shall make it freely available for reference and study. I further agree that permission for extensive, copying of this thesis for scholarly purposes may be granted by the head of my department or by his or her representatives. It is understood that copying or publication of this thesis for financial gain shall not be allowed without my written permission. -'•'.}. Department of . ffPflCh The University of British Columbia Vancouver, Canada Da«e rkptiSjpij'im) DE-6 (2788) 11 RESUME En partant de la premisse que l'acte de lire est multiforme, cette these se propose d'ebaucher la typologie des actes de lecture impliques dans deux romans quebecois contemporains, Des Nouvelles d'Edouard de Michel Tremblay et Volkswagen Blues de Jacques Poulin. L'etude de la representation du lecteur fictif dans ces deux romans temoigne de la diversite des experiences de lecture. Le choix de ces deux oeuvres s'est impose en raison de leur densite significative du point de vue de l'importance et de la variete des cas de lecture discursivement et diegetiquement evoques. Une telle typologie repose evidemment sur une base theorique. Apres avoir passe en revue un certain nombre d'approches possibles, j'ai ecarte celles qui favorisent la predominance du texte, releguant la lecture a un role subordonne et secondaire. J'ai finalement retenu une theorie de l'acte de lecture proprement dit, c'est-a-dire une theorie qui concoit la lecture comme une activite dynamique, ayant son autonomic propre, et qui ne depend pas exclusivement du texte lu. Tel est le cas de l'ouvrage de Bertrand Gervais, A I'ecoute de la lecture. Sa distinction entre lecture-en-progression et lecture-en-comprehension m'a fourni le modele dont j'avais besoin pour l'analyse des deux romans de mon corpus qui se signalent en outre par leur intertextualite et endue. Dans Des Nouvelles d'Edouard, cette these etablit le role primordial du roman francais du XIXe siecle, et surtout de Balzac, dans la vie imaginaire et le destin du heros. Quant au parcours de Jack Waterman et de sa compagne de voyage dans Volkswagen Blues, j'y montre le jeu determinant du metatexte nord-americain dans la quete identitaire des protagonistes. C'est ainsi que les rapports entre le fictif et le reel, entre la lecture et le vecu, sont etudies dans le but de Ill caracteriser les facons de lire d'Edouard, de Jack Waterman et de la Grande Sauterelle. J'en conclus que ces lecteurs fictifs s'engagent a lire non seulement des livres, mais tout un univers a la fois interieur et referentiel. iv TABLE DES MATIERES Resume ii Table des matieres iv Remerciements v Introduction 1 Chapitre Un: Les mandats de lecture A. Pour une theorie de la lecture 9 B. La lecture-en-progression 14 C. La lecture-en-comprehension 24 Chapitre Deux: La solution du rapport entre fiction et realite chez Edouard 41 Chapitre Trois: Lire l'Amerique 62 Conclusion 86 Bibliographie 94 V REMERCIEMENTS Je tiens a remercier, avant tout, le Dr. Rejean Beaudoin pour son appui, son encouragement et sa patience indispensables. Je lui suis infiniment reconnaissante. Mes remerciements vont egalement a ma famille, et surtout a ma mere, qui m'a montre une grande comprehension face a mes papiers eparpilles et au desordre general de mon bureau. Je dedie cette these aussi a mon amour, Jeremy T. Lovell, qui a endure mes crises avec indulgence. Je voudrais exprimer ma reconnaissance pour le soutien que m'ont temoigne les Dr. Alain-Michel Rocheleau et Andre Lamontagne, ainsi que pour leurs commentaires toujours perspicaces. Merci a tous. 1 INTRODUCTION Le livre [. . .] s'offre a la conservation, a la reprise immediate ou differee, a la lecture fragmentaire ou oblique, au retournement et au retour, a l'anticipation.1 Cette etude porte sur le caractere pluriel de toute experience de lecture, activite qui varie selon les regies qu'on adopte ou les mandats qu'on se donne. Le livre ne pouvant pas etre traite comme une unite close sur elle-meme, et n'admettant aucune equivocite, la lecture n'apparait done pas comme un acte homogene et toujours identique a chaque reprise, chez chaque lecteur (ni chez le mime lecteur). Dans Le Romancier fictif2, Andre Belleau a elabore une analyse de la representation du personnage de l'ecrivain. Certes, la question du heros-eerivain en est une qui s'avere invitante et tentante pour maints critiques, et ce, depuis longtemps. En me servant de l'analyse de Belleau comme modele et comme point de depart, j'irai toutefois dans un autre sens en etudiant la question tout aussi cruciale de la representation du personnage du lecteur et sa fonction discursive au niveau de l'enonciation. Si Andre Belleau a pu etablir que la representation d'un personnage ecrivain dans un roman mettait en cause le jeu des codes litteraires de la fiction, la recherche que j'entreprends sur le lecteur fictif rejoint, sous un autre angle, un interet semblable. En effet, la bibliotheque d'un heros romanesque et sa facon de l'utiliser affectent la diegese et le 1 Mailhot, Laurent. "Ouvrir le livre." Ouvrir le livre. Montreal: Editions de l'Hexagone, 1992. p. 18 2 Belleau, Andre. Le Romancier fictif. Sillery: Presses de 1'Universite de Quebec, 1980. 2 discours du romancier. Ma recherche se fonde d'abord sur une typologie des actes de lecture impliques dans la fiction narrative de deux romans quebecois: Des Nouvelles d'Edouard de Michel Tremblay3 et Volkwagen Blues de Jacques Poulin4. Ces deux oeuvres presentent une indeniable richesse de sens qui permet d'en approfondir l'analyse tant au niveau diegetique que discursif. Ce sont en outre deux textes majeurs de la production romanesque contemporaine, qui ont d'ailleurs fait l'objet de nombreux et importants commentaires critiques. Pour traiter de la question de la position du lecteur fictif dans ces deux romans quebecois, il faut commencer par caracteriser la lecture d'un point de vue theorique. Au premier chapitre de cette etude, nous privilegierons une theorie visant Yacte de lire plutot que les approches qui ont tendance a releguer la lecture a une position plus ou moins subordonnee a l'ecriture. En faisant un bref examen de la premisse centrale de la poetique et de la rhetorique de la lecture, on constatera jusqu'a quel point la lecture y est traitee comme l'actualisation d'un sens deja prevu et preinscrit dans le texte. Selon ces deux approches, le lecteur n'est pas libre de lire et d'interpreter a son gre. A travers ses strategies narratives et discursives, c'est le texte qui dicte au lecteur un modele ou un sens ideal qui determine sa lecture. Confine a un role ainsi delimite par l'ecriture meme du texte, le lecteur ne peut etre qu'un lecteur implicite, comme Wayne Booth et Wolfgang Iser le nomment: il est deja implique dans l'ecriture du texte de sorte qu'il ne lit pas independamment de celui-ci. Depourvue de toute autonomic d'interpretation, la lecture a tendance a se fixer dans 1'absolu. Cependant, comme Susan Suleiman l'a constate5, la lecture 3 Tremblay, Michel. Des Nouvelles d'Edouard. Montreal: Lemeac, 1984. (Je le designerai comme NE) 4 Poulin, Jacques. Volkswagen Blues. Montreal: Quebec/Amerique, 1984. (Je le designerai comme VW) 5 Suleiman, Susan et Inge Crosman (eds.). The Reader in the Text. Essays on Audience and Interpretation. Princeton: Princeton UP, 1980 3 n'est jamais aussi univoque ni aussi simple que le pretendent la poetique et la rhetorique de la lecture. En degageant les points principaux de quelques approches theoriques qui privilegient le texte comme agent decisif de la lecture, je tacherai de relever l'insuffisance de cette conception, pour me tourner ensuite vers une approche qui, d'apres moi, est plus soucieuse du dynamisme de Facte de lire. Le lecteur agit et reagit au texte, au lieu d'etre passif. Le role du lecteur est de determiner sa propre lecture selon sa situation et ses besoins. Car lire, c'est toujours remplir un mandat particulier. La theorie doit admettre que la lecture revet une multiplicite de formes et c'est cette pluralite qui m'a paru la plus convenable a retenir pour l'analyse des lecteurs fictifs representee dans Des Nouvelles d'Edouard et Volkwagen Blues, dont chacun n'est pas semblable aux autres. Ces oeuvres renferment une grande richesse de representations d'actes de lecture, ce qui fait que les approches poetique et rhetorique ne sont pas aptes a repondre a cette diver site. Dans Des Nouvelles d'Edouard et Volkwagen Blues, le sens des textes lus par les personnages lecteurs n'est ni unique ni immuable, comme le demontreront mon deuxieme et surtout mon troisieme chapitres. Ce n'est pas le texte seul qui impose leur lecture a Hosanna, a Cuirette, a la grosse femme, a Edouard6, a Jack et a la Grande Sauterelle7; chacun de ces lecteurs possede deja en lui-meme une experience de lecture et/ou de vie qui lui est propre et qui regit sa facon de lire. Comme premiere tentative de situer les actes de lecture representee dans ces deux romans, j'ai adopte la distinction que fait Bertrand Gervais dans A Vecoute de la lecture* entre l'economie de la progression et celle de la comprehension, concues comme deux aspects complementaires de l'acte de lire. Le jeu entre ces deux economies fait que l'une ou l'autre est 6 Les personnages de Des Nouvelles d'Edouard. 1 Les personnages de Volkswagen Blues. 4 privilegiee. Lors de la caracterisation de la lecture-en-progression et de la lecture-en-comprehension, divisee en deux parties distinctes, on a etabli que les cas de lecture dans Des Nouvelles d'Edouard et en particulier Volkwagen Blues ne peuvent pas etre classes aussi nettement. La lecture-en-progression correspond a une sorte d'ebauche de lecture: rapide, superficielle et minimalement fonctionnelle dans sa comprehension du texte. La hate, ou l'empressement de Cuirette, qui incite Hosanna a continuer la lecture sans s'arreter sur des passages pour les commenter ou les interroger, est tout a fait typique de la lecture-en-progression. Cette economie represente une premiere saisie du texte, ce qui fait que le niveau de comprehension reste faible, au plus bas de l'echelle. A l'autre extreme, par contre, on reconnait chez la Grande Sauterelle les qualites inherentes a la lecture-en-comprehension. Ce personnage poulinien correspond proprement a la seconde categorie de Gervais, tout comme Cuirette s'inscrit dans la premiere. L'etude d'une lecture interessee et personnelle chez la belle-soeur d'Edouard et chez Hosanna, tenant dans leurs mains le journal d'un etre proche, permet de placer ces deux lecteurs dans la meme categorie que la Grande Sauterelle, bien que leur lecture-en-comprehension ne soit pas d'une portee aussi englobante. Par sa lucidite et sa capacite de mettre chaque lecture en rapport dialogique avec d'autres, la Grande Sauterelle s'avere une lectrice particulierement performante. Sa lecture est en fait le dechiffrement, le decodage d'un sens plus vaste: "Elle avait un sens de l'orientation infaillible, elle consultait toujours plusieurs cartes et elle etudiait non seulement la route qu'ils devaient suivre, mais aussi l'ensemble de la region qu'ils traversaient"9. C'est ainsi que la jeune femme decouvre la bonne piste a suivre lors de la recherche de Theo car elle sait bien lire. Son ouverture d'esprit lui permet de faire des 8 Gervais, Bertrand. A I'ecoute de la lecture. Montreal: V L B , 1993. 9 VW51> recoupements entre tous les livres qu'elle devore . Volkswagen Blues represente des formes variees de l'acte de lire, puisqu'a cote de la Grande Sauterelle se tient un heros qui lit d'une facon tout a fait differente: Jack Waterman. Jack et Edouard representent des cas de lecture tres singuliers. Dans les deuxieme et troisieme chapitres, la representation de leur facon de lire non seulement les textes de leur bibliotheque imaginaire respective, mais aussi le monde, sera presentee sous un jour nouveau. Ces deux personnages, dont l'ecriture ne peut etre que liee inextricablement a leurs lectures, sont a la fois lecteurs-en-progression et lecteurs-en-comprehension. L'etude de leur facon de lire ou merae de mal lire et de mal comprendre m'amenera a aborder une question encore plus vaste: celle de Yidentite. Reste a savoir comment leur lecture s'inscrit dans leur quete personnelle d'une identite stable et assuree au sein d'une realite qui, comme le verront nos deux heros, ne correspond jamais exactement aux assises livresques et fictives qu'ils essaient en vain de lui dormer. C'est en etablissant le rapport entre le reel et le fictif, entre l'immediatete d'un present ou ils vivent et la memoire d'un passe qui l'embrouille, qu'on pourra caracteriser les lectures d'Edouard et de Jack. Cet interessant et curieux rapport entre le texte ecrit et l'imaginaire du lecteur se trouve deja "theorise" chez Proust: En realite, chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-meme. L'ouvrage de l'ecrivain n'est qu'une espece d'instrument optique qu'il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il n'eut peut-etre pas vu en soi-meme. La reconnaissance en soi-meme, par le lecteur, de ce que dit le livre, est la preuve de la verite de celui-ci, et vice versa, au moins dans une certaine mesure, la difference entre les deux textes pouvant etre souvent imputee non a l'auteur mais au lecteur.11 Le narrateur proustien invite le lecteur a evaluer la verite du texte par rapport a un deuxieme 1 1 Proust, Marcel. A la recherche du temps perdu. Bibliotheque de la Pleiade. Paris: Gallimard, 1954, 3:911. 6 texte, celui de ses propres experiences. Tout cela tend a montrer que la limite entre le monde reel et le monde fictif n'est pas aussi absolue qu'elle peut le sembler. D'ou la premisse de Tzvetan Todorov dans "La lecture comme construction": "Le roman n'imite pas la realite, il la cree"12. En soumettant les textes a un type particulier de lecture, les personnages qui font l'objet de mon etude construisent un monde imaginaire qui leur est propre. L'univers des livres qu'ils lisent se transforme en l'univers qu'ils portent deja dans leur psyche individuelle. Afin de montrer dans quelle mesure la lecture regit la vie de ces trois lecteurs principaux, Edouard dans le deuxieme chapitre, Jack et la Grande Sauterelle dans le troisieme, les fonctions diegetiques et discursives de l'intertextualite seront prises en consideration. Le deuxieme chapitre, "La solution du rapport entre fiction et realite chez Edouard", touchera surtout a la maniere dont Edouard, en s'appropriant le pseudonyme balzacien de "la duchesse de Langeais", fait entrer la lecture dans la diegese au moyen d'une sorte d'osmose interdiscursive. Edouard ne cite pas tout simplement le roman francais du dix-neuvieme siecle comme reference intertextuelle; 11 l'incorpore naturellement et, pourrait-on dire, inconsciemment dans son propre discours. Je montrerai ce fait en retenant les lieux communs de la litterature francaise du dix-neuvieme siecle, et en referant, au besoin, a l'article de Jacques Cardinal, "L'epreuve de la France. Langue et feminite dans Des nouvelles d'Edouard de Michel Tremblay", qui offre quelques elucidations de la problematique qui m'interesse13. Quant a la bibliographic critique qui traite de la lecture dans l'oeuvre poulinienne, elle s'avere plus considerable. Deux etudes surtout ont retenu mon attention: L'ecriture de I 'Autre 1 2 Todorov, Tzvetan. "La lecture comme construction." Poetique VI.24 (1975), p. 417. 1 3 La bibliographic critique qui traite de la lecture dans l'oeuvre de Tremblay est presque inexistante, mais voir Cardinal, Jacques. "L'epreuve de la France. Langue et feminite dans Des Nouvelles d'Edouard de Michel chez Jacques Poulin d'Anne Marie Miraglia et le chapitre de Simon Harel intitule "L'Amerique ossuaire" dans son essai, Le voleur de parcours15. D'autres ouvrages m'ont aussi servi a reperer les divers intertextes americains qui figurent dans Volkswagen Blues. Le titre de mon troisieme chapitre, "Lire l'Amerique", est en effet indicatif des quetes representees dans On the Road de Jack Kerouac, The Adventures of Augie March de Saul Bellow, The Great Gatsby de F. Scott Fitzgerald et The Hotel New Hampshire de John Irving, parmi d'autres aventures a rapprocher de celle de Jack Waterman. Miraglia analyse remarquablement ces rapports dans son livre. Le nombre impressionnant d'etudes portant sur la question de l'intertextualite et de l'identite, non seulement dans Volkswagen Blues mais dans les autres romans de Jacques Poulin, temoigne d'un champ de recherches deja bien balise. Comment un romancier pourrait-il representer un lecteur fictif sans recourir a l'intertextualite? Cela va sans dire. Pourtant, je n'ai pas voulu centrer ma recherche sur cet aspect du probleme, qui merite certainement plus d'attention que je ne lui en ai accordee. Je n'ai pas pu cependant ne pas tenir compte d'evidentes incidences generiques, thematiques et discursives entre Balzac et Des nouvelles d'Edouard, entre Volkswagen Blues et la litterature romanesque americaine. L'inspiration manifeste du "road novel" travaille en profondeur toute l'aventure de Jack Waterman. Le heros de On the Road de Jack Kerouac traversait le pays pour aller a la rencontre d'un ami qui etait pour lui aussi une sorte de frere associe a de lointains souvenirs d'enfance: Yes, and it wasn't only because I was a writer and needed new experiences that I wanted to know Dean more [. . .] somehow, in spite of our difference in character, he reminded me of some long-lost brother; the sight of [him] made me Tremblay." Etudes frangaises 31.1 (ete 1995): 109-128. Cardinal a etudie d'une fagon detaillee l'intertexte balzacien dans Des Nouvelles d'Edouard; il aborde la question du point de vue du desir feminin fantasme chez le heros de Tremblay. 1 4 Miraglia, Anne Marie. L'ecriture de I'Autre chez Jacques Poulin. Candiac: Editions Balzac. 1993. 1 5 Harel, Simon. "L'Amerique ossuaire." Le voleur de parcours. Montreal: Editions du Preambule, 1989. 8 remember my boyhood [. . ] 1 6 D'autres echos de cet ordre seront signales a leur place au cours de l'analyse. "Lire l'Amerique" revele le caractere englobant et universel du parcours de Jack et de la Grande Sauterelle, les deux voyageurs lisant non seulement des livres en tant qu' "assemblage d'un assez grand nombre de feuilles portant des signes destines a etre lus", selon la definition du livre donnee dans le Petit Robert, mais aussi en tant que texte metaphorique: celui du continent nord-americain. Le grand texte de l'Amerique ne renferme pas des feuilles imprimees, mais les chemins et les traces qui s'offrent a la lecture et au dechifFrement. C'est ce metatexte qui regit l'acte de lire des deux heros et qui regira ma facon de lire Volkswagen Blues. 1 6 Kerouac, Jack. On the Road. N Y : Penguin Books, 1976. pp. 9-10. 9 CHAPITRE U N Les mandats de lecture A. Pour une theorie de la lecture "L'acte de lecture varie selon les besoins, les moments, les buts qui sont fixes; et toute theorie du lire doit tenir compte de la diversite de ces regies. II n'y a pas un seul acte de lecture dont on pourrait faire une theorie unifiee et globale, il y a une multiplicite d'actes dont il faut reconnaitre et, par suite, definir les variables."17 A l'epoque actuelle, l'etude de la lecture, c'est-a-dire de l'acte de lire et du lecteur, s'avere etre en vogue. Diverses theories proliferent pour elargir la connaissance de cet acte ambivalent. Mais cet effort de reflexion a aussi pour effet de le mettre en valeur, a un point tel que la "lecture" semble avoir supplante l'"ecriture" comme objet d'etude. Ces theories different selon I'importance accordee au lecteur ou au texte et a leur dependance reciproque. Mon analyse de deux romans quebecois contemporains, Des Nouvelles d'Edouard et Volkswagen Blues, s'appuiera principalement sur l'ouvrage de Bertrand Gervais, A I'ecoute de la lecture, d'ou provient l'idee d'un jeu entre deux economies, celle de la progression et celle de la comprehension, qui determinent des regies de lecture tout a fait differentes. Neanmoins, il faut tenir compte d'autres theories de la lecture qui existent, celles de Wimmers, de Booth et d'Iser notamment, et dont je me servirai egalement, de facon ponctuelle. Sans en faire un inventaire complet, il serait pertinent de presenter quelques-unes de ces approches theoriques de la lecture. Toutes s'opposent a celle de Gervais en ce qu'elles 1 7 Gervais 10 10 privilegient le texte litteraire comme facteur determinant de l'acte de lire. Le role du lecteur ne survient qu'en deuxieme lieu. Par exemple, on trouve cette position dans deux tendances recentes en theorie litteraire, la poetique de la lecture et la rhetorique de la lecture. Dans les deux cas, il est interessant de noter que le mot "lecture" est relegue a la seconde position dans l'expression, ce qui indique deja la subordination de l'acte de lire au texte. De plus, la poetique renvoie aux proprietes textuelles ou a la production du texte. Selon Inge Crosman Wimmers dans Poetics of Reading1*, l'echange dynamique entre le lecteur et le texte ne commence pas au moment de la lecture, puisqu'il a deja ete prevu et inscrit dans le texte par l'auteur. La lecture se fait a partir de multiples cadres ou systemes de reference19 (culturels, intertextuels, narratifs, etc.) presents dans le texte. Dans son etude, Wimmers traite des "various ways in which texts inscribe their own theory or practice of reading"20: To a certain extent, all of the novels studied here offer the reader one or more models of how they are to be read. At first reading, as we make our way through the novel, we gradually discover such directives through emphasis and repetition, in a retrospective reading, however, their function is quite obvious from the start.21 La lecture est definie selon l'ideal preinscrit dans le texte a travers des strategies narratives et discursives qui y sont gravees. On parle d'ideal du texte, en ce sens que le texte y est concu comme contenant virtuellement son propre programme de lecture, sans que cette lecture soit vraiment consideree dans sa realisation concrete par un lecteur. Bertrand Gervais critique cette conception de la lecture: Selon lui, "[l]a situation de lecture n'est plus requise en soi, ce sont ses 1 8 Wimmers, Inge Crosman. Poetics of Reading. Approaches to the Novel. Princeton: Princeton UP, 1988. 1 9 C'est ce que Wimmers appelle "frames of reference", a partir de la page 3 dans Poetics of Reading. Approaches to the Novel. 2 0 Wimmers 158 2 1 Wimmers 158-159 11 possibilites, ses conditions de realisation qui sont evaluees. Le texte est seul garant de sa propre lecture, sa regie est decisive"22. La poetique de la lecture reduit ainsi l'acte de lire a l'actualisation et a la confirmation de l'ideal du texte. De la meme maniere, la rhetorique de la lecture privilegie le texte litteraire comme forme de communication essentielle. La lecture repose uniquement sur les donnees textuelles et sur leurs exigences. Le modele des fonctions de la communication de Roman Jakobson23 repose sur la necessite de la comprehension de codes semblables aux cadres de references preconises par Wimmers. La transmission reussie du message (le texte) par l'emetteur (l'auteur) depend de la facon dont le recepteur (le lecteur) dechiffre ce qui est preinscrit dans le message. "Reading consists therefore, or a process of decoding what has by various means been encoded in the text"24. A partir de ce modele communicatif, Wayne Booth 2 5 a articule le concept hauteur implicite ("implied author"). Celui-ci determine la signification du texte par son ecriture et c'est son homologue, le lecteur implicite, qui a le role deja etabli de lire le texte tel qu'ordonne: Just as [the implied author] differs from the actual author in that he exists only in a given work and is coextensive with it, so the [implied reader] differs from an actual reader in that he is created by the work and functions, in a sense, as the work's ideal interpreter. Only by agreeing to play the role of this created audience for the duration of his/her reading can an actual reader correctly understand and folly appreciate the work. 2 6 Le lecteur implicite, concept refute par Genette et par plusieurs autres, est cense valider une lecture particuliere et specifique du texte, voulue par l'auteur implicite. II est assujetti aux valeurs Gervais 23 Tire de Suleiman et Crosman 7 Suleiman et Crosman 8 Suleiman et Crosman 8 Suleiman et Crosman 8 12 determinantes de l'auteur implicite. Le lecteur implicite de Wolfgang Iser27 fonctionne de la meme maniere que celui de Booth. Par exemple, Iser parle de l'obligation du lecteur implicite de quitter sa realite et de se livrer completement au monde fictif du texte qui lui dicte la facon de lire et de reagir. Le lecteur a pour fonction d'actualiser le sens potentiel du texte: "This active participation is fundamental to the novel; the title of the present collection sums it up with the term 'implied reader'. This term incorporates both the prestructuring of the potential meaning by the text, and the reader's actualization of this potential through the reading process"2*. Cependant, comme Susan Suleiman l'a constate, il est impossible de fixer d'une maniere absolue une seule lecture d'un texte: "Where specific readings are concerned, one can never escape the dilemmas and paradoxes of interpretation"29. II n'y a pas toujours de message univoque. C'est pour cela que la poetique et la rhetorique de la lecture ne suffisent pas en elles-memes a caracteriser l'acte de lire. De ce decalage entre le texte et la lecture en tant qu'actes de communication ont emerge les theories de la lecture qui la concoivent plutot comme jeu, interaction, activite et/ou processus. Selon Gervais, qui favorise cette conception de la lecture comme acte dynamique, "[c]e passage du texte, d'un objet de communication a l'objet d'un travail, a cette consequence directe de deplacer le foyer de l'attention, du texte lui-meme qui est ce message communique, au lecteur qui accomplit le travail"30. Ce lecteur libre et autonome, a qui le texte n'est plus impose avec son sens unique, determine sa propre lecture selon ses mandats31 et ses besoins, soit d'ordre personnel, 2 7 Iser, Wolfgang. The Implied Reader. Patterns of Communication in Prose Fiction from Bunyan to Beckett. Baltimore: John Hopkins UP, 1974. 2 8 Iser xii; c'est moi qui souligne. 2 9 Suleiman et Crosman 11 3 0 Gervais 29 3 1 Un mandat est ce qu'un lecteur cherche a atteindre par sa lecture, c'est-a-dire les raisons de sa lecture, ses buts et ses devoirs qui sont a remplir. 13 d'ordre communautaire ou institutionnel. De telles theories de la lecture examinent ce que fait le lecteur au lieu de ce que le texte lui dit de faire. Cette focalisation sur Facte de lire et sur le lecteur caracterise la these de Bertrand Gervais illustree dans A I'ecoute de la lecture. L'auteur part du fait qu'il existe de nombreux mandats de lecture. D'apres lui, la lecture n'est pas un geste unique et constant, decrit a partir des textes lus, mais un acte complexe qui varie selon les contextes, les competences et les buts de chaque lecteur. Gervais reprend la distinction bien etablie32 entre deux situations de lecture qu'il designe sous les noms de "lecture-en-progression", qui vise a progresser plus avant dans le texte, et de "lecture-en-comprehension", qui requiert une lecture plus approfondie dans le but d'accroitre la comprehension du texte. Le jeu entre ces deux gestes, ou "economies"33, celle de progresser et celle de comprendre, s'effectue au fur et a mesure que Fun ou Fautre geste est privilegie. C'est justement ce jeu qui rend possible diverses situations et regies de lecture. L'acte se deploie en fonction de cette tension entre les deux economies. La polyvalence de l'acte de lecture dans Des Nouvelles d'Edouard et Volkswagen Blues provient, comme nous le verrons, du jeu etabli entre les deux economies de la lecture. La progression et la comprehension ne sont pas deux economies incompatibles, elles sont en fait complementaires et constitutives de l'acte de lecture. "Lire, c'est progresser et comprendre"34, affirme Gervais. Les lecteurs fictifs represented dans mon corpus executent un mandat de lecture qui est propre a chacun d'entre eux et que je m'efForcerai de decrire de facon a rendre compte de chaque experience de lecture. II ne s'agit pas seulement de diviser les personnages en deux categories -progression/comprehension -, car ces deux economies de la lecture ne sont pas mutuellement 3 2 Gervais 11. La lecture-en-progression ressemble a ce que Michael Riffaterre nonune la lecture heuristique et la lecture-en-comprehension, a la lecture hermeneutique (voir Riffaterre, Michel. Semiotique de la poesie. Paris: Seuil, 1983.) 3 3 Gervais 10 14 exclusives. II faudra plutot s'appliquer a caracteriser chacun des cas d'une facon nuancee puisqu'il n'est pas impossible qu'un acte de lecture donne combine, dans des proportions variables, progression et comprehension. B. La lecture-en-progression La lecture-en-progression reste superficielle, rapide, oralisee et naive, c'est-a-dire avant tout fonctionnelle. L'economie de la progression constitue le fondement de l'acte de lecture car lire ne signifie-t-il pas progresser a travers un texte pour se rendre eventuellement a la fin? Certes, mais cette economie de lecture est depourvue de tout autre objectif ou motif que de s'avancer dans le texte: Ce sont des lectures dont le but explicite n'est pas tant de tout comprendre ce qui est ecrit mais de progresser plus avant, de prendre connaissance du texte. Quand on lit un roman, la mise en intrigue peut nous amener souvent a vouloir rechercher la suite du recit. II y a d'une certaine facon, "suspense", une attente, qui pousse a aller de l'avant, au detriment peut-etre d'une plus grande precision dans notre comprehension des evenements. On veut savoir ce qui va se passer, qui a fait quoi et pourquoi? [. . .] Mais cette attitude appelle une lecture approximative, dont le mandat, tout interne a la relation au texte, tend a accelerer Faeces a la fin, a la retarder le moins possible.35 A premiere vue, on pourrait peut-etre rapprocher le mandat du lecteur-en-progression du role du lecteur privilegie par la poetique et la rhetorique de lecture. Le lecteur-en-progression, dans son desir de lire le texte le plus rapidement possible pour se rendre jusqu'au bout, se laisse mener et entrainer par le texte. II ne s'interroge pas sur ce que le texte lui dit, mais s'y abandonne aveuglement. La lisibilite du texte est ainsi entamee. II ne lit pas le texte, c'est-a-dire qu'il ne le Gervais 43; c'est moi qui souligne. Gervais 46 15 lit qu'en surface, se contentant d'un premier parcours purement "lineaire". La lecture-en-progression implique toujours une premiere lecture, quand le lecteur aborde le texte sans prejuge et sans aucun savoir preconcu de ce qui va se produire; son mandat consiste a decouvrir le deroulement de l'intrigue, a enchainer les episodes selon la sequence des lignes et des pages du livre. Une telle operation, d'ordre quasi mecanique, n'est toutefois pas aussi candide qu'elle le semble, puisqu'elle a ete longuement preparee par des lectures anterieures, des prescriptions normatives et des apprentissages scolaires qui composent un horizon d'attente. Dans Des Nouvelles d'Edouard, le couple que forment Cuirette et Hosanna entreprend une lecture commune a haute voix du journal d'Edouard, personnage avec qui chacun de ces deux lecteurs entretient des rapports qui lui sont propres. Sans etre tout a fait convergents, leurs mandats de lecture se rapprochent et tendent parfois a se confondre, mais l'analyse montrera par contre que des differences importantes les distinguent. Le mandat d'une lecture-en-progression est accompli lorsque le texte a ete lu jusqu'a la fin. Le but n'est pas d'assimiler tout le contenu du texte, mais d'en effectuer une premiere saisie. Cuirette se definit lui-meme explicitement en tant que lecteur-en-progression quand il confie a Hosanna son desir de prendre de l'avance dans sa lecture: "On continue-tu, ou ben done si t'aimes mieux dormir? Le jour se leve. . ." Cuirette tapota son oreiller, but une gorgee de biere, se gratta le bas-ventre. "On continue. . . Ca fait meme pas une heure que tu lis. . . Pis j'ai hate de savoir c'qui va arriver a Paris!" (NE 195) Cuirette enonce ainsi la condition premiere du lecteur-en-progression qui ne se preoccupe que d'assouvir sa curiosite: "Cuirette [. . .] feuilletait le journal d'Edouard. 'Quand c'est que tu vas me lire le reste? j'ai hate!'" (NE 169-170). L'impetuosite de Cuirette n'est pas sans effet sur la lecture de son "chum", Hosanna. A premiere vue, Hosanna semble remplir le meme role que 16 Cuirette, celui d'un lecteur-en-progression qui lit pour rire; son besoin de progresser dans le journal est d'autant plus vif qu'il est pousse par l'inassouvissement de son auditeur, Cuirette. En un sens, Hosanna lit pour Cuirette. D'ailleurs, ce n'est pas par hasard qu'Hosanna se compare a Scheherazade: Hosanna, avec mille precautions, avait ouvert le carnet bleu marine qui sentait la poussiere et le papier qui a commence a moisir. "Je me sens comme Scheherazade. . . Si je lis pendant mille et une nuits. . . (NE 51) Comme l'heroine des Mille et une nuits, Hosanna se voit confier le role de lire/de raconter pour nourrir et maintenir l'interet de son auditeur, qui devient de la sorte un lecteur par procuration dans Des Nouvelles d'Edouard. Comme Scheherazade qui prolonge son recit de nuit en nuit, Hosanna refuse de suivre l'invitation de Cuirette a continuer pendant la nuit, bien que ce soit pour une raison differente: la fatigue vainc le desir de poursuivre le recit. Cuirette continue d'insister, s'offrant meme pour reprendre la ou Hosanna s'est arrete, juste avant la deuxieme partie du journal. Cependant, meme le mandat de lecture-en-progression reste irrealise et incomplet chez Cuirette qui cede a "quelque chose de plus serieux et de trop epuisant pour qu'ils pussent ensuite se concentrer dans la lecture de quoi que ce soit" (NE 171). Hosanna et Cuirette se livrent a leur rituel amoureux (les fameux seances de chatouillages) qui entrave leur acte de lire. Cet acte en etant un de progression chez Cuirette, l'interruption ne porte aucune atteinte a sa comprehension. Quant a Hosanna, sa "comprehension" du journal, c'est-a-dire ce qu'il en tire, merite d'etre scrute d'un peu plus pres. Hosanna n'entre pas aisement dans la categorie de lecteur-en-progression. On verra plus tard comment la grosse femme se qualifie pour le type de lecture-en-comprehension, dont Hosanna se rapproche a plusieurs titres. La grosse femme, premiere destinataire du journal, celle 17 a qui Edouard s'adresse expressement, lit avec une attention rendue particuliere par son investissement personnel, puisqu'elle est la seule a comprendre (ou a s'efforcer de comprendre, au moins) la personnalite complexe de cet homme. J'y reviendrai dans la partie intitulee "La lecture-en-comprehension", mais ce qui importe, c'est qu'Hosanna se trouve dans la meme situation: elle est la deuxieme destinataire elue du journal qui lui est legue: "Quand j'vas mourir, ouvre le tiroir du bas de ma commode, pis essaye de rire une derniere fois a ma sante. C'est ton heritage" (NE 33). II est certain qu'Hosanna n'est pas sans soupeser tout le poids d'un pareil testament, puiqu'elle laisse de cote le gros carnet bleu pendant une semaine entiere avant meme de le toucher: Tout de suite apres l'enterrement, il etait alle le chercher au fond du tiroir de la commode de la duchesse mais n'avait pas eu le courage de l'ouvrir, se contentant de le regarder fixement pendant des heures, au grand desespoir de Cuirette qui, lui, avait hate d'eventrer le passe de la duchesse et d'en rire comme elle l'avait elle-meme demande. (NE 49) Hosanna ne s'apprete pas a lire par pure curiosite ni par simple desir de s'amuser, ce qui semble etre le cas pour Cuirette; c'est comme si Hosanna est consciente de la nature plus revelatrice du journal. Elle connait la duchesse plus que cet "Edouard" qui ecrit, mais sa lecture se fait dans la conscience de son rapport tres proche avec l'auteur du journal. Elle ne lit pas le journal comme une histoire dont le heros quelconque a connu des mesaventures a Paris: puisque dans le cas present, le heros, c'est Edouard/la duchesse. Et cette duchesse, c'est celle qu'Hosanna a prise comme mentor et comme sujet d'emulation, d'admiration meme, bien avant de connaitre la vie intime de ce personnage par la lecture de son journal: Les premiers temps, je r'gardais la Duchesse pis Sandra se faire aller; j'les etudiais d'la tete aux pieds; j'les r'gardais r'garder le monde pis chier dessus en s'donnant des grandes claques sur les fesses, oubedonc en se tirant la langue, oubedonc en s'arrachant les perruques, pis les faux cils, pis. . . j'apprenais! Je r'tenais toute! 18 J'etudiais toute! [. . .] J'ai fini par me faire chum avec la Duchesse, toujours. . . 3 6 Et n'oublions pas que la duchesse avait essaye d'epargner la dignite d'Hosanna durant le funeste "party" d'Hallowe'en, que Tremblay nous decrit dans la piece Hosanna. Comme travesti, Hosanna entretient une relation "privilegiee" avec la duchesse, relation a laquelle Cuirette et Samarcette, l'amant de la duchesse, n'ont jamais eu acces. II y a d'excellentes raisons de penser que les deux travestis sont lies par d'intenses sentiments: "Garde-le. Legue-le a quelqu'un que t'aimes. Quand tu vas partir, a ton tour, y va quand meme rester une marque de ton passage. . ." (NE 33; la grosse femme parlant a Edouard). La lecture d'Hosanna est done motivee en profondeur par des facteurs affectifs, tout en restant conditionnee par le mandat qu'il partage avec Cuirette, lecteur-en-progression qui n'aspire guere a autre chose qu'a parcourir l'ensemble du document, comme il le repete a plusieurs reprises. C'est ici que la lecture a haute voix determine une certaine regie de lecture en surface, peu propice a l'interruption que risque de produire tout commentaire, toute pause indiquant l'exploration des couches de signification cachee sous l'anecdote. L'economie de la comprehension s'impose au moment ou le lecteur arrete de poursuivre tout simplement l'intrigue pour s'interesser a quelque chose d'autre dans ce qu'il lit. La lecture-en-comprehension est activee lorsque le lecteur-en-progression s'interrompt sur un mot, une phrase ou un passage dans le texte pour une raison quelconque. II peut suspendre la lecture pour mieux apprecier ce qu'il lit, pour faire des correlations, des interpretations, ou des rapprochements37. Hosanna se dirige en fait vers la lecture-en-comprehension, en depit de l'impatience de Cuirette: Hosanna passa la main sur la premiere page du journal. "Mai 1947. . . Aie, c'est pas des farces. . . j'avais meme pas cinq ans. . ." "Tu commences deja a faire des Tremblay, Michel. Hosanna suivi de La Duchesse de Langeais. Montreal: Lemeac, 1973. p.65. Gervais 49 19 commentaires! Ca va ben prendre deux mille et deux nuits!" "Hon, r'garde, ca commence sur un bateau. . ." Apres avoir jete un coup d'oeil sur la premiere page, Cuirette ferma les yeux, rota le plus discretement qu'il put. (NE 51) En commentant et en faisant des observations des le debut, Hosanna montre la reflexion que lui inspire le journal. Elle semble vouloir commencer sa lecture avec un mandat plus personnel et plus individuel, en rapportant, par exemple, la date du journal a son propre age. Elle ne suit pas aveuglement le texte, comme le ferait un lecteur-en-progression. Cependant, Cuirette exige qu'Hosanna reste le lecteur-en-progression dans le but d'avancer le plus vite possible dans le recit de voyage d'Edouard. L'action meme que fait Cuirette de jeter tout simplement un coup d'oeil sur le texte renvoie a son manque d'attention. Hosanna lit pour plaire a son "chum": "Quand tu me lis des articles plates du People, en anglais, ou ben les potins de la commere de Echos Vedettes, j'm'endors parce que ca m'ennuie mais ca, c'est interessant!" (NE 169). Ceci dit, il semble que la condition prealable qui rend possible la realisation d'une lecture-en-progression est celle de l'interet suscite par le texte meme. Le texte doit attirer le lecteur et lui donner le gout de continuer sa lecture. II est vrai que la lecture du journal ne s'acheve pas elle non plus en une seule nuit, comme l'aurait souhaite Cuirette, mais cela est du a l'intervention d'un autre facteur: la vie sexuelle du couple. Ainsi, quand Cuirette s'endort sans avoir acheve sa lecture de People ou d'Echos Vedettes, son mandat de lecture-en-progression reste imparfait. Une fois de plus, la lecture-en-progression trouve des affinites avec la poetique de la lecture en ce que le texte y occupe une position preponderante. C'est a partir du texte que s'effectue la lecture. Cette meme idee de l'importance d'un texte seduisant qui provoque le lecteur se trouve dans Volkswagen Blues. A l'interieur [de la librairie Garneau], [Jack] examina l'etalage des derniers romans parus et il en ouvrit quelques-uns pour lire la premiere phrase, mais rien de ce qu'il 20 lut ne lui sembla conforme a ses exigences: la premiere phrase, selon lui, devait toujours etre une invitation a laquelle personne ne pouvait resister - une porte ouverte sur un jardin, le sourire d'une femme dans une ville etrangere. (VW36) Jack Waterman represente en fait un cas assez singulier de lecteur. II possede des criteres tout a fait particuliers: par exemple, il doit etre stimule, emu ou frappe des le debut d'un texte avant de daigner poursuivre plus avant. II ressemble a cet egard au lecteur-en-progression qui eprouve des sentiments d'inassouvissement et d'impatience, tout comme chez Cuirette. Cependant, tandis que les lecteurs-en-progression ne font que des premieres lectures, passant d'un texte a un autre sans rechercher la profondeur ni le sens cache, Jack execute un mandat beaucoup plus personnel et plus intime. En fait, il ne lit pas en tant que lecteur plutot detache qui n'a aucun investissement personnel dans le texte et qui se permet de sauter des passages et de se laisser mener par son propre elan. II agit de facon plus attentive et plus interessee en tant qu'ecrivain. La dualite des mandats de Jack, celui d'ecrire et celui de lire, est essentielle a l'etude de l'experience de lecture de ce personnage complexe. Comme le remarque Anne Marie Miraglia, "[l]oin de s'exclure, l'ecriture et la lecture s'evoquent mutuellement [. . .] lire et ecrire sont representee comme des actes complementaires et meme interdependants"38. L'ecriture de Jack s'appuie sur son experience de lecture qui lui sert de modele et d'ideal, alors que sa facon de lire se fait a partir de et a la lumiere de ses exigences d'ecrivain. D'une part, Jack se voit surtout comme ecrivain39 D'autre part, comme le constate Miraglia, Jack se revele avant tout comme lecteur: " Volkswagen Blues nous rappelle que tout ecrivain est avant tout un lecteur de ses propres creations, bien sur, et aussi un lecteur des productions d'autrui40. C'est pour cela que Jack se montre si critique a 3 8 Miraglia 61 3 9 II designe son acte d'ecrire comme sa profession a la Grande Sauterelle ("Je suis ecrivain" VW 31), a l'agent des douanes ("I'm a writer" VW9Q) et a Saul Bellow (VW 109). 4 0 Miraglia 61-62. 21 l'egard de la premiere phrase d'un texte. A la difference de Cuirette qui requiert l'interet d'un texte pour se divertir, Jack cherche des livres qui ont un effet beaucoup plus penetrant: - Peut-etre que vous aimez vos livres? suggera la fille. - Non. - Pourquoi? - lis ne changent pas le monde, dit-il sur un ton peremptoire. - Vous croyez que c'est necessaire? demanda-t-elle. - Evidemment. Sinon, 9a ne vaut pas la peine. (VW136) Quoiqu'en pense Jack Waterman, est-il bien sur qu'ecrire et lire ne changent pas le monde? La bibliotheque de Jack est selective, composee de romans consacres comme oeuvres litteraires qui refletent son ideal d'ecriture. D'ailleurs, ses lectures finissent par rendre l'homme "impatient et meme jaloux" (VW42). Le mandat de lecture de Jack, c'est de retrouver ce qui lui manque dans sa propre ecriture. Jack ne peut pas etre classe comme lecteur-en-progression puisqu'il ne lit pas tout simplement pour arriver a la fin du livre. En s'arretant sur des mots et des passages qui le frappent, il developpe plutot un esprit de lecteur-en-comprehension: II aurait aime lui dire que le titre du livre de Gabrielle Roy [Fragiles lumieres de la terre] prenait une signification speciale quand on savait que cette femme etait tres belle et vulnerable et que ses yeux verts etaient brillants comme des lumieres. II aurait voulu lui dire aussi de ne pas lire trop vite, parce que l'ecriture de Gabrielle Roy etait tres personnelle et que, par exemple, il etait toujours interessant de regarder a quel endroit dans la phrase elle placait ses adverbes. (VW 46) Tandis que Cuirette empeche Hosanna de faire des commentaires sur le journal d'Edouard, Jack ne peut lire qu'en faisant des observations. De plus, bien que Jack ne soit pas tout a fait un lecteur-en-progression, sa comprehension des textes reste neanmoins superficielle, c'est-a-dire qu'elle ne decouvre rien de neuf. La relecture d'un texte, propre a la lecture-en-comprehension, signifie toujours une nouvelle lecture de ce texte: chaque lecture d'un meme texte, soit par des 22 lecteurs differents, soit par un seul lecteur, n'est jamais identique. Quand on relit, on lit en possedant deja quelques connaissances et quelques impressions du texte. La relecture sert a confirmer, a mettre en cause ou peut-etre meme a transformer ce que la premiere lecture a apporte: La premiere lecture n'est pas annulee, elle sert au contraire de base a l'activite hermeneutique seconde. La premiere est un reperage dont les resultats seront examines et reinvestis par la seconde. Selon une telle division, des valeurs differentes sont assignees aux deux lectures. Les conditions de satisfaction d'une lecture heuristique ne sont pas les memes que celles d'une lecture hermeneutique. L'une n'est pas devaluee par rapport a l'autre, une autre fonction lui est simplement impartie.41 L'acte de la relecture n'est pas absent chez Jack, mais ce retour au texte ne semble pas etre celui d'un approfondissement de la comprehension. Jack relit les textes, mais il ne les lit pas de nouveau. Ses "conditions de satisfaction" restent toujours les memes. Ce qu'il extrait de ses lectures, c'est toujours la meme chose: [. . .] Jack Waterman etait un lecteur inquiet et parcimonieux. II ayait ses auteurs favoris, dont il avait lu tous les livres, mais ces auteurs n'etaient pas nombreux: Hemingway, Rejean Ducharme, Gabrielle Roy, Salinger, Boris Vian, Brautigan et quelques autres. Et il avait ses livres preferes, qu'il relisait souvent et qui etaient pour lui comme de vieux amis. (VW42) Ne lisant qu'avec une comprehension fonctionnelle, c'est-a-dire minime, Jack tient a la familiarite, a la stabilite et au reconfort. II ne (re)lit pas pour s'interroger sur ce que la lecture peut lui ofifrir de neuf. On a l'impression qu'il lit pour "re-trouver" la meme lecture a travers les livres qu'il choisit. II recherche un rapport de grande intimite dans sa lecture, une sorte de proximite interieure et affective. Ceci est lie au caractere meme de Jack. Bien qu'il concoive son ecriture comme "une forme d'exploration" (VW90), Jack avoue que c'est aussi un moyen de se renfermer et "de ne pas vivre" (VW 136). Ce manque d'originalite (VW 120) et d'esprit aventurier eprouve 23 par Jack, qui se decrit lui-meme comme un "faux doux" (VW 211), faible et peureux, semble expliquer en partie pourquoi il a du mal ou hesite a concevoir une experience de lecture plus etendue. Jack oscille entre deux regies: il devient lecteur-en-progression par son incapacity d'elargir le champ de sa comprehension et de sa bibliotheque, et lecteur-en-comprehension par son desir de concevoir une experience plus englobante, comme le montre son depart vers les Etats-Unis. Toutefois, il se trouve toujours depasse par la lucidite et par la perspicacite de la Grande Sauterelle. Selon Miraglia, le roman met en scene "l'existence de deux types differents de lecture: celui d'un lecteur apparemment impartial, prive de discernement, et celui d'un ecrivain"42. La Grande Sauterelle, cette "maniaque des livres" (VW 169), est ce premier lecteur, defini par Miraglia, qui lit tout ce qui lui tombe sous la main. Moins judicieuse que Jack dans le repertoire de sa bibliotheque imaginaire, elle s'avere plus sagace et plus avisee que celui-ci dans sa comprehension. Tandis que tout reste embrouille dans la tete de Jack en ce qui concerne les textes ayant rapport a la quete de Theo, cette fille "possede un talent special pour la lecture"43. Ces deux facons de lire et de comprendre regissent la trajectoire des deux voyageurs. Comme on le verra, ces niveaux differents de lecture-en-comprehension, celui de Jack etant en puissance et celui de la Grande Sauterelle se montrant plus actualise, sont etroitement lies a la nature intrinseque de la quete et des mandats propres a chacun d'entre eux face au(x) texte(s) a dechiffrer. Gervais 96 Miraglia 61 Miraglia 60 24 C. La lecture-en-comprehension Bien que toute lecture-en-progression implique une certaine comprehension, il ne s'agit que d'une comprehension fonctionnelle et minimale qui permet avant tout de poursuivre la lecture. Le lecteur-en-progression prend pour acquis tout ce que le texte lui dit. II ne fait ni inferences ni hypotheses qui ralentiraient sa progression. L'hypothese de Gervais part du fait que plus la progression est rapide, plus l'activite de lecture repose sur une comprehension fonctionnelle du texte44 qui, au seuil de l'economie de la comprehension, permet une lecture a mandat simple, conventionnalise et implicite pour une grande part. Par exemple, le lecteur-en-progression doit reconnaitre et comprendre les conventions litteraires et narratives du genre qu'il lit, la langue ecrite, etc. Selon Gervais, Tous les processus de lecture sont presents a ce niveau de faible complexity [. . .] Lire en progression consiste tout a la fois a dechiffrer et reconnaitre des signes (processus perceptif), a comprendre et saisir les elements represented (cognitif), a reagir emotivement a ce qui est lui (affectif), a suivre le deroulement de l'argumentation, qu'elle soit narrative, theorique ou autre (argumentatif), ainsi qu'a integrer et a contextualiser les composantes du texte en fonction de savoirs, pratiques, ideologies et imaginaires (symbolique). L'activation de ces processus est d'abord fonctionnelle, elle permet a l'activite de se derouler.45 Le but principal est tout simplement de prendre connaissance du texte et d'accepter son protocole de lecture. Tandis que la fin du livre signifie la fin de la lecture quand le lecteur ne lit qu'avec une comprehension fonctionnelle, une comprehension plus complete et perspicace fait de la fin du livre le commencement d'une nouvelle lecture et d'une nouvelle entreprise. La comprehension Gervais 46 Gervais 60 25 fonctionnelle represente une saisie sommaire du texte et un scenario minimal de la lecture-en-comprehension. Effectivement, l'economie de la comprehension varie selon l'investissement du lecteur. Le mandat de la lecture-en-comprehension, c'est de chercher a comprendre un peu mieux le texte, de degager ses significations, de l'etudier et de s'inscrire dans une economie plus large de la comprehension. Comme on l'a deja vu, le mandat de la lecture-en-progression repond principalement au texte et reste par consequent implicite. Cependant, a partir du moment ou la lecture du texte repond a des exigences externes et independantes de ce dernier, des mandats de lecture explicites s'imposent. Dans ce cas, "la lecture n'est pas une fin, elle est un moyen, subordonne au but recherche"46. Lire permet au lecteur d'acceder a quelque chose de plus vaste. Le lecteur-en-comprehension ne se laisse pas diriger par le texte; c'est lui-meme qui dirige sa propre lecture, imposant ses desseins au texte. Contrairement a la lecture-en-progression, il n'y a pas une seule facon de lire. Le mandat n'etant plus implicite et commun a tout lecteur (-en-progression), les mandats que chaque lecteur-en-comprehension tache de combler varient. Ceci dit, les deux romans de mon etude, Des Nouvelles d'Edouard et Volkswagen Blues, mettent en relief des lectures-en-comprehension tout a fait differentes. Dans Des Nouvelles d'Edouard, la grosse femme, la premiere destinataire du journal de son beau-frere, n'est pas toutefois la premiere lectrice du journal. Apres tout, Edouard, comme on le verra dans le chapitre suivant, se caracterise plus comme lecteur que comme ecrivain. Son ecriture et sa lecture sont inter-reliees: "Je viens de relire ce que j'ai ecrit tout a l'heure. C'est effrayant d'etre complexe comme ca, hein?" (NE 93). Edouard, qui ressemble a Jack Waterman en ce qu'il actualise en meme temps les deux mandats de la progression et de la comprehension, 26 agit ici en tant que lecteur-en-comprehension. En fournissant des commentaires et des (auto)critiques, il montre que sa lecture est plus attentive et soignee que celle d'un lecteur-en-progression. II ne lit pas avec un empressement aveugle; il est capable de faire des retours en arriere pour effectuer des associations et des comparaisons ("En me relisant, je me suis rendu compte que mon style commence a changer. . ." NE 103). Cependant, cette regie de redaction attentive qu'Edouard s'impose vis-a-vis son journal ne correspond pas au mandat de lecture qu'il semble attendre de sa belle-soeur. A plusieurs reprises dans son ecriture, Edouard traite la grosse femme en tant que lectrice-en-progression: "Et, de toute facon, vous pouvez passer par-dessus les bouts que vous ne voulez pas lire" (NE 281). Certes, une lecture-en-progression ne vise pas a tout couvrir; le lecteur peut done avoir commis des erreurs ou saute des passages sans consequences. Le lecteur, dans sa hate de progresser, fixe lui-meme les criteres de sa reussite, ce qui veut dire que s'il y a quelque chose dans le texte qui l'inquiete ou entrave sa lecture, il peut s'en passer. Par contre, le lecteur-en-comprehension, dans la meme situation, s'arreterait deliberement sur ce meme mot, phrase ou passage problematique pour s'interroger et pour en considerer les implications. Le lecteur-en-progression se donne le mandat de ne pas vouloir comprendre ou de faire mine de comprendre47. En donnant a sa lectrice le choix de sauter des passages dans son journal, Edouard souhaite que sa belle-soeur finisse la lecture. On pourrait a juste titre se demander pourquoi: en fait, ce mandat de lecture vise a mener a une regie tout a fait autre. La belle-soeur d'Edouard represente un nouveau cas de lectrice interessant. Le personnage 4 6 Gervais 216 4 7 Cet acte de comprehension feinte est ce que Gervais appelle "l'illusion cognitive lecturale" : "L'illusion cognitive lecturale n'est pas liee d'abord a une strategic textuelle precise mais aux imperatifs d'une economie qui dicte au lecteur de privilegier la progression au detriment de la comprehension" (Gervais 71) 27 apparait dans des analepses. II est par consequent difficile de reperer d'emblee l'inscription detaillee de son acte de lecture. A premiere vue, comme on vient de la decrire, elle semble appartenir a l'economie de la progression. Elle est censee lire le recit sans avoir a trop penser: "Mais je vous promets que je vais vous ecrire comme je vous parlerais: y'a pas de style grandiloquent possible, entre nous; la simplicity, la sincerite suffisent" (Edouard ecrivant a sa belle-soeur dans le journal, NE 59). Le contrat de lecture etabli ici fait en sorte qu'Edouard promet de faciliter la progression de la lecture de sa belle-soeur autant que possible. II pretend ne pas faire de style et il ecrit franchement pour que tout soit clair et sans equivoque. Par exemple, il va jusqu'a fournir des definitions de mots pour que la lectrice ne soit pas obligee d'interrompre sa lecture pour se servir d'un dictionnaire: "J'ai longtemps cherche dans le dictionnaire le mot qui convenait pour decrire le free for all qui nous attendait a la gare. Je viens de le trouver. Pandemonium. Saviez-vous ga, vous, que Pandemonium est supposee [sic] etre la capitale de I'enfer?" (NE 179; c'est moi qui souligne). De plus, il explique clairement ses allusions: "J'en etais la de [sic] mes pensees (comme y diraient dans un roman d'Henry Bordeaux) [. . .]" (NE 149; c'est moi qui souligne). De cette facon, la belle-soeur ne sera obligee de faire ni inferences ni interpretations qui deplaceraient sa lecture de l'economie de la progression a celle de la comprehension. En traitant sa belle-soeur comme une lectrice-en-progression, Edouard affirme sa regie de redacteur. L'attente du lecteur-en-progression implique qu'il laisse le texte s'imposer; le lecteur peut ne pas prendre l'initiative interpretative et la laisser au texte. II attend tout simplement. La belle-soeur est-elle veritablement cette lectrice-en-progression en etat d'attente, ou est-ce seulement Edouard qui attend que quelque chose se produise a partir de la lecture de la grosse femme? 28 Si on regarde de pres la representation de l'acte de lire chez la belle-soeur, on percoit que le role de celle-ci est plus complexe. Elle ne se laisse pas tout simplement emporter par un recit fabuleux et fictif dont elle ne connait pas l'auteur. Le manuscrit du journal a plus de signification pour elle qu'un texte publie. Le fait que la belle-soeur partage la meme experience de lecture qu'Edouard ajoute une autre dimension a son mandat: J'attends done de tes nouvelles a la fois avec excitation et inquietude. Oui, je suis inquiete. J'ai peur que tout n'aille pas comme tu le voudrais et que Paris soit plus difficile d'acces que tu le penses. Alors, dans les moments creux, dans les jours de decouragement comme dans les heures d'exaltation, pense a moi, que nous sommes deux a voyager, que je t'ai prete mes yeux et que je veux tout savoir! Regarde, hume, touche, ecoute, gofite, enregistre tout, emmagasine chaque emotion, stocke tes reflexions et tes critiques, qu'elle soient negatives ou positives; a ton retour tu m'en feras un recit epique que nous etirerons le plus possible et que nous reinventerons quand il sera termine. (NE 200-201) En fait, le mandat d'ecriture que la belle-soeur impose a Edouard a une portee considerable sur sa propre lecture. En anticipant ce que son beau-frere va vivre et ecrire a Paris, elle prevoit et programme en quelque sorte ce qu'elle va lire; elle se donne des attentes et des criteres tres seiectifs. Sans le savoir, elle sait deja l'essentiel de ce qu'elle va lire et se distancie ainsi d'une lectrice-en-progression qui lit justement parce que le texte lui est etranger. La soi-disant lecture-en-progression est transformed en lecture-en-comprehension par l'interet personnel qu'investit la lectrice. D'autre part, bien qu'Hosanna et Cuirette connaissent la duchesse, ils ne connaissent pas cet Edouard qui a ecrit le journal. C'est pour cela que leur lecture reste differente de celle de la grosse femme. Aucune de leurs experiences vecues ne peut les rapprocher de ce qu'ils lisent. Hosanna et Cuirette lisent pour se divertir, attires par l'inconnu. Tous les deux ont evidemment entendu la duchesse se vanter de ses exploits de femme de monde, comme tous les figurants de la 29 Main ont eu droit aux recits et aux sarcasmes de celle-ci. En ce sens, ils ont au moins une attente tres vive a l'endroit du contenu du journal, mais ce qu'ils y trouvent en le lisant ne correspond pas du tout a la legende oralement colportee par la duchesse. Edouard est en quelque sorte l'inconnu de cette affabulation dont il est l'origine. La lecture d'Hosanna et de Cuirette repondrait ainsi aux questions "Qu'est-ce qui se passe ensuite?", "Qu'est-ce qui va arriver?". La grosse femme lit avec plus de lucidite, de perspicacite, de comprehension. Sa lecture se fait dans l'optique du "Pourquoi?" et du "Comment?". Elle agit a cet egard en tant que lectrice-en-comprehension qui lit pour trouver un sens a ce qu'eprouve Edouard. A travers son journal, meme Edouard semble repondre au double mandat d'ecriture-lecture de la grosse femme: dans le journal, genre d'ailleurs qui est cense etre intime et ecrit pour soi-meme, Edouard s'adresse toujours a sa lectrice ("A nous deux, Paris! Ou plutot, a nous trois puisque je vous entraine avec moi", NE 243; c'est moi qui souligne). C'est un journal explicitement destine a la lecture et qui tend manifestement vers la correspondance: "J'espere que vous allez me lire, un jour. Je voudrais que vous puissiez me lire tout de suite. J'ai besoin de votre chaleur et de votre grande comprehension" (NE 71; c'est moi qui souligne). Au moment ou le voyageur revient de Paris, le journal passe physiquement du scripteur a sa destinataire. C'est ici qu'Edouard reitere et renforce le contrat (le mandat) de lecture: "Quand vous aurez fini de le lire, on pourra discuter [. . .] J'espere que vous allez comprendre. . . Mon desarroi. . . L'ecrasement de Paris. . . La panique devant la solitude. . ." (NE 310, 311; c'est moi qui souligne). Bien que l'immediatete de l'acte de lire ne soit pas representee dans le roman, on peut supposer que la belle-soeur va lire en pretant une attention particuliere a ce "desarroi" et a cette "panique", aussi bien qu'a d'autres emotions evoquees dans le texte. Et on sait que la caracterisation de la belle-soeur en tant que lectrice-en-comprehension 30 est renforcee par ses relectures du journal: "Apres quinze ans, ca me fait encore rire. Et pleurer. Ca m'a fait passer a travers quelques-uns des pires moments de ma vie" 4 8. Le contraste entre la lecture d'Hosanna et de Cuirette et celle de la grosse femme demontre que la lecture d'un seul et meme texte par des lecteurs differents ne peut pas etre concue comme une activite identique: les deux economies de la progression et de la comprehension se deploient egalement. Car comme le remarque Gervais, la lecture est "le lieu de diverses tensions qui lui conferent des formes variees, de l'investissement le plus important au deiestage le plus complet"49. La tension entre diverses regies de lecture s'avere encore plus marquee dans Volkswagen Blues. D'une part, la lecture-en-comprehension commence des la deuxieme page du roman avec la carte postale illisible de Theo, que Jack tache de dechiffrer. D'autre part, comme on l'a deja remarque, Jack fait souvent figure de lecteur-en-progression dans son recours a la Grande Sauterelle pour l'aider a bien lire. Afin de faire ressortir la complexity et le caractere multiple de l'experience de lecture de ces deux lecteurs distincts, il faut d'abord elargir notre reflexion sur la lecture a un autre champ de recherches: celui du recit de voyage. En effet, Volkswagen Blues tient en meme temps du road novel et de la chronique historique des pionniers de l'Amerique. Tandis que la litterature privilegiee de Jack est romanesque, repondant a son mandat d'ecriture, le nouveau mandat de lecture execute pour retrouver Theo transforme sa bibliotheque. Au lieu de lire les romans qui lui rappellent ses insecurites en tant qu'ecrivain peu doue, il se livre a un genre tout a fait different: "Mais, n'ecrivant pas, il etait en mesure de lire et, comme il pensait sans arret a son frere, il cherchait des livres ayant un rapport avec le voyage a Saint 4 8 NE 33. Le roman commence in media res, bien apres la mort de la belle-soeur et juste avant celle d'Edouard. Cette citation est tiree d'un souvenir d'Edouard/la duchesse de ce que sa belle-soeur lui avait dit avant de mourir. Les exemples qui ont precede celui-ci, lors du retour d'Edouard a Montreal, appartiennent a la fin du roman ou ils constituent des analepses. 31 Louis" (VW 43). Ces livres necessaires au voyage projette a Saint Louis, qui par la suite entrainera d'autres voyages a travers le continent, ne sont plus strictement des romans. On y trouve plutot un melange de "lecons de geographie, d'histoire, d'ethnologie, de linguistique, des reves [. . .], des legendes, des scenes romanesques"50, c'est-a-dire des recits de voyage. II s'agit d"'un genre litteraire qui appelle le collage"51, ce qui altere et modifie la lecture de Jack l'ecrivain, qui se transforme ainsi en voyageur. Le recit de voyage est devenu en vogue vers le milieu du dix-septieme siecle, epoque ou le voyage outre-mer n'etait encore qu'une pratique assez recente en France. C'est au seizieme siecle que les liaisons maritimes avec l'Amerique ont commence: (L')annee 1632 marque done le moment ou le recit de voyage est reconnu, tant par les lecteurs contemporains que par le voyageurs eux-memes, comme un genre litteraire clairement constitue, dote d'un style, d'une poetique et d'une rhetorique qui lui sont propres. Ainsi le voyageur classique est-il celui qui, a partir de 1632 environ, interprete son rapport a l'espace et le traduit pour ses lecteurs en regard de certaines regies qui definiront le voyage et le recit.52 Le genre se concoit done comme une mediation entre la litterature scientifique et la litterature romanesque, remplissant une double fonction: celle d'informer et d'instruire le lecteur (lecture utilitaire) et celle de peindre une aventure extraordinaire et seduisante (lecture de divertissement)53. Le recit de voyage vise ainsi a "faire voir, faire vivre, faire vrai" 5 4, ce qui demande en effet une lecture plus problematisee car il s'agit d'un rapport du lecteur avec un texte au sens metaphorique. Dans le recit de voyage, en effet, c'est le monde ou la terre qui sont 4 9 Gervais 90 5 0 Roudaut, Jean. "Quelques variables de recit de voyage", Nouvelle Revue francaise 377 (juin 1984): 62-63. 5 1 Roudaut 63 5 2 Doiron, Normand. "L'art de voyager. Pour une definition du recit de voyage a l'epoque classique" Poetique 73 (fevrier 1988): 85 5 3 Chapeau, Jacques. "Les recits de voyage aux lisieres du roman" Revue d'histoire litteraire de la France 3-4 (1977): 541. 5 4 Chapeau 541 32 donnes a lire. Les recits de voyage represented en quelque sorte une tentative de reconciliation du livre et du monde. II s'agit d'une nouvelle sorte de texte, qui ne represente pas tout simplement le monde mais qui veut le comprendre. Comme une route, ce texte relie le livre et le monde, permettant de passer de l'un a l'autre sans rupture a l'interieur d'un meme espace. Le monde et le livre font alors partie d'un meme continuum. Selon Michel Butor, "[l]e voyage de decouverte manifeste de la facon la plus saisissante les phenomenes de marquage et d'ecriture. On dresse une croix, un monument, une tombe, on inscrit. [. . .] L'explorateur, avant le conquerant, recouvre de sa langue la terre qu'il parcourt"55. Effectivement, c'est la nature de ce genre particulier qui regit la facon de lire chez les deux voyageurs de Volkswagen Blues, inscrivant leur experience de lecture respective dans le contexte d'une experience plus large. La signification du recit de voyage dans ce roman apparait au tout debut de la quete de Jack et de la Grande Sauterelle pour retrouver Theo; leur premiere lecture est celle d'un "Extrait de la relation originale du premier voyage de Jacques Cartier" (VW 19). L'effort de dechiffrement des mots de ce texte par les deux lecteurs renvoie a une tentative plus profonde de lire le texte comme partie integrante d'un Livre plus vivant: celui de l'Amerique cryptee dans cet intertexte historique: Tout voyage, et en particulier tout voyage de decouverte, consiste d'abord a reconnaitre l'existence d'une frontiere, a poser une dualite, une ligne de partage entre un "par deca" et un "par dela" pour reprendre une distinction chere a Jean de Lery, entre un monde familier et un monde etranger, et surtout, puisqu'il s'agit d'un univers discursif, entre le monde ou Ton parle et le monde dont on parle. Tout le probleme du recit de voyage est la, dans la reconnaissance de la difference en meme temps que dans la necessite de la resoudre en rendant intelligible par deca ce qui appartient en propre au par dela. Une fois la frontiere posee il s'agit de jeter un pont, de negocier un passage pour pouvoir la franchir. Car la seule question, la vraie question qui se pose au voyageur-traducteur Butor, Michel. "Le voyage et l'ecriture" dans Repertoire IV. Paris: Minuit, 1974, p. 21 33 est une question de traduction.56 Dans leur traitement de la carte postale, Jack et la Grande Sauterelle assument le role de ce voyageur-traducteur. Leur traversee du continent nord-americain reposera sur cette necessite d'ouvrir une piste en rapprochant leur lecture du passe (ce monde "par dela") de leur present vecu (ce monde "par deca"). lis transforment ainsi leur experience de lecture en redecouverte du grand texte de l'Amerique. Cependant, la traduction et la lecture-en-comprehension de la signification des recits de voyage, qui s'ajoutent a leur bibliotheque, ne sont point les memes chez les deux voyageurs. Chez ces deux lecteurs modernes, le recit de voyage renvoie a une couche historique ou la profondeur se fait diachronique. La Grande Sauterelle est capable de dechiffrer cette anteriorite. Elle sait remonter a un autre texte d'avant l'histoire: "Les recits des grands navigateurs ou explorateurs montrent que cette lecture [du monde] exige en general un maitre. C'est, dans la plupart des cas, l'indigene, plus ou moins fixe, qui apprend au decouvreur a reconnaitre les pistes, a identifier les reperes, a deceler les dangers. Le pays inconnu est deja travaille comme un texte [. . ]" 5 7. La Grande Sauterelle, dont l'origine est amerindienne, agit comme l'indigene traducteur qui interprete un territoire non cartographic, une nature non decrite, une terra incognita irreductible aux langues ecrites. Le recit de voyage, c'est ce genre ou l'auteur donne lui-meme la parole a autrui, aux livres des voyageurs qui Font precede et aux guides indigenes qu'il rencontre. Le manque de sagacite et de subtilite de Jack s'explique par l'amnesie historique de ce dernier, par son inconscience face a ce passe d'une Amerique d'avant les livres. C'est pour cela que tout reste embrouille dans sa tete, comme le repetent les exemples suivants (c'est moi qui souligne): 5 6 Le Huenen, Roland. "Le discours du decouvreur" L'Espht Createur X X X . 3 (automne 1990): 30 5 1 Butor21 34 (a) - Je ne sais pas comment vous faites pour avoir les idees aussi claires, dit-il. Dans ma tete, ily a une espece de brume permanente et tout est embrouille. (VW 22) (b) - Regardez 9a, dit-elle. Ca ne vous dit pas quelque chose de special? [•••] - Ca me rappelle quelque chose, dit-il, mais c'est plutot vague. . . Ilhesitait. (VW26) (c) [. . .] C'est difficile a dire parce qu'/7y a toujours de la brume dans ma tete. . . (VW11) (d) Jack n'avait pas le sens de 1'orientation [. . .] La fille, par contre [. . .] savait toujours exactement ou elle etait rendue. (VW94) (e) L'Amerique! Chaque fois qu'il entendait prononcer ce mot, Jack sentait bouger quelque chose au milieu des brumes qui obscurcissaient son cerveau. (VWIQO) Jack a du mal a saisir immediatement le sens de ce qu'il lit puisqu'il a oublie, ou bien il a mal lu, le monde ou il vit. Le grand texte de l'Amerique lui parait etranger et relativement inconnu puisqu'il est enfoui au fond d'une memoire dont il a perdu l'usage. Le passe historique, relie inextricablement a ses souvenirs d'enfance, reste peu accessible, remontant a une epoque trop anterieure. On pourrait y trouver les symptomes d'une crise identitaire de Jack vis-a-vis du passe et de l'intertexte historique represents par le recit de voyage. Son questionnement se vit a travers la recherche de Theo, mais ce frere est aussi l'objet d'une quete de soi-meme, d'une image de soi. Jack explique lui-meme cet etat d'incertitude dans le contexte de sa condition d'ecrivain: Premierement, a l'age ou les gens commencent a vivre pour vrai, je me suis mis a ecrire et j'ai toujours continue et, pendant ce temps, la vie a continue elle aussi. II y a des gens qui disent que l'ecriture est une fa9on de vivre; moi, je pense que c'est aussi une fa9on de ne pas vivre. Je veux dire: vous vous enfermez dans un livre, dans une histoire, et vous ne faites pas tres attention a ce qui se passe autour de vous et un beau jour la personne que vous aimez le plus au monde s'en va avec quelqu'un dont vous n'avez meme pas entendu parler. (VW 136) 35 Jack ne se connait pas a cause de son enfermement dans l'ecriture et de sa preoccupation de ce qu'il estime etre une incapacity d'ecrire et une pauvrete affective (VW 42-43). II s'attribue une pusillanimite qui l'empeche de "vivre". Pendant ses periodes d'ecriture, il ne lit pas, tout comme il se coupe egalement de tout contact avec le monde. Cet isolement et cette solitude embrument sa comprehension de lui-meme et de sa position dans ce monde qu'il ignore en ecrivant. C'est lorsqu'il se trouve entre deux livres ("Pour l'instant, il n'avait pas de roman en chantier", VW42) qu'il se rend compte d'un vide dans sa vie. Face a ce sentiment que la vie l'a depasse, Jack remonte a une epoque ou sa vie etait encore intacte: celle de son enfance. La nostalgie de l'enfance renvoie a son tour a ses souvenirs de Theo. Pour lui, "vivre" consiste a etre audacieux, confiant, ouvert, dynamique et surtout aventurier; bref, "vivre" veut dire imiter Theo: "Mon frere Theo [. . .] est a moitie vrai et a moitie invente. Et s'il y avait une autre moitie [. . .] La troisieme partie serait moi-meme, c'est-a-dire la partie de moi-meme qui a oublie de vivre" (VW 137). Dans On the Road, le heros-ecrivain ressent le meme mal de vivre que son homologue poulinien: "I first met Dean not long after my wife and I split up. I had just gotten over a serious illness that [. . .] had something to do with the miserably weary split-up and my feeling that everything was dead. With the coming of Dean Moriarty began the part of my life you could call my life on the road"58. Le heros kerouacien associe Dean a un frere perdu qui lui rappelle la gaiete et l'insouciance de l'enfance. Ce sont Theo et Dean qui rendent momentanement l'exuberance de la jeunesse a Jack Waterman aussi bien qu'a Sal Paradise. Les souvenirs de Theo renferment l'ideal non seulement de sa propre jeunesse, mais de la jeunesse et de la naivete de l'Amerique des temps heroiques. Theo represente un ideal doublement compromis, tant dans l'experience personnelle que dans l'ordre 36 historique. La convergence des souvenirs de Theo et du passe de l'Amerique elargit done la quete de Jack. La lecture qu'il fait d'intertextes americains est significative dans le cadre de la recherche du frere franco-americain, qui detient la cle de l'identite "americaine" des Quebecois et de l'inconscient de l'ecrivain fictif qu'est Jack Waterman: Avec Volkswagen Blues, l'oeuvre poulinienne franchit les murs du Quebec et explore l'Amerique; la quete du frere ne vise pas tout simplement les rapports humains en Amerique mais, en particulier, les rapports du Quebecois avec le Canadien francais exile aux Etats-Unis ainsi que l'exploration de son americanite, de son appartenance au continent nord-americain: ce voyage a travers l'espace americain rapproche Jack Waterman de son frere Theo, de son enfance et d'une Amerique d'origine francaise.59 Comme on le verra dans le troisieme chapitre de cette analyse, a la quete d'une enfance enchantee s'ajoute celle d'une sorte de paradis perdu: l'Amerique francaise, l'Amerique autochtone, l'Eldorado, la legende de l'ouest americain. Les lectures de Jack et de la Grande Sauterelle ne peuvent qu'embrasser ces nombreuses couches superposees dont la sedimentation historique n'en compose pas moins un recit mythique. La necessite de pouvoir lire dans l'optique de la comprehension s'impose a la Grande Sauterelle des sa rencontre avec Jack. Bien que ce dernier soit conscient de la tache de dechiffrer le texte imprime sur la carte postale, il se montre peu doue pour le faire et plutot desoriente dans sa demarche: - Moi , je vais a Gaspe, mais je ne sais pas exactement a quel endroit. . . II fit un grand geste dans le vide avec la main droite. - Je cherche mon frere, dit-il finalement. (VW 11) II ne sait pas par ou commencer car son experience n'a pas affine sa capacite de reconnaitre les Kerouac 3 Miraglia 154 37 indices et d'en deduire les consequences. Toutefois, la Grande Sauterelle prend immediatement la situation en main. Sans meme connaitre Jack et encore moins le frere disparu de celui-ci, elle pose des questions pertinentes afin de mieux comprendre la signification du texte: "Les textes anciens sont toujours difficiles a lire, dit-elle tres posement. Votre frere Theo, c'etait un historien ou quelque chose du genre?" (VW 13). Elle connait deja la demarche a suivre car elle se met aussitot a etudier, a lire le texte: [. . .] Ensuite elle se replongea dans l'etude de la carte postale. - On dirait que le dernier mot c'est croix, dit-elle. Elle lui donna la carte. -Vous avez peut-etre raison, dit-il, mais 9a ne pourrait pas etre voixl - Non. - Pourquoi? - Parce qu'il y a cinq lettres. (VW15) Evidemment, la comprehension a peine fonctionnelle de Jack l'empeche meme de deviner les mots qui figurent sur la carte. Jack ne possede aucune aptitude a partir d'un point de repere pour en tirer la bonne piste de recherches. Par contre, la Grande Sauterelle adopte une strategic d'investigation quasi-policiere, retournant et soupesant chaque mot comme un enqueteur rassemble des indices. Le contraste entre les deux economies de la lecture representees dans le roman est intensifie par le traitement de l'acte de lire chez chaque personnage. L'attitude legere de Jack, a l'endroit du dechiffrement de la carte postale, reflete le caractere insuffisant de sa lecture: II se mit a rire et elle le regarda sans comprendre. -Excusez-moi, dit-il, mais je trouve qu'on a l'air de deux especes de zouaves en train de dechiffrer une vieille carte au tresor! -C'est un peu ca, dit-elle sans perdre son air serieux. Si votre frere s'est donne la peine de faire imprimer un texte ancien sur une carte postale, j'imagine qu'il avait une idee derriere la tete. C'est une sorte de message qu'il vous envoyait, vous ne pensez pas? (JW15) 38 Justement, Jack ne pense pas. II attache plus d'importance au texte en voulant connaitre les mots qui y sont inscrits tandis que dechiffrer signifie chercher le "Pourquoi" et interpreter le sens du message, qui se trouve peut-etre autant dans 1'identification du texte que dans son contenu. Ce n'est qu'apres l'observation de la Grande Sauterelle sur la signification-possible de la complexite du texte ("C'est une sorte de message qu'il vous envoyait [. . .]") que Jack va commencer a comprendre: La carte postale que son frere ~ quinze ans plus tot ~ lui avait envoyee de Gaspe etait une sorte d'appel au secours, un signal de detresse. Mais il n'avait pas compris et ce, pour deux raisons: premierement, a cette epoque il etait occupe a ecrire un roman, ce qui l'empechait d'etre attentif a ce qui se passait autour de lui; deuxiemement, Theo avait rendu le message difficile a dechiffrer parce qu'il etait trop fier pour demander du secours en termes clairs. II comprenait tout ca maintenant et il se sentait coupable. . . (VW7S) Ici Jack se rend compte qu'il a ete incapable de lire a plusieurs niveaux. En considerant la representation de la lecture comme un acte riche de plusieurs couches de signification, ce personnage s'avere en fait un lecteur tres limite dans sa vision. II depend de la Grande Sauterelle pour elucider la piste a suivre. C'est grace a cette lectrice assidue que Jack se dirige peu a peu vers la lecture-en-comprehension. Tout ce qu'il lui faut pour effectuer cette transition se trouve deja en lui, comme le demontrent ses efforts constants de se souvenir des lectures enfouies dans sa tete. C'est a la Grande Sauterelle de declencher les souvenirs pertinents. En fait, la jeune femme ne domine pas tout simplement la lecture; au lieu de s'emparer de la direction des operations et de dieter a Jack sa conduite, elle tache de guider la lecture de celui-ci. En tant que lectrice-en-comprehension, elle se montre bienveillante et pratique une sorte de "pedagogie de la lecture". Elle n'induit pas Jack en erreur dans ses lectures imparfaites, mais le laisse cheminer a 39 son propre rythme pour qu'il puisse tirer des lecons de ce processus d'apprentissage. Par exemple, a Kansas City, Jack prend plus de temps a saisir la signification du livre The Oregon Trail Revisited, ouvrage que sa compagne porte a son attention: II ouvrit la bouche pour le dire a la fille, mais elle le regardait avec un large sourire et il vit tout de suite qu'elle avait compris avant lui et qu'il etait en retard comme d'habitude. ( W 1 6 0 ) Volkswagen Blues illustre tres habilement le jeu entre les deux economies de la lecture et les facons dont l'une ou l'autre est privilegiee. Les deux lectures, celle de la progression et celle de la comprehension, ne correspondent pas aux memes criteres. Tandis qu'une lecture-en-progression est soit une reussite (on est parvenu a la fin du texte), soit un echec, une lecture-en-comprehension est beaucoup plus nuancee: elle peut etre bonne ou mauvaise, juste ou fausse, a divers degres. Le parcours litteraire de Jack Waterman et de la Grande Sauterelle temoigne de l'ambivalence et de la precarite de l'acte de bien lire, c'est-a-dire de lire en comprehension. La lecture-en-comprehension sous-tend essentiellement la representation de l'acte de lire dans Volkwagen Blues a cause du mandat principal des deux heros: en lisant, Jack et la Grande Sauterelle cherchent a faire ressortir le sens et la signification de leur enquete pour retrouver Theo. Comme le constate Laurent Mailhot dans Ouvrir le livre: Meme sur l'Oregon Trail, les heros de Volkwagen Blues ne repetent aucun voyage [. . .] lis ont dechiffre des messages, retrace un itineraire, retrouve une vieille piste, mais on ne peut pas dire qu'ils empruntent des sentiers battus. Malgre les livres et les musees ~ peut-etre a cause d'eux, justement ~ Jack et la Grande Sauterelle penetrent en terra incognita. Us ne repetent pas une lecon (d'histoire et de geographic) apprise, ils inventent leur propre route, leur propre roman.60 On peut rapprocher ce que signale ici Mailhot d'une qualite inherente de la lecture-en-comprehension: la relecture. La relecture d'un texte entraine toujours une nouvelle lecture qui Mailhot 307. 40 s'altere a chaque reprise. C'est pour cela que Jack et la Grande Sauterelle n'imitent ni le voyage de Theo ni celui des premiers explorateurs et pionniers americains. lis vivent leur propre recit de voyage. Or, comme l'indique si bien Louis Marin. Le propre du recit de voyage est cette succession de lieux traverses, le reseau ponctue de noms et de descriptions locales qu'un parcours fait sortir de l'anonymat et dont il expose l'immuable preexistence: geographie au sens d'une inscription de noms sur une terre qui est le referentiel absolu de tout discours, le monde en tant qu'horizon dernier de tous les actes, de toutes les conduites, de tous les comportements, experience fondamentale. Ainsi le recit de voyage est la remarquable transformation en discours, de la carte, de l'icone geographique.61 En se plongeant dans divers textes, non seulement dans l'intention de retrouver Theo mais aussi pour mieux connaitre l'Amerique et leur rapport individuel avec leur quete, les deux heros transforment ces lectures de recits de voyage en fil conducteur ouvert sur plusieurs voies. lis construisent le monde a partir de la carte postale contenant l'extrait du voyage de Jacques Carrier, leur ancetre commun. Us transforment le monde du niveau de la carte au niveau du vecu, de la realite. Ces deux personnages lecteurs creent chacun leur propre lecture qui obeit a des mandats qui leur sont propres. Marin, Louis. Utopiques: jeux d'espaces. Paris: Minuit, 1973, p. 65 41 CHAPITRE DEUX La solution du rapport entre fiction et realite chez Edouard "Mais non, madame, vous etes au troisieme! Comptez vos escaliers! Ou regardez a chaque etage, c'est ecrit! A-t-on idee de deranger les gens a cette heure! Vous ne savezpas lire? C'est un monde!" (NE 221, c'est moi qui souligne) Ce reproche, lance a notre pauvre heros par une femme outree des l'arrivee desorientee de celui-ci a Paris, quoique pris hors contexte, s'avere revelateur de la question de l'experience de lecteur. Justement, Edouard ~ car a Paris il est bel et bien Edouard et non pas la Duchesse de Langeais, comme on le verra -- sait-il lire? Par cette question, il faut comprendre que la lecture n'est pas uniquement celle du texte proprement dit, mais egalement celle de la vie, de la realite. Des le debut du recit de la vie d'Edouard, le choix que fait le jeune travesti d'un nom de personnage romanesque balzacien, fait entrer la lecture dans la diegese: A l'epoque ou elle [Edouard] se cherchait un pseudonyme (tout nouveau venu en prenait un dans sa gang, jamais pige au hasard, toujours puise dans les gouts, les tics ou les ressemblances physiques reelles ou imaginaires du neophyte), elle venait de lire La duchesse de Langeais qu'elle avait trouvee a la fois ridicule et bouleversante, [un] melange de sublime et de risible, de fatale richesse et de pauvrete voulue et flamboyante, [. . .] (NE 39) Le nom de la duchesse de Langeais n'est point ancre dans la realite62. C'est une construction Active dont Edouard s'empare et qu'il s'approprie dans son propre univers. Or, cet univers est equivoque, en ce qu'il tend plutot vers le monde livresque que vers l'univers de la Main. Edouard Si Ton le compare aux pseudonymes de certains autres personnages qui s'inscrivent dans la realite, dans la mesure ou ils renvoient a quelque chose de concret (Paula-de-Joliette est ne a Joliette et son second prenom est Paul; on a l'habitude de voir Tooth Pick avec un cure-dent a la main ou a la bouche). 42 se demarque de ses semblables en se donnant un nom de personnage romanesque qui ne fait pas partie de la culture de la Main. En s'elevant au-dessus de la plebe illettree ("As-tu pris ca dans un livre? Non, c'est vrai, tu ne sais pas lire!" [Edouard/ la duchesse parlant a Tooth Pick], NE 38), Edouard represente la marge dans la marge, en inserant une reference litteraire francaise dans la sous-culture marginalised des travestis de la Main qui empruntent davantage a la culture populaire americaine: [. . .] mon titre de duchesse de Langeais qui, en fin de compte, n'interesse que moi [Edouard] et que j'aurais tres bien pu m'attribuer sans traverser l'Atlantique parce que, de toute facon, il n'y a que vous [la belle-soeur] et moi qui sachions qui etait Antoinette de Navarreins, duchesse de Langeais et carmelite dechaussee [. . .] (7VE238) Pourquoi choisir La duchesse de Langeais? La lecture de ce roman de Balzac est-elle attribuable au hasard, comme le choix du nom ("elle venait de lire La duchesse de Langeais"), ou permet-elle de saisir le personnage d'Edouard en tant que lecteur? En fait, cette oeuvre constitue un intertexte important de Des Nouvelles d'Edouard. La duchesse de Langeais, loin d'etre une lecture quelconque, occupe en fait une position privilegiee dans l'etude de la bibliotheque imaginaire d'Edouard. Ce roman est significatif non seulement en vertu du personnage eponyme qui a donne naissance a Xalter ego "desinvolte" (NE 44, 88) d'Edouard, mais surtout pour la carriere de celui-ci sur la Main. A strictement parler, on se centrerait sur le personnage de la duchesse de Langeais de Balzac, sur l'identification d'Edouard a cette "carmelite dechaussee" (NE 40). Dire tout simplement qu'Edouard s'identifie au personnage fictif du roman me parait insuffisant. II est evident que le protagoniste percoit la duchesse comme image idealisee d'un but a atteindre, mais il importe de se demander de quelle facon notre heros parvient a construire une telle lecture. A la lumiere de ce propos, La duchesse 43 de Langeais doit etre traite non pas en tant que texte isole, mais en tant que partie d'un ensemble plus vaste de textes qui sont indicatifs de l'experience de lecture d'Edouard. La duchesse de Langeais, roman francais du dix-neuvieme siecle, appartient a une tradition specifique dont Edouard s'inspire et dans laquelle il s'inscrit. Dans Des Nouvelles d'Edouard, le heros revele son affinite avec cette periode litteraire. Chez Edouard, la lecture represente une facon de se saisir lui-meme dans des termes qui renvoient a son experience de lecture et qui entrent dans son journal, non pas uniquement a travers des intertextes, dont l'usage s'avere tres commun dans la representation de la lecture, mais aussi au moyen d'une sorte d' "interdiscursivite": J'ai eu l'impression que nous faisions le tour d'un monde imaginaire au coeur duquel se tapit Paris, ce monstre dont je ne sais rien et dont j'ai la naive pretention de faire la conquete. (NE 189) Comparons cette impression d'Edouard a la thematique de la representation de la ville de Paris dans le roman du dix-neuvieme siecle: Ces observations, incomprehensibles au-dela de Paris, seront sans doute saisies [. . .] par ceux pour lesquels Paris est le plus delicieux des monstres: [. . .] Monstre complet d'ailleurs! Ses greniers, espece de tete pleine de science et de genie, ses premiers etages, estomacs heureux; ses boutiques, veritables pieds [. . .] Eh! quelle vie toujours active a le monstre? [. . .] le mouvement se communique, la rue parle. A midi^ tout est vivant, les cheminees foment, le monstre mange; puis il rugit, puis ses milles pattes s'agitent. Beau spectacle!63 Cet extrait tire de Ferragus, roman de Balzac qui fait partie de L'Histoire des Treize a laquelle appartient egalement La duchesse de Langeais, est representatif de la metaphorisation de Paris comme monstre (ou comme creature) a vaincre et a conquerir dans plusieurs romans du dix-6 3 Balzac, Honore de. "Ferragus." Histoire des Treize: premier et troisieme episodes. Ed. Michel Lichtle. Paris: Flammarion, 1988. p. 78-79. 44 neuvieme siecle. Ferragus (1833) d'Honore de Balzac, dont l'intrigue se situe au moment de la Restauration, met en evidence un souci tout a fait commun a Paris au dix-neuvieme siecle: la hantise de l'epoque post-revolutionnaire. On percevait le vieux Paris (l'Ancien Regime) comme un monde stable et lisible qui avait cede la place a une ville illisible et indechiffrable. Par exemple, ce mythe au dix-neuvieme siecle d'un Paris fige dans une eternite de paradis perdu au profit d'un Paris trop pris dans l'immediatete de son present est illustre chez Victor Hugo dans Notre Dame de Paris (1832): Le Paris actuel n'a done aucune physionomie generate. C'est une collection d'echantillons de plusieurs siecles, et les plus beaux ont disparu. La capitale ne s'accroTt qu'en maisons, et quelles maisons! Du train dont va Paris, il se renouvellera tous les cinquante ans. Aussi la signification historique de son architecture s'efface-t-elle tous les jours. Les monuments y deviennent de plus en plus rares, et il semble qu'on les voie s'engloutir peu a peu, noyes dans les maisons. Nos peres avaient un Paris de pierre; nos fils auront un Paris de platre.64 La ville s'est transformed en quelque chose de meconnaissable. Par consequent, l'image de Paris s'est alteree dans la litterature de l'epoque. Les metaphores ont change: Paris n'etait plus une femme a seduire, mais un monstre a vaincre. Plus tard, le monstre se presentera sous la forme de la courtisane ou de la prostituee.65 Si Ton suppose que la culture litteraire d'Edouard puise dans cette epoque-la, on comprend mieux la facon dont le jeune homme construit sa facon de vivre, de percevoir le monde, de s'exprimer. Dans le passage cite ci-dessus, ou Edouard raconte a sa belle-soeur son voyage en train vers Paris (NE 189), il emprunte naturellement (inconsciemment?) un lieu commun du discours litteraire du dix-neuvieme siecle. II y a d'autres exemples semblables dans son journal Hugo, Victor. "Paris a vol d'oiseau." Notre-Dame de Paris. Paris: Garnier-Flammarion, 1967. p. 157. Comme par exemple, dans les romans de Zola. On n'a qu'a penser a La Curee. 45 (c'est moi qui souligne): "Je sens que cette ville est trop grosse pour moi, que je n'arriverai jamais a la dompter" (NE 239); "J'ai pense a tous les nobody, comme moi, qui arrivaient a Paris en pensant naivement la conquerir. . ." (NE 250); et, bien sur, l'echo du fameux defi lance par Eugene de Rastignac dans Le Pere Goriot de Balzac: "A nous deux Paris!" (NE 243). En ajoutant "Ou, plutot, a nous trois puisque je vous entraine avec moi" a la phrase celebre, Edouard mele le discours litteraire a son propre discours. II assimile de nombreux topoi du roman francais du dix-neuvieme siecle. II ne fait pas que s'identifier aux jeunes heros naifs et ardents qui y sont depeints; il devient un d'entre eux. Le meme type d'inter-discours se retrouve lorsqu'Edouard se dirige vers son logement: "lis [les Parisiens] me prenaient surement pour un provincial en guoguette [sic] dans la capitale. Ce que je suis, en fait" (NE 212). Edouard n'est pas comme un provincial ~ il en est un. II est Frederic Moreau, Julien Sorel, Eugene de Rastignac, etc. Du moins est-ce de cette facon qu'il vit et qu'il exprime son experience de voyageur dans son journal. On peut approfondir l'idee de la conquete dans Ferragus. tout le drame de ce roman vient du fait que les personnages ne lisent pas bien ce qu'il voient. Par exemple, ce sont le desir et le fantasme d'Auguste de Maulincour qui transforment la femme mariee qu'il convoke (Clemence Desmarais) en ce qu'il veut qu'elle soit. Clemence est alteree par ^imagination d'Auguste en une femme qu'elle n'est pas, en femme adultere. De la meme facon, la ville de Paris devient le terrain de jeu (ou l'enjeu) des projections de la fantaisie du flaneur66: Pour les autres, Paris est toujours cette monstrueuse merveille, etonnant assemblage de mouvements, de machines et de pensees, la ville aux cent mille romans, la tete du monde. 6 7 II serait peut-etre pertinent de signaler que l'activite de flaner et le concept du flaneur n'ont atteint leur plus grande importance que plus tard, dans la deuxieme moitie du dix-neuvieme siecle. (Voir Prendergast, Christopher. Paris and the Nineteenth Century. Cambridge: Blackwell Publishers, 1992) 6 7 Balzac 79. 46 Dans Des Nouvelles d'Edouard, Edouard transforme lui aussi Paris en ville romanesque. Paris n'est plus un espace referentiel, c'est un espace de fantasmes, le produit des projections d'Edouard, qui est devenu (sans le savoir) le flaneur du dix-neuvieme siecle par excellence: celui qui "se promene sans hate, au hasard, en s'abandonnant a l'impression et au spectacle du moment", selon la definition du Petit Robert. Telle est bien la situation de notre voyageur: Au loin, vers Test, Notre-Dame de Paris, la vraie, pas une image, toute noircie par le temps, elle aussi, tres faiblement eclairee, mais majestueuse, se profilait sur un fond d'etoiles; devant moi, a l'ouest, j'ai vu le ciel virer du rose au lilas, du lilas au gris. On aurait dit qu'il s'eteignait. Je devinais plus que je ne le voyais le haut de la tour Eiffel qui depassait des maisons sur la gauche [. . .] Je passais doucement la main sur la pierre chaude en me disant: "Chus vraiment la, y faut absolument que j'apprecie ce qu'y m'arrive. . ." J'ouvrais mes yeux bien grands, je voyais tout, mais on aurait dit que la signification de ce qui se deroulait devant moi ne se rendait pas jusqu'a mon cerveau. Encore une fois j'avais l'impression d'etre le spectateur de ce qui m'arrivait [. . .] (NE 277) En tant que lecteur qui attend que son experience de lecture lui revele Paris, Edouard ressemble au flaneur passif qui se permet d'errer sans but fixe pendant que tout se deroule autour de lui. L'univers du texte lui-meme se transforme en univers construit par la lecture d'Edouard, laquelle peut etre etudiee au moyen de quelques remarques de Tzvetan Todorov que Ton retrouve dans "La lecture comme construction"68. Selon Todorov, il existe plusieurs types de lecture des textes de fiction classiques, c'est-a-dire des romans du dix-neuvieme siecle (Todorov analyse Adolphe de Constant et Armance de Stendhal a titre d'exemples), qui se deroule comme construction: Ce qui existe, d'abord, c'est le texte, et rien que lui; ce n'est qu'en le soumettant a un type particulier de lecture que nous construisons, a partir de lui, un univers imaginaire. Le roman n'imite pas la realite, il la cree.69 Todorov, Tzvetan. "La lecture comme construction." Poetique VI.24 (1975): 417- 425. Todorov 417 47 La lecture d'un individu ne sera jamais identique a celle d'un autre, car l'univers du texte se transforme en chacun. Selon Todorov, on compte quatre etapes dans ce processus: d'abord, il y a le recit de l'auteur. Le lecteur extrait l'univers imaginaire evoque par l'auteur/par le recit que celui-la transforme ensuite en univers imaginaire construit. Enfin, on a le recit du lecteur qui ne doit pas correspondre necessairement au recit original. C'est l'etude du passage du deuxieme stade (l'univers imaginaire evoque par l'auteur) au troisieme stade (l'univers imaginaire cree chez le lecteur) qui nous renseigne sur le sujet de la lecture70. Essayons d'appliquer ce que dit Todorov a l'experience de lecture d'Edouard. Dans le cas de ce lecteur, il est vrai que les romans lus ne refletent pas la realite du monde, de l'univers d'Edouard. Ceci est du en partie au fait que cet homme n'habite pas la societe parisienne du dix-neuvieme siecle. Quoique le genie de Balzac provient du "realisme" de son oeuvre, la lecture de cet auteur ne peut etre que posthume pour notre heros, ayant lieu non seulement apres la mort du romancier, mais dans un autre siecle. Si la fiction ne reproduit pas la realite de la societe balzacienne, comment la lecture cree-t-elle done cette realite? Edouard, en lisant, se transporte dans le monde fictif et subit ainsi les representations du texte telles qu'elles se deroulent. Celles-ci deviennent ses "realites". Les romans qu'il lit ou qu'il a lus ne servent pas a confirmer le monde reel en lui opposant le monde fictif comme un pole contraire a la realite du lecteur. C'est en cela qu'Edouard est un lecteur tout a fait singulier. En fait, son experience de voyage sert a confirmer son experience de lecture et la dimension referentielle s'evanouit dans ce rapport (c'est moi qui souligne): J'essaie souvent d'imaginer ou tu es, ce que tu fais ou vois mais, tu me connais, j'ai beaucoup de difficulte a inventer. Je peux facilement broder autour de ce que je connais ou de ce que je lis[. . .] (NE 200) 7 0 Todorov 420. 48 Chaque plaque de rue, chaque place qu'on troversait me rappelait un livre que j'avaislu [. . .] (7VE215) [. . .] mon autre idole, Marie-Antoinette, [. . .] y a ete emprisonnee. Je me suis accote sur le mur de pierre. Ca fait une drole d'impression de voir un endroit oil les choses se sont vraiment passees. (NE 273-274) Edouard doit reconnaTtre les personnages et les episodes de ses romans pour voir Paris. C'est peut-etre le moment de revenir a ma toute premiere question, "Edouard sait-il lire (la ville de Paris)"?; on pourrait repondre oui et non. Oui, Edouard lit Paris comme roman realiste ou naturaliste, mais le Paris d'apres-guerre n'appartient plus a son "horizon d'attente": J'avais ete emu, plus tot, en imaginant Maigret, je n'arrivais plus a l'etre devant le vrai paysage de Paris s'illuminant dans la nuit naissante. (NE 278) Le Paris reel de son temps lui parait irreel car il ne correspond a aucune de ses lectures. Paris est une ville trop imaginaire, jamais assez concrete. Comme Paris n'existe pas, ou a peine, il s'ensuit qu' Edouard ne peut pas vraiment le lire. Confronte a la realite francaise, il n'a plus de referent. On pourrait comparer la difficulte qu'eprouve notre heros a reconnaTtre la ville a ce qu'ecrit Ginette Michaud dans un texte a propos de Montreal, mais la citation peut s'appliquer a toute ville en general: [. . .] il ne peut etre suffisant de s'en tenir a une simple topographie [sic] , a une liste taxonomique des noms de rues, de boutiques, des lieux et places des quartiers [. . .] Car une ville ce n'est pas d'abord, ce n'est pas seulement une certaine proliferation monumentale et architecturale, la configuration des plans d'urbanisme, les echanges commerciaux, la nostalgie des sites disparus sous le pic des demolisseurs [. . . ] 7 1 Cependant, la ville pour Edouard consiste justement dans tout ce que Michaud affirme etre Michaud, Ginette. "Mille plateaux: topographie et typographic d'un quartier" Voix et images 42 (printemps 1989), p. 466 49 insuffisant. C'est pour cela qu'Edouard se sent sans doute comme Hugo au dix-neuvieme siecle en voyant sa chere France ravagee: [. . .] cette ville [le Havre] qui s'epuisait a renaitre, m'empechait de jouir de mon arrived comme j'aurais du. II me manquait l'assurance de trouver la France comme je l'avais imagined. [. . .] Je n'ai pas le temps de detailler ce que je vois, nous allons trop vite, mais des images de fermes detruites ou de pans de murs ecroules surgissent souvent entre deux bouquets d'arbres; juste assez longtemps pour me mettre mal a l'aise. [. . .] Les maisons, partout, dans les petites villes comme dans les villages perdus, ont le meme toit d'ardoise rouge use par les intemperies et brule par le soleil. [. . .] Je me sens dephase, comme si je revais que j'etais dans un train en France. Une impression d'irrealite qui me derange. (NE 176, 184-185; c'est moi qui souligne) On peut apercevoir dans cette perception desenchantee d'Edouard (la mine, le passage rapide du temps, l'uniformite des maisons, un sentiment de perte et de malaise) un echo des sentiments de Hugo dans Notre Dame de Paris. Edouard cherche en fait des monuments, des indications topographiques pour rendre son experience de voyage plus redlle a ses propres yeux et sans doute aussi a ceux de sa premiere destinataire, sa belle-soeur, la grosse femme. II y a en fait une evanescence croissante du lieu lors du voyage d'Edouard. Le passage du Quebec au bateau et enfin a Paris se relaient en forme de chute dans le non-lieu. Or, selon Michel de Certeau dans "Recits d'espace"72, pour qu'un "lieu" devienne "espace", il faut qu'il soit vecu. Une carte ne sera jamais que la representation du lieu, tandis que le parcours dans la ville metamorphosera le lieu en espace reel. Dans le cas d'Edouard, on pourrait dire que Paris demeure au niveau de la carte, c'est-a-dire au niveau d'une representation codified englobant non seulement la carte, mais toute la litterature: J'ai choisi de partir pour Paris sans me documenter; tout ce que j'en sais me vient des films en noir et blanc que j'ai vus et des romans en couleurs que j'ai lus [. . .] Les Francais, quand y debarquent chez nous, cherchent bien les Indiens et Maria Chapdelaine, pourquoi je partirais pas, moi, a la recherche de Gervaise ou de Certeau, Michel de. "Recits d'espace." L'invention du quotidien, 1980. 50 Lucien de Rubempre! Paris, pour moi, est un fabuleux tresor folklorique dans lequel je vais pouvoir puiser a deux mains. (NE 88) Quand il affirme etre parti "sans [s]e documenter", Edouard oublie qu'il emporte quand meme avec lui toutes ses idees preconcues et toutes ses attentes nourries par les livres et les films, ce qui constitue une certaine documentation. Sa connaissance du Paris d'avant-guerre est loin d'etre nulle. Cependant, il est vrai qu'il ne s'est point renseigne sur le Paris de 1947. II sait ce qu'il cherche: une affirmation et une valorisation de son experience de lecture a travers l'experience du voyage. La ville de Paris ne lui devient tangible et accessible qu'au moment ou il voit le nom de rues, les divers lieux depeints dans le roman de Zola: L'impression de deja vu que je trainais avec moi depuis le matin a cause des noms de rues qui me disaient quelque chose m'est revenue d'un seul coup et je me suis rappele qu'au debut de ce journal je disais que je partais a la recherche de Gervaise et de Lucien de Rubempre. . . [. . .] Gervaise! L'Assommoir\ Je vis depuis vingt-quatre heures dans un roman de Zola! (NE 297) Paris n'existe qu'au moment ou il concretise l'image qu'Edouard s'en est faite d'apres ses lectures. Ce sont en effet les noms de rues qui donnent vie a Paris pour lui: Vous vous souvenez du vertige de Gervaise devant le trou du boulevard de Magenta en construction? J'ai passe par la! Et de la noce qui descend de Montmartre vers le coeur de la ville? C'est exactement l'itineraire que j'ai suivi aujourd'hui! J'ai traverse le boulevard de La Chapelle ou Gervaise a essaye, un soir, de se prostituer [. . .] Les descriptions de Zola etaient tellement precises que je croyais reconnaTtre les vieilles maisons: la blanchisserie de la rue de la Goutte-d'Or, l'assommoir de la rue des Poissonniers, le lavoir ou Gervaise et la grande Virginie s'etaient battues. . . (NE 298) En se promenant dans les rues pourtant familieres ("Tout ca me disait quelque chose" NE 254), Edouard ne se sent vraiment touche qu'au moment ou tout l'espace urbain peut etre confondu avec un espace textuel, en l'occurrence celui du fameux roman de Zola. 51 La lecture est mise sur le meme pied que l'experience vecue, se substituant au voyage: "J'ai jamais voyage, mais j'ai lu!" (NE 65). C'est pour cela qu'Edouard rentre honteusement de Paris apres y avoir passe seulement trente-six heures. Le voyage rate, le coup manque de la duchesse a Paris est moins du a l'impuissance ("Maman avait raison: on manque d'envergure dans la famille. Et notre insignifiance congenitale finira par nous achever." NE 239) qu'a l'ignorance. II ne reussit pas a "lire" Paris, ou du moins a le lire correctement, car il possede beaucoup moins d'experience de lecture complementaire quant au Paris d'apres-guerre. La culture litteraire d'Edouard repose surtout sur le roman du dix-neuvieme siecle, qui semble pour lui le seul legitime. Par exemple, l'avant-garde existentialiste est visiblement absente des references d'Edouard. Mais une bande de jeunes fous faisaient la pluie et le beau temps en hurlant qu'ils posaient des gestes gratuits et existentiels. J'ai lu quelque chose, quelque part, sur ces fous-la tout habilles en noir qui veulent tout revirer a l'envers. . . (NE 287) La litterature existentialiste representant l'extreme present de la litterature francaise a cette epoque-la, il est evident qu'Edouard ignore l'engouement de cette mode, ce qui ne veut pas dire necessairement qu'il n'a rien lu de posterieur a Balzac et qu'il a tourne le dos a tout ce qui s'est ecrit au vingtieme siecle. Sa bibliotheque accuse cependant une lacune qui devient apparente dans la scene de la terrasse ou il se trouve a une table voisine des tetes d'affiche du roman francais de son temps. L'incomprehension provenant de l'inegalite de son experience de lecture devient encore plus revelatrice quand il essaie de deviner l'identite de ces trois personnes qui se montrent si intellectuels et sophistiques ("Et puis, il me semble qu'on ne se deguise pas comme je le fais pour discuter litterature autour d'uri verre de scotch [. . .]" NE 289): 52 Ce doit etre du monde connu. Peut-etre des acteurs de theatre. . . J'ai pourtant bien regarde la femme. Je ne la connais pas [. . .] Celui qui s'appelait Albert ressemblait a Pierre Brasseur et faisait de la voix comme lui, mais il s'appelait Albert. . . Quand a Jean-Paul, il n'avait pas du tout un physique d'acteur. Pendant une seconde j'ai pense d'aller leur demander un autographe. Mais j'etais trop gene. Et je n'etais pas sur que c'etaient des acteurs. Je ne pouvais quand meme pas risquer d'aller leur dire que je les avais aimes dans leurs films, c'etait peut-etre juste des chanteurs d'operette! Ou des musiciens. (NE 289) Cette citation traduit une autre facette du manque d'experience de lecture chez Edouard, qui prend ces personnes pour des acteurs, puis pour des chanteurs d'operette (dont la mediocrite de statut est signifie par le mot "juste") ou des musiciens. II se tourne vers l'autre rayon qui compose sa "bibliotheque" interieure, la culture quebecoise populaire, en puisant dans son experience theatrale: a cote des grands romans francais du dix-neuvieme siecle se trouvent les bribes d'articles et de critiques journalistiques montrealais73: "Une chance que je lis souvent les critiques dans La PresseV (NE 109). Edouard confond sans discrimination deux types de produits culturels: la litterature "serieuse" (c'est-a-dire codifiee par institution litteraire) et la litterature "populaire" (c'est-a-dire destinee a la masse des consommateurs)74. II n'y a pas lieu de trop s'etonner de cette distribution singuliere des cultures savante et populaire dans la pensee d'Edouard, qui ne fait ainsi que manifester la situation qui existe a cet egard dans le Quebec duplessiste. Et meme quarante ans plus tard, cette situation n'a pas encore suffisamment evolue, si Ton en croit cette remarque d'Andre Belleau dans Surprendre les voix : Au Quebec, la culture de masse commercialisee est integree a l'institution artistique comme si cela allait de soi. [. . .] II apparait qu'au Quebec, la culture commerciale de masse se trouve non seulement integree a l'institution artistique Certes, la culture quebecoise populaire des annees 40 ne se limite pas a La Presse, a laquelle on fait allusion dans Des Nouvelles d'Edouard et que je cite a titre d'exemple qui renvoie au Theatre National, etc. 7 4 Belleau, Andre. Surprendre les voix. Montreal: Boreal, 1986. Je ne retiens ici que cette distinction tiree du chapitre intitule "Culture populaireet.culture 'serieuse' dansle roman quebecois". 53 mais qu'elle est en voie de l'absorber.75 En fait, plusieurs observations faites par Belleau semblent pouvoir s'appliquer a l'experience de lecture de notre heros. Edouard lit des produits de consommation populaire, tels que les journaux, ou le format meme signale le caractere bigarre et l'intention de capter l'attention de tout le monde. Cette partie de l'experience de lecture du heros subvertit en quelque sorte la partie lacunaire de l'experience (la litterature francaise contemporaine) sans qu'Edouard s'en rende compte. La culture litteraire d'Edouard se situe dans un continuum mal differencie, a proximite de toute une gamme de produits plus ou moins faussement assimiles a la culture: Quand on pense, pour limiter la question, a la place beaucoup trop grande tenue ici par la chanson [. . .] on ne peut imaginer, en contrepartie, qu'une litterature de l'intransitivite, de la non-communication, a base de ruptures, de mauvais sentiments, de tranche merde, de tout ce qui n'est pas cette sauce ready-made, electronique et caramelisee, dont la moindre bulle fait l'objet de commentaires empresses dans nos journaux sous la rubrique de la culture ou des arts.76 Justement, en confondant des ecrivains considerables avec des gens du monde du spectacle, Edouard revele le caractere disparate de sa "bibliotheque imaginaire". Edouard represente en fait un cas de lecteur assez particulier. A premiere vue, il semble lire pour se divertir et pour passer le temps ("Je m'etais pas prevu de lecture; c'est ridicule, y'a rien d'autre a faire, sur un bateau. . ." NE 76). II agirait ainsi comme lecteur-en-progression. A un autre niveau, cette recherche de plaisir et de divertissement peut etre percue comme moyen d'evasion du heros. Socialement, il est isole dans son milieu a titre d'homosexuel et de travesti. Relegue au milieu de. ses pairs, Edouard ne jouit pas d'une situation economique favorisee. La description du Coconut Inn ("Une odeur de maquillage fondu et de poudre bon marche flottait 1 5 Belleau, Surprendre les voix 149, 151 7 6 Belleau, Surprendre les voix 152 54 dans la toilette des dames qui servait de loge aux artistes qui se produisaient [ . . . ] " NE 11) est evocatrice de ce milieu marginal et colore qu'est la Main. Du point de vue familial, "la vie, chez [Edouard] , entre les crises de folie alcoolique de [s]on pere et les airs de gendarme en jupon de [s]a mere, n'avait pas grand-chose de pacifique. . ." (NE 57). Bref, tout ce qui entoure et conditionne la vie d'Edouard compose un univers fort limite. Edouard lui-meme avoue ce besoin de quitter sa realite et de s'inscrire dans un tout autre niveau de fonctionnement et de perception: Je sais ce que j'ai fui: l'etouffement d'une ville ignorante ou tout est sujet a scandale; l'ennui qu'elle distille au jour le jour et qui finit par rendre fous de rage meme les gros doux comme moi; l'inevitable promiscuite des parias trop pareils qui se retrouvent trop ensemble et qui finissent par se hair a force de trop s'influencer. (JV£ 237-238) La lecture lui permet de donner du sens a sa vie et a son existence. Cependant, le traitement de la lecture et du voyage comme moyens d'evasion implique la separation nette entre la realite et la fiction: celui ou celle qui s'evade est (trop) conscient(e) de sa realite, de son univers a lui ou a elle. La fiction s'offre comme alternative ou solution. Par contre, Edouard ne fait pas clairement la difference entre le reel et le fictif, il tend au contraire a confondre le monde ou il vit et celui ou se deroule sa vie imaginaire de lecteur. Cette confusion chez Edouard qui, ne s'autorisant pas de vivre la realite, privilegie la fiction livresque comme condition necessaire de la vie, n'est peut-etre pas sans rapport avec le travestissement. Or, le travestissement d'Edouard se montre a plusieurs niveaux. Comme travesti, Edouard est un "homme" qui s'habille en "femme". En second lieu, il ne s'habille pas en femme quelconque, mais en Duchesse de Langeais. Cette appropriation d'une grande figure balzacienne donne lieu a un travestissement du code litteraire francais. Edouard se voit comme duchesse de Langeais, cette "carmelite dechaussee" (NE 40) qui est restee digne et noble malgre 55 la tragedie, mais il la transforme et la pervertit en personnage vulgaire et presque grotesque: Elle avait tout fait avec desinvolture, dans sa vie; elle avait reussi peu de choses, c'est vrai, et en avait surtout gache des tas, mais toujours avec une superbe insolence, l'air de dire: "Regardez comme c'est bien fait, cet echec, avec quel plaisir j'ai l'air de l'avoir fignole, avec quel art je l'assume. . ." (NE 39) [. . .] elle avait garde son nom de duchesse de Langeais [. . .] et l'avait impose grace a des excentricites rarement de tres bon gout [. . .] (NE 40) On dirait que le haut (la litterature francaise) se dirige vers le bas (la culture populaire et le milieu marginalise ou vit Edouard). Ce rabaissement temoigne du meme effort que celui que fait Edouard pour vivre la fiction de ses lectures aux depens de la realite de sa condition. II eprouve du mal a concilier ce qu'il lit avec ce qu'il vit reellement. Dans les deux systemes signifiants (le code litteraire francais et le code social quebecois) juxtaposes, ou superposes, dans le travestissement, l'un des deux est en position privilegiee par rapport a l'autre: "[. . .] dans sa tete quelqu'un qui s'appelait Edouard etait toujours reste present et [. . .] la duchesse n'etait qu'un role de composition qu'il avait eu un fun noir a tenir pendant toutes ces annees" (NE 26). Edouard rejette "l'experience" (NE 302) de son echec pour le "mensonge bien organise" (NE 302) de son personnage legendaire, mais il ne peut pas se debarrasser completement de la premiere. N'est-on pas amene a se demander dans quelle mesure il ne confond pas les deux univers opposes que sa vie dramatise? La condition du travesti ajoute une dimension psycho-sociale a la problematique. C'est seulement en tant que duchesse de Langeais qu'Edouard peut vivre sa vie, revetu d'une seconde peau qui lui permet de se transformer en femme du grand monde francais. D'ailleurs, voila pourquoi il garde son pseudonyme meme apres "les cuisantes humiliations de Paris" (NE 40). Son identite (sexuelle) ne peut exister que derriere un masque, facon de se declarer autant que de 56 se voiler. Edouard construit ce masque a partir de son experience de lecture. II se trouve ainsi libre de vivre a son gre: "A quoi ca sert de se deguiser si c'est pour passer inapercu!" (NE 156). Chez Edouard, le masque l'amene plutot a s'afficher qu'a se cacher. Edouard privilegie l'experience de lecture comme experience vecue car c'est grace a elle qu'il peut laisser voir son etre veritable. Par exemple, lors de la traversed transatlantique vers la France, Edouard ne se sent a l'aise que lorsqu'il assume le role de la duchesse: Mais la duchesse de Langeais, en moi, vient de se revolter a l'idee de disparaitre dans les fleurs du tapis. La duchesse de Langeais va s'arranger pour avoir du fun! (NE 121) Ce bal masque-la s'annonce bien triste. Une chance que la duchesse de Langeais est la pour mettre un peu de marde la-dedans! (NE 148) C'est a travers la duchesse de Langeais qu'Edouard se revele. Bien que ce personnage renvoie a l'illusion et a l'imaginaire, la duchesse de Langeais donne de la vie a Edouard. Dans son article "L'epreuve de la France. Langue et feminite dans Des Nouvelles d'Edouard de Michel Tremblay", Jacques Cardinal observe aussi cette confusion entre le vrai et le faux: Ainsi, lorsque Edouard decline son identite au Capitaine et a Antoinette Beaugrand, c'est pour s'affirmer acteur (puis essayiste redigeant un livre ayant pour sujet l'influence du theatre National sur la vie artistique montrealaise). II ment, mais il dit aussi une certaine verite sur lui-meme puisqu'il ne cesse de penser sa vie comme une continuelle mise en scene de son desir secret.77 Edouard se deguise moins pour fuir la realite que pour s'y inscrire. Sa realite consiste a reclamer un droit de vivre qui n'est pas reconnu par la societe quand il se presente comme Edouard. II ne cesse de jouer sur l'apparence avec toutes ses formes de travestissement afin de s'affirmer et de se valoriser. Cardinal 119 57 Le voyage d'Edouard n'est pas tout simplement une manoeuvre d'evasion. Sa fuite s'effectue plutot sur le plan physique et spatial (il quitte la rue Fabre, la Main, etc.) que sur le plan mental et spirituel Car meme a Montreal, Edouard agit et vit dans un univers imaginaire: il est la duchesse de Langeais plus qu'il n'est Edouard. Sa realite a lui ne coincide pas avec celle de son milieu ambiant. En quittant Montreal, il tourne le dos a une realite dans laquelle il n'a jamais completement vecu. Edouard construit sa vie non pas a partir de son experience de lecture, mais plutot en elle: Maigret! J'etais sur de le voir deboucher du Quai des Orfevres, me faire un signe de la main et entrer dans un cafe pour boire son eternelle biere en mouchant son eternel rhume, un de ses adjoints sur les talons, Janvier ou Lapointe, ou le medecin legiste, le docteur Paul, lui lisant dans un dossier cartonne les resultats d'une autopsie. [ . . . ] Je l'entendais jurer, je le voyais heler un taxi apres s'etre promene sur la Place Dauphine a la recherche d'un indice [. . .] Je suis longtemps reste sur les marches du Palais de Justice a guetter son apparition. Et je l'ai vu. Plusieurs fois. J'en suis sur. (7VE276) II confond ce qui arrive aux personnages romanesques avec ce qui lui arrive. Le temps qu'il passe a Paris ne devient veritable voyage qu'au moment ou Edouard y voit confirme le romanesque. Edouard pense sa vie comme une continuelle mise en scene romanesque et/ou theatrale. II fait de sa vie une "fiction permanente"78. Dans le dernier chapitre de The Implied Reader, Wolfgang Iser examine le lecteur en general qui doit quitter ce qui lui est familier afin de participer pleinement a l'aventure que lui offre le texte litteraire: Once the reader is entangled, his own preconceptions are continually overtaken, so that the text becomes his 'present' while his own ideas fade into the 'past'; as Je reprends ici en d'autres termes une observation de Jacques Cardinal dans "L'epreuve de la France. Langue et feminite dans Des Nouvelles d'Edouard de Michel Tremblay". A la page 119, Cardinal parte de la "theatralisation permanente du reel" dans le roman. 58 soon as this happens he is open to the immediate experience of the text, which was impossible so long as his preconceptions were his 'present'.79 Cette observation d'Iser s'avere en partie pertinente a l'etude d'Edouard. En lisant, ce dernier entre dans le roman. Cependant, il ne lit pas en tant que lecteur objectif et distancie qui se rapproche de l'intrigue, des personnages et/ou du decor tout en gardant un pied dans la realite. Le lecteur detache a beau se laisser emporter par ses propres reactions a ce qu'il lit, il reste toujours enracine dans son monde reel et referentiel: Since it is we ourselves who establish the levels of interpretation and switch from one to another as we conduct our balancing operation, we ourselves impart to the text the dynamic lifelikeness which, in turn, enables us to absorb an unfamiliar experience into our personal world. 8 0 Iser etablit une opposition nette entre la fiction et la realite, une opposition qui doit etre reconciliee normalement durant le processus de lecture. Par contre, Edouard ne traite pas le monde reel en tant que point de repere. II pique la tete dans la lecture, s'y livrant completement. II est le cas extreme de ce "lecteur pris" ("entangled") dont parle Iser. Edouard devient presque prisonnier de sa lecture qui regit sa facon de percevoir Paris (et certainement le monde). La lecture ne lui donne pas une impression de vraisemblance. Au lieu d'etre vetue d'une apparence de verite, l'experience de lecture d'Edouard est sa seule verite. En essayant de vivre tous les romans au pied de la lettre, Edouard ne peut pas s'empecher de rater son voyage. II est bel et bien Edouard et non pas la duchesse de Langeais a Paris, car le Paris de 1947 n'a plus de place pour le romanesque: "Je vous dis que la duchesse de Langeais etait loin, la! Y'avait juste le petit Edouard [. . .]" (NE 213). Tout le revers eprouve par Edouard qui se voit decu et trompe provient de son incapacite de bien lire. Cardinal touche a 7 9 Iser 290 59 1'experience de lecture defectueuse d'Edouard vis-a-vis du roman fondateur de sa culture, La duchesse de Langeais. D'autre part, Edouard lit ce roman de l'impasse et du salut comme si, de Montreal a Paris, le sujet pouvait parcourir le chemin inverse sans que la logique du roman de Balzac ne soit alteree. Comme si ce roman pouvait se lire, tel un palindrome, de gauche a droite et de droite a gauche, sans que s'altere le sens du message: or, de Paris a Majorque et de Montreal a Paris, ce n'est pas la meme histoire qui se donne a lire. Car le salut de Montreal n'est en rien comparable a celui de Majorque ou la duchesse a symbolise l'impasse de son discours amoureux. [. . .] II rate done completement ce qui se donne a symboliser dans le roman de Balzac [. • • J 8 1 Edouard part en voyage avec son experience de lecture naive et superficielle. II avoue lui-meme son manque d'approfondissement et de comprehension: "Mais ce que je suis venu chercher reste encore tres nebuleux. J'ai quitte Montreal en hurlant que je reviendrais femme du monde jusqu'au trognon [. . .] C'etaient la des paroles qui me grisaient, que je finissais par croire a force de les repeter mais dont je ne saisissais pas vraiment la portee [. . .] J'ai done eu les moyens de partir avant de comprendre pourquoi je partais" (NE 238). Edouard cherche un Paris forge de recits et d'intrigues qui eux-memes restent deplaces: d'ailleurs, comment la duchesse de Langeais, personnage mondain, se retrouverait-elle dans le Paris populaire de Gervaise? Toutefois, la fin du voyage d'Edouard temoigne de la predominance affirmee du fictif sur le reel. Bien que dans son ensemble, Paris ne corresponde guere aux attentes livresques du heros, ce dernier parvient neanmoins a arracher des vestiges du caractere romanesque de la ville. En reconnaissant un bout de Simenon par ici, un bout de Zola par la, Edouard ne rejette pas du tout sa culture litteraire. Edouard finit non seulement par privilegier sa lecture, mais aussi par donner libre cours et un pouvoir absolu a celle-ci. II transforme ainsi son epreuve en "suprematie de l'imagination sur Iser 288 60 le reel"82. Cette imagination, on le sait bien, est composee de toute la culture litteraire d'Edouard. Rentre a Montreal, il subvertit le reel. C'est pour cela que "[d]ans la vraie vie, [. . .], Edouard avait deja commence a pourrir" (NE 45). La personne reelle, en chair et en os, a ete enfouie, devoree par cette fausse femme du monde qui "n'avait ete qu'un role de composition" (NE 26), cree a partir de la lecture. Le reste de sa vie sera une valorisation perpetuelle de l'experience litteraire, un hommage au "mensonge bien organise" (NE 302) du fictif. Sur la Main, la duchesse sera pour son entourage illettre l'objet du mepris parce qu'elle affiche sa culture litteraire et savante. Elle incarne en quelque sorte la grandiloquence tragique et noble, mais excessive et hautaine, du romanesque. La duchesse symbolise le roman dont elle s'inspire en ce qu'elle est "a la fois ridicule et bouleversante, [. . .] ce melange de sublime et de risible" (NE 39). Comme le constate Cardinal, "'Duchesse', [Edouard] le sera devant ceux pour qui Paris demeure inentame dans l'aura mythique [. . ]" 8 3. La reputation de la duchesse sur la Main: "c'est le folklore de la Main! Completement depassee" (NE 26), renvoie a l'idee que Paris recede un "fabuleux tresor folklorique" (NE 88). Les deux expressions manifestent tout ce qui est illusoire et imaginaire par rapport au reel. Enfin, on peut conclure qu'en tant que lecteur, Edouard ne sait pas bien lire ou alors que sa lecture repond a un mandat different. La disparite de sa bibliotheque imaginaire et la naivete de la construction de sa lecture lui servent a creer un univers personnel ou la fiction et la realite se melangent. II s'en forge une identite imparfaite due a une experience de lecture inegale et incomplete. Le reproche qui lui est lance au tout debut de son voyage initiatique (et de cette analyse) est tres juste et annonce toute une existence livresque malavisee. Edouard lui-meme 8 1 Cardinal 126 8 2 Cardinal 110 61 resume a plus forte raison sa facon de lire: "Je savais tout ca, je suis un homme intelligent, mais je ne l'avais jamais realise!84 Ou alors j'ai trop peu lu. Ou pas assez bien regarde les films. Ou rien compris du tout" (NE 236). 8 3 Cardinal 110 8 4 II veut dire qu'il n'avait jamais pris conscience de la difference nette entre ce qu'il avait lu dans les livres (et vu dans les films) et la realite. 62 CHAPITRE TROIS Lire l'Amerique - Quand vous cherchez votre frere, vous cherchez tout le monde! ( W H O ) Cette phrase, enoncee comme une sorte de maxime par l'ecrivain laureat Saul Bellow, au cours d'un echange avec les deux voyageurs que sont Jack Waterman et Pitsemine85, resume bien la quete du heros de Volkswagen Blues. Car certes, comme le demontre leur experience de lecture, Jack et la Grande Sauterelle ne cherchent pas uniquement le frere disparu de celui-ci lors de leur traversee en Amerique. La recherche de Theo renvoie a quelque chose de plus large, de plus englobant; Jack et la Grande Sauterelle cherchent non seulement tout le monde, mais tout un monde, c'est-a-dire non pas strictement des gens, mais la terre dans son entierete. Les livres et les cartes que lisent et que dechiffrent les deux voyageurs sont des indices qui s'ouvrent sur la lecture d'un metatexte86: celui du continent nord-americain. Or, cette meme idee de lire le paysage se trouve dans On the Road. Le heros, Sal Paradise, parcourt lui aussi le continent qui s'offre a la lecture: "I had a book with me I stole from a Hollywood stall, Le Grand Meaulnes by Alain-Fournier, but I preferred reading the American landscape as we went along. Every bump, rise and stretch in it mystified my longing"87. Dans le cas des deux personnages pouliniens, il 8 5 Pitsemine est le nom montagnais de la Grande Sauterelle. 8 6 "Dans un ecrit allegorique, il convient de distinguer le niveau du texte (litteral) et celui du metatexte, c'est-a-dire celui d'un second sens qui est sous-jacent au sens litteral sans eliminer celui-ci". (Angenot, Marc. Glossaire pratique de la critique contemporaine. Montreal: Hurtubise, 1979, p. 131). 8 7 Kerouac 102 63 s'agit en effet de lire l'Amerique pour trouver la bonne piste a suivre, celle qui conduit jusqu'a Theo dont l'errance recouvre et revele le parcours des pionniers et des explorateurs du Nouveau Monde. La diegese se lit a la maniere d'un palimpseste. Les lectures dans Volkswagen Blues agissent comme un fil conducteur (d'ordre metatextuel) qui guide Jack et la Grande Sauterelle dans un itineraire a la fois geographique, historique et litteraire. La bibliotheque imaginaire de cette aventure est essentiellement americaine, au sens du continent. C'est de l'Amerique qu'il s'agit dans tous les intertextes historiques et romanesques; les lectures de Jack et de la Grande Sauterelle renvoient plus precisement a une conception particuliere du continent. Les themes qui y dominent sont la quete du bonheur et la realisation d'un reve paradisiaque. C'est justement cette thematique qui confere un certain caractere diegetique a l'acte de lire des deux voyageurs. On se rappellera a cet egard que dans Des Nouvelles d'Edouard, les lectures du heros perdaient toute valeur referentielle au cours de son voyage; or, dans le "Grand Reve de l'Amerique" (VW 100), qui sous-tend chaque lecture de Jack et de la Grande Sauterelle, chaque texte consulte se trouve relie et uni dans une perspective qui abolit l'espace et le temps. C'est comme si 1'Amerique, inscrite dans les recits de voyage et dans les romans americains au cours des siecles, etait restee inentamee, inebranlable. Jack et la Grande Sauterelle n'eprouvent aucune difficulte a reconnaitre et a retrouver les traces lisibles de l'Amerique du passe. Toutefois, leur lecture du metatexte americain diverge: Dans Volkswagen Blues, les personnages ne rejoignent jamais uniquement 1'Amerique physique, ni uniquement 1'Amerique de la memoire. L'une interferant inevitablement sur l'autre, les personnages n'echappent ni a la memoire, ni au present, ne peuvent atteindre Tune sans passer par l'autre. Us ne peuvent s'isoler ni dans l'une, ni dans l'autre. Leurs rapports memes sont fortement tributaires de leur memoire particuliere de l'Amerique. S'ils habitent un meme present, parcourent un meme continent, leur facon de s'y rejoindre est conditionnee par leurs rapports imaginaires a cet espace present, objectivement le meme, et pourtant 64 imaginairement different.88 Comme on l'a deja remarque dans le premier chapitre de cette etude, "Les mandats de lecture", l'experience de lecture de Jack et celle de la Grande Sauterelle se distinguent en ce que chacune est axee sur un plan referentiel different. L'ecart des lectures de Jack et de la Grande Sauterelle s'explique avant tout par leur reference aux origines de l'Amerique. Cette facon de lire, qui est particuliere a chacun d'entre eux, est explicitee des le debut de leur voyage au musee de Gaspe, ou les deux personnages s'identifient respectivement a des patrimoines inconciliables depuis l'origine: lis regarderent en particulier une tres grande et tres belle carte geographique de l'Amerique du Nord ou Ton pouvait voir l'immense territoire qui appartenait a la France au milieu du 18e siecle [. . .]: c'etait incroyable et tres emouvant a regarder. Mais il y avait aussi une autre carte geographique, tout aussi impressionnante, qui montrait une Amerique du Nord avant l'arrivee des Blancs; la carte etait jalonnee de noms de tribus indiennes, des noms que l'homme connaissait [. . .] mais egalement une grande quantite de noms dont il n'avait jamais entendu parler de toute sa vie [. . .] La fille s'attardait longuement devant la deuxieme carte. Ses yeux etaient brillants et humides, et Jack comprit qu'il valait mieux la laisser toute seule un moment. (VW20) Les deux Ameriques, parties integrantes d'un seul texte toutefois difficile a unifier, sont ici isolees (physiquement) par deux cartes separees dans le rapport entretenu par chaque personnage avec l'une d'entre elles. La premiere carte, celle d'une Amerique qui "appartenait a la France", reveille un sentiment d'appartenance chez Jack Waterman. C'est lui qui reste emu devant le panorama historique qui s'etend devant ses yeux. Toutefois, l'experience de la Grande Sauterelle est separee de celle de Jack par ce "Mais" qui renvoie a une deuxieme carte. La Grande Sauterelle, Metisse mais surtout Amerindienne a ses propres yeux, se rattache plutot a l'Amerique pre-L'Herault, Pierre. "Volkswagen Blues: traverser les identites." Voix et images X V . 1 (automne 1989): 30. 65 colombienne. En laissant la fille seule avec sa carte, Jack admet son exclusion de cette Amerique primitive qui lui semble prehistorique, c'est-a-dire anterieure aux textes et a toute experience vecue. C'est pour cela qu'il ne reconnait pas la plupart des noms de tribus indiennes: sa meconnaissance provient de son inexperience, de son absence de memoire. Quant a la Grande Sauterelle, elle n'eprouve pas ce trou de memoire; en fait, elle se souvient trop bien: - Quand vous parlez des decouvreurs et des explorateurs de l'Amerique. . . Moi , je n'ai rien en commun avec les gens qui sont venus chercher de l'or et des epices et un passage vers l'Orient. Je suis du cote de ceux qui se sont fait voler leurs terres et leur facon de vivre. (VW2S) La Grande Sauterelle, en s'adressant a Jack, mais egalement a tous ses semblables ("vous"), s'exclut elle aussi volontairement de la premiere carte. Les deux personnages se trouvent ainsi isoles dans leur propre "memoire collective". Or, les deux cartes de l'Amerique peuvent nous servir de points de repere autour desquels se construit toute la representation de la lecture dans Volkswagen Blues. Ce roman abonde en contrastes qui se manifestent dans une sorte de dualite, de duplicite. On y trouve en premier lieu l'opposition primordiale entre la lecture de Jack et celle de la Grande Sauterelle, ce qui renvoie a d'autres oppositions entre Blanc/Amerindien, materialite/spiritualite, passe/present, jeunesse/vieillesse, innocence/trahison. Cependant, comme on le verra, ces contraires, a premiere vue irreconciliables et irreductibles, se completent pour se placer sous le signe du grand texte de l'Amerique. Puisque c'est a partir de la lecture que se revele l'Amerique dans toutes son ambivalence, commencons par la premiere lecture de Jack et de la Grande Sauterelle, celle du premier texte, au sens fondateur: celui de Jacques Cartier. La traversee de l'Amerique par les heros les fait se deplacer dans le temps aussi bien que dans l'espace. C'est pourquoi les deux voyageurs 66 commencent l'histoire, leur histoire, a Gaspe et remontent au decouvreur du Canada, Jacques Cartier. L'extrait du recit de voyage de Cartier joue un role quasi cosmogonique et inscrit la piste de Theo dans une dimension plus etendue. En evoquant la naissance de l'Amerique89, le texte de Cartier introduit une autre realite dans la recherche de Theo disparu: la naissance du continent issu d'une quete a la fois materielle et spirituelle. Selon Andre Berthiaume90, deux motifs sont a l'origine de l'exploration de l'Amerique par les Europeens: la propagation de la foi chretienne et la recherche de la richesse, de "l'or et des epices" (VW 28), dans les mots de Pitsemine. Ces deux motifs sont inherents a l'idee du grand reve de 1'Amerique qui sous-tend le voyage de Jack et de sa compagne. Ce n'est pas seulement Theo qui est disparu, mais toute une couche historique de 1'Amerique qui reste enfouie. Selon Lucien Rene Abenon et John A. Dickinson, les grandes decouvertes ont donne lieu a une ere d'expansion economique europeenne, fondee sur l'exploitation de vastes empires d'outre-mer91. Meme la premiere expedition de Jacques Cartier en 1534, d'ou provient l'extrait imprime sur la carte postale de Jack, a ete entreprise "a la recherche de 'grant [sic] quantite d'or et d'autres riches choses"92. Et les deux derniers voyages de Cartier obeissaient aux memes motifs materiels. Par exemple, il est revenu en Amerique en 1535 apres avoir ete convaincu par ses deux otages iroquois, Domagaya et Targnoagny, les fils du chef Donnacona, de l'existence d'un pays aux richesses fabuleuses (le Saguenay)93. De meme, selon Abenon et Dickinson, "l'equipage [etait] convaincu d'avoir enfin trouve l'Eldorado tant recherche dans ce lieu baptise 8 9 L'Amerique dont on parle a partir de ce moment sera celle d'apres l'arrivee des explorateurs europeens. 9 0 Berthiaume, Andre. La Decouverte ambigue. Ottawa: Le Cercle du Livre de France, 1976. 9 1 Abenon, Lucien Rene et John A. Dickinson. Les Francois en Amerique. Lyon: Presses Universitaires de Lyon, 1993. p. 5 9 2 Abenon et Dickinson 17 9 3 Abenon et Dickinson 19 67 Charlesbourg-Royal"94. L'allusion a l'Eldorado se trouve egalement dans Volkswagen Blues avec la legende de ce pays mythique, telle qu'elle apparait dans The Golden Dream. Seekers of Eldorado de Walker Chapman, qui est racontee par Jack a sa compagne de voyage (VW 29). L'Eldorado est aussi evoque quand Jack et la Grande Sauterelle font face a la Royal Bank Plaza a Toronto, avec ses panneaux de verre saupoudres de poussiere d'or: Au milieu des edifices mornes et gris, [l'immeuble] pointait ses deux triangles dores vers le ciel. [ . . . ] La lumiere paraissait venir de l'interieur, elle etait vive et chaleureuse comme du miel et ils ne pouvaient pas s'empecher de penser a l'Or des Incas et a la legende de l'Eldorado. C'etait comme si tous les reves etaient encore possibles. (VW79) Certes, la richesse fait partie du reve des explorateurs et, plus tard, des pionniers qui se sont aventures dans l'inconnu de l'Amerique pour atteindre cette Terre promise. La Californie et la ruee vers l'or dont elle sera le theatre au dix-neuvieme siecle poursuivent la legende. Jack lui-merae rapproche (inconsciemment) sa recherche de Theo de ce motif lorsqu'il compare la Grande Sauterelle et lui-meme a "deux especes de zouaves en train de dechiffrer une vieille carte au tresor" (VW\5). Cependant, le sens de la carte postale, une fois dechiffre, sert a inscrire la quete de Jack et de la Grande Sauterelle dans l'autre motif du reve: la poursuite d'un objectif spirituel. Dans l'extrait imprime de la relation de voyage de Cartier envoye par Theo, il s'agit de la croix plantee a Gaspe par les nouveaux venus au nom du roi de France. Comme le remarque Normand Doiron, "[l]es grandes decouvertes surviennent a la fin du XVe siecle dans un climat de bouleversements intellectuels et religieux. Ainsi la genese du recit de voyage portera les marques indelebiles de l'humanisme et de la theologie"95. Le voyage de Cartier repondait au caractere 9 4 Abenon et Dickinson 24 9 5 Doiron 88 68 aussi bien religieux qu'economique de sa mission: [. . .] Et icelle croix plantasmes sur la dicte poincte deuant eulx, lesquelz la regarderent faire et planter; Et apres qu'elle flit esleuee en l'air, nous mismes tous a genoulz, les mains joinctes, en adorant incelle deuant eulx et leurs fismes signe, regardant et leur monstrant le ciel, que par icelle estoit nostre Redemption, de quoy ilz firent plusieurs admyradtions, en tournant et regardant icelle croix. (VW 19) Cet extrait, qui agit comme ancrage fondateur de la traversee continentale de Jack et de la Grande Sauterelle, recouvre ainsi leur voyage d'une dimension spirituelle. A la lumiere de cela, le motif de la foi chretienne se retrouve a nouveau dans la phrase sentencieuse de Saul Bellow, citee au debut de ce chapitre: "Quand vous cherchez votre frere, vous cherchez tout le monde!" (VW 110); le mot "frere" revet ainsi une connotation plus evangelique, embrassant la grande famille humaine dans un rapport fraternel. C'est ainsi que le fondement colonisateur du reve de l'Amerique se rattache nettement au desir de Jack de retrouver son frere, ce qui transforme l'experience personnelle de lecture et de voyage des heros en aventure universelle, partagee avec l'humanite restauree qu'implique la civilisation du Nouveau Monde. La carte postale de Theo remplit une double fonction: elle evoque pour son destinataire l'enfance des deux freres en meme temps que le passe francais du continent nord-americain. D'ailleurs, a plusieurs reprises dans le roman, Jack juxtapose des souvenirs d'enfance et l'histoire des explorateurs francais: lis [la Grande Sauterelle et Jack] se mirent a parler de Theo et l'homme raconta quelques souvenirs de l'enfance qu'ils avaient vecue, son frere et lui, dans une grande maison de bois situee au bord d'une riviere, tout pres de la frontiere des Etats-Unis; ensuite il evoqua plusieurs exploits des decouvreurs et des explorateurs de la Nouvelle-France: Champlain, Etienne Brule, Jean Nicolet, Radisson, Louis Jolliet et le pere Marquette, Cavelier de La Salle, d'Iberville et La Verendrye. (VW27) 69 Ce parallelisme entre la nostalgie de l'enfance et celle de l'Amerique francaise est fondamental dans la quete de Jack. A travers ses souvenirs de Theo, il retrouve un ancien bonheur qui est lie inextricablement a l'histoire de l'Amerique francaise et de ses ancetres aventuriers. Son frere Theo devient ainsi l'un de ces aventuriers modernes en s'inscrivant dans plusieurs filiations complexement enchevetrees: celle des colonisateurs francais, celle des pionniers americains du Far West, celle des artistes de la Beat Generation. . . Comme on l'a deja constate, Jack eprouve du mal a s'approprier son passe. Son "amnesie historique" fait en sorte qu'il ne peut pas bien lire le monde. La brume perpetuelle, qui voile la comprehension qu'il a de lui-meme et de sa place dans le monde, intensifie son besoin de plus en plus pressant de retrouver cette parcelle de bonheur perdu. La decision de Jack, apres tant d'annees, de chercher son frere temoigne de son besoin de croire que ce bonheur n'est pas disparu sans retour, mais qu'il survit dans la personne de son frere: "Mon frere Theo, je ne l'ai pas vu depuis une vingtaine d'annees, alors il est a moitie vrai et a moitie invente. Et s'il y avait une autre moitie [. . .] La troisieme partie serait moi-meme, c'est-a-dire la partie de moi-meme qui a oublie de vivre" (VW 137). Theo, par son absence, est devenu aussi lointain et insaisissable que le passe historique qu'il rappelle a Jack. Par consequent, celui-ci ne peut ni reconnaitre ni rejoindre l'un sans l'autre. le passe personnel est indissociable du passe historique. Theo est l'agent catalyseur de cette etrange convergence psychologique. C'est en effet la lecture qui etablit chez Jack cette equivalence entre Theo et l'ancienne Amerique francaise. Dans leur maison d'enfance, on trouvait "une grande galerie vitree ou le soleil rechauffait ceux qui venaient s'y installer pour lire ou rever ou bien echanger des confidences" (VW34). C'est la, on peut le supposer, que Jack et Theo ont partage la lecture des 70 memes textes. Ou, plus precisement, c'est la que Jack a appris a lire, avec son frere aine comme maitre, "le plus vieux et le plus grand et aussi le plus savant parce qu'il lisait toutes sortes de livres" (VW66). Malgre une bibliotheque commune, c'est la facon de lire et l'experience que fait chacun des deux freres de sa lecture respective qui les distinguent. Avant de devenir l'apprenti de la Grande Sauterelle, lectrice-en-comprehension selon les categories de l'analyse que j'ai exposees dans le premier chapitre, Jack s'est initie avec Theo, lecteur aussi habile que la jeune fille. Theo cristallise les lectures de Jack dans sa propre experience, ce qui fait que la lecture joue un role determinant et actif dans sa vie. Comme on peut le constater dans sa "facon speciale de raconter" (VW 66) ce qu'il a lu, notamment l'histoire d'Etienne Brule, Theo etait capable de rendre les textes vivants, Jack etant plutot un lecteur passif en ce qu'il reste spectateur des gestes de Theo sans prendre part a leurs lectures partagees, ni comme acteur, ni comme interprete. Tout semble reposer sur la seule initiative de l'aine qui tient le role de vedette: Au signal donne par Theo, le groupe se separait en deux: les Blancs et les Indiens. [ . . . ] Lorsque la reserve de fleches etait epuisee et que les Blancs et les Indiens en etaient rendus au corps a corps, Etienne Brule [Theo] lui-meme faisait son apparition et mettait un terme a l'affrontement en tirant un formidable coup de l'arquebuse que Champlain lui avait pretee. Et quand ce n'etait pas Etienne Brule qui intervenait dans la bataille, c'etait Daniel Boone [. . .], ou bien Davy Crockett [. . .], ou encore le sherif Wild Bill Hickock, ou meme Buffalo Bill avec sa vieille Winchester. (VW6S-69) En incarnant de la sorte les grandes figures historiques de l'Amerique, Theo assume leur fiction identitaire et affirme ainsi son americanite. Cette appartenance declaree a 1'Amerique complete la confiance, la vivacite et surtout l'esprit aventurier de Theo, traits qui manquent par contre a Jack ou qu'il vit par procuration dans sa complicity avec son frere, et ce d'autant plus librement que celui-ci est disparu. 71 L'intensification de la lecture operee par Theo envahit sa vie meme. Comme Edouard dans le roman de Tremblay, Theo vit ses lectures comme sa realite. Preferant le voyage et l'errance, Theo devient aux yeux de Jack un coureur des bois des temps modernes, une illustration vivante de l'aventurier audacieux et insouciant. C'est cette joie de vivre qui fait defaut a Jack, ce "faux doux" (VW2\l) qui a du mal a vivre. Selon Henri Servien dans L'Amerique Frangaise, l'aventure a l'epoque des coureurs des bois etait "avant tout la manifestation de la jeunesse d'esprit [. . .], un etat d'esprit, un effet de la volonte, une qualite de l'imagination, une intensite emotive, une victoire du courage sur la timidite, du gout de l'aventure sur l'amour du confort. . ," 9 6. Or, Jack ne possede aucune de ces caracteristiques qu'il projette si facilement sur Theo. Depourvu d'imagination et de confiance en soi, notamment pour ecrire, Jack se tourmente en lisant les romans reussis des autres: En general, il n'eprouvait pas le besoin de lire durant les periodes ou il ecrivait un roman [car] les livres des autres le rendaient impatient et parfois meme jaloux [. . .] II vivait les moments d'angoisse qui attendent les ecrivains quand ils ont termine un livre et que, deja conscients des faiblesses de cet ouvrage et encore incapables d'imaginer l'oeuvre suivante, ils se mettent a douter de leur talent. (VW42-43) Se definissant comme faible et peureux, Jack se refugie dans l'habitude et dans le confort des textes familiers (VW42). II ne ressemble point a l'ecrivain ideal, febrile et createur, modele issu de ses propres sentiments d'impuissance, qui est decrit au Chapitre 4 du roman: Les idees se bousculent dans sa tete, elles arrivent de plus en plus vite et il se demande s'il sera capable de suivre le rythme. [. . .] Les mots et les phrases arrivent facilement et la source parait inepuisable. II a l'impression qu'on lui dicte ce qu'il faut ecrire. II se sent tres bien. II ecrit a toute allure et il vit intensement . . . (VW48-49) Ce modele se faconne a partir de l'energie et de la genie frenetique que represented l'ecrivain Servien, Henri. L'Amerique Frangaise. France: L'Orme Rond, 1987, p. 5 72 kerouacien, tel que Sal Paradise: "He watched over my shoulder as I wrote stories, yelling, 'Yes! That's right! Wow! Man!' and 'Phew!' and wiped his face with his handkerchief. 'Man, wow, there's so many things to write! How to even begin to get it all down and without modified restraints and all hung-up on like literary inhibitions and grammatical fears. . " 9 7 . Dans son apathie, Jack se presente done comme l'antithese sedentaire du coureur des bois heroique. Evidemment, l'image de Theo comme coureur des bois renvoie a la jeunesse dont parle Servien: la jeunesse a la fois de l'enfance et celle d'une Amerique nouvelle et prometteuse. Cependant, Jack est prisonnier d'un present stagnant et d'un avenir pressenti comme etant apocalyptique: "A mon age, c'est une mer avec un soleil couchant qui conviendrait le mieux" (VW 158). Sa condition ressemble a celle qui est decrite par Georges Matore et resumee par Gerard Genette: "[L'] homme d'aujourd'hui eprouve sa duree comme une 'angoisse', son interiorite comme une hantise ou une nausee, livre a l"absurde' des plans ou des figures qui empruntent a l'espace des geometres un peu de son assise et de sa stabilite"98. Jack eprouve une sorte de malaise inexplicable et il est pris par le desir de s'ancrer a quelque chose: "II y a des jours ou vous avez l'impression que tout s'ecroule. . . en vous et autour de vous, dit-il en cherchant ses mots. Alors vous vous demandez a quoi vous allez pouvoir vous raccrocher. . . J'ai pense a mon frere" (VW 14). L'idee qu'il se fait de l'espace telle que representee par l'histoire de Theo est celle que s'en faisaient les hommes d'autrefois. Son espace-refuge devient l'Amerique du passe, a l'epoque ou on croyait encore que tout etait possible. Ce sentiment d'invulnerabilite et cette determination inebranlable chez ceux qui poursuivent la realisation du reve americain sont atemporels, c'est-a-dire communs a plusieurs Kerouac 7 Genette, Gerard. "Espace et langage" dans Figures I. Paris: Seuil, 1966, p. 101-102 73 couches du passe evoque dans les lectures de Jack et de la Grande Sauterelle. C'est pour cela que Theo est compare non seulement a Etienne Brule, heros francais du dix-septieme siecle, mais a d'autres figures appartenant a l'histoire americaine des epoques posterieures". Jack s'accroche a un Theo mythifie par l'absence et par le recul des souvenirs. II le glorifie, lui dormant l'etoffe d'un heros: [. . .] et peu a peu la silhouette de son frere grandissait et prenait place dans une galerie imaginaire ou se trouvait une etrange collection de personnages, parmi lesquelles on pouvait reconnaitre Maurice Richard, Ernest Hemingway, Jim Clark, Louis Riel, Burt Lancaster, Kit Carson, La Verendrye, Vincent Van Gogh, Davy Crockett. . . (W216-217) Ici encore, Theo est associe aux heros populaires et reconnus: des personnalites issues du monde sportif, artistique, cinematographique, litteraire, etc. II atteint des proportions legendaires, demesurees, et devient un modele inaccessible — "moitie invente" (VW 137). Cependant, au fil des lectures de Jack et de sa compagne de voyage, ce piedestal commence a s'ecrouler car tous les heros auxquels Jack s'identifie sont remis en cause. Ce sont les sentiments d'insuffisance, d'insignifiance et de mediocrite qui, chez ce dernier, ont cree une image irrealiste de son frere. Peu a peu, cette image du heros se trouble et s'estompe, brouillee par l'ambiguite historique que Jack decouvre lors de ses lectures. Par exemple, l'image privilegiee de Theo en tant qu'Etienne Brule s'avere decevante: a Toronto, dont la region a ete explored premierement par Brule en 1615 (VW63), ce heros est denonce comme "bum" par le Pinkerton (VW71) et comme homme "fort vicieux, adonne aux femmes" par Samuel de Champlain, cite dans le livre Toronto During the French Regime (VW 76). Le coup de massue est donne lorsque Jack apprend que Brule a ete mis a mort par ces Indiens qui, selon Theo, "l'avaient adopte comme l'un des leurs" (VW66). 9 9 Voir VW69, Les heros evoques ici ont vecu au XVIIIe (Daniel Boone) et au XLXe siecles (Wild Bill Hickock, Davy Crockett, Buffalo Bill). 74 Ayant cree l'image de Theo a partir d'une experience de lecture incomplete, Jack recoit un choc quand son heros est ramene a la realite. On pourrait rapprocher cette decheance de l'image du frere a celle de Dean dans On the Road. Peu a peu, Sal se rend compte de la lachete de son idole, qui est traite de menteur et condamne par les autres personnages qui l'avaient admire. Avec le temps, personne ne croit plus en Dean, mais Sal le defend et le reconnait comme frere jusqu'au moment de son abandon par celui-la au Mexique. Theo lui-meme subit une degradation et apparait sous un jour moins favorable avec l'histoire de la possession d'arme a feu a Toronto et, plus tard, avec l'affaire de la tentative de vol a Kansas City. Suite a ces deceptions, l'etat de doute eprouve par Jack s'intensifie au fur et a mesure que les lectures se poursuivent. Les autres heros sont demystifies a leur tour, leur histoire baignant dans le sang d'un passe opposant les Blancs et les Indiens. Par exemple, suite a un nouvel indice qui revele que Theo est passe par Kansas City, la Grande Sauterelle remarque l'hesitation de Jack: - Alors qu'est-ce qui ne va pas? -Je n'en sais rien, c'est moi. C'est mon frere. . . C'est dans ma tete. II ajouta, avec un geste d'impuissance: -C'est l'Amerique. On commence a lire l'histoire de l'Amerique et il y a de la violence partout. On dirait que toute l'Amerique a ete construite par la violence. ( W 1 2 9 ) La lecture sert a elucider la quete de Jack, ce qui le mene a examiner et a interroger de nouveau l'objet de cette quete. L'objet de la quete n'etant plus Theo, mais lui-meme, la chute de ses heros n'est que la condition necessaire de sa propre maturation: - Don't talk to me about heroes! dit l'homme. - Why? fit-elle. - I've travelled a long way and all my heroes. . . (VW219) Jack n'acheve pas sa phrase, lancee a la toute fin de son voyage qui aboutit a San Francisco, mais on peut supposer qu'il veut exprimer son desenchantement. Comme il l'a compris en suivant la 75 Piste de l'Oregon, les veritables heros de son histoire sont les gens ordinaires. En fin de compte, ce sont des gens comme lui, devenus courageux dans leur perseverance et dans leur foi en un monde meilleur. Ironiquement, la phrase inachevee de Jack est en quelque sorte confirmee par sa rencontre avec Theo, dont la decouverte est justement ce qui empeche Jack de finir ce qu'il veut dire. Les paroles inexprimees de Jack se materialisent ironiquement en une illustration vivante: Theo, le dernier restant des heros, s'efface lui aussi dans l'image de cet homme en chaise roulante, gateux et debile. Le "Theo mythique" redevient homme, a vrai dire loque humaine, et sa fraternite survit tres malaisement a cette humanisation. En effet, c'est a partir de Kansas City, point de depart de la Piste de l'Oregon pour les pionniers d'autrefois et pour nos deux voyageurs modernes, qu'un glissement s'effectue, lie etroitement aux quetes d'identite et de bonheur de Jack. Au moment ou la lecture de The Oregon Trail Revisited de Gregory M . Franzwa se presente comme un intertexte dominant, la quete de Jack devient plus penetrante. C'est qu'on passe alors des expeditions francaises (axe nord-sud) a la colonisation anglo-americaine (axe est-ouest). Comprenant de plus en plus que ses heros ne correspondent pas a l'objet essentiel de sa recherche, c'est-a-dire le bonheur, Jack se tourne vers une autre source d'inspiration: les pionniers. Ce sont eux, en effet, qui rejoignent veritablement les valeurs que Jack admire. Leur caractere authentique et tangible est souligne a plusieurs reprises, leur figure est plus familiere et credible que les heros de l'enfance devenus, eux, invraisemblables et chimeriques: Finalement, Jack ressembla son courage et posa la question qu'il avait sur le coeur. II lui demanda quelle sorte de gens avaient pris la decision, au debut des annees 1840, de tout abandonner et de traverser presque tout un continent pour la seule raison qu'ils avaient entendu dire que les terres etaient bonnes et que la vie etait meilleure au bord du Pacifique. Quelle sorte de gens avaient eu le courage de faire ca? 76 -They were ordinary people, repondit le capitaine. [...] - Pas des aventuriers? demanda Jack. - Non. - Et pas des bums? - Mais non [.. .] (VW 133-134) Ce sont des gens ordinaires, ni des bums comme Etienne Brule ni des explorateurs aventuriers. Bref, ce sont des gens simples et modestes qui ne cherchent ni aventure ni richesse strictement materielles; ils revent tout simplement d'une vie meilleure et d'un bonheur spirituel. L'errance des bums et des aventuriers d'autrefois cede la place au pelerinage moderne de ceux qui croient en l'existence d'une utopie. Mais la silicone necessaire a l'industrie des appareils electroniques a remplace Tor du siecle dernier et la Californie reste toujours l'Eldorado. Jack et la Grande Sauterelle, dont la traversee dedouble en quelque sorte celui des pionniers partis eux aussi a la recherche d'un nouveau sens a leur vie, sont pris, eux aussi, dans la construction d'une utopie. Lors de leur lecture de The Oregon Trail Revisited, ils trouvent de plus en plus d'affinites avec ces braves gens. Ce livre permet a Jack et a la Grande Sauterelle de se familiariser avec la vie et le trajet des pionniers. Le "ils" de leur recit se transforme en "on" et en "nous", Jack se prenant meme pour le wagon-master (VW 178). Les deux lecteurs finissent par s'identifier aux "fermiers, artisans, professeurs, missionnaires" (VW 179) et aux enfants qui ont affronte les plus grandes difficultes pour realiser un reve. Ce reve habite Jack et la Grande Sauterelle des qu'ils tentent de le saisir par l'imaginaire et de comprendre l'esprit de leurs predecesseurs qui, par ce reve, sont partis vers l'inconnu. Jack et la Grande Sauterelle revent d'une paix interieure et d'un bonheur spirituel qui leur permettront de se connaitre. C'est ce rapprochement de leur passe commun, contenu dans tous les intertextes, qui rend cela possible. Selon Yves Cazaux, le reve americain "s'insere dans le reve permanent de l'humanite a la 77 recherche d'elle-meme100. La meme quete compose le "Grand Reve de l'Amerique" tel que Jack s'efForce de le comprendre: II pensait que, dans l'histoire de l'humanite, la decouverte de l'Amerique avait ete la realisation d'un vieux reve. Les historiens disaient que les decouvreurs cherchaient des epices, de l'or, un passage vers la Chine, mais Jack n'en croyait rien. II pretendait que, depuis le commencement du monde, les gens etaient malheureux parce qu'ils n'arrivaient pas a retrouver le paradis terrestre. lis avaient garde dans leur tete l'image d'un pays ideal et ils le cherchaient part out. Et lorsqu'ils avaient trouve l'Amerique, pour eux, c'etait le vieux reve qui se realisait et ils allaient etre libres et heureux. Ils allaient eviter les erreurs du passe. Ils allaient recommencer a neuf. (VW 100-101) Ayant perdu celle qu'il aimait (VW 136) et toutes les autres choses qui donnent du sens a la vie, Jack cherche justement a recommencer a neuf. Pour y arriver, il faut qu'il se reconcilie avec son americanite, cette composante de son identite qu'il n'a jamais vraiment connue. La recherche de son americanite consiste pour Jack en ce deplacement, ce cheminement qui represente la rupture avec les espaces clos et contraignants: celui de l'ecriture qu'il suspend et celui du Quebec qu'il quitte. En franchissant ces deux frontieres qui le maintiennent dans un etat chancelant d'apathie et d'immobilisme, Jack cherche a se liberer d'une inertie. En suivant les traces laissees par Theo, pretexte de son voyage1 0 1, le parcours de Jack met en scene une volonte d'appropriation et de nomination du territoire. Ressemblant a cet egard a Edouard, en visite a Paris, Jack ne reconnait le continent qu'a travers ses lectures. Cependant, l'insurflsance de cette appropriation est aussi revelee. Quitter le Quebec pour s'engager dans ce periple n'est pas aussi facile qu'on peut l'imaginer. Jack ne peut pas s'approprier decisivement le territoire qu'ont parcouru ses ancetres europeens car ce qui se donne a lire, c'est la diver site des passages. La francite de son identite est soumise a une americanite ambivalente, car lors de sa traversed et des 1 0 0 Cazaux, Yves. Le Reve americain. De Champlain a Cavelier de La Salle. Paris: Albin Michel, 1988, p. 13 78 ses lectures subsequentes, Jack rencontre des immigrants (les pionniers) et des Amerindiens en plus des explorateurs auxquels il tient par ses origines. Loin d'etre un espace circonscrit d'emblee, l'Amerique constitue un espace sedimentaire dont les diverses couches sont a deterrer. Des parcours divergents s'integrent a la memoire americaine. Par exemple, la representation des Amerindiens au cours du voyage de Jack et de la Grande Sauterelle, est tres puissante. Au fil des lectures de la jeune Metisse se precise l'image sedimentarisee de l'histoire de l'Amerique: La mise en reserve des Amerindiens, leur genocide commemore contribuent a rendre derisoire cette volonte heroique de traverser le continent americain sans jamais etre entrave dans le choix de parcours. De la meme facon, le rappel de l'occupation precolombienne souligne la multiplicity des cheminements et des appropriations culturelles.102 La memoire amerindienne revele ainsi l'autre face voilee de l'Amerique. Jack fait alors l'experience de l'alterite; tel que commente par Harel: "Roman d'ouverture, Volkswagen Blues pose [. . .] la problematique de l'identite quebecoise en la debusquant dans ses differents fantasmes de fondation"103. Toutes les assises de Jack concernant l'idee qu'il s'etait faite de son identite ne peuvent etre que demontees puisque ramericanite n'est pas monolithique. C'est pour cela que son desir de s'approprier le continent americain, afin de s'attribuer une identity, est aussitot decu et remis en question. Son periple est plus ambivalent qu'il ne le pense. En s'accrochant a son passe, il souhaite ce que Simon Harel appelle la continuity104. En faisant de Theo le guide de son cheminement, en suivant les indices laisses par celui-ci, le voyageur recherche l'unite avec son frere. Ayant idealise Theo comme son double plus courageux, plus entreprenant et plus admirable, Jack est en quete d'une figure gemellaire. L'unite avec Theo en "[. . .] je me demande si j'aimais vraiment Theo. de lui." VW 289; c'est moi qui souligne. 1 0 2 Harel 181 1 0 3 Harel 165 Peut-etre que j'aimais seulement l'image que je m'etais faite 79 sera une avec soi-meme, puisque Jack se voit avec Theo comme faisant partie integrante d'une meme totality105. Sa quete permet l'instauration d'une continuity et circonscrit l'espace a explorer. L'echec de cette quete provient de la conscience du fait que l'identite n'est pas aussi delimited. La continuity recherchee finit en rupture et en discontinuity, ce qui rend presque inutile la disposition des points de repere laisses par le frere idealise. La derive en terre americaine signifie pour Jack une experience de desillusion car une fois rendu a San Francisco, le sens de son parcours perd toute referentialite: le heros ne trouve que la perte de sens, l'incoherence et l'inintelligibilite. II croit avoir dechiffre correctement les indices de Theo et il s'attend a voir l'actualisation d'une presence qui a ete ressentie pendant tout le parcours. Ce qu'il trouve, par contre, c'est une absence encore plus angoissante. L'absence temporaire de Theo devient une absence permanente. La recherche de la familiarite et d'un rapprochement mene au non-familier et a l'etrangete. L'assimilation est le seul destin de toutes les differences dans l'histoire nord-americaine: La conclusion du roman est a cet egard revelatrice: le sejour a San Francisco s'apparente a la contemplation d'un univers eclate, sans significations prescrites. Vivre dans cette ville revient a s'y perdre, a l'exemple du frere Theo, ou des vagabonds qui errent pres de Market Street. [. . .] Divers parcours s'enchevetrent mais la volonte de leur assigner une conclusion demeure illusoire. Comme si l'arrivee en milieu urbain, que represente ici San Francisco, rompait l'illusion d'une continuity referentielle. La quete de Jack Waterman, toute entiere determinee par la recherche du frere Theo, trouve a San Francisco sa conclusion malheureuse.106 Le sens univoque du parcours de Jack s'est fragmente en multiplicity. La revendication d'un discours fondateur est refusee a San Francisco ou toutes les races convergent dans ce melting pot americain. II n'y a plus de sens premier, de referentialite. Les balises qui ont oriente la quete Harel 178 VW 137, lorsque Jack parle des "moities" de Theo. Harel 185 80 deviennent des signes disperses. Ces balises, qui ont servi a eclaircir la piste a suivre, replongent Jack dans l'obscurite: Le voyage touchait a sa fin. Ils etaient partis de Gaspe, ou Jacques Cartier avait decouvert le Canada, et ils avaient suivi le fleuve Saint-Laurent et les Grands Lacs, et ensuite le vieux Mississippi, le Pere des Eaux, jusqu'a Saint Louis, et puis ils avaient emprunte la Piste de l'Oregon et, sur la trace des emigrants du 19e siecle [. . .] ils avaient parcouru les grandes plaines, franchi la ligne de partage des eaux et les montagnes Rocheuses, traverse les rivieres et le desert et encore d'autres montagnes, et voila qu'ils arrivaient a San Francisco. La ville etait couverte de brouillard. (VW 255-266; c'est moi qui souligne) II est interessant de se rappeler qu'au debut du voyage de Jack, "il y avait des bancs de brume sur la baie de Gaspe" (VW9). Les allusions constantes a la brume, faut-il le preciser, sont indicatives de l'amnesie historique' de Jack ou plutot d'une conscience trouble de son appartenance a l'Amerique. Le parcours devait tirer l'homme de sa torpeur et elucider sa comprehension. Au contraire, a la fin de ce voyage initiatique, on decouvre que la ville de San Francisco, la destination finale, est recouverte de brouillard comme l'etait Gaspe, point de depart de l'aventure du heros. Son voyage repondait au mandat primordial de retrouver Theo, mais une fois ce but atteint, le voyageur est mis en face d'une disillusion sans appel. II a suivi les traces de Theo, assure que cela permettrait enfin a ce dernier de le guider vers la lumiere au bout du tunnel. Tel est le sens du reseau metaphorique qui s'insinue souvent dans le dialogue de Jack et de sa compagne de voyage: - C'est un guide special, dit l'homme. - Ah bon, il ne s'appellerait pas Theo, par hasard? [. . .] - Vous avez un guide qui connait bien les Indiens, 9a se voit tout de suite. - II connait les Indiens et il connait la region comme sa poche. Mais ce n'est 81 pas tout. Le guide ne se contente pas de faire son travail: il donne un coup de main au wagon master. - Comment ca? demanda la fille. - Le wagon master est un peu zouave, dit I'homme. Quand il faut prendre une decision, il se met a hesiter. II dit que c'estparce que sa tete est pleine de brume. Vous voyez ce que je veux dire? (VW 177-178; c'est moi qui souligne) Le sens du parcours est toujours ramene a Theo, meme apres avoir ete demystifie. Reduit enfin a un quelconque "UNIDENTIFIED M A N " (VW 267), Theo ne peut plus assurer l'identite tant recherchee par Jack: "I don't know you, dit-il" (VW 285). C'est en anglais qu'il entend ainsi enoncer, de la bouche de son frere, la dure verite de sa quete: "Peut-etre que j'aimais seulement l'image que je m'etais faite de lui" (VW2S9). La decision finale que prend I'homme de rentrer a Quebec, au lieu de poursuivre sa liaison avec la Grande Sauterelle et de s'exposer a revivre le sort de son malheureux frere, est un choix qui ne va pas sans lucidite. Certes, ce denouement n'a rien d'un triomphe: tout ce qui faisait l'objet de la quete s'est estompe. Mais doit-on conclure a l'echec du heros? Ce n'est peut-etre pas seulement pour boucler la boucle et par reflexe de securite que Waterman revient a Quebec. Quel autre endroit en Amerique s'offre a la conservation de ce qui peut rester d'identite a cet heritier de Jacques Cartier et d'Etienne Brule? Quel autre refuge possible a qui ne consent pas a l'exil sans retour d'un "unidentified man"? La jeune femme n'eprouve pas le meme sentiment de desenchantement. Le desir de Jack de perpetuer un ordre monologique, en cherchant a ressusciter une archeologie fondatrice, n'est pas partage par sa compagne. Pour elle, l'eclatement d'une pluralite des sens a San Francisco n'est pas percu comme une fragmentation catastrophique. Au contraire, elle l'accueille comme une ouverture heureuse vers la possibility de renaitre, de se connaTtre. La Grande Sauterelle, comme Jack, cherche l'unite, mais elle ne s'appuie pas sur l'union avec une figure gemellaire. 82 Jack se lirnite dans sa perception etroite de son cheminement a cause de sa fixation sur Theo. Ce joug ne s'impose pas a la Grande Sauterelle, qui s'inscrit plutot dans une lecture de la sedimentation plurielle des reseaux et des codes discursifs. Selon Harel, elle "inaugure la possibility d'une rencontre dialogique, questionnant la rigidite d'une identity quebecoise qui ne serait entrevue qu'en termes d'ethnicite, de delimitation territoriale"107. La remise en question de l'identite par la Grande Sauterelle provient principalement de sa condition de Metisse. L'identite metisse porte en elle la complexity des sediments de l'histoire americaine. Le metissage renferme une pluralite de parcours et de genealogies entremeles, ce qui rend la Grande Sauterelle plus apte a vivre une experience totalisante de l'Amerique, d'ou son talent "special" pour la lecture, qui permet d'inscrire au plan diegetique la dimension intertextuelle du roman de Poulin: Sa facon de considerer les livres etait speciale. [...] - II ne faut pas juger les livres un par un. Je veux dire: il ne faut pas les voir comme des choses independantes. Un livre n'est jamais complet en lui-meme; si on veut le comprendre, il faut le mettre en rapport avec d'autres livres, non seulement avec les livres du meme auteur, mais aussi avec des livres edits par d'autres personnes. Ce que Ton croit etre un livre n'est la plupart du temps qu'une partie d'un autre livre plus vaste auquel plusieurs auteurs ont collabore sans le savoir. C'est tout ce que je voulais dire au sujet des livres et maintenant je vais essayer de dormir. Bonne nuit. (VW\69) Cette conception de la lecture enoncee par la Grande Sauterelle peut s'appliquer egalement a la lecture metaphorique des divers lieux visites par les deux voyageurs au cours de leur voyage. Tandis que Jack suit pas a pas la trace de Theo, la Grande Sauterelle cherche la profondeur de chaque couche. Elle essaie de situer chaque point de repere dans le contexte historique auquel il renvoie. Pour Jack, ces memes points de repere ne sont signifiants qu'en ce qu'ils indiquent le passage de Theo. C'est grace a la Grande Sauterelle que l'homme fait la connaissance de Hard 201 83 l'Amerique amerindienne, avec toute son histoire sanglante. C'est ce genocide qui sous-tend la quete de la Grande Sauterelle, tragedie historique qui la touche particulierement, car, bien qu'elle soit Metisse, elle s'identifie plus a la moitie indienne de son identite. La Grande Sauterelle ne rejoint-elle pas au fond d'elle-meme une certaine zone de fixation ethnocentrique tout comme Jack?: - Quand vous parlez des decouvreurs et des explorateurs de l'Amerique. . . Moi, je n'ai rien en commun avec les gens qui sont venus chercher de l'or et des epices et un passage vers l'Orient. Je suis du cote de ceux qui se sont fait voler leurs terres et leur facon de vivre. [ • • • ] - Et puis il paraTt que les Indiens sont venus de l'Asie et qu'ils sont arrives en Amerique par un pont de glace qui recouvrait le detroit de Bering. On est arrives par l'Ouest et vous etes arrives par l'Est. II y a 7000 kilometres qui nous separent! (VW 28; c'est moi qui souligne) Des lors, le cheminement de la Grande Sauterelle devient en quelque sorte commemoratif et constitue un hommage au passe. Cependant, cet aspect commemoratif est tout a fait interiorise, spiritualise. II ne s'agit point de monuments publics, de steles funeraires qui temoigneraient du triomphe du colonisateur plus qu'elles n'honoreraient leurs victimes. Par exemple, a Fort Laramie, la Grande Sauterelle ne voit que l'empreinte des affronts et des souffrances infliges aux autochtones, d'ou son emportement contre la mitrailleuse Gatling (VW 202-203). La Metisse vit sa lecture des traces du destin amerindien comme une reconnaissance de cette Amerique disparue. L'identite metissee de la jeune femme reflete la stratification des couches de l'histoire americaine. L'appropriation territoriale des colonisateurs europeens ayant donne lieu au genocide, le parcours de Jack et le sien entrainent une nomination et une lecture de lieux traverses et rendent le cheminement funebre. Tandis que Jack tente de retrouver le passe, la Grande Sauterelle cherche a enterrer un autre passe, de sorte que celui-ci puisse reposer en paix 84 avec sa conscience. Son parcours mortuaire serait ainsi une reconnaissance de chaque lieu representatif de cette memoire. En cherchant a se reconcilier elle-meme, elle doit en quelque sorte subir et, par la suite, accepter la dissolution d'une identite indienne. Le geste de la Grande Sauterelle est une "tentative de reparation: assimilation de la douleur du genocide, retissage d'une identite clivee afin de continuer a vivre autrement que dans la detresse melancolique"108. Elle eprouve le besoin de se reconcilier avec elle-meme, ce qui necessite la conciliation entre un patrimoine efface, une race pratiquement exterminee et son appartenance a une Amerique pourtant moderne. La revendication de son metissage rencontrera un decor propice a San Francisco: Elle voulait rester un certain temps a San Francisco: elle pensait que cette ville, ou les races semblaient vivre en harmonie, etait un bon endroit pour essayer de faire l'unite et de se reconcilier avec elle-meme. (VW2&S) Tandis que le parcours de Jack constituait la quete meme, aboutissant a la rencontre de Theo, la recherche de la Grande Sauterelle ne commence veritablement qu'a San Francisco. Son parcours peut etre percu plutot comme prelude et comme preambule a la nouvelle experience qui s'offre a elle a la fin du roman. Dans Volkswagen Blues, deux lectures de l'Amerique se deploient en deux quetes dont les fondements semblent tout a fait differents. D'ou les contours d'une cartographie imaginaire. Jack et la Grande Sauterelle se rendent compte que c'est moins l'espace territorial que leur facon de le lire et de se l'approprier qui importe. Le metatexte de l'Amerique, sous-jacent a la quete des deux voyageurs, est ainsi absorbe dans leur experience. A la fin du parcours, apres avoir affronte la composante historique de leur identite americaine et reconcilie les fantomes du passe, Jack et Harel 180 85 la Grande Sauterelle accedent a une meilleure comprehension de leur place dans cette Amerique equivoque. Ce faisant, ils consentent a continuer d'aller de l'avant. Lorsqu'ils se separent au terme de leur aventure, c'est pour poursuivre la recherche respective de leur place dans l'humanite: Jack retourne a Quebec pour ecrire un roman qui, on peut le croire, explorera "comment ca marche, les rapports entre les gens" (1^289). La Grande Sauterelle restera a San Francisco, "ou les races semblent vivre en harmonie" (VW 288). Le roman s'acheve en debouchant ainsi sur une perspective universelle qui etait annoncee par la petite phrase de Saul Bellow. 86 CONCLUSION Le texte d'un paysage, d'une societe, d'une ville, n'est pas dans leurs ecriteaux, mots d'ordre ou slogans: il faut les defaire et les recomposer pour les lire. Du depaysement au paysage, du desoeuvrement a l'oeuvre, le livre est spacieux loisir, ouverture: horizon d'attente, contexte, intertexte; champ de manoeuvres, jardin des supplices, abbaye de Theleme.109 De la progression la plus lineaire et la plus hative a la comprehension la plus approfondie et la plus attentive, l'acte de lire est d'une nature multiforme et c'est cette pluralite qui fonde l'objet de cette these. La lecture resiste a toute uniformisation, a toute definition univoque car, comme on l'a constate, ses divers mandats et ses regies multiples lui donnent un caractere proteiforme. D'une telle conception dynamique de la lecture a resulte la mise en valeur, au premier chapitre, du principe de regies de lecture, qui varient selon les mandats et selon le jeu entre deux economies de la lecture: la progression et la comprehension. L'etude des regies qu'on adopte, ou des mandats qu'on se donne en lisant un texte, et de leur influence sur l'experience de lire, a ete appliquee aux personnages lecteurs dans Des Nouvelles d'Edouard et Volkswagen Blues. L'analyse a tot fait de deboucher sur une question centrale. comment evaluer telle ou telle experience de lecture ou comment juger d'une bonne ou d'une mauvaise facon de lire? Les deuxieme et troisieme chapitres de ma these abordent cette question. Bien que les distinctions entre les regies de lecture illustrent tres bien certains cas exemplaires qui s'accordent parfaitement aux definitions de la progression et de la Mailhot 18 87 comprehension, il existe d'autres cas de lecture qui resistent a une telle typologie. On peut deceler une regie de lecture qui est comparable et meme homologue chez les heros lecteurs de Des Nouvelles d'Edouard et de Volkswagen Blues: leur facon de lire determine l'elaboration de Xidentite et est determined par celle-ci. Edouard, Jack et la Grande Sauterelle sont tous a la recherche d'une identite legitimisante, forgee a travers leur experience de lecture respective. La question de savoir s'il y existe une facon de bien lire a sous-tendu l'etude du voyage d'Edouard a Paris aussi bien que le parcours de Jack et de la Grande Sauterelle a travers le continent americain. L'action de voyager, de quitter ses frontieres physiquement reconnues vers un espace percu comme connaissable grace a la lecture, sert a confirmer celle-ci et, par consequent, a affirmer l'identite recherchee. Cependant, comme on l'a vu, une identite ainsi forgee a partir d'une image plutot Active et livresque, ne peut pas s'inscrire directement dans la realite, dans le monde moderne ou vivent veritablement ces personnages. C'est cette question qui a ete etudiee au deuxieme chapitre: "la solution du rapport entre fiction et realite chez Edouard". Le deuxieme chapitre est consacre a Edouard, personnage plus ou moins neglige dans le chapitre precedent, ou il n'etait mentionne qu'en passant, dans l'etude d'Hosanna et de la grosse femme, car j'ai trouve qu'il etait plus pertinent d'aborder sa facon de lire sous un aspect different. Edouard s'etant approprie un pseudonyme romanesque balzacien, soit la duchesse de Langeais, la lecture lui permet de se saisir lui-meme dans des termes qui renvoient a son experience imaginaire. C'est pour cela qu'il percoit la realite et qu'il construit sa vie non pas a partir de cette experience de lecture, mais en elle. On a vu divers exemples ou Edouard assimile la culture litteraire francaise du dix-neuvieme siecle dans ses manieres de penser, de reagir et de s'exprimer, bref de vivre. Comme Jack Waterman, Edouard part en 88 voyage afin de se trouver lui-meme. II veut se creer une identite qui ne puisse etre authentifiee qu'en France, pays mythique et fabuleux, plus imaginaire que reel. Edouard part a la recherche d'une origine. Ses ancetres, c'est toute la lignee des personnages romanesques du dix-neuvieme siecle. Edouard quitte un espace qui lui est familier (sur le plan physique et spatial) pour aller vers l'etranger, qui pourtant ne lui est pas totalement inconnu. Comme on l'a vu, son voyage ne represente pas une ouverture sur l'exploration et le mystere; Edouard cherche plutot a confirmer le Paris de ses lectures et s'attend a se refugier dans la stabilite et la familiarite de cette "fiction". Cependant, des son arrivee dans la patrie de ses reves, il se heurte a la realite imprevue d'une France ravagee, peu accueillante, qui ne le reconnait pas comme l'un des siens110. Le voyageur ravale sa deception face a un Paris d'apres-guerre qui ne laisse aucune place au romanesque, ni a la nostalgie d'une epoque depassee. Le romantisme et le realisme ont cede le pas a l'existentialisme, courant intellectuel qu'Edouard ignore completement parce que sa bibliotheque s'arrete essentiellement aux romans de Balzac. Neanmoins, Edouard ne perd pas completement toute illusion: le journal et le voyage etant rapportes au moyen d'analepses dans le roman, il semble que meme en aout 1976, au moment de sa mort, Edouard continue a vivre une fiction permanente. II n'est plus Edouard. Son mepris longuement manifeste aux autres travestis de la Main, que ceux-ci lui reprochent amerement, trouve justement sa source dans son titre de duchesse de Langeais et toute la culture litteraire qui s'y rattache. Fausse femme du monde, il prend le parti du reve et du mensonge, restant hautain et desinvolte meme en sentant s'approcher sa fin: '"Que c'est que t'as, duchesse?' 1 1 0 " J'avais reve d'etre recu sur la rue Doudeauville a bras ouverts, par des personnages signes Simenon, quelle naivete! Ca m'a pris vingt ans pour me ramasser une gang, sur la rue Mont-Royal, et j'imaginais en trouver une toute faite, ici, sans avoir a chercher, comme si on m'avait attendu comme un bon Dieu! La rue Doudeauville ne m'attendait pantoute! Elle a autre chose a faire! Je ne l'interesse meme pas!" NE 237. 89 Elle secoua la tete en faisant la grimace: 'Madame la duchesse, p'tit presomptueux! On se connait meme pas!'" (NE43). Edouard maintient l'illusion jusqu'au bout. En revenant done a la question de la lecture chez Edouard, on pourrait conclure qu'il lit mal, ce qui fait echouer son voyage a ses propres yeux. Cependant, il ne s'agit pas d'un echec fatal car ce qu'Edouard tire de cette experience, c'est que l'imagination (la lecture) vaut mieux que la realite. La fiction devient sa verite. II utilise et exploite cette lecon pour eblouir les autres et pour regner sur la Main pendant trente ans. Comme Hosanna l'a fait remarquer a Cuirette: "Vous reviez, vous autres aussi. Pis c'que contait la duchesse etait tellement plus beau que c'q'aTaurait pu vivre. . ." (NE 306). Voila son triomphe. La mort du heros montre qu'il en savait la fragilite et le prix. Dans mon troisieme chapitre, qui traite de Volkswagen Blues, la meme question s'est posee. On a pu etudier le rapport entre la lecture et l'identite d'une facon plus nuancee grace a plusieurs elements. Premierement, le roman met en scene deux personnages dont la quete identitaire converge et diverge simultanement. Deuxiemement, cette quete de soi se fait, comme chez Edouard, a partir de l'experience de la lecture. Cependant, tandis que la bibliotheque imaginaire d'Edouard renferme des oeuvres litteraires dont la fiction a perdu toute referentialite dans le monde reel, la bibliotheque de Jack et de la Grande Sauterelle s'avere plus ancree dans une realite: elle renferme des recits de voyage et des ouvrages historiques. Tous ces livres s'ouvrent sur le metatexte de l'Amerique, ce qui donne tout son sens au parcours des deux voyageurs. Leurs mandats de lecture debouchent fmalement sur l'universel. Cela dit, il va sans dire que le metatexte de l'Amerique est loin d'assurer la pleine possession de la reference qu'il semble porter. Bien qu'elle comprenne des ouvrages d'erudition, cette bibliotheque est en partie aussi imaginaire que celle d'Edouard et elle reste dependante des experiences de lecture des 90 heros pouliniens. Dans ce roman, l'identite n'est jamais sans rapport avec Valterite, Ces deux concepts constituent l'enquete menee par Jack Waterman et Pitsemine, et dont ils represented chacun une facette distincte. Commencons par Jack. Comme on l'a deja constate dans le troisieme chapitre, sa recherche de Theo est celle d'une image de soi, son frere etant le revers de la medaille de son caractere. L'enfance personnelle, au premier degre, et l'histoire francaise de l'Amerique, au second degre, sont associees au frere disparu. Ce noeud de relations oriente le denouement de la crise identitaire de Jack, qui suit les indices laisses par Theo. Ces traces recouvrent celles des premiers explorateurs, espace perdu et a reconquerir. Jack entreprend ce recommencement des origines, cette "re-fondation" du territoire, en relisant l'histoire tout au long de son itineraire pour aller a la rencontre de Theo. Cette poursuite est celle d'une identite unique, immuable et monolithique. Cependant, comme celle d'Edouard dans Des Nouvelles d'Edouard, cette identite ne correspond plus a la realite, a l'immediatete du present. Le caractere anachronique et inoperant d'une telle construction identitaire devient evident quand Jack retrouve son frere meconnaissable: le Theo retrouve a San Francisco ne permet plus de consolider l'identite homogene. L'aine a ete fragmente. D'ailleurs, bien avant le terme de son periple, l'unite recherchee par Jack est mise a l'epreuve tout au long du voyage. II fait l'experience de l'alterite -de l'Autre - a plusieurs reprises: par exemple, bien qu'il cherche un patrimoine francais, il rencontre partout la presence uniformisante de la langue anglaise. De plus, l'Autre est ressenti de facon plus troublante a travers les traces des massacres des populations autochtones. Cette autre face disparue de l'Amerique lui est revelee par sa compagne de voyage, la Grande Sauterelle. 91 Selon Simon Harel, la Grande Sauterelle represente l'alterite, c'est-a-dire la pluralite et l'ouverture de l'identite: "A partir du moment ou la representation de l'etranger n'est pas uniquement le complement strictement narcissique de l'identite [. . .], elle permet de remettre en question les criteres de centralite qui lui sont associes"111. Comme je l'ai montre, Theo serait la partie vivace et dynamique qui completerait la partie "douce" et sedentaire du heros. Par contre, la Grande Sauterelle fait appel au metissage non seulement biologique, mais aussi culturel et spatial. La fracture pour ainsi dire biologique de son identite lui permet de lire la sedimentation des traces. Le metissage donne lieu a une pluralite de parcours et de genealogies entremeles. L'identite metissee de la jeune femme renferme la complexite et la richesse des sediments de l'histoire americaine. Lire l'Amerique, c'est en reveler toutes les couches historiques. Ceci a pour effet de rendre illusoire et anachronique toute tentative d'appropriation et d'authenticite patrimoniale chez Jack. Sa persistance a privilegier un seul discours de fondation laisse supposer une seule origine symboliquement admise. Ironiquement, l'argument d'un fonds genetique commun est desavoue, conteste des le debut de la quete. On trouve cela dans la lecture de La Penetration du continent americain par les Canadiens francais de Brouillette, livre a propos duquel Jack se trompe d'ailleurs de titre, de format et de position sur le rayon, ce qui trahit la confusion de ses idees par rapport au passe. Consulte avant le voyage a Saint Louis, cet ouvrage agit comme modele referentiel de la quete, comme le recit fondateur commemorant l'appropriation francaise du continent. Cependant, le passage lu par la Grande Sauterelle contredit l'origine pure recherchee par Jack: "[. . .] on trouve les traces de Canadiens francais, au sang pur au debut de la periode, au sang mele plus tard." (VW 44; c'est moi qui souligne). 1 1 1 Harel 159 92 L'histoire elle-meme temoigne ici d'une evolution de l'identite recherchee, laquelle doit necessairement changer de forme, comme le montre la Grande Sauterelle, plus sensible a une autre dimension de l'histoire. Cependant, il y a quand meme un autre type de fixation chez elle. On ferait bien de se demander la difference entre les revendications autochtones de la jeune femme et les revendications nationalistes de Jack. La Grande Sauterelle ne rejoint-elle pas la meme sorte d'ethnocentrisme archeologique que son compagnon de route? II n'est pas simple de resoudre la question, mais comment eviter de la poser? D'une part, l'identite recherchee par Jack peut etre rapprochee de la revendication liee a la race des colonisateurs. Certes, comme le signale la Metisse, Jack est un descendant du Blanc envahisseur (VW2S). En suivant le meme parcours que ses ancetres, Jack les imite et reproduit la meme volonte de conquete territoriale. Cependant, son ethnocentrisme est decale et ne correspond plus a la realite ou a l'etat actuel du monde. D'autre part, l'identite autochtone fait partie d'une alterite mouvante et changeante car cette identite est aujourd'hui pratiquement dissoute et ne peut plus s'exprimer dans une construction nationaliste. Cela etant dit, bien que la Grande Sauterelle privilegie le passe amerindien, elle le fait surtout pour contester l'ethnocentrisme europeen de son compagnon. L'identite autochtone n'existant plus dans sa forme originelle, elle doit inevitablement passer par la pluralite qui l'a transformee. On se trouve desormais dans une realite ou il n'y a plus un seul peuple dont la culture structure un espace social, territorial, continental. L'Amerique pre-colombienne n'a d'ailleurs jamais repondu a cette conception d'un Etat national. II n'y a pas lieu de s'etonner que le voyage de Jack et de la Grande Sauterelle aboutisse logiquement a San Francisco, ville multiculturelle "ou les races semblaient vivre en harmonie" (VW 288) et ou toutes les couches de l'histoire perdent leurs 93 distinctions pour se reunir. De meme, a la fin du roman, Jack et la jeune femme, representants de deux histoires differentes, "se serrerent Tun contre l'autre, assis au bord de leur siege, les genoux meles, et ils resterent un long moment immobiles, etroitement enlaces comme s'ils n'etaient plus qu'une seule personne" (VW290). Leur voyage, loin d'etre un echec, s'acheve au moment ou chacun se quitte un peu lui-meme en se separant de l'autre. Cet adieu n'est ni le terme de leur recherche ni la fin de tout espoir. Contrairement au texte ecrit, qu'il soit manuscrit ou imprime, l'experience de la lecture ne saurait se laisser clore par une limite absolue, marquee par le dernier mot, puisque la vie du lecteur ne se termine pas avec la fin du texte. On admettra sans peine que la lecture continue, d'une certaine facon, a multiplier ses echos dans l'activite psychique du lecteur. Lecture Active ou veritable, seul l'acte de lire engage le livre dans l'espace de la realite. 94 BIBLIOGRAPHIE I. Corpus Poulin, Jacques. 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