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Au carrefour du roman et de l’histoire : des points tournants du statut de la femme dans La Princesse.. Spagnolo, Tabitha L.B. 1997-03-24

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AU CARREFOUR DU ROMAN ET DE LHISTOIRE: DES POINTS TOURNANTS DU STATUT DE LA FEMME DANS LA PRLNCESSE DE MONTPENSIER ET LA PRLNCESSE DE CLEVES DE MADAME DE LAFAYETTE: by TABITHA L. B. SPAGNOLO B.A., The University of British Columbia, 1995 A THESIS SUBMITTED IN PARTIAL FULFILLMENT OF THE REQUIREMENTS FOR THE DEGREE OF MASTER OF ARTS in THE FACULTY OF GRADUATE STUDIES (Department of French) We accept this thesis as conforming to the required standard THE UNIVERSITY OF B^IT^SH COLUMBIA July 1997 © Tabitha L. B. Spagnolo, 1997 In presenting this thesis in partial fulfilment of the requirements for an advanced degree at the University of British Columbia, I agree that the Library shall make it freely available for reference and study. I further agree that permission for extensive copying of this thesis for scholarly purposes may be granted by the head of my department or by his or her representatives. It is understood that copying or publication of this thesis for financial gain shall not be allowed without my written permission. v Department of The University of British Columbia Vancouver, Canada DE-6 (2/88) 11 Abstrait Cette these cherche a analyser le contenu litteraire de La Princesse de Montpensier et de La Princesse de Cleves de Madame de Lafayette en fonction de leur valeur comme des documents qui refletent le contexte socio-historique de leur epoque. Ainsi, on reconnait chez l'auteur la qualit6 de temoin astucieux qui imbue ses ecrits d'elements importants contribuant a une meilleure appr6ciation de la condition feminine au dix-septieme siecle. L'auteur de ces deux romans met au point le genre du roman historique afin de l'employer comme canevas sur lequel elle impose sa vision perspicace des elements sociaux qui influencent plusieurs aspects de la vie de la femme noble depuis sa jeunesse jusqu'ci sa mort. Afin de profiter de cette structure, ce travail s'organise en trois chapitres suivant la chronologie de cette vie. Commengant avec les representations de l'education de la jeune fille, on passe a sa formation vis6e au mariage et a une analyse detaillee du statut de la femme mariee. Finalement, on abdrde la question du statut de la veuve. En consid6rant tous ces elements a la lumiere des ecrits critiques et historiques qui ont paru pendant trois siecles, on ressort une richesse de renseignements portant sur les exigences d'ordre moral et pratique qui delerminent la quality du statut de la femme au dix-septieme siecle. Les observations evoquees par Madame de Lafayette nous aident a preciser les influences, les transformations, les conflits et surtout les contradictions et les paradoxes qui parcourent la vie de la femme noble pendant l'age classique. iii Table des matieres Ab strait ii Table des matieres iiIntroduction 1 Chapitre I: L'education 13 Chapitre II: Le mariage 29 Chapitre III: La mort et le veuvage 50 Conclusion , 65 Bibliographic 71 1 Au carrefour du roman et de l'histoire: Des points toufnants du statut de la femme dans La Princesse de Montpensier et La Princesse de Cleves de Madame de Lafayette Introduction Une bibliographic prodigieuse portant sur Madame de Lafayette, sa vie et son ceuvre, fait preuve de la qualite durable de ses ecrits, parmi lesquels ' figurent La Princesse de Montpensier,1 public sans nom d'auteur en 1662 et son chef-d'oeuvre, La Princesse de Cleves,2 public egalement a l'anonymat en 1678. A ce jour, Madame de Lafayette est toujours compter parmi les plus importants ecrivains du dix-septieme siecle & cause des innovations romanesques developpees dans ces deux livres. En outre, elle se distingue non seulement parmi les premieres romancieres feminines, mais elle se fait remarquer pour avoir priviligie le role de la femme dans ses recits. A travers plusieurs siecles, les critiques voyaient dans les complexit£s de La Princesse de Cleves, une comprehension profonde de la nature humaine, des emotions qui y sont associees3 et une finesse a s'exprimer qui est «inimitable », pour emprunter une expression a l'ceuvre en question.4 Pour 1 Madame de Lafayette, Histoire de la Princesse de Montpensier sous le regne de Charles IXeme Roi de France; Histoire de la Comtesse de Tende, ed. Micheline Cuenin (Geneve: Librairie Droz, 1979). 2 Madame de Lafayette, "La Princesse de Cleves," Romanciers duXVIIe siecle, 6d. Antoirie Adam (Paris: Editions Gallimard, 1968). 3 Joan DeJean, Tender Geographies: Women and the Origins of the Novel in France (New York: Columbia UP, 1991)94. 4 Lafayette, La Princesse de Cleves 1254. Je remercie Christian Biet d'avoir attirg mon attention a cette interpretation de ce mot-cle du roman. II a signals la possibility que cette 2 une sene de livres louant les «grands ecrivains frangais», le Comte d'Haussonville a r6dig£ une biographie de Madame de Lafayette (nee Marie-Madeleine Pioche de la Vergne en 1634) dans laquelle il declare, en termes lumineux, son intention de « retracer [...] l'histoire de son ame et aussi l'histoire de son talent, car ces deux histoires sont inseparables ». Selon ce critique du dix-neuvieme siecle, «l'auteur de Zayde serait restee aimable conteuse, si, dans un livre immortel qui s'appelle la Princesse de Cleves elle n'avait mis le roman de sa vie. »5 La designation de ce roman comme «livre immortel» fait echo a d'autres critiques, cdmmengant avec l'Abbe de Charnes en 1679 et Du Plaisir en 1683. Dans un effort de reprendre l'analyse du role priviligte de la femme dans La Princesse de Cleves d'une perspective feministe, Faith Beasley souligne ce phenomene de consequence lorsqu'elle s'interroge sur les sources historiques qui ont influenc6 son auteur. A cet egard, on sait que Madame de Lafayette consultait les tomes historiques de Brantome et de M6zeray portant sur les illustres figures du seizieme siecle et des evenements auxquels ils prenaient part. Selon Beasley, ce sont deux choix perspicaces consistant en «two histories that their respective authors characterize as exceptional because they include women ».6 Plusieurs des portraits historiques dans les Vies des dames illustres de France7 de Brantome se trouvent remanies dans La Princesse de Cleves et ainsi, « Lafayette carries the tendencies of her principal allusion passe au dela de la qualite de la vertu qui est «inimitable » et constitue aussi une allusion auto-referentielle a la quality de l'oeuvre qu'avait creee Madame de Lafayette. 5 Le Comte D'Haussonville, Mme deLaFayette (Paris: Librairie Hachette, 1891) 6-7. 6 Faith E. Beasley, Revising Memory: Women's Fiction and Memoirs in Seventeenth-Century France (New Brunswick: Rutgers UP, 1990) 195. 7 Cite dans Brantdme, Recueil des dames, poesies et tombeawc, 6d. Etienne Vaucheret (Paris: Editions Gallimard, 1991). 3 sources one step further, constructing a narrative that not only includes but also foregrounds women. She alters history according to a certain vision that lies outside of the horizon of expectations of her contemporaries. »8 Ainsi, Madame de Lafayette s'6tablit comme observatrice astucieuse de son epoque et surtout du statut de la femme noble. Meme apres trois siecles, on reconnait toujours la quality provocatrice des romans et des nouvelles de Madame de Lafayette; la nature des ecrits critiques reflete cette quality, variant entre l'61oge, la reserve et parfois le scepticisme. Ce dernier jugement est port6 par pliisieurs critiques jusqu'a maintenir que Madame de Lafayette n'est pas l'auteur veritable des livres qu'on lui attribue ou qu'au moins elle etait profondement influencee par les ecrivains de son entourage salonnier, tels que Segrais, La Rochefoucauld et celui qui s'est charge d'une grande partie de son education intellectuelle des son adolescence, Gilles Menage.9 Sans pouvoir resoudre cette question, ni ajouter au debat critique qui continue toujours, le travail ci-propos£ repose, comme la plupart des ouvrages critiques, sur la supposition que Ton peut reconnaitre l'empreinte de Madame de Lafayette dans les textes qu'on abordera. Les problemes entrained par une supposition contraire demeurent troublants et le fait de les exagerer entraine une multitude de difficultes quant a l'influence de la voix narrative et meme la vraisemblance de la representation de la condition feminine. L'envergure de ces questions 8 Beasley 195. 9 Parmi les ouvrages consacr£s recemment a ce sujet, on compte Madame de La Fayette, romanciere? (1980) de Genevieve Mouligneau. On trouve aussi une discussion interessante au sujet du veritable auteur dans La Princesse de Cleves de Madame de Lafayette (1977) d'Alain Niderst. 4 demande un traitement plus pouss6 dans un travail moins restreint que celui-ci. Les controverses, touchant au sujet meme du texte, declenchees au moment de la publication de La Princesse de Cleves, evoluerent a travers les annees pour comprendre toute la gamme d'analyses serieuses portant sur la narration, la structure, les themes, la syntaxe, le role de l'histoire, et le role de la femme, si on ne mentionne que quelques-uns. Dans ses Etudes sur la Utt^rature feminine au XVUe siecle, Constant Venesoen se demande meme « s'il reste vraiment quelque chose de neuf a dire a son sujet. »10 De sa part, Bernard Beugnot propose ironiquement « un moratoire » provisoire sur toute l production critique portant sur l'ceuvre de Madame de Lafayette pour faciliter le rajeunissement de son etude. « Comme les terres trop cultivees ou les vins prematurement bus, l'ceuvre de Madame de La Fayette a besoin aujourd'hui de jachere et de decantation pour retrouver son pouvoir fecondant sur votre reflexion et deployer tout son bouquet a vos palais affadis. »l 1 II faut aussi noter que la grande bibliographie portant sur Madame de Lafayette, qui se renouvelle constamment malgre tout, continue a priviligier l'importance de La Princesse de Cleves au prix des autres efforts litteraires de Madame de Lafayette. Comme d'Haussonville l'indique, sans La Princesse de Cleves, il est fort possible qu'on ignorerait maintenant cet auteur important. Lorsqu'on considere ses autres textes, peu nombreux, oh le fait presque 10 Constant Venesoen, Etudes sur la Utte'rature feminine auXVIIe siecle (Birmingham, Alabama: Summa Publications, Inc., 1990) 95. 11 Bernard Beugnot, "Madame de La Fayette aux enfers ou l'enfer de Madame de La Fayette," Actes de Davis , 6d. Claude Abraham (Paris: Papers on French Seventeenth Century Literature) 32. 5 toujours en guise de comparaison avec le livre mieux connu. Parfois, on ne les analyse qu'afin de montrer leur simplicite ou leur inferiorite par rapport au grand chef-d'oeuvre. C'est le cas de La Princesse de Montpensier dont la parution precede celle de La Princesse de Cleves de seize ans. Neanmoins, la publication anonyme de cette nouvelle en 1662 marqua surtout un nouveau developpement dans le traitement de la nouvelle historique. On voit dans La Princesse de Montpensier un premier effort reussi d'abandonner la tradition rassurante d'une structure ou on impose le d6roulement d'un recit d'interet contemporain sur rarriere-plan tire d'une antiquity lointaine et imaginaire. Madame de Lafayette, par contre, raconte une histoire d'amour tragique qui se deroule dans un contexte beaucoup plus proche du sien, c'est a dire au seizieme siecle, dans une France plus historiquement realiste. La Princesse de Cleves marque un ecart semblable par rapport a la norme, ce qui fait qu'on trouve dans ce roman « une sorte de miracle litteraire ».12 Comme dans La Princesse de Montpensier, le cadre historique du seizieme siecle s'y trouve reproduit, mais cette fois d'une maniere beaucoup plus profonde et developpee. Malgre les distinctions entre ces deux textes faites par les critiques, le but du travail ci-propos£ vise une consideration plus equilihree de La Princesse de Montpensier par rapport a La Princesse de Cleves, tout en tenant compte du fait que la premiere est une nouvelle d'une envergure limit6e par son genre. Le projet en question tient a impliquer les deux textes dans une etude du statut de la femme qui y figure si largement. Evidemment, on n'est 12 Genevieve Fontaine-Bussac, "L'ethique dans La Princesse de Cleves," Revue d'histoire Umraire de la France 3-4 (1977): 500. 6 jamais loin de la question feminine puisque les intrigues tournent autour des deux princesses. Pourtant, ce sujet est beaucoup plus complexe qu'une analyse purement textuelle entreprise afin de constater simplement le role de la femme chez Madame de Lafayette. L'etude proposee entraine plutot une analyse socio-historique des deux romans visant a mieux comprendre les complexity de la condition feminine a l'epoque ou Madame de Lafayette redigea ses livres. C'est precisement en tenant a situer les textes dans leur contexte social, economique et historique qu'on peut etudier ce qui determine la conception des femmes representees par Madame de Lafayette. En cela, il faut consulter l'auteur elle-meme lorsqu'en ecrivant une lettre au chevalier de Lescheraine en 1678 elle insiste que La Princesse de Cleves represente «une parfaite imitation du monde de la cour et de la maniere dont on y vit. »13 Puisqu'on ne peut imiter "parfaitement" que ce qu'on connait, elle confirme que le cadre contextuel en question est celui de la cour de Louis XTV au dix-septieme siecle et non celui du seixieme siecle.14 Ainsi, on doit plutot se demander si le comportement et les attitudes des personnages feminins historiques et fictifs refletent-ils effectivement les mceurs et les valeurs de la societe contemporaine? Egalement, il faut evaluer les attitudes masculines projetees a regard des femmes pour mieux comprendre la situation de la femme en general. 16 Cite dans Maurice Laugaa, Lectures de Madame de Lafayette (Paris: Librairie Armand Colin, 1971) 16n. 14 Alain Niderst, La Princesse de Cleves de Madame de Lafayette (Paris: Editions A.-G. Nizet, 1977) 89. 7 Dans La Princesse de Montpensier et dans La Princesse de Cleves, on trouve une richesse de details portant sur les attitudes qui gouvernent la vie entiere d'une femme noble et des transformations qui caracterisent son developpement. Dans la seconde, par exemple, on a l'occasion de suivre la formation de Mademoiselle de Chartres avant qu'elle ne rentre a la cour. Le ton de cette education et la maniere dont l'entreprend sa mere, qui est veuve, est elle-meme digne d'une analyse detaillee. Ensuite, dans les deux textes on voit de complexes representations des machinations et des jeux politiques qui menent au mariage chez la noblesse. Egalement, les droits et les exigences de la femme mariee se revelent dans la lecture de ces textes. Et on ne peut pas negliger la maniere dont on pergoit le role des sentiments de l'amour et de l'amitie dans la vie d'une femme marine. Puisque les deux livres sont ancres dans la realite historique de la cour et du pouvoir politique associe a la cour, on doit aussi mesurer le pouvoir veritable exerce par des femmes comme la Reine Catherine de Medicis dans La Princesse de Montpensier ou, plus souvent, le manque de pouvoir a leur disposition. Une telle etude, done, nous invite a examiner ces textes litteraires en fonction de leur valeur comme des documents historiques. Une fois qu'on se permet de les analyser dans cette perspective, on transforme immediatement revaluation critique du style, de la syntaxe et de la qualite litteraire en analyse du contenu en termes narratifs et structuraux pour servir une appreciation du contexte socio-historique. Dans un chapitre intitule "Historical Text as Literary Artifact," Hayden White, suivant en partie la tradition de Michel de Certeau15 et de Michel Foucault, entreprend une 15 Michel de Certeau, L'e'criture de I'histoire (Paris: Editions Gallimard, 1975). 8 discussion importante sur la maniere dont passe le courant entre le texte litteraire, son « contexte » et le «milieu historique » dans un effort d'associer la valeur du document historique avec celle du texte litteraire.16 On devrait clarifier que ce courant est toutefois bipolaire dans la mesure ou on considere ici « Literary artifact as historical text». En ce qui concerne La Princesse de Montpensier et La Princesse de Cleves, on cherchera a etablir non seulement dans quelle mesure les observations que nous offre Madame de Lafayette refletent ou representent le climat social actuel, mais plus precisement, comment elles contribuent a une meilleure comprehension du statut de la femme noble au dix-septieme siecle. Lorsqu'on choisit d'etudier un texte, qu'il s'agisse d'un document historique, d'une piece de theatre, d'un roman, ou une d'ceuvre critique, il faut d'abord etablir les categories devaluation qui vont influencer le projet. L'analyse d'un texte litteraire, par exemple, peut se faire a plusieurs niveaux selon les interets du chercheur. Certaines ceuvres se pretent a une analyse textuelle ou thematique qui est consacree uniquement aux elements internes du texte. D'autres genres litteraires, y compris les documents historiques, nous invitent k les considerer a la lumiere des elements et des circonstances a 1'exterieur du texte qui constituent, en gros, le contexte. Evidemment, le sujet qu'on aborde ici exige qu'on analyse La Princesse de Montpensier et La Princesse de Cleves a la loupe de l'historien avec une appreciation soigneuse du contexte socio-historique qui les entoure. 16 Hayden White, Tropics of Discourse: Essays in Cultural Criticism (Baltimore: Johns Hopkins UP, 1978) 88-90. 9 Dans son livre, History and Criticism, Dominick LaCapra reprend les concepts de White, de Certeau et de Foucault et il insiste sur l'importance de concilier la literature avec son contexte social. En meme temps, il soutient le texte litteraire comme une source d'histoire et d'interpretation inestimable. II indique que le roman peut nous fournir une richesse de renseignements portant sur l'epoque contemporaine surtout a la lumiere d'autres documents qui les renforcent, mais il ajoute aussi, «what cannot be checked may bear upon some of the most significant and subtle processes in life. »17 Ce qu'on peut apprendre de Madame de Lafayette au sujet de la situation des femmes nobles au dix-septieme siecle tombe dans ces deux categories. Par exemple, quand on analyse le mariage comme une institution jiiridique, on peut verifier les conventions a l'epoque. Pourtant, lorsqu'on essaye de juger comment les femmes se preparent pour le mariage et comment elles se debrouillent par la suite, on se livre carrement dans le domaine d'interpretation historique. Une enquete socio-historique de ce genre s'organise d'apres une methodologie stricte qui demande qu'on trouve un systeme d'analyse permettant au chercheur de reperer le sujet a fond, Ainsi, la meilleure fagon de toucher a tous les aspects de la condition feminine qui sont represents dans La Princesse de Montpensier et La Princesse de Cleves est d'en faire une analyse suivant la chronologie de la vie d'une femme noble a l'epoque tout en insistant sur les transformations qui marquent cette vie. Commengant avec l'education de la jeune femme, on passe a sa formation visee au mariage. De la, une analyse detaillee des complexites du mariage meme est prevue en tenant toujours compte du statut de la femme a l'inteneur de cette union. 17 Dominick LaCapra, History and Criticism (Ithaca: Cornell UP, 1985) 126. 10 Ensuite, l'etude du statut singulier de la veuve nous laisse comprendre comment on pergoit une telle femme a qui est accordee une mesure rare d'independance. Cette etude de la condition feminine dans les deux textes doit se faire, en grande partie, a l'aide d'une analyse approfondie des deux heroines puisqu'on peut suivre leurs vies en detail presque du debut a la fin. Cependant, une lecture attentive des deux textes reveient plusieurs autres femmes qui interviennent dans les recits pour illustrer des divers aspects de la condition feminine a l'age classique. ****** Comme on a deja vu, «l'auteur de La Princesse de Cleves a ete [...] entouree, fetee, commentee, analysee, sanctinee, et on en passe. »18 II faut, quand meme, essayer de reduire & l'essentiel la bibliographie prodigieuse qui en est le resultat. En ce qui touche a ce travail, le catalogue essentiel est fonde d'abord sur les ouvrages qu'on pourrait classifier comme des classiques du genre. Notamment, on compte La Princesse de Cleves de Madame de Lafayette d'Alain Niderst qui offre, selon la critique, Susan Tiefenbrun, « a concise synthesis of a broad range of critical and textual materials » dans un effort de comprendre le roman « as the author and her contemporaries conceived it »19. Ensuite, il y a la biographie definitive de l'auteur, Madame de Lafayette: la romanciere awe cent bras20, de Roger Duchene, L'ceuvre 18 Venesoen 95. 19 Susan Tiefenbrun, compte rendu de La Princesse de Cleves de Madame de Lafayette, d'Alain Niderst, Papers on French Seventeenth Century Literature 10 (1978-9): 187. 20 Roger Duchfine, Madame de La Fayette: la romanciere awe cent bras (Paris: Librairie Artheme Fayard, 1988). 11 romanesque de Madame de La Fayette21 de Roger Francillon et les Merits diversifies d'Emile Magne et d'Antoine Adam. Ces ouvrages servent de base lorsqu'on abbrde n'importe quelle 6tude portant sur roeuvre de Madame de Lafayette. II faut aussi reconnaitre l'importance de certains travaux qui se distinguent des autres dans leur appreciation specialisee de La Princesse de Cleves et, parfois, de La Princesse de Montpensier. Du cot6 des etudes socio-historiques, on trouve l'essai de Laurence Gregorio, Order in the Court: History and Society in La Princesse de Cleves22 qui se distingue des autres dans la mesure ou il est consacr6 uniquement a situer methodiquement le texte litteraire dans son contexte social et historique. Suivant la methode de Hayden White, Gregorio tient a offrir au chercheur une interpretation du roman qui repose sur un pr£cepte essentiel: « all narration is the writing of history, or at the very least, it reflects something of the process of writing history. »23 Dans Madame de Lafayette: La Princesse de Cleves24 J.W. Scott traite aussi la portee historique, mais l'interet de son ouvrage repose plutot sur son appreciation du mariage et du statut de la femme tels qu'ils sont represents dans La Princesse de Cleves. Egalement, dans Les heroines rornanesques de z 1 Roger Francillon, L'ceuvre romanesque de Madame de Lafayette (Paris: Librairie Jos6 Corti, 1973). 22 Laurence A. Gregorio. Order in the Court: History and Society in La Princesse de Cleves (Saratoga: AN MA Libri & Co.. 1986). 23 Gregorio vii. 24 J.W. Scott, Madame de Lafayette: La Princesse de Cleves (London: Grant & Cutler, Ltd, 1983). 12 Madame de La Fayette,25 Odette Virrnaux nous offre une evaluation textuelle des personnages feminins de La Princesse de Montpensier et de La Princesse de Cleves qui est inestimable a une etude qui tente de situer le statut de ces personnages dans un contexte social. Dans une autre perspective, il faut mentionner quelques ouvrages importants traitant directement le statut de la femme au dix-septieme siecle. Parmi ces ecrits, on compte le travail considerable de Wendy Gibson, Women in Seventeenth-Century France26 ou elle analyse, d'une perspective historique, la condition feminine a cette epoque dans les moindres details. Egalement, Robert Muchembled considere, en partie, le role de la femme noble dans la Culture populaire et culture des elites dans la France moderne27 Finalement, il faut mentionner deux articles de Christian Biet, "Droit et fiction: la representation du mariage dans La Princesse de Cleves"28 et "De la veuve joyeuse a l'individu autonome"29 qui se font remarquer par leur traitement du statut juridique de la femme mariee et de la veuve par rapport aux textes litteraires du dix-septieme siecle. 25 Odette Virrnaux, Les heroines wrnanesques de Madame de La Fayette (Paris: Editions Klincksieck, 1981). 26 Wendy Gibson, Women in Seventeenth-Century France (New York: Saint Martin's Press, 1989). 27 Robert Muchembled. Culture populaire et culture des elites dans la France moderne (XVe-XVIIIe siecles) (Paris: Flammarion, 1978). 28 Christian Biet, "Droit et fiction: la representation du mariage dans La Pnhcesse de Cleves," Litte'ratures classiques, supplement au N° de Janvier (1990). 29 Christian Biet, "De la veuve joyeuse a l'individu autonome," XVIIe siecle 2 (1995). 13 Chapitre I - L'education Le niveau d'6ducation sert souvent a distinguer les individus de differents rangs sociaux. Notamment, comme marque d'une certaine "qualite"1 ou simplement de leur richesse, l'education munit ses beneficiaires non seulement du tissu intellectuel qui va soutenir leurs idees et leurs opinions, mais elle les lie aux valeurs et aux mceurs qui vont former leur comportement et leurs attitudes sociales. Pour cela, dans les domaines de l'histoire et de la sociologie, 1'analyse de cet aspect de la formation sociale doit se faire pour chaque periode qu'on choisit d'etudier. Elle aide non seulement a eclaircir la structure sociale sur laquelle elle repose, mais une telle etude mene & une meilleure comprehension de l'etat de la condition humaine de l'epoque. En cela, l'examen du dix-septieme siecle en France ne constitue aucune exception. A premiere vue, on voit que le niveau d'6ducation, qu'il soit formalist ou non, est lie etroitement, pendant l'Ancien Regime, au rang social et a la situation economique concomitante. Pour la plupart des Frangais, la pauvret6 et la vie dure de l'artisan2 ou du laboureur,3 par exemple, ne permettent qu'une formation sociale primitive et n'engendrent aucun espoir de devenir lettre ou d'obtenir la moindre Education formelle. Entre ces gens-la et les individus affluents de la noblesse et de la bourgeoisie naissante, il existe un gouffre socio-culturel qui est infranchissable. Par cpntre, la 1 Ce qui indique la haute societe et la noblesse en France au dix-septieme siecle. 2 « Celui qui fait profeflion de quelque metier, & qui gagne fa vie &. la fu6ur de fon vifage. Le mot d'artifan en ce fens n'a point de regime.» Pierre Richelet, Dictionnaire Francois contenant les mots et les choses, 2 tomes (1680; Geneve: Slatkine Reprints, 1970) 44. 3 « Celui qui cultive la terre avec la charue.» Richelet 448. 14 situation sociale et 6conomique de ces derniers pr6conise la possibility d'obtenir une bonne Education selon les besoins de la position detenue dans la societe.4 Cependant, la question de la port£e de l'education et des distinctions sociales se complique lorsqu'on tient a dresser le bilan des conventions educatrices visees aux femmes de cette haute society. Les deux textes de Madame de Lafayette refletent d'une fagon efficace les complexit£s de cette question et servent a illustrer, directement ou indirectement, des diverses approches au sujet de l'education feminine. Dans La Princesse de Montpensier, la discussion de l'education chez les femmes de qualite demeure subtile dans la mesure ou il n'y a aucune allusion concrete aux elements constitutifs de la formation de Mademoiselle de M6zieres avant son mariage au prince de Montpensier. N^anmoins, cachees dans les recoins du texte, on trouve des perspectives portant sur l'6ducation de la fille et de la femme qui sont quand meme tres int£ressantes et r£velatrices. Par contre, dans un ouvrage consacre a l'analyse d£taillee de La Princesse de Cleves, Alain Niderst le decrit comme « autant un 'roman de formation' qu'un 'roman d'analyse' ».5 Le sujet de l'education ideale d'une jeune fille destinee & la vie de la cour y est traite" en termes explicites a l'aide des personnages de Madame de Chartres et de sa fille, la future princesse de Cleves. Ceci dit, a cause des circonstances curieuses et des paradoxes qui rharquent la pedagogie de la mere, on ne trouve pas dans ces pages un portrait de la meilleure m£thode p6dagogique. En fait, la representation de l'education feminine dans La Princesse de Cleves provoque beaucoup de 4 Gibson 20. 5 Niderst 123. 15 controverses justement en raison de la methode et de la maniere dont Madame de Chartres choisit d'entreprendre la formation de sa fille, a l'ecart du milieu social qui est le sien, et meme « a rebours des opinions et pratiques communes ».6 Parmi les families nobles, ces «pratiques communes» dictent que l'education des enfants soit priviligiee d'abord parce qu'elle est pergue comme un droit acquis en naissant, mais surtout en fonction de sa valeur d'apprendre aux "eleves" des legons, des concepts et des mceurs qui leur seront utiles comme adultes. Selon Antoine Furetiere, «la principale obligation qu'on a a fes parents, eft de la bonne Education. »7 Ce propos demontre l'attitude courante au dix-septieme siecle quant a l'importance de l'education, au sens general du mot, jusqu'a ce qu'elle soit pergue comme une « obligation » qui doit etre remplie de la part des parents pour qu'ils accordent aux enfants leur droit. Pourtant, 1'aphorisme de Furetiere ne touche qu'a la surface de la question et ne suggere aucune distinction entre la tutelle des gargons et des filles, sans meme parler de la discrimination qui se fait systematiquement entre les aines et les cadets. Les conventions gouvernant l'education des enfants sont evidemment plus compliquees et il faut, d'abord, comprendre le contexte familial qui inspire les preceptes traditionnels de l'education a l'epoque. Dans son grand essai, Culture populaire et culture des elites dans la France moderne, Robert Muchembled tente de preciser l'atmosphere 6 Jean-Michel Delacomptee, La Princesse de Cleves: la Mere et le courtisan (Paris: Presses Universitaires de France, 1990) 51. 7 Antoine Furetiere, Le Dictionnaire Universel, 3 tomes (1690; Paris: SNL-Dictionnaire Le Robert, 1978). 16 hierarchique qui regne dans la famille traditionnelle pendant l'age classique. La dynamique de la famille se definit selon «la puissance paternelle » de la meme maniere que la dynamique du royaume tourne autour de «l'absolutisme centralisateur » qui est concentre sur la personne du Roi.8 La structure familiale devrait refleter nettement, en microcosme, les preceptes gouvernants du pays. L'influence de l'autorite patriarcale dirige ainsi les choix educatifs de la famille. Selon la coutume, il faut priviligier l'education du fils aine « au detriment des cadets »9 puisqu'il est l'heritier du nom et du patrimoine de son pere. Egalement, les filles jouent un role integral en maintenant cet ordre hierarchique. Muchembled explique que «les filles des milieux aises de la population sont souvent promises au couvent force ou au mariage contraint, afin de ne pas trop ecorner le capital qui doit echoir a leurs freres. »10 II faut, done, comprendre que l'education a cette epoque est accordee selon le rang de l'enfant dans la famille et la vie a laquelle il est destine. Pourtant, jusqu'ici on n'a touche qu'a la theorie qui soutient l'education au dix-septieme siecle dans son sens le plus abstrait, sans insister sur la qualite de l'education ou sur les distinctions entre l'education portee aux filles par rapport aux gargons du meme rang social. La ou on exige du fils une capacite non seulement de se comporter correctement dans la societe en « honnete homme »,n mais d'acceder a une bonne comprehension des sciences et des lettres, les filles sont typiquement limitees a une education plus isoiee qui se fait dans les limites de 8 Muchembled 243. 9 Muchembled 242. 10 Muchembled 242. 11 Muchembled 242. 17 l'environnement domestique. Souvent, la mere est chargee exclusivement de l'apprentissage de ses filles, mais elle l'entreprend toujours dans le contexte du patriarcat familial.12 Pour Mademoiselle de Chartres, l'occasion de profiter de l'influence du pere ou d'une figure patriarcale qui represente «l'autorite absolue du pere »13 ne se presente point. Sa mere, comme on l'a deja mentionne, est veuve et le patriarche en titre de cette illustre famille, le vidame de Chartres, est toujours absorbe par les intrigues de la cour et il ne demontre aucune envie de s'occuper lui meme de la tutelle de sa niece. Alors, sur la mort de son mari, Madame de Chartres choisit de s'eioigner de la societe. Dans ce contexte, a part des influences paternelles, elle « donn[e] ses soins a l'education de sa fille »14 en se mettant activement a son instruction d'une maniere peu orthodoxe. Des que Madame de Chartres et sa fille se presentent au lecteur, on voit les mesures prises soigneusement par la veuve afin de devoiler a sa fille les mysteres et les « perils » de la cour ou regne « une sorte d'agitation sans desordre [...], qui la rendoit tr£s agreable, mais aussi tres dangereux pour une jeune personne. »15 En fait, les lecons essentielles enoncees par Madame de Chartres refletent les dangers de ce paradoxe qui domine la politique quotidienne de la cour. Dans une etude de La Princesse de Cleves: la mere et le cowUsan, Jean-Michel Delacomptee insiste sur l'importance des scenes decrivant l'education comme indicatives des attitudes idealisees qui se trouvent dans le texte.16 Dans une phrase tres importante du roman, le 12 Gibson 20. 13 Muchembled 243. 14 Lafayette, La Princesse de Cleves 1113. 15 Lafayette, La Princesse de Cleves 1118. 16 Delacomptee 51-53. 18 narrateur mentionne, presqu'en passant, les elements necessaires a l'education d'une jeune fille noble: « elle [Madame de Chartres] ne travailla pas seulement a cultiver son esprit et sa beaute, elle songea aussi a luy donner de la vertu et a la luy rendre aimable. »17 Ce qu'on entend par le terme « Education» se concentre evidemment sur des arts moins formels precises par Wendy Gibson comme « housewifery and morals ».18 Jusqu'ici, alors, la conception de l'education tenue pair le personnage de Madame de Chartres est tout a fait en accord avec les conventions repandues au dix-septieme siecle - les memes conventions qui ont certainement influence la formation et la jeunesse de Madame de Lafayette. II est interessant de noter que la jeunesse et meme les premieres ann£es de l'adolescence de l'auteur n'etaient pas typiques de la maniere dont on eleve une fille de quality au dix-septieme siecle. Avant la mort de son pere quand elle avait quinze ans, on a l'impression que c'elait bien lui qui avait dirig6 personnellement les etudes de l'auteur sans deleguer toute cette responsabilite a la mere de Marie-Madeleine. Ainsi elle a joui d'une education assez formelle dont la rigueur et la matiere depassaient les bornes des sujets et des pratiques traditionnellement feminins. F. Desplantes et P. Pouthier le confirme: son pere [...] qui avait le gout des belles-lettres [...] s'occupa d'abord de faire en personne l'6ducation de sa fille, qui mohtrait une intelligence fort vive des son 17 Lafayette, La Princesse de Cleves 1113. 18 Gibson 21. 19 jeune age. Puis, [...] il la confia aux soins de Menage et de Rapin, deux beaux esprits de cette epoque.19 Malgre cette formation intellectuelle, on exige, n6anmoins, qu'elle fasse un bon mariage comme fille ainee meme au point que sa mere, selon la coutume, choisit«le sacrifice des cadettes a l'ain6e »20 et elle envoie ses autres enfants au couvent pour assurer la dot de Marie-Madeleine. On constate, ainsi, que Madame de Lafayette avait une connaissance intime des situations complexes et paradoxales qui se presentent face aux contraintes sociales dans les domaines de l'education et des obligations familiales. Ses observations perspicaces revelent cette comprehension profonde qui se presente surtout au cours de La Princesse de Cleves. On a dej& vu que la nature de l'education feminine representee dans La Princesse de Cleves repose sur des concepts qui sont assez fluides et intangibles tels que les mceurs, la vertu et la bienseance. Enfin, il s'agit d'un comportement digne d'une honnete femme. Pourtant les principes qu'epouse Madame de Chartres en instaurant la bonne comprehension de ces qualites chez sa fille constituent un ecart controversy des preceptes accepts:21 La pluspart des meres s'imaginent qu'il suffit de ne parler jamais de galanterie devant les jeunes personnes pour les en eloigner. Mme de Chartres avoit une opinion opposee; elle faisoit souvent a sa fille des peintures de l'Amour; elle luy montroit ce qu'il a d'agreable pour la persuader plus aisement sur ce iy F. Desplantes et P. Pouthier, Les femmes de lettres en France (1890: Geneve: Slatkine Reprints, 1970) 135. 20 Emile Magne, Madame de Lafayette en manage (Paris: Editions Emile-Paul Freres, 1926) 42. 21 Delacomptee 52. 20 qu'elle luy en apprenoit de dangereux; elle luy contoit le peu de sincerity des hommes. leurs tromperies et leur infidelity, les malheurs domestiques ou plongent les engagements; et elle luy faisoit voir, d'un autre cot6, quelle tranquillity suivoit la vie d'une honneste femme, et combien la vertu donnoit d'eclat et d'elevation a une personne qui avoit de la beauty et de la naissance.22 Ce passage est souvent cite pour demontrer la perfection exigye de Mademoiselle de Chartres des son enfance. D'apres ce portrait, pour eviter les dangers poses par la cour, les hommes galants, l'amour et la vie en somme, il faut une maitrise parfaite de la vertu et de soi-meme. En fait, Madame de Chartres demande a sa fille de faire face a la corruption sociale et de comprendre comment fonctionnent la politique et les artifices qui caracterisent la society pendant qu'elle inculque a sa fille la terreur de renoncer a la vertu afin d'y prendre part. Si on compare les principes pedagogiques de Madame de Chartres avec la formation morale faite par Charlotte de Baviere, une contemporaine de Madame de Lafayette, on trouve chez cette derniere l'attitude courante au dix-septieme siecle qui est rejetee si brusquement par Madame de Chartres: On m'a demande comment je m'y etais prise pour l'elever [sa fille] aussi bien: j'ai rypondu que c'etait en lui parlant toujours raison, en lui montrant pourquoi telle ou telle chose etait mal ou bien, en ne lui passant aucun caprice, en cherchant autant que possible a ce qu'elle ne vit aucun mauvais exemple, en Lafayette, La Princesse de Cleves 1113. 21 ne la rebutant point par des acces de mauvaise humeur, en louant la vertu et en lui inspirant l'horreur du vice en general.23 Bien que le desir essentiel de communiquer une connaissance irreprochable de la vertu soit a la base de cette conception de l'education, Charlotte de Baviere insiste qu'on ne se serve jamais de «mauvais exemple[s] » de la galanterie ou de la corruption afin d'illustrer a la fois les joies et les pieges de la societe. En cela, elle s'identifie a « [l]a pluspart des meres [qui] s'imaginent qu'il suffit de ne parler jamais de galanterie devant les jeunes personnes pour les en eloigner.» Par contre, Madame de Chartres trouve qu'il vaut mieux preparer sa fille aux pieges et aux perils qui existent en devoilant tous les aspects de la galanterie pour qu'elle puisse enfin reconnaitre et eviter ses adeptes. Cependant, Madame de Chartres produit un effet paradoxal en apprenant a sa fille les exces de la galanterie qui sont essentiels a la cour en meme temps qu'elle l'instruit dans la necessite de les eviter a tout prix. Cet effet est renforce par le fait qu'elle entreprend toute cette education a l'abri du milieu qui en est le sujet. Michael Danahy explique ce deplacement physique de la cour a la campagne comme une maniere de limiter ce qu'il appelle « spatial access » et de s'assurer de l'isolement necessaire a l'education particuliere qu'envisage Madame de Chartres.24 Comme jeune fille, done, Mademoiselle de Chartres doit accepter aveugiement les concepts qui demeurent, pour elle, imprecis et abstraits jusqu'a ce qu'elle ne rentre a la 23 Extrait cite dans Gibson 21. 24 Michael Danahy, The Ferninization of the Novel (Gainesville: University of Florida Press, 1991) 102. 22 cour. Une fois qu'elle y arrive, les paradoxes de son education sont mis en relief immediatement et elle ne reussit jamais a se liberer de leurs influences. Forcernent, la question se pose s'il est vraiment possible d'exister ou de fonctionner efficacement dans un milieu corrompu tout en s'appliquant a la perfection vertueuse? En d'autres mots, peut-on laisser un tel paradoxe gouverner la vie? Evidemment, cette question poursuit Mademoiselle de Chartres des son debut a la cour jusqu'a son veuvage et a sa retraite de la society. En fait, ses efforts de concilier sa formation vertueuse avec les tentations de la vie mondaine determinent finalement la tragedie qui lui arrive. Odette Virrnaux indique que Mademoiselle de Chartres est un «personnage impensable, deplace, venu d'ailleurs, une heroine qui ne peut appartenir a aucun temps et qui se revelait beaucoup trop dissemblable des personnes de son siecle, en somme une creature trop id£ale et parfaite pour le monde corrompu de la Cour. »25 Ce portrait nous presente l'image d'une heroine idealisee qui n'est point representative d'autres femmes. On voit deja comment sa formation singuliere la distingue de ses contemporaines et dans Order in the Court: History and Society in La Princesse de Cleves, Laurence Gregorio renforce cette idee en ajoutant quelques observations tres importantes: [The heroine] and her mother (whom we may consider as an extension of the heroine on the ethical plain) are the only characters who make the notion of uncompromising perfection a matter of thematic import, and who subsequently endeavor to live by this 25 Virrnaux 49. 23 code. Interestingly, they are the only two principal figures in the text who are of an entirely Active nature.26 Gregorio souligne l'aspect idealise" et «inimitable » de la vertu exigee par Madame de Chartres et impos£e a sa fille en insistant sur le fait que ces deux femmes sont des creations fictives qui representent des ideales forcement utopiques dans un milieu aussi «corrompu » que la cour. Pourtant, en passant par les circonstances et les details exceptionnels de la vie et du comportement de Mademoiselle de Chartres, on trouve quand meme une richesse d'allusions vraisemblables a la quality de l'yducation de la femme. Lorsque Madame et Mademoiselle de Chartres arrivent a la cour, la mere continue a controler sa fille et « ne discontinua pas de prendre les mesmes soins dans un lieu ou ils estoient si n£cessaires et ou il y avait tant d'exemples si dangereux. »27 Encore une fois, Madame de Lafayette caractyrise «rambition et la galanterie» comme etant «l'ame de cette cour ».28 Face a la corruption inevitable, Madame de Chartres exige toujours de sa fille une vertu parfaite. L'yducation de cette jeune femme continue ainsi pendant que sa mere est plongye dans la politique complexe de faire le mariage de sa fille. Dans La Princesse de Cleves, le mariage entre Mademoiselle de Chartres et Monsieur de Cleves se fait tr£s rapidement. Au moment des noces, on s'attend a ce que la mere renonce a l'education de sa fille pour faire place a 26 Gregorio 28. 27 Lafayette, La Princesse de Cleves 1117. 28 Lafayette, La Princesse de Cleves 1117. 24 son beau-fils. Pourtant, on apprend que l'influence immediate de la mere, au moins dans un sens concret, ne cede la place qu'avec sa mort. Dans le L^tionnaire Universel, Furetiere indique que «les femmes en France font en la tutelle perpetuelle de leurs maris. »29 En cela, ce qui est entendu est la convention du dix-septieme siecle qu'avec le mariage, une fille devient femme et la responsabilite pour sa vie et pour son education est passee ceremonieusement de sa famille a son mari. Par contre, Madame de Chartres essaye toujours d'influencer sinon de gouverner le comportement de sa fille qui est maintenant la princesse de Cleves. Ce qui est, neanmoins, curieux dans le texte est la transformation de la p6dagogie de Madame de Chartres lorsqu'elle s'apergoit de «l'inclination » que tient la princesse de Cleves pour le galant Monsieur de Nemours. Pendant que sa fille 6tait jeune, celibataire et loin de la cour, Madame de Chartres n'hesitait pas a d6montrer les pieges et les plaisirs qu'on pouvait y rencontrer et de parler explicitement des histoires d'amour et de leurs repercussions graves. Pourtant, a la veille de sa mort, Madame de Chartres avoue « qu'il y a deja longtemps que je me suis aperceue de cette inclination; mais je ne vous en ay pas voulu parler d'abord, de peur de vous en faire apercevoir vous-mesme »30 D'apres ce passage, on voit que Madame de Chartres manque de confiance face a une vraie crise ou sa fille se trouve effectivement« sur le bord du precipice »31 moral. 29 Furetiere. 30 Lafayette, La Princesse de Cleves 1141. 31 Lafayette, La Princesse de Cleves 1141. 25 Lorsqu'elle est sur le point de mourir, Madame de Chartres offre a sa fille un dernier conseil: « retirez-vous de la cour, obligez votre mari de vous emmener. »32 Encore une fois, Madame de Chartres essaye d'influencer sa fille au nom de la vertu en la persuadant de retroiiver l'isolement paisible a l'ecart de la society dans un effort «to do all that she possibly can to protect herself from the dangerous intrusions that are the rule at court ».33 En ce disant, elle fait reference aux dangers qui attendent Madame de Cleves si elle ne s'eloigne pas physiquement des tentations representees par le due de Nemours. II est meme plus important de noter ici ce qui est sous-entendu par les conseils de Madame de Chartres. Sachant qu'elle meurt, elle accepte finalement de mettre sa fille entre les mains de son mari qui va l'emmener loin de la cour. Une fois que sa mere, «la seule chose a quoy elle se sentoit attachee »,34 est morte, la princesse de Cleves cherche a prouver qu'elle avait bien appris les legons morales de sa mere. Dans son etude, J.W. Scott propose que le but central du roman est d'evaluer la maniere dont la jeune princesse se comportera une fois qu'elle se trouve sans guide morale. «The tale is concerned with what the young woman will ultimately become - with how she as a free individual will use her education ».35 Au debut de La Princesse de Montpensier, une situation sefnblable se produit ou la responsabilite de la tutelle de la fille, Mademoiselle de Mezieres, est remise tout de suite et formellement au nouveau mari. Mais, le lecteur est prive de connaitre les circonstances de l'education qui precede cet 32 Lafayette, La Princesse de Cleves 1141. 33 Danahy 105. 34 Lafayette, La Princesse de Cleves 1142. 35 Scott 15. 26 evenement tournant dans sa vie. Dans le cas de Mademoiselle de Mezieres, la presence de ses parents est minimisee jusqu'a ce qu'on ne voie que leurs efforts de negocier le bon mariage de leur fille dans les premieres pages de la nouvelle. II faut, alors, chercher a interpreter les commentaires et les descriptions dans le texte qui font reference aux preceptes qui ont influence l'education de la jeune femme. D'abord, lors de la premiere description de la princesse, on trouve qu'elle est douee « de beaute, d'esprit et de vertu ».36 Ce sont les memes qualites ideales qu'on retrouve chez la princesse de Cleves et chez la fille de Charlotte de Baviere. Ainsi, avec ce premier portrait qui definit la princesse de Montpensier pour le lecteur, Madame de Lafayette nous apprend qu'avant son mariage, l'herome avait eu une Education vis6e au developpement des qualites qu'on exige d'une jeune femme de quality qui est destinee a faire un mariage digne de son rang social comme « [la] fille unique du marquis de Mezieres, heritiere tres considerable et par ses grands biens et par l'illustre maison d'Anjou dont elle etait descendue ».37 Lorsque Mademoiselle de Mezieres Spouse le prince de Montpensier, elle se livre a «la tutelle perpetuelle » de son mari. Ce dernier est, pourtant, souvent oblige de s'absenter de chez lui, et il installe a Champigny (leur residence a la campagne) son meilleur ami, le comte de Chabannes. Ce dernier est done charge de s'occuper de la formation continuee de la princesse de Montpensier pendant l'absence de son mari. « [I]l la rendit en peu de Lafayette, La Princesse de Montpensier 49. Lafayette. La Princesse de Montpensier 43. 27 temps une des personnes du monde la plus achevee. »38 C'est une affirmation generate puisqu'on ne precise pas en quoi consiste ces achevements. Or, on comprend que cette partie de son education suit les traditions acceptees et renforce son esprit et sa vertu. Le fait que c'est le comte de Chabannes qui entreprend activement l'education de cette jeune femme pour la rendre « achevee » renforce la passivite traditionnelle de la femme par rapport a sa propre education. La ou la princesse de Cleves devait sa formation principale a sa mere, la princesse de Montpensier passe de la tutelle de sa famille a celle du comte de Chabannes qui represente son mari. Avant de passer a une discussion plus approfondie du statut de la femme mariee dans La Princesse de Montpensier et dans La Princesse de Cleves, il faut souligner non seulement la maniere dont une fille noble est eievee avec le but principal de la marier, mais la fagon dont on pergoit l'individu lui-meme. Ce qu'on retient, en gros, de l'analyse faite ci-dessus est la conception qu'en passant de la «tutelle » de la famille a celle du mari, la femme devrait garder, en principe, son aspect d'enfant, privee de toute independance intellectuelle. Cela se manifeste dans le fait que les femmes comme la princesse de Montpensier et la princesse de Cleves doivent constamment se soumettre a l'influence d'un autre qui tient le droit de les instruire. En fin de compte, on voit que les deux femmes doivent prendre des decisions importantes et faire des choix moraux qui determinent leurs destins. Elles doivent prendre independamment des decisions personnelles, sans consulter ceux qui ont influence leur formation. Ainsi, dans le cas des deux princesses, Lafayette, La Princesse de Montpensier 49. 28 Madame de Lafayette met a l'epreuve les merites de leurs educations respectives. 29 Chapitre II - Le mariage A nos jours, la distinction entre JUle et femme est devenue une question encombree d'elements sociaux, culturels et historiques. Au dix-septieme siecle, les memes deux termes se distinguent beaucoup plus facilement en ce que leurs definitions tournent autour d'un seul evenement transformateur qui est le mariage. Dans La Princesse de Cleves, on trouve un passage qui sert a bien illustrer ce point tournant lorsque Monsieur de Cleves voit Mademoiselle de Chartres pour la premiere fois et il s'interroge quant au statut social de cet individu inconnu: «il ne pouvoit comprendre qui etoit cette belle personne qu'il ne connoissoit point [...] Sa jeunesse luy faisoit croire que c'estoit une fille, mais, ne luy voyant point de mere, et l'ltalien qui ne la connoissoit point l'appelant Madame, il ne sgavoit que penser ».1 Dans Le LVctiorinaire Universel d'Antoine Furetiere, la definition de fille, qui est subordonnee a celle de fits, est: « enfant [...] femelle qui eft provenu d'un pere & d'une mere par voye de generation. »2 II n'y a rien de surprenant dans cette definition qui suggere un ton presque scientifique. Pierre Richelet nous offre une appreciation meme plus limitee dans son Dictionnaire Francois contenant les mots et les choses ou il decrit la fllle comme « celle qu'on a mife au monde. »3 Pourtant, les definitions multiformes de femme figurant chez Furetiere reveient au chercheur non seulement la vraie distinction entre fllle et femme telle qu'elle est pergue au dix-septieme siecle, mais on y trouve un contexte riche qui sert d'arriere plan a l'etude du statut 1 Lafayette, La Princesse de Cleves 1114. 2 Furetiere. 3 Richelet 335. 30 de la femme dans La Princesse de Montpensier et dans La Princesse de Cleves. Prenons, d'abord, les termes exacts de ses definitions: FEMME. fubft. fern. Celle qui congoit & qui porte les enfans dans fon ventre. St. Auguftin appelle les femmes, le fexe devot. [...] FEMME, fe dit quelquefois de tout le fexe feminin. [...] FEMME, fe dit plus particulierement de celles qui font ou ont efte mariees. Le mari & la femme font deux perfonnes en une chair, les femmes en France font en la tutelle perpetuelle de leurs maris. [...] Salomon deffie de trouver la femme forte; il dit que de mille hommes il en a trouve un bon, & de toutes les femmes pas une.4 La definition principale de femme la decrit d'apres son role maternel, c'est-a-dire dans la mesure ou elle sert de vaisseau reproducteur. Par cela, on voit qu'elle est priviligiee non pour ses qualites particulieres, mais plutot pour le role social que joue la femme comme productrice des heritiers qui sont necessaires a la communication du patrimoine de pere en fils, voire la survie meme de la famille. En cela, elle s'identifie deja au mariage, car a l'epoque on supposait que la femme soit mariee lorsqu'elle «congoit & [...] porte les enfans ». Ensuite, on trouve une defintion generale liant simplement le terme femme au genre feminin. En troisieme lieu, Furetiere insiste sur le rapport concret entre la femme et le mariage en ce que la femme fait partie de l'union conjugale comme «celles qui font ou ont efte mariees. » Evidemment, c'est 4 Furetiere. 31 dans ce contexte precis qu'elle «congoit & [...] porte les enfans» pour s'aquitter de son devoir essentiel. II est interessant de noter que l'accumulation des definitions de Furetiere reflete tres bien un paradoxe qui sous-tend toute la question du statut de la femme au dix-septieme siecle et ainsi engendre un dilemme omnipresent qui figure dans les deux textes de Madame de Lafayette. Ce paradoxe provient du fait que l'image de la femme ideale comprend au moins deux aspects constitutifs qui ne peuvent pas coexister facilement. D'abord, comme on l'a deja constate, la femme est definie selon sa capacite de porter des enfants. Cela produit l'effet de marginaliser rindividu du sexe feminin a l'avantage d'une seule fonction physiologique. A partir de cette appreciation essentielle, on precise le role de la femme dans un contexte moins scientifique qui tombe plutot du cote du social. Comme individu, elle doit exister et fonctionner au coeur du mariage pour pouvoir porter et eiever les enfants qui sont les fruits de cette union. En termes generaux, alors, la femme est definie comme mere et epouse d'une maniere qui lie inextricablement les deux fonctions. II y a, pourtant, un element important qui rend probiematique l'utilisation des definitions de Furetiere et qui met en relief les contradictions qui se presentent aux personnages feminins dans les deux textes de Madame de Lafayette. Cet aspect troublant demeure dans l'indication que «le mari & la femme font deux perfonnes en une chair». Cette description de l'union conjugale (qui figure, notamment, comme une definition secondaire a celle de femme, renforgant, encore une fois, le lien etroit entre rindividu feminin et 32 son statut social) renvoie a une espece d'egalite' a la fois physique et spirituelle qui devrait s'etablir, en principe, entre 1'homme et la femme au moment du mariage. D'un coup et pendant un instant ephemere, le statut et la valeur de la femme semblent etre 61ev6s au meme plan que celui de son mari. Theoriquement, selon Wendy Gibson, le mariage au dix-septieme siecle devrait repr£senter exactement cette parity spirituelle. Pourtant, «in practice the relationship was that of subordinate to superior. »5 Cette vraie position subordonnee de la femme est mieux refl6tee par la suite lorsque Furetiere insiste que «les femmes en France font en la tutelle perpetuelle de leurs maris». On a deja souleve cette tradition lors de la discussion pr6cedente portant sur l'education des femmes, mais son importance n'est point diminuee dans le contexte meme du mariage. La subordination exigee de la femme est renforcee dans l'anecdote de Salomon qui a de la misere a trouver une seule femme forte. Cette allusion celebre fait reference a la perception de la faiblesse physique et spirituelle du genre feminin. On voit, ainsi, que la vie adulte de la femme est aussi encombree de contradictions et de difficults que sa jeunesse. La femme traditionnelle se trouve, de facto, soumise a la volonte de son mari en meme temps qu'on exige, en principe, une perfection qui la rend digne d'etre son egal. Cependant, pour pouvoir se debarasser des limitations de fille afin d'acc£der au titre de femme, ce n'est pas simplement une question de devenir finalement adulte, qu'elle soit marine ou celibataire. Elle doit plutot se livrer 5 Gibson 59. 33 d'abord au mariage et puis, au fur et k mesure, a la maternity. On trouve que le langage contemporain renforce d'une maniere efficace cette conception de la femme par rapport a la. fille lorsqu'on constate qu'on appelle fille celle qui reste celibataire pendant toute sa vie. Egalement, «on appelle auffi filles, les perfonnes qui fe font confacrees a Dieu, qui ont fait vceu de virginity ».6 En tout cas, quand on 6tudie le statut de la femme au dix-septieme siecle, tous les champs de recherche menent inevitablement a une conclusion predominante: la femme, comme individu, existe surtout en fonction de son role au centre de la famille ou elle est obligee de se comporter vertueusement et en harmonie avec son mari.7 Elle devrait etre «le bon miroir qui repr6sente fidelement la face, n'ayant aucun dessein, amour, pensement particulier ».8 Cette image de la famille evoque, en microcosme, le milieu patriarcal de l'Ancien R6gime, dictant que l'autorite masculine devrait dominer tous les aspects de la vie de la fille et de la femme. Avant d'examiner plus a fond l'analyse de la femme par rapport au mariage dans les textes de Madame de Lafayette, il faut situer brievement le concept du mariage dans un contexte purement socio-politique a l'apogee de l'Ancien R6gime. En affirmant l'importance du patriarcat au seizieme comme au dix-septieme siecle, les manages dans la noblesse s'organisent souvent afin de creer des liens ou de preserver des alliances entre les grandes families. Ainsi, les mariages se font d'habitude a la suite de complexes n£gociations entreprises, selon la tradition, par les chefs de famille. Dans ce contexte, la 6 Furetiere. 7 Helen Karen Kaps, Moral Perspectives in La Princesse de Cleves (Eugene, University of Oregon Books, 1968) 24-26. 8 Charron cite dans Gibson 59. 34 volonte d'une fille d'epouser un jeune homme propose tient peu de valeur. Le mariage demeure, en fait, une institution sociale cimentee par un contrat juridique entre deux families. Le but de ce contrat est la preservation du concept meme d'une societe ou la communication du patrimoine de pere en fils est essentielle.9 Ceci dit, on voit de nouveau le renforcement du statut puissant de l'homme dans une societe ou son patrimoine, sous forme de titre ou de biens, est priviligie au dela de toute autre consideration, peu importe si la femme et son promis s'entendent ou s'ils eprouvent la moindre inclination, l'un pour l'autre. Comme on a deja vu, la femme joue un role important et passivement dans les negociations qui menent aux noces, et dans sa capacite d'epouse. En ce qui concerne le premier, on exige qu'elle soit un parti parfait digne d'un mariage important. Lorsqu'elle se trouve mariee, elle est obligee de fournir a la societe des enfants qui, a leur tour, deviennent des hommes, chefs de famille, ou des femmes dignes d'etre leurs epouses. Dans cette construction du mariage qui est purement civile et publique, le desir, la passion et la jalousie n'entrent pas en jeu. Si de tels sentiments fugaces s'introduisent dans l'affaire, on risque des resultats catastrophiques comme ceux qui sont exemplifies par Madame de Lafayette dans les deux romans. Quand meme, on constate que ces memes sentiments, qui sont defendus si bruyamment comme raisons de mariage, gouvernent souvent la main de ceux et celles qui proposent et qui font les mariages des autres. L'atmospere qui est produite a y Joan B. Landes, Women and the Public Sphere in the Age of the French Revolution, (Ithaca: Cornell UP, 1988) 35. 35 la cour par ces machinations et ces intrigues est decrite fidelement par Faith Beasley comme « politicized gallantry ».10 C'est a partir de ce contexte general portant sur les conventions qui s'adressent aux definitions et aux statuts de la fUle et de la femme qu'il faut aborder le sujet du mariage dans La Princesse de Montpensier et dans La Princesse de Cleves. Au cours de son etude de la representation du mariage dans ce dernier, Christian Biet souligne le fait que « Mme de Lafayette a enserre le recit particulier d'un mariage dans la maille serree de multiples evocations ou narrations qui donnent a voir, au dela d'une histoire singuliere, le mariage dans sa diversite, sa generalite, et son historicite, bref le mariage comme une uistituOon. »n Dans une certaine mesure, La Princesse de Montpensier contribue de la meme fagon au discours du mariage en tant que la nouvelle entiere repose justement sur ce concept. Etant une nouvelle d'une envergure limitee qui precede La Princesse de Cleves, on a l'impression que Madame de Lafayette essaye de communiquer toutes ses impressions portant sur le mariage a l'aide d'une seule histoire exemplaire qui est celle de Mademoiselle de Mezieres Des la premiere page de La Princesse de Montpensier, le lecteur retrouve des commentaires importants sur la politique du commerce matrimonial qui est entreprise a l'exclusion de tout sentiment pour creer une alliance avantageuse. De meme, dans son essai, "The Economy of Love in La Princesse de Cleves," Philippe Desan caracterise le statut de la femme en termes commerciaux, suggerant que Madame de Lafayette nous offre la 10 Beasley 199. 11 Biet, "Droit et fiction: la representation du mariage dans La Princesse de Cleves" 33. 36 representation d'un milieu social ou «women represent a veritable commerce, n12 Jean-Michel Delacomptee insiste que «ce commerce symbolique rabaisse les heritieres au role d'eleinent qu'on transfere, de moyen, de monnaie. »13 A l'appui de cette revendication, on tient, comme exemple pr£alable, l'introduction de La Princesse de Montpensier ou on rencontre Mademoiselle de Mezieres pour la premiere fois. Elle est d£finie tout de suite non par son esprit ou son apparence mais par son lignage et sa situation comme «Iteritiere tres considerable et par ses grands biens et par l'illustre maison d'Anjou dont elle 6tait descendue ».14 En evoquant d'abord ce que repr6sente l'h6rome en termes d'echange, Madame de Lafayette presente au lecteur un portrait vraisemblable d'une fille qui porte une valeur importante dans l'economie politique de la cour. Ainsi, son pere doit essayer de profiter de «l'echange matrimonial »15 de sa fille en negociant le meilleur mariage possible. A cet 6gard, on voit que la famille de Mademoiselle de Mezieres avait commence tres tot les negotiations puisqu'elle « etait comme accorded au due du Maine, cadet du due de Guise »16 lors d'un tres jeune age. Cependant, la maison de Bourbon, etant plus puissante que celle de Guise « ne pouvait voir qu'avec envie l'elevation qu'elle recevrait de ce mariage, se r£solut de le lui oter et de se le procurer a elle-meme, en faisant epouser cette grande hentiere au jeune Prince de Montpensier, que Ton appelait quelquefois le Prince 12 Philippe Desan, "The Economy of Love in La Princesse de Cleves," An Inimitable Example: The Case for the Princesse de Cleves, ed. Patrick Henry (Washington: The Catholic University of America Press, 1992) 104. 13 Delacomptee 23. 14 Lafayette, La Princesse de Montpensier 43. 15 Delacomptee 23. 16 Lafayette, La Princesse de Montpensier 44. 37 Dauphin. »17 L'union qui provient de ces machinations calculatrices est a la fois un coup politique et une alliance de premier ordre qui est, neanmoins, depourvue de toute emotion. Madame de Lafayette demontre l'importance de ce dernier aspect du commerce matrimonial en introduisant parallelement l'histoire d'amour dont l'intrigue se deroule au cours de la nouvelle. Pendant que « Ton travailla a cette affaire »18 serieuse du mariage, il devient evident que l'amour s'etait etabli, il y a longtemps, entre Mademoiselle de Mezieres et le due de Guise, frere aine du due du Maine. Mais dans le contexte politique du mariage, meme les meilleurs efforts des jeunes amoureux pour s'epouser ne reussissent a influencer personne car il est question d'un grand mariage entre des families interessees. Dans La Princesse de Cleves la politique du mariage est toujours evoquee dans ce meme contexte de «l'echange matrimonial», mais l'analyse qu'entreprend l'auteur cette fois-ci semble beaucoup plus perspicace et complexe. La premiere partie de ce roman est consacree a une espece de survol matrimonial qui invoque de nombreux notables a la cour. A travers ces pages d'exposition historique, Madame de Lafayette se sert de plusieurs techniques narratives comme des anecdotes et des allusions qui lui permettent de mettre en relief ses propres observations quant a la nature des alliances matrimoniales. De cette maniere, on apprend comment «la cour est [...] l'embleme meme du mariage secularise des courtisans. Comme pour les Lafayette, La Princesse de Montpensier 45. Lafayette, La Princesse de Montpensier 45. 38 rois, aucune alliance matrimoniale ne peut se fonder sur la passion ».19 Le mariage sous forme de contrat public entrepris au profit reciproque de deux families est done concretise. Un exemple important d'un tel mariage est celui qui etablit un lien entre la maison de Guise et celle des Valois dans les personnes du Dauphin et de Marie Stuart, Reine d'Ecosse. En faisant ce mariage propice, les Valois avaient etabli un lien avec une famille puissante en Europe et les Guise « avoient beaucoup augment leur credit et leur consideration ».20 Le but, done, de ce mariage etait de reunir le patrimoine de deux families et de deux royaumes. Au cours de ces premieres pages on voit plusieurs autres exemples de manages qui s'etablissent afin de garantir «la plus grande stabilite des royaumes et des relations internationales »:21 Madame epouse avec entrain Monsieur de Savoie [...]; Elisabeth de France, d'abord promise a. Dom Carlos, finit, malgre qu'elle en ait, par epouser le roi d'Espagne (ni l'humeur, ni la beaute du roi, ni l'age ne les lient, mais la politique decide); le due de Lonaine Spouse la seconde fille du roi, Claude de Lonaine [...], etc.22 Avant tout autre exemple, Madame de Lafayette choisit de presenter au lecteur l'etat matrimonial du Roi Henri II et de sa reine puisque leur mariage figure forcement en tete de l'hierarchie sociale. L'auteur presente ce mariage d'une maniere qui indique en termes concrets comment il etait motive 19 Biet, "Droit et fiction: la representation du mariage dans La Princesse de Cleves" 36. 20 Lafayette, La Princesse de Cleves 1110. 21 Biet, "Droit et fiction: la representation du mariage dans La Princesse de Cleves" 38. 22 Biet, "Droit et fiction: la representation du mariage dans La Princesse de Cleves" 38. 39 uniquement par les forces et les circonstances sociales. Elle explique que Catherine de Medicis « estoit belle » et que «[l]e Roy l'avoit epous6e lorsqu'il estoit encore Due d'OrlSans, et qu'il avoit pour aisn6 le dauphin ».23 Tout de suite, on est conscient du fait qu'en faisant ce mariage, on souhaitait que le due d'Orl6ans reste cadet, ce qui a certes influence le choix d'epouse. Ainsi, Madame de Lafayette suggere que Catherine de Medicis, malgre' son rang social eleve, 6tait destine neanmoins a epouser un cadet de la famille royale et non pas le dauphin. Cette introduction a la figure puissante de la reine semble indigne de son statut quand on continue par expliquer comment «l'humeur ambitieuse de la Reine luy faisoit trouver une grande douceur a rSgner, » et ainsi«il sembloit qu'elle souffrist sans peine l'attachement du Roy pour la Duchesse de Valentinois, et elle n'en temoignoit aucune jalousie ».24 Cette femme extraordinaire est d£finie, alors, d'apres sa capacite d'accepter les caprices galants de son mari en meme temps qu'elle joue le role d'epouse parfaite. En considerant la premiere partie du roman qui comprend le cadre historique de La Princesse de Cleves, Ralph Albanese, Jr. observe «that there are no happy [married] couples in the novel. »25 C'est une affirmation de grande portee si on tente d'evaluer la nature du mariage de la perspective de Madame de Lafayette. A force d'une accumulation ecrasante d'exemples qui soutiennent cette observation, on comprend que l'institution du mariage 23 Lafayette, La Princesse de Cleves 1107. 24 Lafayette, La Princesse de Cleves 1107. 25 Ralph Albanese, Jr., "Aristocratic Ethos and Ideological Codes in La Princesse de Cleves," An Inimitable Example: The Case for the Princesse de Cleves, eel. Patrick Henry (Washington: The Catholic University of America Press, 1992) 91. 40 noble est completement« subservient to concerns of social politics ».26 II faut accepter que les sentiments de bonheur et d'amour existent forcement, selon ce systeme, a l'ecart du mariage et au prix de la vertu inculquee chez les femmes traditionnelles. Laurence Gregorio explique efficacement cette structure contradictoire du mariage: [...] according to the evidence, virtually no character is in love with his or her spouse, from the king on down the social register. So the conclusion to be drawn is that society's formal institutions are inhospitable to those passions to which individuals are all the more sensitive. This leaves only the informal institution of galanterie for the conduct of affairs of the heart.27 On a deja vu la maniere dont Madame de Chartres avait essay6 d'apprendre a sa fille les dynamiques d'une telle structure sociale qui rendent la corruption morale presque inevitable. Dans La Princesse de Montpensier on voit le phenomene d'une jeune princesse qui se trouve bien mariee, selon la coutume, au profit des deux families en question. Toujours dans le contexte de son mariage, Madame de Montpensier se trouve victime de cette tension et la nouvelle tourne justement autour du comportement de la princesse face a l'occasion d'abandonner la vertu de femme mariee afin de se livrer a l'amour passionnelle et adultere du due de Guise. Dans La Princesse de Cleves, l'heroine se trouve egalement sujette a la tentation, representee cette fois-ci par le galant due de Nemours. Pourtant, sa qualite morale et sa formation 26 Gregorio 64. 27 Gregorio 64. 41 vertueuse l'empechent de s'y donner. D'une part, la princesse de Cleves arrive a representer au lecteur l'id^al vertueux de la femme marine et d'autre part, la princesse de Montpensier, ayant compromis ce qui represente «la vertu et la prudence »,28 nous indique dans quelle mesure son comportement est inopportun au mariage a, l'epoque. On retrouve, ainsi, dans ces deux textes des diverses approches au mariage qui contribuent a une meilleure appreciation des complexites et des paradoxes qui servent a etaler le concept meme du mariage selon les observations de Madame de Lafayette. Le lien le plus 6troit qui existe entre le contexte du mariage de La Princesse de Cleves et celui de La Princesse de Montpensier c'est, en fait, la corruption de la cour comme force de degenerescence. A un certain degre, ce milieu sert de cadre dans les deux textes; ainsi on doit d^finir le concept du mariage en fonction de son role dans cette soci£te\ Cela devient probl&natique precisement a cause du fait qu'il existe un code moral id6al qui est associ£ a cette institution matrimoniale et qui se trouve toutefois en disaccord avec les machinations interessees de la cour. Comme Laurence Gregorio l'indique, «we find the court society under scrutiny - or more specifically, the particular issue of morality as defined or practicable within (but not by) that society. »29 A cet egard, Madame de Lafayette introduit dans les deux textes plusieurs portraits historiques de la cour afin de d6crire l'institution actuelle du mariage a la lumiere de l'atmosphere politique, opportuniste et amorale qui y regne30. On les analysera a cote des deux 28 Lafayette, La Princesse de Montpensier 102. 29 Gregorio 48. 30 Gregorio 58. 42 histoires principales pour mieux preciser l'opposition entre la vraisemblance, la morale id6alisee et la conception actuelle du mariage. Avant de poursuivre cette discussion, il faut eclaircir la position morale de Madame de Lafayette par rapport a ses propres ecrits. Simone de Beauvoir tient Madame de Lafayette comme un tres bon exemple d'une ecrivaine qui est bien placee dans son milieu social pour pouvoir le decrire tout en approuvant le code moral, les moeurs valorisees et l'image traditionnelle de la femme a l'epoque - c'est-a-dire la femme qui se comporte vertueusement a la rigueur de la pudeur exigee par rinfluence perpetuelle des hommes.31 Le fait que la princesse de Montpensier meurt tres jeune une fois que ses aventures amoureuses tombent en mines fait deja preuve du jugement moral porte par l'auteur. Egalement, La Princesse de Cleves est charge de situations ou l'auteur tient a communiquer une legon morale aux lecteurs. Parmi d'autres, on considerera au prochain chapitre les mesaventures de Madame de Tournon qui renonce a la vertu dans un effort de profiter de son independance de veuve et qui en subit, en fin de conte, les consequences facheuses. Et comme dans La Princesse de Montpensier, le denouement meme de La Princesse de Cleves sert a representer une mesure de morale extreme exigee de l'herolne par Madame de Lafayette. Cela indique que l'auteur comprend tres bien le conflit qui se produit entre la galanterie repandue a la cour et la morale austere qui est quand meme l'ideal a l'epoque. Lorsqu'il s'agit des projets de mariage de la jeune Mademoiselle de Chartres, on voit plus precisement comment les alliances tenues a la cour 31 Simone de Beauvoir citee dans Toril Moi, ed., French Feminist Thought: A Reader (Oxford: Basil Blackwell Inc., 1987) 28. 43 peuvent influencer la faite ou la defaite des manages d'importance. Comme Mademoiselle de Mezieres, Mademoiselle de Chartres «estoit alors un des grands partis qu'il y eut en France »32 et une heritiere importante. Sa mere « ne trouvoit presque rien digne de sa fille »33 et cherchait a faire un mariage d'une qualite irreprochable. Pourtant, Mademoiselle de Chartres finit par tomber victime de circonstances politiques et de machinations inattendues a la cour qui sont exag6rees par l'inefficacite de sa mere dans le domaine des negotiations matrimoniales. Elle se trouve finalement mal-mariee malgr6 son statut d'hentiere formidable. En epousant le prince de Montpensier, fils cadet du due de Nevers, elle se trouve la femme d'un homme qui « n'estoit point un parti qui convint a Mile de Chartres, par le peu de biens qu'il avoit pour soutenir son rang ».34 En plus, elle n'eprouve aucune inclination pour cet homme qui l'aime de passion contre les conventions matrimoniales a l'epoque. Cette derniere observation nous invite a demander « quels sentiments [le mariage] permet-[il]? quels comportements prescrit-il, quelles relations avec le partenaire? Et le partenaire lui-meme, que represente-t-il, quelle valeur lui accorder? »35 Bref, on s'intenoge sur les dynamiques qui devraient gouverner les relations matrimoniales au dix-septieme siecle. A cet egard, on trouve dans La Princesse de Montpensier et dans La Princesse de Cleves une exposition detailtee de la part de l'auteur. D'abord, chez la princesse de Cleves, on a l'image d'une fille qui est obligee, selon la tradition, d'epouser un il Lafayette, La Princesse de Cleves 1113. 33 Lafayette, La Princesse de Cleves 1114. 34 Lafayette, La Princesse de Cleves 1118. 35 Delacomptee 21. 44 homme qu'elle n'aime pas et pour qui«les sentiments [...] ne passoient pas ceux de l'estime et de la reconnoissance ».36 Son mari comprend qu'il «ne touche ni [son] inclination, ni [son] cceur, et [sa] presence ne [lui] donne ni de plaisir, ni de trouble. »37 D'apres cette description, les sentiments de Madame de Cleves demeurent tout a fait neutres. On sait deja que sa formation, en principe, avait prepare son esprit pour le mariage, et elle croit qu'il faut se comporter vertueusement et avec dignity tout en accordant a son mari «l'estime» et «la reconnaissance » qui lui sont dues. D'apres les conseils de sa mere, en faisant ainsi, sa vie devrait etre bien ordonnee, tranquille et sans aventures. Pourtant, Madame de Lafayette previent son lecteur des desastres qui vont arriver a l'heroine avec l'introduction meme de la grande passion qu'eprouve Monsieur de Cleves pour sa future femme lorsqu'il la voit a la joaillerie italienne. Meme sans lui parler, « [i]l demeura si touche de sa beaute et de l'air modeste qu'il avoit remarque dans ses actions qu'on peut dire qu'il conceut pour elle des ce moment une passion et une estime extraordinaires. »38 A l'epoque de la redaction de La Princesse de Cleves, on pergoit les sentiments comme la passion, le desir, la jalousie et la haine comme etant pousses a la limite et extremes dans leur nature. Ainsi, on croit que ces sentiments provoquent, sans faute, des transports violents et transitoires qui ne peuvent qu'entrainer des consequences destructives. Puisque le mariage a cette epoque sert, comme on l'a deja mentionne, a renforcer la stabilite de la structure sociale, de tels sentiments passionnes ne 36 Lafayette, La Princesse de Cleves 1123. 37 Lafayette, La Princesse de Cleves 1123. 38 Lafayette, La Princesse de Cleves 1114. 45 devraient pas s'introduire. Mercedes Boixareu decrit le conflit qui est le resultat de ce phenomene comme « rincompatibilite entre le social (mariage) et rintime (passion) ».39 Ainsi, le lexique qu'emploie Madame de Lafayette pour definir «le social» et «l'intime » reflete les coutumes au dix-septieme siecle en ce qui concerne les deux domaines. Par exemple, l'amour qu'6prouve le prince de Cleves pour sa femme est exprim£ a maintes reprises sous forme de « passion », parfois «violente » qui est chargee d'incertitude, d'inqui£tude et d'« affliction ». Au comble de son malheur est le fait qu'il n'est pas aime reciproquement de sa femme. Une fois qu'il apprend, dans la fameuse scene d'aveu de la troisieme partie, que la situation est meme pire car l'objet de sa passion a de l'amour « pour un autre »,40 il arrive, peu a peu, a exprimer la gravite de son desespoir en termes encore plus exageres et troublants: [j]e n'ay que des sentiments violents et incertains dont je ne suis pas le maistre [...] Je vous adore, je vous hays, je vous offense, je vous demande pardon; je vous admire, j'ay honte de vous admirer. Enfin il n'y a plus en moy ny de calme, ny de raison.41 Madame de Lafayette presente au lecteur les sentiments demesures du prince de Cleves afin d'evoquer la qualite deraisonnable de toute emotion passionnee qui s'introduit dans le mariage. 3y Merc6des Boixareu, Fonction de la narration et du dialogue dans La Princesse de Cleves de Madame de Lafayette (Paris: Lettres modernes, 1989) 31. 40 Lafayette, La Princesse de Cleves 1195. 41 Lafayette, La Princesse de Cleves 1223. 46 En meme temps que le prince de Cleves s'emporte de jalousie et de desespoir, sa femme essaye de temperer sa colere en recourant au lexique neutre et raisonnable de «l'estime» et de «la reconnaissance» afin de regagner la structure ordonnee du mariage id£al et pratique auquel Madame de Chartres l'avait prepared. Au moment meme de l'aveu, Madame de Cleves demande a son mari de « [songer] que pour faire ce que je fais, il faut avoir plus d'amitie et plus d'estime pour un mari que Ton n'en a jamais eu ».42 Mais la proposition « d'amiti6 » et « d'estime» ne peuvent pas calmer la passion sincere de son mari. En revanche, dans La Princesse de Montpensier, Mademoiselle de Mezieres epouse Monsieur de Montpensier sans exprimer aucun sentiment. De sa part, son mari n'est point afflig6 de la passion comme Monsieur de Cleves. Le prince de Montpensier se montre, neanmoins, capable d'exprimer une vive jalousie a regard de sa femme et surtout lorsqu'il se croit cocu. Au contraire, la jalousie qu'exprime le prince de Cleves face a l'amour passionne de sa femme pour le due de Guise, est presentee dans le recit comme conclusion logique a sa propre passion accablante qui est toutefois frustree. Ainsi, les sentiments des deux hommes se distinguent dans la mesure ou la jalousie de Monsieur de Cleves reflete un amour tendre, profond et tourmente tandis que celle de Monsieur de Montpensier est motivee par son orgueil de mari blesse et cocu. Evidemment, les dangers de l'amour et de la passion ne sont pas limites aux partis de l'union conjugale. Dans les deux textes de Madame de Lafayette, La Princesse de Cleves 1194. 47 Lafayette, on apprend comment ces memes sentiments explosifs eprouves de la part ou a regard d'un troisieme determinent egalement la possibilite d'un denouement tragique. Dans La Princesse de Montpensier, les conditions qui existent au debut du mariage entre la princesse et son mari refletent tres bien les caractenstiques de l'union traditionnelle depourvue de toute emotion. A part la jalousie naturelle du mari, les deux partis n'eprouvent aucun sentiment dangereux et heureusement ils se trouvent souvent separes - un phenomene qui leur accordent, a tous les deux, une certaine mesure d'independance. Ce n'est qu'avec rintroduction des tentations hors du mariage que l'affaire se complique. Tout d'un coup, le due de Guise, pour qui la princesse de Montpensier eprouvait depuis longtemps de «rinclination »,43 cherche a seduire la jeune femme naive. Une fois qu'il se met activement a la seduction, ce sentiment d'« inclination » se transforme rapidement en amour. En meme temps, le fidele ami de la princesse, le comte de Chabannes, « devint passionnement amoureux de cette Princesse et, quelque honte qu'il trouvat a se laisser surmonter, il fallut ceder, et l'aimer de la plus violente et sincere passion qui rut jamais. »44 Une fois que ces individus se laissent emporter par des sentiments passionnes, on a tous les elements necessaires au deroulement d'une tragedie selon les sensibilites traditionnelles a l'epoque. Dans un effort de classifier les sentiments dont il est question dans La Princesse de Montpensier et dans La Princesse de Cleves, Jean-Michel Lafayette, La Princesse de Montpensier 49. Lafayette, La Princesse de Montpensier 50. 48 Delacomptee nous offre des definitions tres utiles de «l'inclination » et de « Yamor» ou l'amour passionn6 dans le lexique du dix-septieme siecle: L'inclination, [...] mouvement de sympathie plus que fievre, dilection nourrie de mesure, precautions et jugement, gout propice a l'entente des futurs conjoints, affectio qu'affermira la duree du lien. Amor en regard, desir contenu qui transporte Fame, impatience qui brule la chair, transcendance du corps [.-I45 Comme sentiment, «l'inclination» se prete assez facilement & l'atmosphere d'un bon mariage et les termes comme «amitie», «estime» et «reconnaissance»» font partie du meine champ seinantique. En revanche, « amor » ou l'amour est associ£ aux plaisirs de la chair et a la «passion » violente qui prive de toute raison ceux et celles qui en sont afflig6s. Lorsqu'il s'agit de la princesse de Cleves, on voit que son histoire est beaucoup plus complexe que celle de son pr6decesseur. Pourtant, Madame de Lafayette met en jeu les memes sentiments pour demontrer leurs effets devastateurs. Comme dans La Princesse de Montpensier, il y a deux hommes qui derangent l'ordre moral de la princesse de Cleves. Son mari est le premier qui introduit dans l'union un element de passion qui entraine finalement la fin tragique du mariage. Le due de Nemours est le second qui suscite chez Madame de Cleves des emotions profondes qui la forcent a questionner son propre code moral. Antoine Adam reduit ce dilemme a l'essentiel: 45 Delacomptee 24. 49 Elle sait quels desastres apporte dans la vie d'une femme une passion iUegitime, de quel prix il faut payer certaines joies interdites. Elle sait aussi a quelles humiliations elle s'exposerait, dans quels enchainements de mensonges elle serait entrainee. Son honneur pas plus que sa raison ne lui permettant de faiblir.46 Comme Adam le suggere, Madame de Cleves ne se permet pas de « faiblir » face a la tentation de cSder a la passion du due de Nemours, mais les passions, declenchees n6ahmoins, entrainent la mort de son mari et la retraite de sa veuve qui choisit l'isolement vertueux a l'ecart de la society au lieu d'un second mariage destin6 a la mine a cause des memes passions qui ont detruit le premier. 4b Antoine Adam, introduction, La Princesse de Cleves, de Madame de Lafayette (Paris: Flammarion, 1966) 19. 50 Chapitre III - Le veuvage et la mort Le statut social des femmes nobles au dix-septieme siecle, comme celles qui dominent La Princesse de Montpensier et La Princesse de Cleves, se determine, comme on l'a deja vu dans les chapitres precedents, par rapport aux hommes. Lorsqu'on est fille, on demeure, selon la tradition, sous l'influence de la structure familiale qui est dominee par la figure patriarcale. La transformation de fille en femme mariee annonce rintroduction d'une nouvelle autorite masculine dont elle releve de la juridiction parfois jusqu'a la fin de ses jours. Cependant, le statut social et juridique de la femme marine subit souvent une autre transformation inattendue pour elle qui est toutefois determinee par l'ironie finale de la mort de son epoux. A l'epoque de la redaction des deux romans de Madame de Lafayette, les conventions et les lois coutumieres qui gouvernaient les droits precis de la veuve variaient radicalement de region en region. Pourtant, on trouve un accord general indiquant qu'une periode de veuvage limited permet a la femme une nouvelle mesure d'independance qui est a la fois approuv6e par la societe et consacree par la loi. Pour simplifier, Wendy Gibson caracterise le statut de la veuve comme etant, « a somewhat enviable state of affairs. True, she had lost a partner, but at the same time she had lost a master, without forfeiting any of the prestige that attached to the status of the married, as opposed to the celibate, woman, o1 1 Gibson 89. 51 En decrivant la transformation de la femme en veuve, Gibson reprend le theme du statut paradoxal de la femme mariee qui est a la fois une conjointe egale, en principe, et un etre subordonne, en fait. Dans un contexte purement juridique, la mort d'un epoux permet, justement, a la femme la possibility de continuer a circuler en soctete, pendant une certaine periode de temps, tout en retenant sa position sociale et le respect de ses pairs. En meme temps, les contraintes et les exigences traditionnelles du mariage cedent la place a une nouvelle sene de droits singuliers qui sont les siens a moins qu'elle ne choisisse de se remarier ou, par contre, de se retirer de la societe. Comme Gibson le signale, le veuvage est synonyme de la liberte feminine. Pourtant, on a tort de trop simplifier le statut de la veuve jusqu'a impliquer qu'elle accede, a la suite de la mort de son mari, a une position sociale idealised ou elle se trouve, finalement, sans influence masculine et sans etre obligee de continuer a fonctionner d'une fagon soumise dans le milieu patriarcal de la cour. En fait, la vie de la veuve est tellement remplie de complexites et de paradoxes sociaux qu'on a l'impression qu'elle echange seulement ceux qui sont assoctes au mariage a de nouveaux problemes, face auxquels elle doit souvent se d6brouiller toute seule. Les veuves qui sont representees dans La Princesse de Montpensier et dans La Princesse de Cleves refletent, ensemble, plusieurs aspects des questions problematiques et des paradoxes souleves par le statut de la veuve en societe. Dans un article important, "De la veuve joyeuse a l'individu autonome", Christian Biet aborde la question purement juridique du statut de la veuve 52 noble a l'age classique tout en la situant dans un contexte litteraire contemporain. II cherche, d'abord, k definir ce statut en expliquant que la veuve est une: [flemme libre, femme liberee par la mort de son conjoint, femme se rejouissant peut-etre du fait que nous ne soyons pas immortels, femme responsable et capable, c'est-a-dire a meme de remplacer le mari d6funt dans ses actes £conomiques et sociaux, la veuve va de fait contre le pouvoir paternel et conjugal absolu qui caracterise le XVIIe siecle, «l'age d'or des peres ».2 Dans ce passage, Biet decrit le paradoxe principal qui fait de la veuve un « veritable danger public »3 en tant qu'elle h6rite, sur la mort de son mari, une mesure importante de pouvoir et d'independance malgr6 le fait que la perception acceptee de la femme, qu'elle soit veuve ou non, repose sur la supposition que «le sexe feminin est generalement mineur et doit etre prot£g£ contre lui-meme, contre sa propre faiblesse »;4 ce qui est une supposition qu'on a vu deiriontrer depuis le premier chapitre de ce travail et, ainsi, depuis la jeunesse de toutes les filles a l'epoque. II y a, done, une opposition entre la responsabilite qui est accordee, en loi, a la veuve, et la perception courante qu'elle est, n6anmoins, incapable de se gouverner sur les plans spirituel, physique et intellectuel. Cette contradiction produit, dans la societe, un effet qui est aussi complexe que la question meme du statut de la veuve. Malgr6 le fait qu'elle 2 Biet, "De la veuve joyeuse a l'individu autonome" 308. 3 Biet, "De la veuve joyeuse a l'individu autonome" 314. 4 Biet, "De la veuve joyeuse a l'individu autonome" 309. 53 gagne une certaine liberty a cause de son nouvel etat d'independance, la societe du dix-septieme siecle exige que cette femme, qui « va de fait contre le pouvoir paternel», retrouve, le plus tot possible, suivant evidemment le delai de viduite, la protection d'une institution comme le mariage. En cela l'urgence est inspiree par la necessite de reintegrer la femme dans la structure sociale traditionnelle ou elle devrait etre encore une fois soumise a la tutelle d'un mari. A cet egard « [l]a pression familiale [...] ne laissaient pas vraiment le choix aux veuves: elles devaient se remarier vite - le remariage offrait d'excellentes possibilites d'accroitre les biens - ou choisir, le plus souvent contre la volonte de la famille, [...] un 'veuvage chaste' dans un couvent ».5 En ce qui concerne la pression exercee par la famille pour faire un second mariage, on y retrouve des echos de l'adolescence d'une fille comme Mademoiselle de Mezieres lorsque sa famille negociait ses noces sans la consulter. En faisant un second mariage, on voit toujours l'importance de l'accroissement du patrimoine surtout si on a l'occasion de profiter une deuxieme fois. Ainsi, l'influence patriarcale, si elle demeure toujours puissante dans la famille, r6ussit a se reintroduce dans la situation malgr6 le statut soi-disant libre de la veuve. En fait, la veuve est obligee de chercher l'approbation officielle du patriarche familial (meme si son pere n'est plus vivant) si elle a envie de se remarier. Ce phenomene rend l'independance de la veuve precaire, fragile et surtout ephemere. En principe, si elle choisit finalement la retraite au lieu du mariage, la veuve n'a plus rien a faire avec «l'agitation » et «la galanterie » mondaines de Biet, "De la veuve joyeuse a l'individu autonome" 310. 54 la cour. En meme temps, en se retirant de la societe, elle doit g6neralement renoncer aux droits portant sur le commerce et les affaires du mari defunt. Le plus souvent, lorsqu'elle rentre au couvent, les biens qui lui sont disponibles sont transmis a l'Eglise malgre les efforts acharn£s de sa famille. Ainsi, la veuve, qui cherche ou qui est obligee a se r6fugier dans un milieu religieux. passe sa retraite completement & l'ecart de la soci6t6 en termes physiques et juridiques. En s'isolant du monde, elle ne pose plus aucun danger a la structure sociale dominante. Pourtant, il est inteYessant de noter que Madame de Lafayette ne recourt jamais au banal en repr£sentant la veuve dans ses romans. Elle choisit plutot de communiquer au lecteur plusieurs perceptions du veuvage qui refletent ensemble toutes les complexites qui doivent forcement s'introduire dans la vie d'une femme qui perd son mari. Meme a nos jours, plusieurs critiques de son ceuvre hesitent lorsqu'ils arrivent a considerer l'importance de la veuve chez Madame de Lafayette. D'autres cherchent a expliquer les evenements et les themes principaux de La Princesse de Cleves, par exemple, a partir des actions et du comportement de Madame de Chartres, la mere de la princesse de Cleves qui est notamment veuve. En fait, il faut avouer que cette derniere est la veuve qui joue le role le plus important dans le roman avant que sa fille ne devienne veuve elle-meme vers la fin du livre. Madame de Lafayette insiste sur cet aspect important de la vie de Madame de Chartres comme celui qui determine tout ce qu'elle fait et toutes ses decisions ci l'6gard de sa fille. Parmi les autres personnages de La Princesse de Cleves qui se distinguent a cause de leur etat civil particulier, on 55 compte Madame de Valentinois, la maitresse du Roi, Madame de Tournon, le sujet d'un recit intercale demontrant les dangers qui existent & la limite du veuvage, et la Reine Catherine de Medicis qui devient la Reine-Mere une fois que son mari meurt lors d'un tournoi sportif, En nous offrant les portraits de ces cinq femmes, Madame de Lafayette aborde la question du veuvage d'autant de perspectives afin de laisser au lecteur la possibilite d'evaluer le statut de la veuve a l'epoque de la redaction de ces textes. Parmi les critiques litteraires qui s'opposent carrement dans leurs appreciations distinctes du traitement du theme de veuvage dans La Princesse de Cleves, on trouve deux auteurs importants - Helen Karen Kaps et J.W. Scott. En discutant les qualites et les deiauts de Madame de Chartres dans Moral Perspective in La Princesse de Cleves, Kaps choisit de creer un lien particulier entre son statut de veuve et une sorte de probite parfaite imbue de vertu: « From the start, the author establishes Mme de Chartres' reliability in moral questions [...] She is a widow 'dont le bien, la vertu et le merite etaient extraordinaires'. »6 Cette affirmation est suivie de quelques paragraphes qui ont comme these le fait que « Mme de Chartres is not entirely without fault ».7 Pourtant, Kaps choisit de ne pas poursuivre le lien entre 1'image de Madame de Chartres qui est veuve et 1'image de Madame de Chartres qui est un individu dont les deTauts nombreux semblent avoir determine, en grande partie, les miseres de sa fille. Kaps avoue que le role jou6 par Madame de Chartres est d'une importance capitate; «her influence on the heroine is absolute »,8 mais en laissant tomber toute consideration du veuvage de 6 Kaps 34. 7 Kaps 34. 8 Kaps 34. 56 Madame de Chartres, Kaps rejette effectivement la possibility que cet aspect de son statut social aurait pu influencer son comportement et l'efficacite ou l'inefficacite des decisions qu'elle prend finalement a regard de sa fille. En revanche, dans Madame de Lafayette: La Princesse de Cleves, J.W. Scott entreprend une discussion ou il insiste sur la consideration des Elements sociaux qui auraient pu influencer les actions de Madame de Chartres. D'abord, en passant, il considere « [t]he view of Mme de Chartres as 'to blame' for the emotional catastrophe of her daughter's life »,9 etant donne le fait qu'« apres avoir perdu son mary, elle avoit passe plusieurs ann£es sans revenir a la cour. »10 Ainsi, Madame de Chartres s'isole de la maniere d'une veuve, dans un milieu qui convient a la solitude qu'elle recherche. Cependant, il est tres interessant de noter qu'elle ne choisit pas de se livrer toute seule a cette retraite de veuve. En fait, Madame de Chartres choisit d'emmener sa jeune fille a la campagne ou elle entreprend la tache de l'eduquer sans aide et dans un milieu isole qui se prete plutot a l'existence d'une veuve qui renonce au monde qu'a celle d'un enfant qui se prepare a. l'embrasser. Selon Scott, il y a plusieurs exemples dans La Princesse de Cleves de l'inefficacite essentielle de Madame de Chartres qui touchent non seulement a l'education de Mademoiselle de Chartres, mais aux negotiations menant a son mariage avec le prince de Cleves. En la decrivant comme « [l]imited, confused in her values » et deinontrant« a lack of judgment»,! 1 Scott trouve 9 Scott 39. 10 Lafayette, La Princesse de Cleves 1113. 11 Scott 41. 57 qu'il y a chez Madame de Chartres une serie de graves defauts. Mais, il ne va pas jusqu'a declarer que Madame de Lafayette lui attribue cette mesure d'incomp6tence simplement a cause du fait que le personnage en question est veuf. Si on considere l'analyse perspicace mais reservee de Scott a la lumiere des recherches de Christian Biet, on trouve plusieurs aspects du comportement de Madame de Chartres qui revelent une perception d'incompetence sociale liee justement a son statut de veuve. Madame de Lafayette pr6sente au lecteur une femme qui cherche a maintenir son statut de veuve en meme temps qu'elle essaye de remplir les fonctions traditionnelles du patriarche. A cet 6gard on a deja examine les circonstances peu orthodoxes portant sur l'education de Mademoiselle de Chartres. Ce n'est qu'en rentrant a la cour qu'on voit l'incapacite essentielle de Madame de Chartres lorsqu'il s'agit de la poltique des negociations matrimoniales de sa fille. Ayant consacre son veuvage a l'education de sa fille, Madame de Chartres se presente a la cour avec Mademoiselle de Chartres afin de faire une alliance digne de « [c]ette heritiere [qui] estoit alors un des grands partis qu'il y eut en France ».12 Des leur retour, on est conscient du fait que Madame de Chartres se croit capable de controler, elle-meme, les negociations matrimoniales face aux representants des plus grandes families en France telles que les Guise et les Montpensier. Au lieu de laisser cette affaire d'une nature politique au vidame de Chartres, le vrai« chef du lignage »,13 Madame 12 Lafayette, La Princesse de Cleves 1113. 13 Biet, "Droit et fiction: la representation du mariage dans La Princesse de Cleves" 44. 58 de Chartres tente de faire un mariage propice sans demander aucun conseil du patriarche. En fait, lorsqu'elle etait arrivee a. la cour avec sa fille, le vidame a rendu visite a l'appartement de Chartres et il « alia au-devant [...] de la grande beaute de Mile de Chartres ».14 Au moment de cette premiere rencontre avec le chef de la famille, Madame de Chartres aurait du laisser les negotiations complexes entre ses mains capables. Le fait qu'elle ne profite pas de cette occasion suggere qu'elle n'a aucune intention de chercher les conseils d'un homme verse dans les machinations politiques de la cour. Ainsi, malgre le fait qu'elle vient de rentrer en societe apres une absence prolongee et malgre son statut de veuve, elle se croit capable d'entreprendre, toute seule, les negotiations complexes qui vont determiner l'avenir de sa fille. Malgre ses meilleurs efforts motives par «the sincerity of her intentions for her daughter's well-being »,15 Madame de Chartres refuse de respecter les conventions strides gouvernant la negotiation des mariages. A cause de son manque d'experience dans ce domaine, elle tombe victime des circonstances purement politiques concernant des alliances deja etablies a. la cour. Malheureusement, ses actes incompetents arrivent a priver Mademoiselle de Chartres de sa consideration comme «parti considerable » jusqu'a ce que « personne n'[ose] plus penser a Mile de Chartres, par la crainte de deplaire au Roy ou par la pensee de ne pas reussir aupres d'une personne qui avoit espere un prince du sang ».16 14 Lafayette, La Princesse de Cleves 1114. 15 Scott 41. 16 Lafayette, La Princesse de Cleves 1121 59 Le mariage qui se fait finalement entre le prince de Cleves et Mademoiselle de Chartres, avec l'approbation entiere de Madame de Chartres, est loin de la perfection. Biet d6crit la nature de ce mariage inopportun et le role de la veuve dans les circonstances menant au mariage en termes condamnables: Ce mariage n'est plus ni pour l'un ni pour l'autre un pacte de famille parce que Cleves epouse Mademoiselle de Chartres par passion et sans tenir compte des alliances, parce que Madame de Chartres accepte un cadet et reconnait a Cleves ce droit a la passion. II y a eu disparition de la puissance paternelle de chaque cot&. [...] pour Madame de Chartres, parce qu'en definitive, la veuve ne peut tenir la place de chef de lignage.17 A cause des actions peu judicieuses de Madame de Chartres, sa fille se trouve presque sans valeur dans l'economie de la cour. Ainsi, sa fille finit par epouser un homme qui est cadet et qui n'est pas digne d'un mariage avec une si grande heYitiere. En outre, il eprouve une passion deinesur6e pour sa jeune femme. Ce sentiment introduit dans le mariage un element dangereux qui laisse prevoir la conclusion tragique de cette union neTaste. II faut, alors, accepter que ce mariage se fasse, en grande partie, a cause de l'incompelence de la veuve qui se mele dans les affaires des «chefs de lignage ». Pourtant, Madame de Lafayette nous laisse comprendre que le comportement et les actes de Madame de Chartres sont ceux d'une honnete femme qui tient toujours a preserver le bien-etre de sa fille. Ainsi, Madame de Biet, "Droit et fiction: la representation du mariage dans La Princesse de Cleves" 44. 60 Lafayette n'encourage pas le lecteur a la juger trop severement. L'auteur n'est pas aussi indulgent lorsqu'il s'agit de la situation de Madame de Tournon. L'histoire de cette derniere est presentee sous forme d'un recit intercale qui est raconte par Monsieur de Cleves a sa femme. Au cours de six pages, on apprend comment cette femme passe d'un 6tat ou elle «paroissoit encore inconsolable de la mort de son mary et vivoit dans une retraite austere »18 a celui d'une veuve impliquee dans une histoire ignoble de passion, de seduction et de galanterie. Bref, Madame de Tournon cherche a profiter de son statut particulier en prolongeant son veuvage en meme temps qu'elle inspire et encourage la passion de deux hommes auxquels elle fait des promesses de mariage. Le comte de Sancerre est le premier a «la consoler de la mort de son mari »19 et a gagner des paroles de futur malgre le fait que « comme cadet, il n'etait pas un assez bon parti pour elle. »20 Apres plusieurs mois de passion clandestine, Madame de Tournon trouve un meilleur parti dans Monsieur d'Estouteville. Ce n'est qu'avec la mort subite et inattendue de la veuve que Sancerre apprend les details portant sur rinfidelite de son amant; qu'[Estouteville] avoit eu le plaisir de la consoler de la mort de son mari; et qu'enfin il l'alloit epouser dans le temps qu'elle estoit morte; mais que ce mariage, qui estoit un effet de passion, auroit paru un effet de devoir et d'obeissance; qu'elle avoit gagn6 son pere pour se faire commander de l'epouser, afin qu'il n'y eut Lafayette, La Princesse de Cleves 1144. Lafayette, La Princesse de Cleves 1149. Biet, "Droit et fiction: la representation du mariage dans La Princesse de Cleves" 39. 61 pas un trap grand changement dans sa conduite, qui avoit este si eloigned de se remarier.21 Ce passage revele au lecteur l'image d'une veuve manipulatrice qui se debarrasse des conventions gouvernant le comportement traditionnel de la veuve. En meme temps que Madame de Tournon renonce a la vertu digne d'une femme affligee de la mort de son mari, elle cherche a manipuler ses amants dans un effort de negocier, clandestinement, un second mariage. Le fait que Madame de Lafayette choisit finalement de la faire mourir subitement nous indique le jugement severe porte par l'auteur face k une veuve qui demontre la volonte de manipuler son statut au depit de la vertu et de l'ordre social. Dans La Princesse de Cleves, il y a deux personnages qui ne deviennent veuves que vers la fin du roman. En premier lieu, on voit la Reine Catherine de Medicis pour qui le veuvage porte des consequences politiques a cause de son rang extremement eleve. Au lieu de choisir entre la retraite et le remariage, elle est obligee de preserver son statut de veuve tout en restant a la cour pour s'aquitter de son devoir comme Reine-Mere. En cela, on ne peut pas la considerer dans le contexte traditionnel du veuvage. Comme Reine-Mere, elle continue a jouer un role officiel par rapport a ses enfants, et a l'aide de plusieurs conseillers, elle peut offrir, a son tour, des conseils a son fils, le Roi. Dans La Princesse de Montpensier, Madame de Lafayette introduit dans le recit cette meme figure historique des le debut de la nouvelle. Lorsqu'on la Lafayette, La Princesse de Cleves 1149-50. 62 rencontre dans les premieres pages, elle est veuve depuis plusieurs annees et on a l'impression qu'elle se definit non pas en fonction de son statut de veuve, mais selon la mesure de pouvoir que son veuvage lui accorde comme Reine-Mere. Au fur et a mesure que La Princesse de Montpensier se deroule, on constate que Catherine de Medicis constitue une figure politique si redoutable qu'elle peut influencer la politique et les affaires du pays. Par exemple, «la Reine-Mere Catherine de Medicis en eut de si grands soupgons que, la guerre etant declaree par les Huguenots, elle eut dessein de le faire arreter. »22 Egalement, a la fin de la nouvelle, on voit qu'elle est impliquee dans le massacre de la Saint Bartheiemy. Pourtant, en cela, la puissance politique exercee par cette figure historique depasse son statut social comme veuve. Le dernier personnage qu'il faut considerer en fonction de son comportement comme veuve est la princesse de Cleves eUe-metne, malgre le fait qu'elle ne parvient que tres tard dans le roman a cet etat. Son mari meurt apres avoir subi la douleur de l'aveu de sa femme indiquant qu'elle aime un autre. Au moment de sa mort, Madame de Cleves eprouve un chagrin sincere qui la plonge « dans une affliction si violente qu'elle perdit quasi l'usage de la raison. La Reyne la vint voir avec soin et la mena dans un couvent sans qu'elle sgeust ou on la conduisoit. »23 Deja, on voit Taction typique de la veuve qui se retire de la societe afin de pleurer son mari. Une fois qu'elle regagne son equilibre, Madame de Cleves se retrouve, encore une fois, au cceur de la societe, et c'est a ce moment, selon la coutume Lafayette, La Princesse de Montpensier 48-9. Lafayette, La Princesse de Cleves 1237. 63 traditionnelle, qu'elle doit choisir entre la solitude de la retraite definitive et la soumission renouvellee d'un second mariage. En outre, etant maintenant veuve et toujours tres jeune, elle tient la mesure de liberty n6cessaire pour choisir, sans crainte, d'epouser celui qui inspire ses sentiments d'amour les plus profonds, le due de Nemours. Pourtant, sans h6siter, elle prend la decision vertueuse de passer son veuvage, fidele a la meinoire de son mari defunt, en se consacrant a la solitude: Mme de Cleves vescut d'une sorte qui ne laissa pas d'apparence qu'elle pust jamais revenir. Elle passoit une partie de l'annee dans cette maison religieuse et l'autre chez elle; mais dans une retraite et dans des occupations plus saintes que celles des couvents les plus austeres [.]24 Ce passage repr6sente l'image meme de la veuve id^alisee qui tient a tout sacrifier afin de preserver une mesure de vertu excessive qui a deja determine son destin. Parmi toutes les veuves qui sont presentees dans La Princesse de Montpensier et dans La Princesse de Cleves, ce n'est que Madame de Cleves qui reussit a conformer, sans histoire, a l'id6ale du veuvage. Ainsi, dans ce contexte, Madame de Lafayette laisse au lecteur un dernier « exemple de vertu inimitable »25 a la page finale de La Princesse de Cleves. II est interessant de noter qu'a la derniere phrase du roman, Madame de Lafayette suggere que la princesse de Cleves ne passe que quelques annees a la retraite avant qu'elle ne meurt aussi. En indiquant tout simplement que Lafayette, La Princesse de Cleves 1254. Lafayette, La Princesse de Cleves 1254. 64 «sa vie [...] fut assez courte »,26 l'auteur nous laisse comprendre que la princesse avait passe ses derniers jours a la recherche de la vertu parfaite. En d'autres mots, on n'a pas l'impression que l'auteur choisit d'imposer la mort comme punition de la maniere dont elle l'impose sur la jeune princesse de Montpensier. Le theme du veuvage est limits dans La Princesse de Montpensier, surtout a cause du fait qu'on voit la mort de l'heroine a la fin de la nouvelle pendant que son mari reste toujours vivant. Les circonstances tragiques de la mort foudroyante de la princesse de Montpensier suggerent qu'elle meurt, en fin de compte, a cause de ses transgressions morales. La punition rapide et fatale est imposee par l'auteur afin de reveler au lecteur, encore une fois, les dangers de l'amour, surtout quand il est inspire par la passion. L'affirmation narrative qu'elle « aurait ete [la princesse] la plus heureuse si la vertu et la prudence eussent conduit toutes ses actions »27 nous indique la sevente du ton moral qu'apporte Madame de Lafayette k cette nouvelle. De la meme maniere, on a deja vu ce phenomene lors de l'episode des transgressions de Madame de Tournon qui est suivi de sa mort precipitee dans La Princesse de Cleves. Lafayette, La Princesse de Cleves 1254. Lafayette, La Princesse de Montpensier 102. 65 Conclusion Toute production litteraire permet ci son auteur un moyen par lequel il peut communiquer au lecteur son appreciation singuliere d'un sujet ou d'une epoque qu'il tient a representer. Quand Madame de Lafayette s'est mise a, rediger La Princesse de Montpensier, decrit par Micheline Cuenin comme «le prototype, et aussi le chef-d'oeuvre de la nouvelle historique, elle faisait, sans doute, appel aux ressources sociales et intellectuelles qui l'entouraient afin de presenter cette histoire revelatrice. En examinant les themes et les details subtils de ce premier ouvrage, on trouve que Madame de Lafayette imbue deja ses ecrits de reflexions personnelles et approfondies renvoyant a, tout ce « dont elle a 6t6 le temoin a la Cour et dans le monde. »2 Cette quality de temoin astucieux qui penetre le ton et le contenu de La Princesse de Montpensier, se metamorphose a travers les annees pour devenir la force imperieuse motivant la redaction de La Princesse de Cleves. Comme j'ai deja mentionne au debut de cet essai, Madame de Lafayette reconnait elle-meine la portee essentielle de son role d'observatrice critique qui a le don et la capacite de presenter fidelement, selon elle, «une parfaite imitation du monde de la cour et de la maniere dont on y vit. »3 Afin de renforcer la valeur historique et sociale des observations de Madame de Lafayette, Maurice Lever choisit La Princesse de Cleves et le caracterise comme « un exemple d'attitude morale, la mise en recit d'une 6thique a la fois 1 Micheline Cuenin, introduction, Histoire de la Princesse de Montpensier 11. 2 Mentionne pax rapport a La Princesse de Montpensier dans Bernard Pingaud, Mme de la Fayette par elle-meme (Paris: Editions du Seuil, 1959) 63. 3 Cite dans Laugaa 16n. 66 personnelle et universelle ».4 Cette quality « universelle », marquant les deux textes en question, permet au chercheur l'occasion d'examiner de pres des representations diverses de la conduite, de la morale et de la corruption qui forment essentiellement la societ6 noble au dix-septieme siecle. Plus precisement, en analysant ces ouvrages, il faut mettre en evidence le fait que l'« attitude morale» et l'« 6thique», sur lesquelles reposent les textes de Madame de Lafayette, refletent, en gros, la perspective forcement feminine de son auteur et revelent, en particulier, une appreciation intime du sort de la femme noble. Dans La Princesse de Montpensier, comme dans La Princesse de Cleves, Madame de Lafayette met au point le genre du roman historique afin de l'employer comme canevas sur lequel elle peut imposer sa vision singuliere et raffinee des elements sociaux qui influencent plusieurs aspects de la vie de la femme noble depuis sa jeunesse jusqu'a sa mort. Au cours des deux textes, on voit rintroduction de plusieurs femmes dont la description de la vie ou le portrait contribue un aspect integral a notre appreciation des complexites et des veritables paradoxes qui encadrent l'existence de la femme a cette epoque. Egalement, il faut insister sur le fait que les ecrits de Madame de Lafayette refletent non seulement le statut purement politique, juridique et sociale de la femme. En effet, ils tiennent aussi a nous faire comprendre la nature problematique de l'emoi personnel et psychologique que rencontre toute femme lorsqu'elle essaye de fonctionner au cceur de la structure sociale dominante pendant l'Ancien Regime. 4 Maurice Lever, Le romanfrancais auXVJIe siecle (Paris: Presses Universitaires de France, 1981) 217. 67 En preparant ce travail, j'ai choisi d'analyser la representation du statut de la femme dans La Princesse de Montpensier et dans La Princesse de Cleves en fonction des phases principalis de la vie de la femme noble et des points tournants qui signalent le debut et, par consequent, parfois la fin de ces phases. En organisant l'analyse ainsi, je tenais d'abord k souligner surtout les distinctions concretes entre ces periodes qui me semblaient tellement diverses. D'ailleurs, passant de la jeunesse et de la formation d'une fille a la politique interessee du mariage, qui se pose toujours en desaccord avec les passions demesurees, je croyais trouver tres peu a lier etroitement ces phases de la vie de la femme. Egalement, a premiere vue, la mort d'un mari, qui provoque retat particulier de la veuve, me paraissait, encore une fois, introduire une periode tres distincte dans la vie d'une femme. Pourtant, ayant complete l'etude, il est evident qu'il y a, quand meme, des circonstances, des influences et des themes qui contribuent tous a un certain fil de coherence passant entre les periodes constitutives de l'existence de la femme noble. Evidemment, les observations perspicaces evoquees par Madame de Lafayette dans les deux textes nous aident a examiner et a situer, dans un contexte plus large, les traits, les influences et surtout les paradoxes qui parcourent la vie de la femme noble au dix-septieme siecle. En juxtaposant, par exemple, l'analyse des details suggeres de la jeunesse et de l'education traditionnelles de Mademoiselle de Mezieres dans La Princesse de Montpensier avec celle de la formation peu orthodoxe et peu realiste de Mademoiselle de Chartres dans La Princesse de Cleves, on devoile, peu a peu, une richesse de renseignements portant sur les exigences morales et pratiques qui 68 deterrninent la qualite actuelle de l'education d'une jeune fille. Ce qui demeure encore plus important est le fait qu'on apprend beaucoup a propos des divers aspects de cette education en fonction du contexte social dans lequel elle est entreprise et auquel la jeune fille est finalement destinee. La structure sociale, qui figure toujours au premier plan dans les deux textes et qui sous-tend toute analyse de la vie de la femme, repose, en principe, sur le phenomene essentiel de l'hierarchie patriarcale. Pour que ce milieu hierarchique reste, dans l'ensemble, bien ordonne et sans « agitation »5, on exige que les femmes se soumettent, en tout, a l'influence de la figure patriarcale qui devrait, selon la phase de sa vie, la controler. Quand il s'agit, par exemple, d'une jeune fille comme Mademoiselle de Mezieres, elle doit reconnaitre l'influence de son pere sur son education, ses valeurs et les negociations menant au mariage . Lorsqu'il s'agit d'une femme mariee, elle doit plutot se livrer a la tutelle de son mari qui accepte, au moment des noces, d'assumer la responsabilite pour son comportement en societe, pour son bien-etre et pour son education continuee. Ce n'est qu'en devenant veuve que la femme se derjarrasse de rinfluence directe d'une figure patriarcale, meme si ce n'est que pendant une courte periode de temps. Dans La Princesse de Montpensier et dans La Princesse de Cleves, Madame de Lafayette presente au lecteur plusieurs femmes qui sont veuves et qui doivent chacune faire face aux aspects problematiques de son statut particulier. A moins que la femme tienne a preserver son statut de veuve tout en retenant sa position sociale, elle garde, en grande partie, une Lafayette, La Princesse de Cleves 1118. 69 mesure importante d'independance. Cependant, au fur et a mesure, les coutumes sociales exigent que meme la veuve retrouve, dans la societe, un role traditionnel de femme subordonnee qui convient mieux a l'hierarchie de l'Ancien Regime. Ainsi, lorsque la veuve choisit soit de se remarier soit de se retirer de la societe en renongant a toute independance, elle reprend, en se subordonnant au patriarche de la famille, la qualite soumise d'enfant qui caracterise la jeunesse d'une fille et le mariage d'une femme. En cela Madame de Lafayette revele egalement au lecteur les grands paradoxes complexes qui sont associes au statut de la femme au cours de sa vie. On a vu jusqu'a quelle mesure la jeunesse d'une fille est consacree a l'apprentissage des arts traditionnels et de la vertu en tout pour qu'elle puisse devenir digne d'un bon mariage. Quand elle se trouve mariee, on exige qu'elle soit la parfaite conjointe en meme temps qu'elle demeure soumise a la volonte de son mari. Si elle devient veuve, elle jouit d'une certaine mesure d'independance, mais elle est obligee de regler son statut social le plus tot possible pour que cet etat d'independance n'engendre pas le desordre social. Dans les deux textes, ce qui ressort des observations de Madame de Lafayette est le fait que la femme fonctionne et se definit, pendant toute sa vie, par rapport a l'atmosphere patriarcale qui se fait sentir partout. Si elle se trouve, meme inconsciemment, en conflit avec les preceptes de cette societe, comme l'etait Madame de Chartres, Madame de Cleves, Madame de Montpensier et Madame de Tournon, parmi d'autres, sa vie et son statut social deviennent inevitablement encombres de paradoxes. 70 II y a des centaines de critiques litteraires qui ont consacre beaucoup d'energie a l'etude et a l'interpretation de 1'oeuvre de Madame de Lafayette. A maintes reprises, ils reviennent sur les images, les paroles et les representations des personnages afin d'eclairer davantage les textes et leur contexte. Dans un effort d'apprecier l'importance de La Princesse de Montpensier et de La Princesse de Cleves & cette etude, il faut revenir sur les propos de Laurence Gregorio. II insiste, avec acharnement, qu'on considere La Princesse de Cleves, et j'ajouterais La Princesse de Montpensier « not merely as a love story, but in a larger perspective as the portrayal of a courtly society's inner workings »6 et ainsi, des rouages des membres de cette societe. Or done, la mise en contexte des deux livres de Madame de Lafayette m'a permis d'analyser l'aspect specifique du statut de la femme noble, au cours de sa vie, pendant le dix-septieme siecle. 6 Gregorio 116. 71 Bibliographic Biographies: Desplantes, F. et P. Pouthier. Les Femmes de lettres en France. 1890; Geneve: Slatkine Reprints, 1970. D'Haussonville, Le Comte. Mme de La Fayette. Paris: Librairie Hachette, 1891. Duchene, Roger. Mme de La Fayette: la romanciere aux cent bras. Paris: Librairie Artheme Fayard, 1988. Magne, Emile. Madame de Lafayette en manage. Paris: Editions Emile-Paul Freres, 1926. Corpus: Lafayette, Madame de. 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