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Eclosion/forclusion : l’adolescence dans Le Ble en herbe de Colette Di Cecco, Daniela Pamela 1992

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ECLOSION/FORCLUSION: L'ADOLESCENCE DANS LE BLE EN HERBE DE COLETTE By Daniela Pamela Di Cecco B.A., The University of Toronto, Canada, 1989 A THESIS SUBMITTED IN PARTIAL FULFILLMENT OF THE REQUIREMENTS FOR THE DEGREE OF MASTER OF ARTS in THE FACULTY OF GRADUATE STUDIES (Department of French)  We accept this thesis as conforming to the required standard  THE UNIVERSITY OF BRITISH COLUMBIA September 1992  ©  Daniela P. Di Cecco, 1992  In presenting this thesis in partial fulfilment of the requirements for an advanced degree at the University of British Columbia, I agree that the Library shall make it freely available for reference and study. I further agree that permission for extensive copying of this thesis for scholarly purposes may be granted by the head of my department or by his or her representatives. It is understood that copying or publication of this thesis for financial gain shall not be allowed without my written permission.  (Signature)  Department of  	French  The University of British Columbia Vancouver, Canada  Date September 14, 1992  DE-6 (2/88)  ABSTRACT The aim of this study is to examine the portrayal of adolescence in Colette's novel Le Blé en herbe (1923) which depicts the changing relationship between two childhood friends, Philippe Audebert, age sixteen and Vinca Ferret, age fifteen. By referring to contemporary psychological and sociological studies of adolescence, we can see to what extent Colette's observation of the difficult transition between childhood and adulthood conforms to our modern conception of this period of development. Colette analyses how a once "neutral" relationship between two "equals" is disrupted by their growing physical desire and their new role as young adults. Each individual must adopt his/her role within the couple, creating an imbalance of "power". John Coleman's analysis of the main changes of adolescence establishes two categories: interior elements (physical changes and the psychological influence of this transformation on the individual) and exterior elements (society's expectations of the young adult). Colette illustrates how these two categories are inseparable but often in conflict with each other, provoking the many paradoxes associated with this transitional period of development. Both Philippe and Vinca vacillate between a desire to return to childhood and a desire to become adults immediately. Colette's depiction of their socialization draws close attention to the double standard which views a man's coming of age differently from a woman's. Well before Simone de Beauvoir's Le Deuxième Sexe (1949), Colette illustrates the "mascarade" or artificiality of femininity and the complex relationship between a mother and daughter. In Le Blé en herbe the parents plan their children's entire future, and although the adolescents' egocentrism leads them to believe that any adult is nothing more that a "shadow" of his/her former self, neither Phil nor Vinca has the courage or the desire to make their own choices. Their egocentrism not only creates a generation gap, but leads them to believe that their feelings and experiences are unique, to the point that they take the credit for having "invented" love.  ii  The double standard is most apparent in attitudes towards adolescent sexuality. Vinca is portrayed as caught between a traditional model and the "liberation" of the 1920s. The difference between innate and learned characteristics becomes a central issue for the modern reader. In her representation of adolescence, Colette reverses traditional "masculine" and "feminine" characteristics and behaviour in her characters. Adolescence is an ambiguous stage in development when both nature and society hesitate before attributing a specific gender role to each individual. Phil is often portrayed as feminine, especially when faced with a dominating, virile older woman who becomes his "mistress/master." It is through her evocation of role reversal that Colette presents a new kind of woman who is both physically and emotionally strong. Adolescence, for both sexes, conveys the tension between "éclosion" - a free flowering of infinite possibilities - and "foreclusion": the painful acceptance of predetermined, socially defined limits.  iii  TABLE DES MATIERES Abstract  ii  Table des matiéres  iv  Abreviations  v  Introduction  1  Chapitre 1 L'adolescence: entre enfant(s) et adulte(s)  12  Chapitre 2 Adolescence et socialisation: la distribution des roles  28  Chapitre 3 La sexualitó adolescente  49  Chapitre 4 Renversement des roles: l'adolescent "fêminin", l'adolescente 77 "masculine" Conclusion Bibliographie  96 106  iv  ABREVIATIONS John Coleman, The Nature of Adolescence (NA) Elizabeth Douvan, Joseph Andelsen, The Adolescent Experience (AE) Roch Duval, Adolescence aujourd'hui (AA) Grace Craig, Human Development (HD) Erik Erikson, ed., Youth: Change and Challenge (YCC) Simone de Beauvoir, Le Deuxiême Sexe (DS)  v  INTRODUCTION  1  "Le bain quotidien, joie silencieuse et complete, rendait a leur age difficile la paix et l'enfance, toutes deux en peril". Le Ble en herbe  2  "Notre jeunesse vous aime Madame. Car vous avez crde Phil, Jean Faroux et Cheri. Cheri, inutile et exigeant, Jean Faroux a l'orgueil impenetrable, Phil qui creve a l'idee qu'il n'a que seize ans. Vous, Colette, vous nous avez compris mieux que nousmemes". Cette citation tiree de Colette, de Claude Chauviere (1931, 127) evoque la fagon dont l'ecrivaine a ete regue par un groupe d'êtudiants qui, "pendus aux ornements des pilliers" pour voir Colette, s'attendaient a voir l'image de la rebelle Claudine. Its se sont trouves en presence d'"une dame d'un certain age" qui a reussi en peu de mots a gagner toute leur admiration. Le lendemain, elle a regu trente declarations d'amour. Il n'est pas etonnant que Colette ait eu un tel succes aupres des jeunes, car dans ses oeuvres elle leur a beaucoup préte attention. Sa premiere creation litteraire, Claudine a l'ecole  (1900), donne la parole a une jeune fille de quinze ans,  et sa derniere production romanesque, Giqi (1944), a comme personnage principal une adolescente du meme age. Pourquoi Colette choisissait-elle de parler d'adolescentes? Dans Colette (1973), Elaine Harris cite une interview dans laquelle l'dcrivaine dit: "'Je me suis penchee toute ma vie sur les eclosions. C'est la, pour moi, que reside le drame essentiel, mieux que dans la mort qui n'est qu'une banale defaite. Aussi, parmi mes livres, Le Ble en herbe qui tente de peindre l'amour naissant et le dur passage de l'enfance a l'adolescence m'est-il peut-etre le plus cher'" (130). Colette pergoit l'adolescence, donc, comme une ouverture, une deuxieme naissance  (a  l'amour, a la vie, a l'etat d'adulte) mais  aussi comme un "dur passage": comme a l'accouchement, it s'agit 3  d'une Opreuve a passer, d'une serie d'obstacles a surmonter. Cette metamorphose est naturelle dans la mesure oil l'etre humain est un animal, gouverne par les changements qui affectent son corps; mais la dimension sociale et psychologique de cette metamorphose la complique et la rend problematique. En 1923, Colette a public un court roman, Le Ble en herbe, qui illustre les tensions qui resultent des contradictions entre l'aspect naturel et l'aspect social de l'adolescence.  En  parlant de ce recit, Colette a declare qu'elle ne voulait qu'aucun mot du titre ne commence par une majuscule parce que quand le ble est dans cet &tat de croissance, quand it est toujours "de l'herbe", it n'est pas plus prês de sa forme capitale que ne le sont les adolescents.' Ce titre evoque aussi l'herbe comme symbole de la liberte de l'enfance oil on est encore "sauvage" et "naturel", tandis que l'adolescence est la periode de la vie oil on est "cultive" par la societe pour devenir un de ses "produits" utiles. A la sortie de l'enfance, on ne  peut plus "pousser" librement selon la nature; le jeu et le plaisir cêdent la place au travail, a la responsabilite, a un role social bien defini. Les reactions et les comportements des deux adolescents de ce recit peuvent encore nous etonner, mais ils correspondent a un certain concept de l'adolescence elabore par cette auteure bien avant l'epoque oil des sociologues et des psychologues modernes allaient developper des theories a ce sujet. Ce qui est encore plus interessant, c'est la fagon dont Colette non seulement intOgre les divers traits de l'adolescence  1  . Nicole Ward Jouve, Colette (England, 1987) 179. 4  dans le portrait de ses personnages, mais aussi illustre la naissance d'une relation entre un homme et une femme tout en montrant la prise de conscience par chacun de sa position dans le couple. L'homme se rend compte de sa puissance et la femme accepte son ninferiorite", en puisant de la force dans sa souffrance et dans sa douleur. I1 s'agit de stereotypes sociaux reconnaissables, mais en meme temps Colette joue avec l'image du couple traditionnel. Elle profite de la representation de cette periode de transition oil les roles ne sont pas encore definis pour briser les stereotypes sexuels d'une fagon qui reflete leur mise en question autour de 1920, armee ou ce livre a paru. Est-ce que les comportements supposement typiques d'un sexe ou de l'autre, qui paraissent a cet age, sont la preuve d'une predisposition innee, biologique, a une certaine "feminite" ou "masculinite"? Ou serait-il plus juste de voir ces comportements comme le resultat d'une contrainte sociale, variable selon le milieu et l'epoque, comme Foucault le pretend? La fagon dont Colette les presente dans Le Ble en herbe continue a intriguer le lecteur moderne parce qu'elle pose indirectement ces questions. De nos jours, nous avons des images bien prdcises de ce qui est "typique" de l'adolescence, basses sur des etudes sociologiques qui ont contribue a une "psychologie populaire" de "Page ingrat". Le milieu peint par Colette - la bourgeoisie parisienne autour de 1920 - différe de celui evoque dans des etudes ulterieures, americaines pour la plupart: mais les ressemblances sont remarquables. Selon John Coleman, auteur de The Nature of Adolescence (1980), les adolescents font partie d'une "culture" distincte a 5  l'interieur de la societe. Its ont des valeurs differentes de celles du monde adulte. Toute transition entre deux etats implique une renonciation aux codes du premier et une acceptation de ceux du dernier. Cela peut provoquer des sentiments de vulnerabilite et d'alienation chez l'adolescent, qui doit quitter la protection, la stabilite et la liberte de "l'age d'or" de l'enfance pour accepter toutes les responsabilites de l'adulte. L'etude de Coleman servira de base pour etablir les caractdristiques generalement assocides a ce stade de transition, mais plusieurs autres ouvrages sur l'adolescence seront appeles a temoigner de la justesse des diverses caracteristiques illustrees par le roman de Colette. Ce qui est etonnant, c'est jusqu'ã quel point le recit de Colette exemplifie les traits de l'adolescence dans les deux categories essentielles: les elements interieurs et les elements exterieurs. Le premier groupe comporte surtout des changements physiques qui ont lieu a la puberte et les effets de cette transformation sur l'adolescent au niveau emotif. Le deuxieme inclut les nouvelles exigences et contraintes exercdes sur l'adolescent par la famille et par la societe. Des changements physiques provoquent des sentiments d'insecurite, qui modifient l'auto-representation de l'individu et de son amour propre. A cet age, la croissance acceleree est accompagnee des signes physiques de la maturite sexuelle. Selon Coleman, les changements de la taille et de la forme du corps provoquent une certaine gaucherie dans les mouvements de l'individu alors que les changements au niveau des fonctions physiques bouleversent l'adolescent(e). Toutes ces transformations sont incontrOlables:  6  elles dópassent et derangent les habitudes, la previsibilite de l'enfance. Coleman constate de plus que l'adolescent(e) a sa propre fagon de penser et de raisonner. A cause des changements dans sa vie relies a la transformation de son corps, il/elle est souvent gén6(e) et a de la difficulte a sêparer ses pensêes de celles des autres. Par exemple, si l'adolescent a un bouton au nez, it a l'impression que tout le monde ne voit que ce bouton. C'est parce qu'il est tellement preoccupe par cette imperfection qu'il pense que les autres le sont aussi. Coleman appelle ce genre de raisonnement "l'egocentrisme de l'adolescent". Cette obsession de soi provoque l'impression, chez le jeune narcissique, que ses sentiments sont extraordinaires et mémes uniques. Ces changements naturels et inóvitables sont doubles par ceux qui sont imposes de l'exterieur. La famille et la societe qui entourent l'individu sont des facteurs que contribuent a la perception que l'adolescent a de lui-mdme. Coleman analyse la socialisation des jeunes, c'est-a-dire le processus par lequel l'individu absorbe les valeurs et les moeurs de son milieu social. La famille, les amis, les professeurs, contribuent a la socialisation de l'adolescent. La societe s'attend  a  ce que les  jeunes milrissent et deviennent des citoyens "responsables", c'est-a-dire conformes a un certain modele. Les roles de l'adolescent et ce qui est acceptable au niveau de son comportement changent. A cet age, l'individu doit affronter beaucoup de choix et relever des defis, tout en acceptant les exigeances et les contraintes que la societe lui impose. Souvent cette pression de l'exterieur rend l'adolescent confus et 7  vulnerable. Tout d'un coup, it ne peut plus se comporter "comme un enfant" et it est force d'accepter le role d'un adulte pour etre approuve par la societe. Selon Coleman, la pression qui vient de l'exterieur est aussi forte que celle qui vient des changements physiques du corps, et parfois les deux sont en conflit. Cela explique le fait que la socialisation et l'adoption des nouveaux roles posent tant de problêmes pendant l'adolescence. La transformation des roles est primordiale dans le developpement des deux sexes et les demandes de la societe augmentent au fur et a mesure que l'individu vieillit. Une deuxiême pression se fait sentir par le fait que, comme les adultes, les adolescents doivent jouer plus d'un role. Leur developpement est determine en grande partie par leurs rapports avec les gens qui ont de l'importance dans leur vie et dont les exigences peuvent varier. Erik Erikson, auteur de Identity, Youth and Crisis (1968) s'est beaucoup penche sur l'adolescence. En effet, le terme courant "crise d'identite" vient de son etude. Il constate que cette periode de la vie est marquee par l'etablissement d'une identite. Comme Coleman, it reconnait qu'une pression enorme est ajoutee  a  la vie de l'adolescent par les changements physiques et  sociologiques rapides et incontrOlables qu'il vit. Ce psychologue souligne aussi que l'individu doit faire certains choix importants a ce moment-la, choix qui peuvent modifier sa vie, par exemple dans le domaine des etudes. D'autres obstacles devant l'etablissement d'une identite sont l'anxiete devant les changements physiques et sociologiques et la peur de devenir adulte et de devoir accepter les responsabilitds que cela 8  comporte. L'etude d'Erikson comprend egalement plusieurs "choix" par lesquels l'individu arrivera  a  une identitó adulte. Le choix  crucial sera d'accepter les attentes de sa famille et de la societe ou de se revolter contre ces attentes. Ces attentes varient encore selon le sexe de l'individu: Pêcart etait encore plus grand dans le milieu depeint par Colette. Plusieurs fagons de stereotyper l'individu selon son sexe existent avant Page de l'adolescence, mais elles deviennent plus 6videntes a cette &tape. Par exemple, une petite fille qui aime les sports ou qui aime jouer avec les garcons est acceptde dans notre societe en tant que "garcon manqué": nous verrons que c'etait aussi le cas en France en 1920. Mais quand cette méme fille atteint la puberte, on s'attend  a  ce qu'elle laisse de cote  ses habitudes "masculines" et qu'elle devienne "feminine". Ainsi on peut dire qu'avant l'adolescence, les filles (et méme les garcons, d'ailleurs) jouissent de plus de liberte que par la suite. Par contre, ce qui est plus problematique pour la fille, c'est la contradiction entre la dependance et l'indêpendance. Elle devrait en principe devenir plus independante selon un modéle suppose "neutre", parce qu'elle est maintenant "adulte"; mais tout son avenir se construira (dans la France des annêes vingt et souvent encore aujourd'hui) autour du mariage et des enfants, qui representent la maturite feminine dOpendante. En revanche, pour les garcons la societe a tendance a souligner la r6ussite, l'habiletê et l'auto-suffisance, qualites qui se declenchent par un refus de l'enfance et de la feminite. Ce qui est frappant a la lecture de Colette, c'est a quel point cette situation n'a pas change. 9  Selon des sociologues modernes, l'amitie joue un role important dans la vie des adolescents. A mesure que les jeunes deviennent plus independants vis-a-vis de leur famille, ils dependent davantage de l'amitie des gens du méme age qui vivent des experiences semblables. Du fait qu'ils sont souvent vulnerables et qu'ils manquent de confiance, ils ont besoin d'un appui qui renforce leur point de vue. Selon Coleman, les fines semblent avoir plus besoin d'amis intimes  a  cause de leur  orientation vers la dependance, tandis que les jeunes gargons, qui sont pousses vers l'autonomie, ne semblent pas en avoir autant besoin. L'auteur ajoute que les filles manquent de confiance plus que les garcons, qu'elles ont davantage peur de la trahison, et qu'elles sont plus portees  a  se sentir jalouses (NA  92). Ces differences entre les sexes seront relevees plus tard, lors de l'analyse du conditionnement social de la jeune fille. La presente etude portera donc sur la fagon dont Colette represente cette póriode de transition dans la vie appelee "adolescence". Les conclusions des etudes plus recentes de cette &tape physique, psychologique et social du developpement de l'individu serviront de point de comparaison pour voir comment Colette intégre les caracteristiques de "l'age ingrat" dans la representation de ses personnages, en faisant preuve d'une observation et d'une sensibilite exceptionnelles; nous verrons comment elle fait ressortir chez eux les diverses angoisses et frustrations qu'on associe a ce stade de la vie. Ensuite, on regardera de plus prês les differences entre l'adolescent et l'adolescente, surtout le role de la societe et de la famille dans leur conditionnement a un role sexuel. Colette a montre le 10  "double standard" entre l'homme et la femme en ce qui concerne l'attitude envers la sexualite, bien avant Simone de Beauvoir. En abordant la construction de la feminite et ses implications, telles qu'elles sont representees par Colette, on verra les tendances de cette ecrivaine a briser les stereotypes traditionnels en ce qui concerne les roles et les caracteristiques masculins et feminins. La justesse de ses observations comporte une mise en question des roles imposes. Colette brouille les cartes, forgant le lecteur/la lectrice a remettre en question les modeles courants, tout en illustrant la force des conditionnements conventionnels. Elle parle franchement du desir sexuel qui existe autant chez la femme que chez l'homme. Elle illustre aussi la banalite des relations entre l'homme et la femme, en communiquant l'egocentrisme des adolescents, qui font pour la premiere fois l'experience de l'amour. Nous verrons que ce recit d'un amour adolescent souleve des questions troublantes sur "l'adolescence" et sur "l'amour", puisque les deux participent autant d'une mascarade que du "naturel".  11  CHAPITRE 1 L'adolescence: entre enfant(s) et adulte(s)  12  "Toute leur enfance les a unis, l'adolescence les sOpare". Le Blê en herbe  13  Le Ble en herbe (1923): jouer a etre adulte  L'intrigue du roman Le Ble en herbe est simple. Philippe Audebert, 'age de seize ans et demi, et Vinca Ferret, agée de quinze ans et demi, passent leurs vacances d'ete en Bretagne, chacun dans sa famille, comme ils le font chaque armee depuis leur enfance. Mais ces vacances sont differentes des precedentes; quelque chose a change. L'innocence et la vie facile qui font partie de "Page d'or" qu'etait leur enfance sont remplacees par l'incertitude et le bouleversement emotionnel qui accompagnent l'adolescence. Ces grands amis d'enfance, qui se vivaient presque comme frOre et soeur, ne savent plus tout d'un coup comment se comporter l'un envers l'autre. Les baignades, les pique-niques, les apres-midi a la peche - toutes les activites des vacances sont modifiees par la nouvelle perception qu'a chacun de lui-meme et de l'autre. Le "long et dur" passage de l'adolescence est complique ici par le fait qu'il s'agit d'un garcon et d'une fille qui "s'aiment"; depuis leur enfance ils donnent l'impression d'être un "etre double" ou des jumeaux lids par une force invisible. Donc, dans ce recit, l'adolescence n'est pas uniquement representee par une confusion emotive a l'interieur d'une seule personne, mais aussi par un nouveau desir physique ressenti vers un membre de l'autre sexe, qui etait jusque-la asexue, neutre. Chacun doit etablir sa propre identite sexuelle, face a l'autre. Colette, qui avait cinquante ans quand elle a ecrit Le Ble en herbe, n'a pas oublie les difficultes rencontrees par les adolescents. Elle transmet efficacement les particularites 14  associees a cette ótape de la vie, faisant preuve d'une capacite d'observation exceptionnelle en racontant les reactions de ces deux jeunes aux differents obstacles qu'ils rencontrent. En presentant ses deux personnages principaux, Phil et Vinca, Colette constate que "route leur enfance les a unis, l'adolescence les separe"(6). Philippe, qui est en train d'observer son amie, la compare a la Vinca des de/Ili61 es annees. .  Il remarque des changements physiques chez elle et se demande si ce sera cette annee ou celle qui suit qu'elle "tombera a ses pieds et qu'elle lui dira des paroles de femme..." (6). Il a deja des idees precongues sur le comportement d'une femme. Pour l'instant, la jeune fille resiste a la "tentation" de soumission, ce qui frustre le jeune homme. Des les premiers paragraphes, Colette montre comment les transformations de l'adolescence creent une gene chez les deux personnages. D'abord, it y a un silence, ou plutOt une confusion, qui empeche la conversation. ”rL...] le silence, a tout moment, tombe entre eux si lourdement qu'ils preferent une bouderie a l'effort de la conversation" (6). Les deux sentent qu'ils ne sont plus uniquement "des copains" mais qu'ils sont attires l'un envers l'autre par des sentiments qui leur &talent inconnus avant: s'agit-il d'instincts biologiques, ou de rites a accomplir? Its ne savent plus ni comment interpreter l'autre ni s'exprimer. L'impossibilite de communiquer comme avant est soulignee plusieurs fois. Par exemple, la baignade represente une occasion oil on ne se sent pas oblige de parler. Its sont liberes de la crainte de ne pas savoir quoi dire, de l'obligation d'essayer de cacher leurs sentiments confus derriere des mots inutiles:  "Le bain 15  quotidien, joie silencieuse et complete, rendait a leur age difficile la paix et l'enfance, toutes deux en peril" (10). Selon Elizabeth Douvan et Joseph Adelson, auteurs de The Adolescent Experience (1966), les principales difficultes de  l'adolescent viennent du fait qu'il se trouve entre deux etats bien dófinis. On tourne le dos vers l'enfance et on se dirige vers l'Age adulte. Chose interessante, la mdtaphore le plus souvent associde a l'adolescence est celle d'un pont (AE 22). Ils ajoutent que la peur de l'inconnu ainsi que les nouvelles responsabilites provoquent un flottement entre l'enfance et l'âge adulte chez l'adolescent. I1 y a un va-et-vient entre les deux directions (AE 22). Colette avait  a  l'origine intitule son roman  "Le Seuil", pour mettre l'accent sur cette pdriode de la vie oil deux jeunes se trouvent sur le seuil de Page adulte et sur leur hesitation a franchir ce seuii 2 . Philippe et Vinca essaient souvent de s'accrocher a la vie facile de leur passé, puisqu'ils se sentent menaces par les attentes du monde adulte. Ils montrent constamment leur regret de l'enfance perdue et le desir d'y retourner: "Ils songerent, amants purs et forcends, au jeu qui les deguiserait, demain encore, en enfants rieurs, et se sentirent recrus de fatigue" (29). LA ou agir en adulte semble encore un jeu, une mascarade, ils se sont aussi "deguises" en enfants. Plus loin, quand Vinca admet que leur amitie a change pour toujours a cause de l'infidelite de Philippe, elle dit: "[...] je crois bien que j'aimerais retourner en arriere et redevenir enfant, aujourd'hui" (71). Phil aussi, apres avoir  2  Robert D. Cottrell, Colette (New York, 1974) 99. 16  enfin fait l'amour avec Vinca, est envahi par une nostalgie pour les moments du passé oll son amie le prenait sur son dos et courait sur le sable (124). Ce renversement des roles, qu'on examinera plus loin, rêvéle ici le desir du jeune homme d'avoir quelqu'un qui s'occupe de lui, qui le porte comme un enfant. Il ne veut pas accepter la responsabilite d'être le "maitre" du couple en accddant au nouveau statut d'homme. Il voudrait retourner a une amitie plus simple, comme celle qui rêunit deux egaux, deux enfants neutres. Cette envie de redevenir des enfants rieurs (au lieu d'être des adolescents boudeurs) est soulignde par la presence de Lisette, la petite soeur de Vinca. Lisette represente une Vinca plus jeune. Elle ressemble a sa soeur "comme un petit champignon ressemble a un plus grand" (33), mais grace a son jeune age, elle echappe "au sort commun et brillait de couleurs nettes et vêridiques" (33). La petite fille vit une vie libre, sans contraintes; celle qui est perdue pour Vinca. La fin de l'enfance est aussi illustrde par Philippe quand it ramasse "les jouets qui ne l'amusaient plus" (25). S'il existe un vacillement entre deux etats, le fait qu'on ne peut pas retourner en arriére pousse parfois les deux jeunes a faire semblant d'être déjà arrives a l'"dge adulte. Its se dirigent vers l'avenir en essayant d'oublier qu'ils sont obliges d'abord de passer par cet "age ingrat". Cette envie de devenir tout de suite adulte, et même de remplacer les parents, se voit au moment ou Philippe et Vinca emménent la petite Lisette en pique-nique. Pour commencer, on apprend qu'au passé Phil et Vinca allaient normalement ddjeuner en couple: "plaisir use, plaisir g&td maintenant par 17  l'inquietude et le scrupule" (33). De plus, en meme temps qu'ils essayent de jouer les roles adultes de mere et Pere de famille aupres de Lisette, l'auteure les decrit egalement comme des "enfants egards [...] qui se tournaient parfois, plaintivement vers la porte invisible par  ou ils etaient sortis de leur  enfance" (33). Pendant la sortie, ils font semblant d'être une petite famille heureuse dans laquelle Philippe est 'le papa' et Vinca 'la maman'. D'abord, en allant vers l'endroit  oil ils comptent  s'installer, Vinca "chargee de paniers comme un ane d'Afrique" (33) adopte déjà le role de mere de famille et de servante. Quand ils arrivent  a l'endroit, "l'enfant" s'en va jouer pendant  que Vinca prepare a manger. Philippe, qui se repose et qui propose "mollement" d'aider est presque fier de voir refuser son offre, car quand Vinca lui dit, " On le sait, va, que to n'as apporte que to bouche pour manger...Ah! ces hommes!", cet "'homme' de seize ans accepta la raillerie et l'hommage" (34); content de faire partie de cette classe d'hommes qui peut s'attendre a etre servie par les femmes. Philippe continue a jouer son role de "maitre" de la famille en appelant "severement" Lisette a table, et en mangeant les sandwiches "que lui beurrait son amie" (34), tandis que Vinca, remplissant son devoir de femme, n'arrete pas de servir Philippe et d'aider Lisette. "Elle detachait pour Lisette l'arete des sardines, dosait la boisson, pelait les fruits, puis se hatait de manger" (35), faisant une "besogne de petite squaw" (35). La femme est presentee comme subalterne, un etre de "deuxieme classe".  Cependant, Philippe  se repose et se laisse emporter par la reverie. Il prend du 18  plaisir a remarquer que son amie l'admire. Pourtant la vanite supposement feminine fait encore partie de son caractere et, comme une fille, lui aussi desire etre "desire". Il se rassure souvent en disant des choses telles que: "'Je suis toujours assez beau pour elle...'" (11). Il est satisfait de cette situation ou it se sent le "maitre" et joue a posseder déjà une femme et un enfant. Il se repete, "'Un enfant...C'est juste, nous avons un enfant...'" (36).  Ii s'agit de prendre la place  des parents - de les remplacer - mais pour ce faire, it faut attribuer le role de l'enfant a quelqu'un d'autre.  Les parents: des modeles ou des "Ombres"?  La scene du pique-nique est suivie d'une soirée que les families Audebert et Ferret passent ensemble. C'est la seule fois qu'on voit plus ou moins en detail les adolescents dans leur familie et elle nous permet d'observer comment les parents servent de modele aux jeunes. Pour commencer, aprés le diner, les hommes jouent aux cartes tandis que les femmes brodent: des passe-temps typiquement "masculins" ou "feminins". De plus, on n'arrete pas de se moquer de Mme Ferret: d'abord, en se referent a elle, son beau frere declare que " L'inaptitude des femmes a certaines connaissances est bien curieuse..." (36) Plus tard M. Ferret lui demande d'arreter de chanter. "Marthe! ne chantez pas! Nous qui sommes si contents de tenir enfin le noiroit et le beau temps!" (40). Meme si elle est contente de son devoir de femme au foyer, elle n'est pas respectee. Elle est pour les "vieilles traditions", mais constate que "Ce ne sont jamais les 19  maris qui s'en plaignent" (37). Son acceptation de son sort se base sur la fierte de la femme qui se sent utile et necessaire a son mari. C'est le modele qu'elle propose  a  Vinca, donc il n'est  pas etonnant que pendant l'apres-midi du pique-nique la jeune fille se soit contentee de tout porter et de tout preparer, en imitant sa mere. Il faut se souvenir aussi que ce roman date de 1923 et qu'A cette époque, la plupart des femmes dans le milieu bourgeois avaient la meme attitude. On comprend egalement pourquoi Philippe a "mollement" propose d'aider sa copine et pourquoi il est satisfait de voir refuser son offre.  Il sait  tres bien que dans ce milieu cela fait partie des responsabilites de la femme de s'occuper de tout, lui inclus. Plus tard Philippe se moque de la coiffure de Vinca de la meme fagon qu'on se moque de "l'inaptitude" de sa mere. Tout cela illustre la fagon dont ces deux adolescents imitent le comportement des adultes qui les entourent. Dans son livre Human Development (1989), Grace Craig constate que l'adolescent egocentrique est tellement preoccupe par sa propre metamorphose qu'il pense que le reste du monde lest aussi. Dans son narcissisme, il s'invente "des spectateurs imaginaires" devant lesquels il essaie de se trouver ou de se comprendre et il se sent plus a l'aise devant les gens qui n'existent pas que devant le monde reel (HD 388). Cette caracteristique se retrouve dans Le Ble en herbe dans la fagon dont les jeunes personnages pensent a leurs parents. D'abord, ils les appellent des "Ombres", des "Fanteimes" ou tout simplement, des "Etres Vagues". Ces noms, qui remplacent le mot "parents", mettent en relief leur egocentrisme par rapport aux 20  personnes plus &gees: "[...] les Ombres familieres, devenues presque invisibles comme la tache ancienne du mur, comme le lierre ou le lichen, les Ombres dedaignes par les deux adolescents..." (63). Le manque d'importance des parents dans la perspective des jeunes est souligne a travers tout le recit. Ainsi, Philippe et Vinca "gouterent une solitude parfaite, entre des parents qu'ils frOlaient a toute heure et ne voyaient presque pas" (32). Selon Craig, l'autosuffisance des adolescents est poussde encore plus loin par leur idee qu'ils sont uniques ou les seuls a vivre une telle situation ou a ressentir certaines emotions. Its ne peuvent pas croire que d'autres personnes plus agees ont dela vecu les mémes experiences (HD 389).  Le  personnage de Phil illustre cette particularite de l'adolescence, car quand ii observe son pare qui a l'air heureux et gai, Phil se dit, "'Oh! [...] le pauvre homme n'a jamais aime..." (41). De son cote, Vinca voit sa mere de la meme fagon: "Vinca fit un effort pour evoquer un temps ou sa mere, jeune fille, souffrit peut-titre d'amour et de silence. Elle lui vit des cheveux precocement blancs, un pincenez d'or, et cette maigreur, qui faisait de Mme Ferret une femme si distinguee..." (41). Les parents representent le monde adulte de la méme fagon que la petite Lisette resume l'enfance perdue. Meme si les adolescents ne s'occupent pas trop de ce que pensent leurs aines, ils les observent et remarquent la facilite de leur vie. Tout semble etre bien defini pour eux. En regardant les adultes, Phil et Vinca "envierent, pareillement, la puerilite de leurs parents, leur facilite au rire, leur foi dans un avenir paisible" (40). Dans ce passage, Colette mélange les deux &tapes de la vie: la pub Mite de l'enfance se retrouve chez des adultes, dans une -  21  certaine insouciance qui fait contraste avec la prise de conscience aigUe des adolescents. Phil et Vinca ne semblent jamais rire, ils ont une "dramatique humeur d'adolescents déjà vieillis [...] par l'amour prematurd, le secret, le silence et l'amertume periodique des separations" (32). Tout, pour eux, est dramatique, sinon tragique. Le rdcit de cette soirée montre dgalement le manque de communication entre les jeunes et les adultes. Les adultes parlent entre eux et discutent de l'avenir de leurs enfants comme s'ils n'êtaient pas la. Its se parlent a travers les jeunes en leur posant des questions - pas pour savoir leur avis, mais plutOt pour justifier leurs propres idêes, en ajoutant, par exemple, une remarque telle que "Pas vrai, Phil?" (37). De la méme fagon, en discutant de la vocation de la jeune fille, le pêre de Philippe s'adresse a elle, "Eh, Vinca! to entends? Accusee, qu'avez-vous a dire pour votre defense?" (38) Le choix du mot "accusde" et l'emploi du "vous" montrent justement le manque de participation des jeunes dans la conversation de leurs parents. De plus, quand on pose une question aux adolescents, la rêponse est soit "Oui, monsieur" soit "Non, monsieur". Le pOre de Philippe remarque le manque d'intdrêt chez les jeunes pour les adultes. "Nos enfants se fichent pas mal de nous, Ferret!" (38). C'est peut-titre ce "mur" que les adolescents placent devant leurs parents qui fait que les adultes continuent  a  les traiter comme  des enfants. On peut comprendre le refus chez les parents de reconnaitre le dOveloppement de leurs enfants, car cela les force a se rendre compte qu'eux aussi vieillissent. Comme l'adolescence reprêsente 22  la perte de l'enfance pour Phil et Vinca, leur croissance represente le vieillissement et la mort pour leurs parents. Par exemple, Madame Audebert appelle toujours son fils de seize ans son "coco Cheri" et Monsieur Audebert observe a propos de son fils: "Ah! quand to auras Page de raison, toi, je ferai une croix  a la cheminde! Ce n'est pas seize ans, c'est six ans, qu'il  a!" (40). Ce genre de commentaire insensible peut aussi etre pergu comme une des raisons pour lesquelles les jeunes dddaignent leurs parents; meme si le Pere parle en blaguant, cela provoque la frustration de l'adolescent qui ne se sent ni enfant ni adulte. Dans son etude Adolescence aujourd'hui (1964), Roch Douval observe a propos des parents: "L'adulte s'endurcit vite; it oublie facilement sa propre adolescence oil son systeme fragile, a vif, s'affolait de tout et vibrait a tous les ideaux, a toutes les suggestions, a toutes les impressions agreables ou desagreables" (AA 23) Cette incomprehension de la part des parents se fait voir surtout dans la scene vers la fin du roman  oil Monsieur Audebert fait un  effort serieux pour parler a son fils. A ce moment-la Philippe, bouleverse par le depart imprevu de Madame Dalleray, "sa maitresse", s'óvanouit devant son pare. L'adulte "naïf" propose l'explication suivante au malaise de son fils: "...il etait la, devant moi, et puis pouf!...I1 est comme tous les garcons de son age, incapable de surveiller son estomac, les poches bourrees de fruits..." (95) Il est etonnant que Monsieur Audebert puisse donner une telle explication de l'evanouissement de Philippe, quand sa conversation avec lui tournait autour du sujet important de l'avenir de l'adolescent et méme d'un futur mariage possible avec son amie Vinca. De plus, on a l'impression que le Pere se 23  rend compte que son fils lui cache quelque chose. Philippe le sait par la fagon dont son Pere le regarde et c'est ce regard qui extrait Monsieur Audebert des "Ombres" pour un seul moment: Philippe "supporta mal un regard qui lui parut net, devoild, nettoye de la buee isolante et protectrice derriere laquelle vivent, au milieu de leurs parents, les fils pleins de secrets" (92). Bien que le Pere ait lair sincere en parlant a son fils et essaie de le mettre a l'aise en ce qui concerne son desir (ou son manque de desir) d'dpouser eventuellement Vinca, it existe quand meme une opposition entre les generations. Entre parents, on rigole de l'idde d'unir Philippe et Vinca. "Ah! ah! autant marier le frere et la soeur! Its se connaissent trop bien!" (40). Les adultes sont inconscients des vraies emotions de leurs enfants. Soit qu'ils ne se rendent pas compte du comportement change entre les jeunes, soit qu'ils ne veulent pas admettre que quelque chose de plus fort qu'une amitie innocente puisse exister entre eux. En fait, vers la fin du roman, quand Philippe apprend que Vinca etait au courant de ses visites clandestines chez Madame Dalleray, elle lui dit, "Sur la cote, to crois que tout ne se sait pas? Il n'y a que les parents, pour ne rien savoir..." (100). Cette remarque souligne l'opposition entre les jeunes et leurs parents, et renforce l'impression des premiers d'être plus "vivants" que les derniers. Dans Le Ble en herbe, Colette commence par montrer la gene et l'incertitude chez les adolescents, en parlant de la difficulte de la communication et du silence lourd qui suit les deux protagonistes partout. Elle souligne la peur et la 24  frustration de Phil et Vinca qui se trouvent entre deux stapes de la vie importantes et bien definies, et leur desir, soit de retourner en arriere et de redevenir des enfants, soit de devenir tout de suite des adultes. Its detestent cette periode de transition dans laquelle ils sont mi figue mi raisin. D'un cote, on voit la presence de Lisette qui symbolise l'innocence perdue de l'enfance, et de l'autre on observe les deux adolescents qui font semblant d'être déjà des adultes et meme des parents. Leur attitude envers l'amour exprime aussi leur ótat de transition. Its essayent de "resister" a cette force qui transforme leur relation: "Elle (Vinca) avait eclate en larmes, en aveux desesperes, en ameres constatations qui haissaient leur jeunesse, l'avenir hors atteinte, la fuite impossible, la resignation inacceptable...Elle avait crie: 'Je t'aime!' comme on crie 'Adieu!' et: 'Je ne peux plus to quitter!' avec des yeux pleins d'horreur. L'amour, grandi avant eux, avait enchants leur enfance et garde leur adolescence des amities equivoques" (28). En meme temps, Colette met en question la relation entre les adolescents et leurs parents. La encore, it existe un manque de communication et de comprehension qui incite les jeunes a dódaigner les adultes et l'inverse. Les parents servent parfois de modele a Phil et Vinca, mais la plupart du temps ceux-ci font semblant que ces adultes (qui dirigent tout leur avenir) n'existent pas ou ne comptent pas. En essayant d'imaginer sa mere en jeune fille amoureuse, Vinca "reclama pour elle seule la honte d'aimer, le tourment du corps et de l'ame" (41). Pour sa part, Philippe exemplifie ce mélange d'egocentrisme et dedain envers les parents: "Philippe lui pre La son bras pour franchir la pente effritee, en lui temoignant cette froide provenance -  25  pitoyable, qui tombe de haut de l'enfant sur le pere, chaque fois que le pere est un homme tranquille et mar, et le fils un adolescent tumultueux qui vient d'inventer l'amour, les tourments de la chair et la fierte d'être le seul, au milieu du monde, a souffrir sans demander de secours" (92). Le fait que Phil et Vinca appellent leurs parents des "Ombres", des "FantOmes" ou des "Etres Vagues" met l'accent sur leur narcissisme mais aussi sur "l'irreel" du monde adulte. Ces noms transmettent l'idee que les adolescents, qui vivent une pdriode de vie intense et dynamique, pensent que tout ce qui la suit, c'est-a-dire, Page adulte, ressemble a "la mort"; la paix sera retrouvee dans cette etape ulterieure de la vie ou tout est bien defini, mais la paix implique l'absence de l'intensite angoissante chez l'adolescent qui souffre parce qu'il est hyperconscient de son corps et de ses emotions. Cette souffrance se traduit egalement par leur caractere serieux. Par exemple, a moment donne, Vinca dit a Philippe que si elle meurt, it aura toujours sa petite soeur Lisette qui lui ressemble tant. Cette remarque, qui semble montrer un manque d'amour propre chez la jeune fille, provoque une reaction qui illustre l'humeur serieuse des adolescents: "Mais Philippe haussait les epaules et ne riait pas, car les amants de seize ans n'admettent ni le changement, ni la maladie, ni l'infidelite, et ne font place a la mort dans leurs desseins que s'ils la decernent comme un denouement de fortune, parce qu'ils n'en ont pas trouve d'autre" (33). La gene des adolescents est egalement creee par les attentes du monde adulte et de la societe. Le fait d'avoir atteint l'age oil on doit accepter de nouvelles responsabilites et se comporter d'une maniere plus milre les angoisse. Comme le titre du roman l'indique, cette &tape de la vie represente la fin de la 26  "liberte" et d'un ótat "naturel", qui sera remplacee par la formation d'un "produit" de la societe. Phil et Vinca doivent se conformer a des roles predestines par leur milieu social selon leur sexe.  27  CHAPITRE 2 Adolescence et socialisation: la distribution des roles  28  "Ils entendirent encore, comme au-delA d'un bourdonnement d'eau, quelques plaisanteries sur la "vocation" de Philippe, promis a la mecanique et aux applications de l'electricite, sur le mariage de Vinca, theme familier". Le Ble en herbe  29  Etre un homme: jouer le role prevu  Selon Coleman, auteur de The Nature of Adolescence, les attentes sociales vehiculöes par la famille peuvent cr6er encore plus d'angoisse chez les adolescents que les changements biologiques (NA 7). Ces attentes font partie du processus de la socialisation, qui a lieu quand un individu adopte les valeurs, les moeurs et les critéres de sa socidte (NA 6). Méme si presque tout le monde finit par apprendre a s'adapter au modOle normatif, l'adolescence est problematique pour ceux qui ne remettent pas en question les roles proposes; des choix difficiles se prdsentent. Ces choix concernent non seulement les rifles disponibles, mais aussi l'interpretation de ces roles (NA 7). Dans Le Ble en herbe, Philippe sent une reelle pression de la part de tout le monde. Son pêre, un "petit industriel parisien" voudrait que son fils le remplace, ou qu'il monte a un niveau social superieur, par exemple en faisant son droit: "'Mon avenir, voyons, mon avenir...C'est bien simple...Si je ne fais pas mon droit, mon avenir c'est le magasin de papa, glacières pour hOtels, chateaux; phares, pi&ces detachees et quincaillerie pour l'automobile. Le bachot, et tout de suite aprês le magasin, les clients, la correspondance...Papa n'y gagne pas de quoi avoir son auto...Ah! il y a aussi mon service militaire...'" (85). Comme il est en terminale et doit bienteit passer son Baccalaureat, rite d'entree au monde adulte bourgeois, il s'inquiête. Il devient encore plus frustre quand sa copine Vinca, qui n'a pas l'intention de passer ces examens, ecarte son angoisse comme quelque chose dont tous les garcons doivent faire l'expdrience. "Tais-toi! [...] Tu parles comme ma mere!" (17). 30  La jeune fille semble avoir moins de problemes a accepter les nouvelles responsabilites de son age, mais rappelons-nous qu'en 1923, l'annee oli cette histoire fut publiee, les attentes de la societe a l'egard des filles etaient tres differentes de celles qu'on avait pour les garcons, comme nous le verrons plus loin. Meme si quelques jeunes filles passaient "le bachot" (Proust en fournit des exemples), elles ótaient pluteit exceptionnelles (voir les memoires de Simone de Beauvoir). Dans The Adolescent Experience, on apprend que l'identite des garcons est souvent formee a partir de leur choix de vocation (AE 24). De plus, les garcons sont fortement encourages a cerner cette vocation/identite tot dans leur vie, car cela facilite la conception de leur avenir (AE 31). Selon les predictions des parents de Philippe, il est probablement "promis a la mdcanique et aux applications de l'electricite" (40). Autrement dit, la profession d'ingenieur est celle qui serait preferde par les parents. L'honneur et la fierte de la famille dependent du garcon et comme il est en plus enfant unique, cette pression devient d'autant plus forte. Le passage suivant illustre la frustration et l'angoisse que cette situation provoque chez lui: u ...je creve a l'idde que je n'ai que seize ans! Ces annees qui viennent,...de bachot, d'examens, ...Ces annees oil il faut recommencer ce qu'on rate...Ces annees ou il faut avoir lair, devant papa et maman, d'aimer une carriere pour ne pas les desoler...quand ils n'en savent pas plus que moi sur moi...0h! Vinca, je döteste ce moment de ma vie! Pourquoi est-ce que je ne peux pas tout de suite avoir vingt-cinq ans! (1718). Cette plainte illustre plusieurs problemes. D'abord, Philippe se demande pourquoi il ne peut pas devenir tout de suite adulte, il aimerait bien sauter l'adolescence. Deuxiemement, il sent la 31  pression des examens qui arrivent et it sait bien que ce serait une honte d'echouer, car it faudrait les repasser. Philippe a evidemment peur de decevoir ses parents. On voit comment it se sent force de cacher ses peurs et ses craintes devant le monde adulte qui exige une reussite de sa part.  Philippe en est  tellement frustre que souvent it pleure pour un rien, ce qui peut etonner le lecteur/la lectrice de 1992. Ce genre de reaction revele une faiblesse qui, selon la societe, ne devrait pas exister chez l'homme. L'emotivite "feminine" du jeune homme peut etre justifiee par le "long et dur passage" de l'adolescence qu'il est en train de vivre. Souvent les adultes oublient les difficultes qu'ils ont eux-memes eprouvees a cet age-la et condamnent le comportement ambivalent d'un jeune de seize ans qui ne se sent ni enfant ni adulte. "Tant d'annees encore, Vinca, pendant lesquelles je ne serai qu'a peu pres homme, a peu pres libre, a peu pres amoureux!" (18). Cet age de l'entre-deux, du "a peu pres" s'avere difficile dans tous les milieux et a toutes les époques (les rites de passage de toutes les societes en temoignent), mais dans son article, "Youth in France and the U.S." (1961), Laurence Wylie pretend que l'adolescence pouvait etre encore plus bouleversante pour un jeune Francais que pour des jeunes de la culture nordamericaine. Cet auteur constate que vis-a-vis de la socialisation et des attentes de la societe pour les jeunes, le cas d'un adolescent frangais etait encore en 1961 assez particulier, a cause de la maniere dont it avait ete eleve. Celle-ci etait plus stricte et on donnait la priorite aux regles et aux limites, au lieu d'encourager le developpement "libre" de 32  l'individu (YCC 244). On enseignait a l'enfant frangais a respecter les limites conventionnelles. Wylie conclut que les changements physiques et 6motifs qui ont lieu pendant cette periode de la vie peuvent confondre et deranger plus le jeune Francais que l'enfant nord-amêricain, puisque ces transformations menacent sa vie bien reglee, car  ses  sentiments intenses sont  difficiles a contrOler (YCC 246). Ce qui etait encore vrai en 1960 l'êtait davantage en 1920. C'est cette anxiótê que Colette transmet a travers le personnage de Phil qui vit dans l'incertitude et l'imprevisibilite. C'est pour cela qu'il y a souvent, comme on l'a déjà vu, un vacillement entre les deux directions (l'enfance et l'age adulte). D'un cote, l'adolescent doit oublier la facilité de l'enfance et devenir tout de suite Tuur et assez responsable pour prendre ses propres decisions; mais de l'autre, it doit aussi prendre les "bonnes decisions", celles qui vont plaire a sa famille - it doit rester assez enfant pour obeir. Selon Wylie, le jeune Frangais est tres conscient de ce qui est pergu comme acceptable par la classe sociale et professionnelle de sa famille. Philippe, qui n'a aucun doute en ce qui concerne les ideaux de son milieu, serait typique. Donc, it n'a qu'a les accepter comme les siens et atteindre les buts qui sont prescrits pour lui par les adultes - tout en se sentant frustr6 (YCC 249). On voit clairement l'attitude des parents de Phil le soir oil les deux familles sont ensemble. Les parents des deux jeunes discutent de l'avenir de leurs enfants et au cours de la soirée on demande a Phil ce qu'il est en train de dessiner (activitê enfantine). Quand it r6pond que son dessin reprêsente une 33  turbine, le Pere de Vinca lui dit, "Mes compliments au futur ingenieur..." (38) sans remarquer les pattes fantasques que Phil a donne- es a sa machine. Comme Philippe l'a constate, it doit avoir lair de se destiner a cette carriere pour ne pas decevoir ses parents, mais it admet a Vinca qu'il ne sait pas vraiment ce qu'il aimerait faire. 3 On peut ajouter aux attentes d'une belle carriere un autre projet des parents - celui d'un beau mariage pour leur fils. Vers la fin du roman, Monsieur Audebert discute avec son fils de la possibilitd d'un mariage öventuel avec son amie d'enfance. Comme on pourrait s'y attendre, cette famille bourgeoise exige que leur fils spouse une femme du meme milieu social. Donc, Vinca Ferret serait un choix tout a fait acceptable, car la famille de la jeune fille appartient aussi a la petite bourgeoisie. Il est alors Otonnant de voir les raisons pour lesquelles Monsieur Audebert conseille a son fils de remettre a plus tard de prendre une decision. II y a, bien sax, la question de l'age des jeunes, mais Monsieur Audebert est plus inquiete par le montant de la dot de Vinca Ferret, la fille de son plus grand ami. Il suggere a son fils de seize ans et demi d'attendre que la dot de Vinca devienne plus importante, car pour l'instant elle n'est pas tres grande. Phil atteint Page ou it doit commencer a penser a cette partie de son avenir, mais son choix ne doit pas uniquement lui plaire, it doit aussi etre conforme aux ddsirs de la famille. Wylie ajoute a la fin de sa comparaison entre 3  On se demande ce qu'on aurait dit a l'adolescent s'il avait dessine des vetements et voulait devenir couturier. Cela n'aurait pas êtê aussi bien vu que la profession d'ingenieur, bien "masculine" et bourgeoise, meme a Paris, centre de la haute couture! 34  l'adolescence en France et aux Etats-Unis, que l'adolescent frangais apprend que s'il accepte les limites qui lui sont imposees par la societe, on le laissera tranquille (YCC 250). A cette fin Philippe ne fait rien pour resister aux projets pre"etablis pour lui par ses parents. Il ne semble pas remettre en question le fait que des adultes ont plus ou moins planifid toute sa vie. Il n'ose pas les contrarier en leur disant qu'il ne salt pas exactement ce qu'il aimerait faire au niveau professionnel. Sa plus grande angoisse est celle de l'echec et sa frustration  a  vient de l'idêe qu'il dolt maintenant faire face d'annees de travail  al  beaucoup  it faut proceder par t&tonnements et  refaire ce qu'il ne rêussira pas. Au fur et  a  mesure que l'adolescent adopte les nouvelles  responsabilitós qui sont associees a ses nouveaux roles, it dolt pour la premiere fois jouer plus d'un seul role  a  la fois (voir  Coleman, NA 8). Coleman observe, par exemple, qu'un jeune homme peut bien étre partage entre les roles de fils et de petit ami: les attentes contradictoires qu'il rencontre crêent une tension certaine (NA 8). On voit un exemple frappant de cette particularite de l'adolescence dans le roman de Colette. Phil ne sait plus comment se comporter. Il dolt avoir l'air confiant et ambitieux devant ses parents, mais it ne salt pas comment agir envers son amie d'enfance qui devient une femme. Par exemple, au debut de l'histoire, Philippe, en observant Vinca, "n'avait pas plus envie de la caresser que de la battre" (7). Il pense  a  leur  relation du passé dans lequel ils &talent des rivaux sportifs qui "se battaient" en competition ou en jouant, car le jeune homme voyait Vinca plutOt comme "un copain". Il est confus par ses 35  nouveaux instincts qui l'incitent a envisager une fagon plus douce de se conduire avec la jeune fille. On peut ajouter a cette confusion l'incertitude de ne pas savoir a quoi son amie s'attend. Cette dualite se voit aussi quand Philippe est seul en train de porter une depeche a velo. Dune part, le cote "mechant" de Philippe aurait aline que Vinca soit la avec lui pour souffrir de la chaleur et de la fatigue, mais d'une autre part, le Phillipe epris de Vinca s'avoue qu'il l'aurait port:6e sur son dos des qu'elle se serait plainte (42). L'amitie entre Phil et Vinca est transformee par leurs nouveaux instincts sexuels. Comme on le verra plus loin, l'equilibre de cette relation entre deux "egaux" est derangee par la prise de conscience de chaque individu de sa place dans le couple. Le "despotisme" de Philippe et "la devotion hargneuse" de Vinca troublent leur amitie autrement "innocente".  L'adolescence feminine: "on ne nait pas femme, on le devient"  La socialisation de la jeune fille differe de celle du jeune homme. Dans Le Ble en herbe, Colette montre comment on prepare la jeune fille a l'avenir. C'est un fait certain que l'avenir de la jeune fille se construit autour du mariage et des enfants, surtout dans les annees vingt quand le roman fut publie. Dans Le Deuxieme Sexe (1949) Simone de Beauvoir a souligne l'attitude qu'on avait envers les jeunes adolescentes et leur conditionnement. Sa constatation qu'"On ne nait pas femme: on le devient" (DS 13), montre jusqu'a quel point la feminite de la femme adulte est le produit de la societe qui l'entoure au cours 36  de son enfance et de son adolescence. L'initiation et la coercion ont une fonction dans cette "mascarade" qui doit paraitre "naturelle". On a déjà vu comment Vinca imite sa mere. Dans la scene du pique-nique ou elle joue le role d'une mere de famille, on remarque comment elle s'occupe de tout et de tout le monde. En effet, c'est la seule personne qui travaille. Elle devient la servante de son "mari" et de son "enfant". A travers le roman, on observe Vinca en train de faire plusieurs taches menageres. Par exemple, "Vinca, occupee de Philippe, remplissait pourtant tous ses devoirs de jeune fille, cueillait au jardin des viornes et des clematites pelucheuses pour la table; au potager, les premieres poires et les derniers cassis; elle servait le café, tendait a son pare, au Pere de Philippe, l'allumette enflammee, coupait et cousait des petites robes pour Lisette, et vivait, parmi ces parents-fantOmes qu'elle distinguait mal et entendait peu, une vie êtrange; elle y endurait la demi-surdite, la demi-cecite agreables d'un commencement de syncope" (32). Apres ces exemples des "devoirs de jeune fille", Colette souligne le manque de liberte et le caractere inevitable des nouvelles responsabilitds qu'on donne a l'adolescente, en remarquant tout de suite apres que la petite soeur echappe "au sort commun" a cause de son age. De plus, le conditionnement de la jeune fille ressemble presque a un "lavage du cerveau". Elle agit mecaniquement, sans reflechir. Mame au debut de l'histoire, quand it reste encore un mois de vacances, Vinca est déjà occupee par les affaires de la rentree. Elle en parle avec fierte. "[...] maman et moi et Lisette, nous n'avons pas trop de temps, du 20 septembre au 4 octobre, pour les affaires d'automne - une robe pour aller au cours, un manteau [...]" (14). Elle termine  37  cette explication sêrieuse de ses devoirs en disant, "[...] nous, les femmes, enfin..." (14). Philippe se moque d'elle, car selon lui ce sont uniquement les femmes qui font "des embarras" pour ces choses la; mais Vinca reste sórieuse en constatant que les hommes trouvent tout prdparê pour eux - "C'est bien commode, vous, les hommes!..." (15). Philippe se rend compte que son amie prend cette comparaison três au serieux. C'est comme si Vinca ne se sentait pas utile sans ces taches domestiques. Elle veut donner un sens  a  son existence  et en se dêfinissant dela en tant que femme, elle devient plus sure de son role dans la societd. I1 faut faire remarquer aussi que pendant cette conversation, la jeune fille est en train de coudre une robe. A travers le roman, les taches mónagêres (et les costumes) l'occupent de plus en plus. Vers la fin de l'histoire, on la voit en train de ranger et de trier des vétements. Quand Philippe lui demande ce qu'elle fait, elle lui rêpond froidement et serieusement, "Tu vois bien. Je range. Je trie. On part bientek, alors ii faut bien...c'est maman qui m'a dit..." (79). Elle prend des decisions "importantes" comme, "ca c'est les maillots de bain de Lisette...autant les jeter, c'est tout ce qu'ils mOritent" (80). Philippe observe "cette jeune menagêre coiffee a la Jeanne d'Arc" (81) pendant qu'elle lie "d'une main patiente" des sandales et retourne les poches des sweaters uses. Quand it commence  a  partir, elle le lui reproche.  "Pendant que tu me tourmentes...au moins tu es la..." (82). Vinca se sert de ses devoirs de femme pour "oublier" la souffrance que son ami infidele lui inflige. Apparemment, selon Colette, une partie importante de la socialisation de la femme 38  consiste a apprendre a souffrir en silence et a continuer a remplir son devoir. Vinca est une jeune fille tres obe issante. -  Comme elle l'a dit, c'est sa mere qui lui a demand6 de ranger les vetements. Selon Simone de Beauvoir, la soeur ainee de la famille (comme Vinca) est souvent responsable des torches maternelles. Elle remarque que "soit par commodite, soit par hostilit6 et sadisme, la mere se de charge sur elle d'un grand -  nombre de ses fonctions" (DS 36). Dans la scene du rangement des vetements, Vinca explique a son ami que sa mere ne peut pas s'en occuper a cause de son rhumatisme du coeur. La jeune fille rejette l'idee du gargon qu'une des servantes pourrait le faire, car c'est ce travail qui l'aide a se sentir importante. Dans Le Deuxieme Sexe, de Beauvoir explique que la jeune fille, en acce dant subitement au monde adulte, obtient une impression -  narcissique de sa propre importance qui l'aidera a assumer sa f6minit6 (DS 36). Elle ajoute que l'adolescente assume les roles de femme et d'esclave avant l'age mais qu'"elle 6prouve de la fiert6 a se sentir efficace comme une grande personne et se r6jouit d'être solidaire des adultes" (DS 37). C'est ce sentiment que Colette communique chez Vinca. Elle souffre de l'infiddlit6 de son ami d'enfance, mais elle se console en se consacrant a des torches de femme que sa mere lui demande de faire. Malgr6 l'aspect serieux de ce conditionnement de la jeune fille et les injustices que cela provoque, Colette decrit parfois d'une maniere amusante les travaux domestiques de l'adolescente. Par exemple, la premiere fois qu'on voit Vinca habillde "comme une fille", c'est pendant une soirée ola des invites dinent avec les parents des adolescents. Tout le monde remarque que Vinca a 39  change et qu'elle devient de plus en plus jolie. Vinca, fiere de ces compliments, "jeta un vif regard feminin sur l'êtranger" (12) se laisse emporter par la coquetterie et montre au monsieur son "agilite de femme". Dans le hall tendu de toile, Vinca servit le café. Elle evoluait roidement et sans heurt, avec une sorte de charme acrobatique. Un coup de vent ayant bouscule la table fragile, Vinca retint du pied une chaise renversee, du menton un napperon de dentelle qui s'envolait, et ne cessa point de verser, en meme temps, un jet impeccable de café dans une tasse" (12-13). Tout ceci impressionne l'invite, incite Vinca a jouer a la coquette, ce qui seduit son ami tout en le rendant jaloux. Ici Colette illustre la "mascarade" de la fdminite. Des que Vinca s'habille en robe, elle subit une transformation par laquelle elle devient plus "feminine". Elle est decrite comme une "sóductrice", "bien armeee" de la ruse et de la coquetterie. Cela fait contraste avec l'image d'un gargon manqué qui porte de vieux vetements quand "elle" va a la peche. Colette souligne l'influence de la mere sur la jeune fille. On entend sans cesse Vinca qui repete, "maman a dit ceci" ou "maman a dit cela".  Par exemple, quand Vinca parle de son envie  d'être jolie, elle la cite: "Maman dit que je peux encore le devenir, mais qu'il faut patienter" (16). L'adolescente ne prend pas ses propres decisions, mais elle adopte telles quelles les idees de sa mere et remplit sans se plaindre tous les devoirs qu'on lui donne. On voit egalement son desir d'être approuvee et desiree: "[...] les yeux de la Pervenche exprimerent tout de suite l'angoisse, la supplication, un reveche desir d'être approuvee" (11).  40  Dans la conversation entre Phil et Vinca d'avoir seize ans et de se sentir  "a  ma  Phil se plaint  peu pres homme" , l'attitude  de la jeune fille est bien differente. Vinca adopte le trait dit feminin de la patience et cette patience frustre son copain qui sent la pression de ses parents et de la societe. En fait, quand Vinca suggere a son ami de patienter, it se met en colere car elle parle comme "une mere". Vinca se fie tellement a ce que dit sa mere qu'elle imite sa fagon de parler. Dans la conversation que Vinca a avec son ami, elle n'arrive pas a comprendre la frustration de Philippe, et elle adopte les repliques previsibles d'une mere pour le calmer. La jeune fille se sent plus a l'aise en repetant ce qu'elle a entendu dire par sa mere au lieu de dire ce qu'elle pense elle-meme. Elle est plus assuree en remplissant ce role de femme bien defini. Phil lui demande comment elle peut supporter l'incertitude et la peur de l'inconnu, et quand it veut savoir ce que sa copine veut faire de sa vie plus tard, elle re pond qu'elle ne va pas passer son Baccalaureat et que sa mere -  lui a dit qu'elle a de quoi s'occuper  a  la maison.  Cette replique est le resultat de plusieurs differences entre la socialisation de la fille par rapport  a  celle du garcon.  D'abord, Philippe traite Vinca comme un autre garcon, qui doit choisir une profession. Il demande  a  Vinca, "Tu seras quoi? Tu  to decides, ou non, pour le dessin industriel? Ou la pharmacie?" (18). Il ne se rend pas compte des differences entre son avenir et celui de son amie. Cela montre egalement la coupure avec l'enfance quand les garcons et les filles &talent traites plus ou moins de la même fagon. En la mettant dans la meme situation qu'un garcon qui doit decider d'une carriere, l'adolescent lui 41  parle d'egal en egal. Maintenant que Vinca devient femme, la societe la voit d'une maniere differente. C'est a cette occasion que Vinca repete les iddes de sa mere.  Cette reponse agace le  jeune homme qui "rua de colêre comme un poulain [...] 'Maman a dit!' Oh! quelle graine d'esclave! Qu'est-ce qu'elle a dit, 'maman'?" ( 18). A ce moment-la Vinca lui explique ses projets (ou pluteit les projets de sa mere). "Elle a dit, repeta Vinca docilement, qu'elle a des rhumatismes, que Lisette n'a que huit ans, et que sans alley chercher si loin j'ai de quoi m'occuper chez nous, que bientOt je tiendrai les comptes de la maison, je devrai diriger l'education de Lisette, les domestiques, tout ga enfin..." (18-19) Quand Philippe exprime son degotit pour cette vocation de jeune fille bien rangee, Vinca ajoute qu'elle fera "tout ga" en attendant le mariage. Le jeune homme ne peut pas comprendre comment son amie peut etre satisfaite de ces projets. "Tout ga! Trois fois rien! [...] Et ga te suffit? Ca te suffit pour...voyons, cinq, six ans, peut-titre plus?" (19). De plus, it l'insulte: "Tu es la, avec ton feston rose, to rentree, ton cours, ton petit train-train..." (17). Ce qui l'agace encore plus, c'est la patience et la soumission de sa copine, mais Colette ajoute que cette simplicite le rassure au fond, car it aurait ete encore plus difficile pour Philippe d'accepter qu'une fille soit plus aventureuse ou plus confiante que lui. Cette conversation souligne la difference tres nette qui existe entre la vie de Phil et celle de Vinca et l'influence de la mere sur la jeune fille. Vinca ne se revolte pas contre ce que sa mere lui impose. Dans son etude sur la condition de la femme, Simone de Beauvoir constate que "l'adolescente ne se pense 42  pas responsable de son avenir" (98). Elle ajoute qu'"elle ne peut qu'accepter dans la societe une place toute faite. Elle prend l'ordre des choses comme donne" (94). De Beauvoir etudie egalement le rapport entre la jeune fille et sa mere, rapport qui est assez complexe. Elle constate que: "La fille est pour la mere a la fois son double et une autre, a la fois la mere la cherit imperieusement et elle lui est hostile; elle impose a l'enfant sa propre destinee: c'est une maniere de revendiquer orgueilleusement sa feminite, et une maniere aussi de s'en venger" (DS 31). Dans Le Ble en herbe, la mere de Vinca lui impose sans cesse des taches menageres et elle lui interdit presque de continuer ses etudes. Dans la scene du diner ou on discute de l'avenir des deux adolescents, on voit les attitudes de la mere vis-a-vis de sa fille. Par exemple, Auguste, le beau-frere de la mere, et donc l'oncle de Vinca, parle de l'aptitude de sa niece pour les affaires. On se souvient des etes passes oil elle a reussi sa premiere entreprise commerciale en fournissant au marchand d'oiseaux des os de margat pour que les serins puissent s'aiguiser le bec en cage. Cela avait impressionne Auguste, le meme homme qui se plaignait avant de "l'inaptitude des femmes" en se referent a la mere de Vinca. Au contraire, a propos de sa jeune niece, it remarque qu' "Elle est plus commergante qu'on ne croit, la matine. Je me reproche quelquefois..." (37). Cette opinion declenche tout un de bat sur la vocation de l'adolescente. -  On se demande ce qu'Auguste se reproche: que Vinca ne soit pas un garcon? ou son incapacite de contrer les attitudes de sa soeur, qui est "pour les vieilles traditions" (37)? Son attitude libre en ce qui concerne l'emancipation de la fille met en colere 43  Marthe, la mere de Vinca. Elle en a assez qu'il encourage la jeune fille a vouloir plus que sa mere ne lui offre. Ce genre d'encouragement est normalement reserve aux garcons. Selon Simone de Beauvoir, "l'adolescente ne rencontre pas autour d'elle les encouragements qu'on accorde a ses freres" (DS 96), donc les idees d'Auguste sortent de l'ordinaire et it rencontre de la resistance de la part de tout le monde. Il dit a sa soeur: "Voila une enfant que to pretends garder a la maison, bon. Quelle pature donneras-tu a son activite morale et physique? " (37). A cette attaque, la mere de Vinca repond "La meme pature qu'a la mienne. Tu ne me vois pas souvent me tourner les pouces, je crois? Et puis, je la marierai. Un point, c'est tout." (37). Cette replique confirme la constatation de Simone de Beauvoir selon qui la mere eprouve parfois de l'hostilite envers sa fille et la punit en lui imposant sa propre destinee. De plus, les idees de la mere dans ce roman sont encouragees par les autres adultes. Quand Madame Ferret pretend que les maris ne se plaignent pas d'avoir une femme traditionnelle a la maison, Monsieur Audebert la felicite: "Bien dit, madame Ferret. L'avenir d'une fille...Je sais bien que rien ne presse. Quinze ans...Vinca a encore le temps de se decouvrir une vocation" (3738). Il n'est pas etonnant qu'il soit d'accord avec la mere de la jeune fille, car c'est peut-étre son fils qui epousera Vinca et, en tant qu'homme, it prefererait une femme au foyer  a  une  femme moderne qui aurait une carriere. I1 ne veut pas non plus que son fils se retrouve avec une femme qui ne soit pas prate a s'occuper tout le temps de lui. Les attitudes de la mere sont expliquées par Simone de Beauvoir. Elle constate d'abord que "le 44  mariage est la seule carriere des femmes" (DS 116) et "que la conquéte d'un mari [...] est pour elle(s) la plus importante des entreprises" (DS 90). De plus, de Beauvoir admet qu'il est plus prudent de la part de la mere de faire de sa fille une "vraie femme" car la fille sera mieux accueillie par la socidte (DS 31). Dans Le Bló en herbe Colette illustre ces attitudes. En parlant des enfants, les adultes discutent de l'avenir du garcon, qui est promis a une carriOre d'ingênieur, alors que pour la jeune fille on se concentre sur son futur mariage, "theme familier" (40).  A  travers le roman, it est evident que la jeune fille apprend bien comment s'occuper de ses devoirs de femme. On peut imaginer que c'est sa mere qui lui apprend a coudre, a broder et  a  s'occuper  de la maison, et comme la mere prend ces choses tres au serieux, la jeune fille, en imitant ce modóle, fait de méme. La seule fois  011  sa mere l'encourage indirectement, c'est  quand la jeune fille s'inquiete de son apparence. Elle a peur de ne pas "etre jolie. Quand Philippe critique la coiffure de son amie et qu'il lui demande si elle accepte cette "laideur temporaire", Vinca dit, "J'ai, au contraire, tres envie d'être jolie, je t'assure" (16). L'adolescente attend que ses cheveux poussent. Its ne sont ni courts ni longs (comme elle, qui est ni enfant ni adulte) et cette pdriode de "l'entre deux" est peu commode. Ses cheveux reflêtent aussi son conditionnement, car elle echange sa coiffure de garcon manqué contre de longs cheveux "feminins" 4 . En effet, on prète plus attention a la jeune fille quand elle est "habillee". Par exemple, elle regoit des 4 Par contre, quand elle rejette la souffrance silencieuse et elle accuse Philippe de l'avoir trahie, elle est coiffee "A. la Jeanne d'Arc" (81).  45  compliments de la part d'un invite quand elle porte sa robe blanche. Ce genre de reaction, qui reflete l'attitude des adultes et de la societe, incite la jeune fille a vouloir etre jolie et feminine pour se sentir acceptee par les autres. Selon de Beauvoir, la jeune fille apprend tres tot dans sa vie que "pour etre heureuse it faut etre aimee" (DS 44). En se basant sur les contes de fees, de Beauvoir constate que les jeunes filles savent qu'"il faut toujours etre jolie pour conquerir l'amour et le bonheur" (DS 45). la socialisation de la jeune fille.  Cela fait partie de  A travers le roman, on voit  qu'elle se sent coincee entre la vie libre de garcon manqué de son enfance et son nouveau besoin de se faire une beaute feminine. Au debut du roman, quand elle va a la peche, Vinca porte de vieux vetements: un chandail reprise, des espadrilles racornies par le sel, une jupe a carreaux qui date de trois ans et un beret de laine. Cet uniforme appartient "a la crevette et aux crabes" (5).  Ce sont des vetements du passé qui  representent le laisser-aller de sa vie d'enfance, des apres-midi a la peche oil elle pouvait se comporter comme son ami. Colette decrit la vie de Vinca ainsi: "Sa tendre et exclusive camaraderie avec Phil l'avait formee aux jeux gargonniers, a une rivalite sportive qui ne cedait pas encore devant l'amour [...]" (53). Quand les jeunes font leur pique-nique, Vinca est "libre et devetue comme un jeune garcon" (34). Malgrd le fait que l'adolescente est habillee en culotte, c'est a ce moment-la qu'elle adopte son futur role de femme et de mere de famille. Etre vetue comme un garcon manqué souligne la pöriode de transition ou la jeune fille se sent prise entre l'enfance et 46  Page adulte. Ces descriptions font contraste avec celle de la jeune fille habillee pour recevoir l'invite de ses parents. "Deux robes blanches pareilles habillaient la grande et la petite, repassees, empesees, en organdi a volants" (12). On a déjà remarque comment ce changement de vetements provoque une transformation dans le comportement de la jeune fille. Tout d'un coup elle se préte a la "mascarade" de la feminite. Son mariage est considers comme un "theme familier". Pas plus que le garcon, la jeune fille ne rdsiste aucunement  a  ce destin qu'on lui  impose. Elle remplit ses devoirs d'une maniere obeissante et ne se demande pas pourquoi elle ne terminera pas ses etudes comme son copain. Ce processus d'adopter les moeurs du milieu social est considers comme une etape importante dans l'etablissement d'une identite, par le psychologue le plus connu dans ce domaine, Erik Erikson. Sa theorie explique comment l'adolescent "trouve" son identite d'adulte: "trouver" implique qu'elle est déjà prescrite, ce que ce texte fictif illustre a merveille. Erikson constate que l'adolescent doit faire l'experience d'une crise quelconque pour vaincre ce qu'il nomme "la diffusion d'identite" (NA 51). Comme on le verra plus loin, l'arrivee de Madame Dalleray peut etre consideree comme "une crise" qui change la vie des adolescents. Mais l'etape qui correspond le mieux  a  ce que  vivent Phil et Vinca est celle de la "forclusion": ce terme de James Marcia explique le cas d'un adolescent qui n'a pas eu de vraie crise, car it adopte les moeurs et les attentes qui lui sont prescrites par quelqu'un d'autre (NA 53). Dans Le Ble en herbe, Colette se concentre surtout sur la frustration chez ces 47  jeunes d'être  "a  peu prês" ou "presque" adultes. Its sentent  disponibles, sur le point d'une eclosion. Mais elle montre des adolescents "obdissants" a qui manque le desir (ou le courage) de contrarier le destin qui leur est impose. Comme nous l'avons vu, it existe deux categories fondamentales dans lesquelles on divise les traits de l'adolescence: les elements exterieurs et les elements interieurs. Le premier groupe comporte les exigences et les contraintes de la societe (la socialisation des jeunes qu'on vient d'analyser); le deuxiême groupe inclut la transformation physique et les effets de ces changements sur les adolescents au niveau emotif. Dans Le Ble en herbe, Colette illustre comment les effets de la puberte bouleversent la perception que chaque adolescent a de lui-méme et aussi comment les nouveaux desirs sexuels creent un desequilibre a l'interieur de ce couple qui etait auparavant base sur des rapports d'amitie enfantine.  48  CHAPITRE 3 La sexualitê adolescente  49  "Il decouvrait, non seulement le monde des emotions qu'on nomme, a la legere, physiques, mais encore la necessite d'embellir, materiellement, un autel oil tremble une perfection insuffisante". Le Ble en herbe  50  La metamorphose du corps  Les changements biologiques, qui se voient au niveau physique, sont une des marques les plus evidentes du passage de l'enfance a l'age adulte. Selon Grace Craig, la proportion et la vitesse de ces changements egalent celle de la periode fatale et des deux premieres annees de la vie (HD 372). Elle ajoute qu'a cause de cette transformation radicale, les adolescents surveillent anxieusement ce qui arrive a leur corps et ils ont souvent des reactions contradictoires; ils sont a la fois fascines et horrifies par cette metamorphose qui est hors de leur contreile (HD 372). Dans Le Ble en herbe, Colette souligne les signes de cette maturation du corps. Par exemple, tout au debut du roman, Philippe, qui a seize ans et demi, est "de jour en jour change, d'heure en heure plus fort" (6). En reflechissant au depart imprevu de Madame Dalleray, "Il ouvrit son vetement sur sa poitrine, fouilla des dix doigts sa chevelure" (90); verifiant un autre signe de la virilite. Mais plus loin, Vinca observe l'adolescent ainsi: "Elle contempla, desabusee, les traits qui seraient sans doute, plus tard, ceux d'un homme brun assez banalement agreable, mais que la dix-septieme armee, pour un peu de temps encore, retenait en dega de la virilite" (109). Colette ajoute une comparaison entre lui et un "petit dieu", rappelant un aspect de la perfection attribud a l'adolescent par la sculpture classique. Philippe a un "visage offense de dieu latin, dore, couronne de cheveux noirs, a peine menace dans sa grace par l'ombre - poil dru demain, duvet de velours aujourd'hui  51  - de la moustache future" (53). En effet, Colette fait plusieurs references  a  cette moustache future, comme la suivante:  "Sa lévre noircissait chaque jour et la poussee du premier poil, duveteux et fin, qui est a la moustache ce que le foin forestier est a la roide herbe des champs enflait un peu sa bouche et l'enfi&vrait comme la bouche d'un enfant chagrin" (85). Comme Madame Dalleray, Colette pröte beaucoup attention a la bouche du jeune homme pour souligner sa transition entre l'enfance et Page adulte et aussi sa "feminite" rósiduelle, puisque la sensualite de la bouche est plus souvent attribu6e aux femmes 5 . Le portrait physique que Colette fait de Vinca illustre la transformation correspondante, complementaire, de ce garcon  a  manqué en jeune fille feminine. Son corps est compare  la  nature: les yeux "couleur de pluie printanibre", les jambes "couleur de terre cuite", les cheveux "en paille raide et bien doree" (5), images qui indiquent une beaute naturelle et sauvage. Son nom est celui d'une fleur, Vinca, ainsi que son petit nom, Pervenche.  Colette decrit l'adolescente comme une fille "plate  et gracieuse" mais qui en méme temps manque de douceur. (Elle a la grace feminine mais elle n'a pas encore acquis cet autre trait essentiel pour une femme, celui de la douceur). Vinca a des jambes "juste assez" musclêes et "un epiderme durci, des cicatrices nombreuses (qui) n'en manquaient pas la grace" (52). Ce sont des jambes de garcon manqué qui se transforment petit a petit en jambes de femme. La transformation de Vinca  a  travers  ce mélange de caractêristiques du gargon ou de l'enfant asexuó et  5  Voir Susan Brownmiller, Femininity (New York, 1984) 162. 52  celles d'une jeune femme est illustrOe par la description suivante de l'adolescente: "Ses quinze ans fiers et gauches, entrainös a la course, sales, durcis, maigres et solides, la rendaient souvent pareille a une houssine cinglante et cassante, mais ses yeux d'un bleu incomparable, sa bouche simple et saine etaient des oeuvres achevees de la grace feminine" (16). Au cours du recit, Philippe observe le corps changeant de Vinca, qui est solide mais "chaque jour feminisó" (64). Quand it la voit habillee, it se dit qu'elle ressemble a "un singe habille" (11) - avant de s'avouer, bien sar, qu'elle est en fait três jolie. Plus tard, it remarque chez elle la croissance des seins, le signe le plus evident de la maturation feminine. Il se dit: "Elle a des seins en forme de coquilles de patelles...ou encore en forme de petites montagnes coniques sur les peintures japonaises..." (109). Ce corps de femme naissant provoque egalement l'acte chez la jeune fille de tirer "machinalement sur sa robe comme si elle eat voulu ecraser ses seins" (109). Coleman constate dans The Nature of Adolescence que les transformations au niveau biologique provoquent souvent de la gene chez les adolescents, parce que ce sont des changements hors de leur contrOle et souvent mal compris par eux. Ii affirme que cette metamorphose met en question l'image que la jeune personne a d'elle-m8me (NA 17). Dans Human Development, Grace Craig remarque que les adolescents sont extremement sensibles en ce qui concerne leur apparence physique. De plus, ils sont intolerants envers toute deviation par rapport a ce qu'ils consid6rent comme la norme desirable (HD 355). La sociologue ajoute que le fait de  53  faire partie d'un groupe pluteit marginal et devalorise intensifie le besoin chez les adolescents de se conformer (HD 375). Le geste de Vinca, qui vent "effacer" ses seins, souligne la gene ou meme la honte de cette deviation par rapport a une image conforme. L'envie de ne pas avoir de seins illustre le rejet de son corps nouveau et de la fagon dont il est pergu par les autres, surtout par les hommes. Colette decrit ainsi l'attitude de Philippe envers Vinca: "DéjA il a une maniere funeste de regarder son amie fixement, sans la voir, comme si Vinca etait transparente, fluide, negligeable..." (6). Il a lair de refuser de la voir, de peur de la voir en tant que femme. Pendant l'enfance, on est plus a l'aise avec son corps et ses emotions, le regard de l'autre n'est pas celui du desir. Au cours de l'adolescence, la plupart des changements sont specifiques au sexe (HD 372), ce qui produit une plus grande division entre les gargons et les filles, tandis qu'avant on les traitait souvent de la meme fagon. Devenir un objet du desir masculin implique automatiquement, pour la jeune fille dans ce milieu et a cette époque, qu'elle doit se preparer a un destin de mere de famille. L'attrait sexuel n'est pas dissociable d'un role social conventionnel, sans courir le risque du scandale. Dans Le Ble en herbe, Vinca semble etre plus gende que Philippe par son corps. En observant son ami, elle remarque que le corps de Philippe change dans la mesure ou il devient plus grand et plus fort chaque armee, mais il ressemble déjà a un petit homme bien fait. Il ne semble pas devoir s'habituer a un "nouveau" corps comme elle. "Vinca cessa de coudre, pour admirer son compagnon harmonieux que l'adolescence ne deformait pas" 54  (16).  Simone de Beauvoir constate qu'un jeune homme tire de  l'orgueil de son corps car it y trouve le signe de la puissance, tandis que la fille a plus souvent honte de son corps et de  ses  desirs (DS 94). de Beauvoir pretend que pour la fille, "son corps tout entier est subi dans la gene" et que "n'avoir plus confiance en son corps, c'est perdre confiance en soi-meme" (DS 94). La celebre ecrivaine souligne egalement ce sentiment d'être "deformee". "Le bouleversement qu'amene chez la jeune fille la decouverte des troubles de la puberte l'exaspere. Parce que son corps lui est suspect, qu'elle l'epie avec inquietude, it lui parait malade: it est malade" (DS 95). Cela est illustre par l'attitude de Philippe qui ne doute pas de son apparence physique: "Il ne bougea pas, cachant le plaisir qu'il ressentait lorsque son amie l'admirait. Il se savait beau en ce moment..." (35). Par contre, Vinca jette "un humble regard" en rougissant quand son ami critique son apparence.  De plus, le fait que  Colette consacre plus de place dans son roman a la gene de la jeune fille en ce qui concerne les changements biologiques semble appuyer la constatation de Simone de Beauvoir que les jeunes gens sont plutOt fiers de leur nouvelle virilite tandis que les jeunes filles ont plus de mal a s'habituer a cette transformation.  Disymótrie et desequilibre des adaptations  Colette ne montre pas seulement les transformations au niveau du corps, elle illustre aussi comment les adolescents s'adaptent a leur role d'homme ou de femme. Leur age et les nouveaux sentiments qui accompagnent les changements biologiques 55  bouleversent la relation entre les deux amis d'enfance qui se traitaient d'dgaux, et tout d'un coup it existe un desequilibre. La fagon dont Colette presente les caractdristiques dites masculines ou feminines semble les presenter comme naturelles ou biologiques, mais elles sont aussi produites par le conditionnement des jeunes dans la societe. Par exemple, en introduisant l'opposition entre l'homme et la femme tout au debut du roman, Colette presente l'adolescent de seize ans et demi comme un etre "subtil, ne pour la chasse et la tromperie" (6). Le jeune homme devient de plus en plus conscient de sa position de puissance face a son amie "plus faible". C'est cette puissance qui incite Philippe a critiquer d'une fagon parfois cruelle sa meilleure amie. Par exemple, it la tourmente de sa "laideur temporaire" en critiquant sa coiffure. En la contemplant, Philippe se demande quand elle va tomber a ses pieds (comme une esclave) et lui dire des paroles de femme comme: "'Phil! ne sois pas mechant...Je t'aime Phil, fais de moi ce que to voudras..." (7). Phil veut Vinca "confiante, promise a lui seul, et disponible" (7) comme un tresor. Il dit sans cesse qu'elle est a lui et it veut la posseder comme un objet. "'Ce n'est peut-titre pas que je l'aime tant que ga, mais elle est a moi! Voila!'" (27). Ce reve d'être "le maitre" et de "posseder" une femme suit sans cesse le jeune homme. Vers le debut du roman, Vinca, qui est aussi frustree que son copain par les changements dans leur vie et dans leur amitie, se laisse glisser sur une pente rocheuse on elle pense s'abandonner totalement pour prouver son amour pour Philippe. A ce moment-la, le jeune homme rejette cet acte d'intimite sexuelle comme preuve de leur amour, 56  car it n'a pas encore goilte aux plaisirs physiques du male adulte: u ...il reva de possession comme en peut raver un adolescent timide, mais aussi comme un homme exigeant, un heritier aprement resolu a jouir des biens que lui destinent le temps et les lois humains. Il fut pour la premiere fois, seul a decider du sort de leur couple, maitre de l'abandonner au flot ou de l'agripper a la saille du rocher..." (30). Ce passage souligne le sentiment de puissance et de "droit" chez le jeune homme. Comme ii ne se sent pour le moment qu'"a peu prés homme", it doit attendre avant de pouvoir profiter de la puissance et de la liberte qui lui seront automatiquement accorddes en tant qu'homme. En serrant Vinca contre lui, l'adolescent sent "la vigoureuse perfection de ce corps de jeune fille prét a lui ()Mir dans la vie, pröt  a  l'entrainer dans la  mort..." (30). Son attitude envers le corps feminin est typiquement ambivalente: it le domine, mais en meme temps, it se sent piege. Le pouvoir sexuel de la femme est menagant, la femme peut etre "fatale".  C'est comme si Philippe pratiquait son  nouveau pouvoir sur la seule personne susceptible de se soumettre a lui, tout en ayant peur d'être soumis lui-méme besoin de s'affirmer en demandant  a  a  l'autre. Ce  un autre de se soumettre a  ate analyse par Simone de Beauvoir: "Un des benefices que l'oppression assure aux oppresseurs c'est que le plus humble d'entre eux se sent superieur [...] De meme le plus mediocre des males se croft en face des femmes un demi-dieu" (DS 25-26). Ceci dit, Philippe n'est pas necessairement mediocre, mais comme it est jeune, son pouvoir d'homme n'aura pas beaucoup de valeur chez les adultes. Par exemple, it prend du plaisir amie en la critiquant  a  a  faire rougir son  la peche: "'Un peu de douceur, Vinca! 57  pria-t-il en souriant'" (7). Cette remarque remplit la jeune fille de doutes sur elle-meme en tant que femme. Ce genre de remarque n'aurait pas eu le meme effet chez une femme mare. En fait, comme on verra plus loin, Philippe sera beaucoup plus timide avec une "maitresse" plus agee et experimentee. Philippe se sert de l'arrivee de Madame Dalleray, "la Dame en Blanc", pour jouer avec les emotions de Vinca. On voit cette femme fatale a la plage pour la premiere fois quand elle demande des renseignements a Philippe. Vinca, qui observe l'entretien de loin, court vers son ami pour lui demander qui &bait l'etrangere. L'anxiete de la jeune fille provoque encore chez Philippe le sadisme qui re pond a son desir a elle de s'assurer de son emprise -  sur lui: "Phil toisa sa petite amie avec un malice qui renaissait en lui et secouait un joug passager. Il percevait joyeusement leur age, leur amitie déjà troublee, son propre despotisme et la devotion hargneuse de Vinca" (23-24). Quand Philippe voit de la jalousie dans les yeux de son amie, it se met a rire. Colette illustre comment ce jeune homme "habille de mystere son mutisme" (6). Quand it doit faire face aux questions de Vinca concernant la dame, Philippe trouve "une reponse ambigue qui satisfaisait en meme temps son gout du secret romanesque et sa pudibonderie de jeune bourgeois" (24). Ce gout pour le rays tare est, selon Colette, un trait qui appartient a -  tous les hommes de ce milieu. Philippe, qui est "ne pour la chasse et la tromperie" (6), cache a Vinca ses visites clandestines chez Madame Dalleray: "Vinca maintenant le trouvait doux lorsqu'il eat du, confiant dans son despotisme d'amant fraternel, la traiter en esclave. Un peu de l'amenite des maris 58  infideles se glissait en lui et le rendait suspect" (54-55). L'attitude de Philippe envers la masculinitd se conforme aux pires stereotypes, et it n'est pas clair si Colette l'approuve ou l'expose au ridicule. Au fur et a mesure que Philippe profite de ses "droits" masculins, Vinca prend dgalement conscience de sa feminite et de son role prevu de femme soumise dans la sociêtd et surtout dans le couple. Colette illustre des caractdristiques qui appartiennent traditionnellement aux femmes, et Vinca ne met pas en question le destin traditionnel des jeunes filles bourgeoises de cette époque. Elle se prepare a la vocation de femme et de mere de famille, comme sa propre mere, sans se revolter. Mais Vinca montre des traits "feminins", qui peuvent etre attribues a une nature feminine innde ou a la socialisation, et l'attitude de l'auteure reste, ici aussi, ambivalente.  Par  exemple, Colette prêsente la jeune fille de quinze ans et demi ainsi: "Vinca ne sait que se taire, souffrir de ce qu'elle tait, de ce qu'elle voudrait apprendre..." (6). Souffrir en silence, ou  a  la limite etre masochiste, sont des traits "naturellement"  feminins selon ce portrait. Souvent, Colette la decrit comme "une blessee": "Elle ouvrit la porte et se tint sur le seuil comme une malade" et "Elle banda ses cheveux d'un foulard blanc noue sur la nuque et ressembla a une blessde" (27). L'auteure attribue a Vinca "l'imperieux instinct de tout donner" (6) mais sa resignation a la trahison est traduite par son air "mysterieusement blesse". "Moins gale depuis une quinzaine, elle montrait plus de calme, et une egalite d'humeur obstinee qui inquietait Philippe" (81).  S'agit-il de montrer comment on 59  apprend aux filles a se devouer ou a plaire aux autres - a simuler la devotion pour mieux se faire valoir? Ou est-ce que Colette pretend que ces qualites sont instinctivement feminines? A travers le roman, Vinca est prêsent6e comme une jeune fille qui obdit a  ses  parents, se ddvoue a son ami et a ses  devoirs de jeune fille; mais on a l'impression qu'elle doit faire un grand effort pour oublier son passé de garcon manqué et pour devenir feminine. Le sentiment d'être une servante est Ogalement present chez la jeune fille, mais accepte comme indice du dávouement et du sacrifice exigês de la femme qui prouvent sa superiorite.  Comme on l'a vu, au pique-nique Vinca sert tout le  monde et avec plaisir. Ce sentiment de devoir penser d'abord aux autres, pour acceder au statut d'une vraie femme (qui a appris a dominer ses dèsirs et ses appêtits personnels) est illustrê vers la fin de l'histoire quand Vinca ramasse une poire par terre, mord dans le fruit et puis le jette. Quand Philippe lui demande ce qu'elle mange, elle rêpond: "C'est une des poires jaunes. Mais elle n'etait pas assez bonne pour que je to la donne" (119). Cette remarque n'est pas sarcastique, comme on pourrait le croire dans un autre contexte. L'humilitO est presentee comme une caractêristique feminine a acquêrir. Parfois Vinca jette des regards "humbles", ou ses yeux sont "dtincelants de larmes d'humiliation" (17). Son ami est a la fois dêgu et apaisê par "la soumission qu'elle osait avouer, cette maniére femelle de rav6rer des lares anciens et modestes" (19). Un autre trait de la jeune fille qui est presentê plutOt comme un instinct est la jalousie, provoquOe par l'arrivêe de Madame Dalleray, qui deviendra une rivale. Sa presence anime l'adolescente: "Mais la 60  purete vigilante de Vinca percevait, par des avertissments soudains, une presence feminine aupres de Philippe" (54). La jalousie et la possibilite de perdre son ami a une autre femme marquent une coupure entre le role d'enfant/jeune fille et celui de femme chez Vinca. Dans son etude sur les adolescents, Coleman constate qu'ils cherchent des compagnes qui vivent les memes experiences et qui peuvent donc comprendre leurs ennuis (NA 90). Les rapports qu'ont les jeunes gens avec d'autres personnes de leur age sont intensifies par leur vulnerabilite. Selon Coleman ce besoin de chercher un soutient chez les amis est encore plus fort chez les jeunes filles, car elles sont encourage es ou conditionnees par la -  societe a etre dependantes, tandis que les garcons sont pousses vers l'aventure, la reussite et l'autonomie (NA 92). Dans son etude, Coleman fait reference a deux psychologues, Elizabeth Douvan et Joseph Andelsen. En comparant les adolescents des deux sexes, ils constatent que: "For girls in our society a stronger interpersonal orientation is expected, the capacity for intimacy and dependancy are not only acceptable but highly valued, and there is little doubt that the processes of socialization all tend in this direction " (NA 94). Coleman ajoute a cette constatation que les filles ont plus souvent tendance a etre jalouse, qu'elles expriment plus d'anxiete en ce qui concerne leurs amities et qu'elles ont davantage peur du rejet et de la trahison (NA 92). Ces remarques, qui sont basees sur la societe americaine des annees soixante, s'appliquent aussi bien au milieu evoque par Colette dans ce recit.  61  Depuis l'arrivee de Madame Dalleray, Vinca est "anxieuse comme une amante" (48); les yeux de la jeune fille expriment sans cesse son angoisse: "Derriere la fen etre, les yeux de la -  Pervenche le suivaient, et les gouttes glisssantes le long de la vitre semblaient ruisseler de ces yeux anxieux [...]" (26). Par contre, Colette ne traite pas la jalousie de Vinca comme faisant partie de sa socialisation, mais plutOt comme un instinct inns. La jalousie inspire du courage et de la force chez Vinca et devient une experience qui la prepare a sa vie de femme. Par exemple, au debut du roman, Vinca dit qu'elle n'a pas de patience. Par contre, vers la fin du roman quand elle est en train de ranger des vétements, elle lie des sandales "d'une main patiente" (82). C'est aussi a ce moment-la qu'elle dit  a  son ami  qu'il la tourmente. On peut conclure alors que cette souffrance l'a forcee a faire face a sa nouvelle condition de femme. Cette jeune femme se revele apres le depart imprevu de Madame Dalleray. La jeune fille confronte Philippe directement, et parle de sa liaison intime avec une femme plus agee: "Philippe, choque, fronga les sourcils. La fonciere brutalite feminine, soulevee en Vinca par la jalousie, l'offensait" (100). Philippe observe "[...] la constance sans repos ni scrupules qui preserve l'amante et l'attache a son amant et la vie, des qu'elle s'est decouverte une rivale " (110). Tout d'un coup, la Vinca qui ne savait que se taire et souffrir en silence et qui voulait mourir pour prouver son amour pour Philippe, est transformee en lutteuse. Pendant la discussion elle dit a son ami: "Non, je ne me tairai pas! D'abord, nous sommes tout seuls, et puis je veux crier! Ii y a de quoi crier, je pense?" (103). A son tour, le 62  jeune homme se sent rassure par la jalousie et it trouve presque drOle la remarque suivante de son amie: "Tu en battras une autre avant moi. Moi, je ne serai la premiere en rien!" (104). L'adolescente est si jalouse qu'elle ne se rend pas compte de ce qu'elle dit. Sa jalousie l'entraine meme a souhaiter vivre dans une situation ou it n'y aurait plus jamais de rivale: "'L'attacher, comme la chevre noire, au bout de deux metres de corde...L'enfermer, dans une chambre, dans ma chambre...Vivre dans un pays ou it n'y aurait pas d'autre femme que moi...Ou bien que je sois tellement belle, tellement belle...'" (108) Elle est prete a se faire battre, a se soumettre, a condition que son homme soit fidele. La transformation de Vinca se voit dans cette scene ou elle semble puiser de la force dans sa jalousie et dans sa peine. Au debut de cette confrontation, Philippe observe son amie: "Elle se tut, et Philippe apergut, sous les prunelles bleues, en haut de la fraiche joue enfantine de son amie, le nacre, le sillon des larmes nocturnes et de l'insomnie, ce reflet satins, couleur de clair de lune, qu'on ne voit qu'aux paupieres des femmes contraintes de souffrir en secret" (99). Ce portrait d'une enfant qui vit l'experience de la trahison est vite transforms, car apres l'aveu de Philippe, l'adolescente exprime de nouveau "l'ironie et l'independance" (100) a travers son corps. La jeune fille continue a hesiter entre une reaction de femme traditionnelle préte a souffrir en silence, et une femme moderne revendicatrice qui n'a pas peur de montrer des emotions fortes et d'accuser celui qui l'a blessee. Par exemple, quand Philippe se prepare a partir, "Vinca rit, d'un rire saccade et deplaisant, comme n'importe qu'elle femme blessee" (102). Elle ne pleure pas, mais "Elle fit un cri d'oiseau irrite, pergant, 63  imprèvu, dont Philippe tressaillit" (102). C'est a ce moment-la qu'elle laisse de cote la tradition pour attaquer et menacer son ami qui l'a trahie: "Tais-toi, Phil Tais-toi! Je te ferais du mal! Tu te plains, to parles de to peine, toi qui m'as tromp6e, toi le menteur, le menteur, toi qui m'as dólaissde pour une autre femme! Tu n'as ni honte, ni bon sens, ni pitiO" (102) La transformation de Vinca a cause de cette souffrance est mâme exprimee par son odeur. Avant cet êvenement, le parfum de Vinca est compose d'une "odeur d'esprit de lavande, de linge repassê et d'algue marine" (53). Philippe reconnait la chevelure de Vinca qui sent "l'enfant soigné" (61). Mais dans cette scene oil elle ne cache plus sa peine et oil elle vit une experience de femme blessee, "la colêre avait exprim6 de cette fillette rêchauff6e, une odeur de femme blonde..." (105). Ce nouveau parfum de femme jalouse accompagne "la fureur feminine" (102) de Vinca et la transforme "d'une petite fille dOsolde, un peu comique" (105) en une femme qui parle d'un air "dur et pueril" (109). Cette scene illustre clairement le vacillement de Vinca entre un comportement d'enfant et un comportement de femme. Elle est si fachóe contre Philippe qu'"Elle le frappa soudain au visage d'un poing si imprOvu et si gargonnier qu'il faillit tomber sur elle et se battre de bon coeur" (103). Peu aprês, elle accepte de bercer son ami "selon ce rythme qui balance [...] toutes les creatures f6minines de toute la terre" (107). Elle poss6de déja: "la mission de durer, devolue a toutes les especes femelles, et l'instinct auguste de s'installer dans le malheur en l'exploitant comme une mine de matóriaux prOcieux" (106). 64  Colette voit ce desir de souffrir par l'amour comme "normal" et a la limite necessaire pour toutes les femmes. Le manque de succes en general de ses couples romanesques attribue un caractere ineluctable a cette souffrance feminine. On a l'impression que Colette croit au mythe du masochisme feminin. Dans ce recit, Philippe voit les yeux de son amie qui disaient "Que to es beau...Que je suis triste! [...] Mais it n'y lisait pas de pitie" (96). La souffrance est, sinon inevitable, meme recherchee par une "vraie femme". Tout de suite apres cette confrontation, Vinca, qui vient de materner Philippe, se retrouve entouree par sa famille: elle "faisait l'enfant; elle reclama du champagne des le potage: 'C'est pour remonter Phil, maman!' et vida sa coupe de Pommery sans respirer" (114). Quand elle voit que son ami regarde par la fenetre dans la direction de la villa de Madame Dalleray, elle dit  a  sa petite soeur: "Lisette [...] pince Phil qui est en  train de s'endormir" (114) et elle remarque que sa soeur l'a pince tellement fort qu'il commence presque a pleurer.  Vinca  hesite encore entre son role d'enfant, qui est bien plus facile, et celui d'une femme qui souffre d'une peine d'amour. La deloyaute de Phil force cette enfant "combative" a lutter "d'une maniere primitive pour le salut d'un couple" (106). Cette experience est centrale dans son apprentissage du monde adulte. Selon Colette, pouvoir souffrir aux mains de l'homme est une caracteristique feminine qui n'est pas une faiblesse. Dans son etude intitulde L'Homme-objet (1972) Marcelle Biolley-Godino analyse comment l'homme, dans les oeuvres de Colette, est soumis au regard et au jugement de la femme. Mais la critique constate 65  qu'"a partir du moment  oll  l'amour intervient [...] telle qui  pretendait soumettre n'aspire peut-etre plus qu'A etre soumise" (12). A cette fin, Vinca, dont la force est bien apparente, possede (comme toutes les femmes?) la capacite de souffrir a l'interieur du couple, mais elle doit le prouver pour acceder au statut d'une vraie femme.  La Sexualite  L'adolescence correspond a la puberte, et nous avons vu comment Colette s'y refere en decrivant les changements physiques qui se produisent a cette periode du ddveloppement. Coleman caracterise la pubertd comme l'age d'"une (re)naissance" d'instincts sexuels et un bouleversement au niveau emotif (NA 121): cela est bien illustre dans Le Ble en herbe par les experiences des deux jeunes protagonistes. En fait, la gene qui separe les deux amis d'enfance est surtout sexuelle. Tout d'un coup, ils ne peuvent plus se tenir par la main sans ressentir de nouveaux sentiments l'un envers l'autre, sentiments qui representent plus que l'amitie: "Philippe se retint de prendre le bras de son amie, et s'epouvanta de sa discretion" (69). Cela illustre la crise provoquee par leur nouvelle attraction physique (NA 124). Grace Craig ajoute au modele de Coleman que les changements biologiques n'apportent pas seulement un nouvel interet pour la sexualite, mais ils font ressortir le probleme d'integration de ces pulsions sexuelles avec d'autres aspects de la personnalitd (HD 377). La gene causee par ces nouveaux sentiments se revele chez Phil et Vinca a travers leurs gestes, 66  leurs actions et leurs attitudes. L'acte de rougir, par exemple, devient tres frequent. Phil, qui est en train de prendre conscience de sa puissance masculine, s'amuse a flirter avec son amie: "Il plongea dans les yeux bleus son plus doux regard noir: [...] En meme temps it lui offrait la main pour franchir le mauvais couloir de rochers, et le sang monta sous le hale des joues de Vinca. Un geste nouveau, un regard nouveau suffisaient a la confondre" (7). A la meme occasion, Vinca se rend compte que Phil ne l'aidait pas  a traverser les rochers quand ils etaient enfants: "Aussi leste que lui, elle ne se souvenait pas d'avoir requis l'aide de Phil" (7). Donc, cet acte courtois marque un changement dans leur amitie: pour profiter de cette courtoisie, elle doit se redefinir comme faible. Cette nouvelle phase de leur relation est decrite comme une force qui chasse peu a peu la confiance et la douceur et change la nature de leur tendresse. Its "oubliaient quelquefois leur amour" (54) pour pouvoir retourner en arriere au temps ola ils etaient camarades. Leurs rapports varient selon un flottement entre la rivalite sportive de leurs jeux d'enfant et ce nouvel amour adulte. Colette presente son jeune couple comme "des amants trop presses de vivre et impatients de mourir" (87). Cette reference a la mort souligne le rapport entre l'age adulte et la fin d'une eclosion dynamique. Comme les parents ne sont que des "fantOmes", se presser pour etre adulte montre une impatience de "mourir". Dans la mesure oil l'amour physique marquera la fin d'une amitie pure et innocente, ii est le signe  67  concret de cette mort.  Le narcissisme des adolescents, comme  tous les etats narcissiques, peut tendre vers la mort. C'est vers la fin des vacances que tous ces nouveaux sentiments eclatent: "Aoat finissait dans les flammes" (41). C'est au moment ou Philippe commence sa courte liaison avec Madame Dalleray, liaison qui bouleversera les emotions du jeune homme. Il a en meme temps peur et honte, it est heureux, soulage, angoisse.  Par exemple, quand cette dame trouve  l'adolescent sans chemise, etendu par terre devant sa villa, "Ker-Anna", et qu'elle remarque qu'il est a moitie nu, "le sang rafraichi remonta d'un flot aux oreilles, aux joues de Philippe, et redevint bralant" (43). La premiere idee de l'adolescent est de s'enfuir, et quand it se trouve coince par cette femme puissante, it "faillit pleurer d'angoisse" (44). Apres ce rendez-vous innocent, Philippe a des "larmes d'enervement" aux yeux. Quelques jours plus tard, it reprend "un courage calcule" (57) pour retourner chez "la Dame en Blanc" dans l'intention de faire l'experience de l'amour physique. Colette decrit "la peur froide qui glace un gargon de seize ans sur le chemin de sa premiere aventure" (58); apres sa premiere connaissance de l'amour intime, Philippe "pleura brusquement, et fit honte de ses larmes, jusqu'au moment oil it prit conscience qu'il pleurait avec plaisir" (58). L'adolescent ne perd pas de temps a chercher un miroir pour affronter "sa nouvelle figure d'homme" (62). Pour les garcons, selon Coleman, l'acte sexuel est vu comme une reussite ou une conquete (NA 124). C'est un signe de virilite et de puissance. Il signifie un profit pour l'homme; pour Philippe, "le secret de 'Ker-Anna' lui ennolissait l'ame" (81). Cette 68  premiere aventure sexuelle marque une coupure nette entre l'enfance et Page adulte. Par la suite, Philippe divisera sa vie entre "avant" et "apres": "Ah! oui, c'etait avant...Je me souviens que c'etait un peu apres..." (86). Dans cette perspective, les larmes de joie chez Phil peuvent signaler un sentiment de reussite et peut-titre meme de soulagement. Neanmoins, le jeune homme n'est pas tout a fait a l'aise dans son nouveau statut d'adulte. D'abord, it est degu par ce qu'il voit dans la glace en rentrant de sa visite clandestine. Il s'attendait a voir une nouvelle figure d'homme, mais s'est retrouve avec des traits "plaintifs" et, le lendemain "au lieu de descendre demi-nu, comme tous les jours, ii noua soigneusement la corde de son peignoir' (63). Dans le premier exemple, Philippe s'attend a voir un signe physique qui montre qu'il est devenu un homme, mais devant sa famille, it a plutOt peur que quelqu'un remarque un changement. Peu apres, it pleure pour un rien puisqu'il est tellement bouleverse par cette nouvelle experience. Il se passe une transformation au niveau du caractere de Philippe, grace a sa liaison avec Madame Dalleray. Il se sent change, plus flair et it voit son amie Vinca d'une nouvelle fagon: "Vinca religion de toute l'enfance, Vinca delaissee respectueusement pour la dramatique et necessaire ivresse d'une premiere aventure" (80). Phil commence a comparer ses heures d'amour cache es avec Madame Dalleray a sa relation -  avec l'amie qu'il aime: "Mais une comparaison commengait, a cause d'elle. La faculte nouvelle de sentir, de souffrir inopinement, l'intolerance dont l'avait dote recemment une belle pirate, s'enflammaient au moindre choc, et aussi cette loyale injustice, ce debut dans l'elevation qui 69  consiste a reprocher au mediocre sa mediocrite et sa philosophie. Il decouvrait, non seulement le monde des emotions qu'on nomme, a la legere, physiques, mais encore la necessite d'embellir, materiellement, un autel oil tremble une perfection insuffisante" (81). Apres son initiation  a  l'amour physique, l'angoisse que se  sentait Philippe a propos de son avenir disparait: "'Allons! assez de faiblesse! En toute verite, je peux me dire cette armee que je suis un homme! Et mon avenir..." (84). Il se donne de l'importance en faisant semblant de tout connaitre, surtout dans sa relation avec Vinca. Quand la jeune fille lui reproche d'avoir choisi une autre femme pour faire l'experience de l'amour physique et de ne pas lui avoir demands d'abord, it dit: "Pauvre petit!...'Demander'... Bon. Et accorder quoi? [...] Vinca cherie, tu vois les betises que tu dis! Des betises de jeune fille ignorante, Dieu merci!" (111-112). En continuant de se croire mieux informs, it dit: "Chut, Vinca! Tu ne sais rien. C'est...un tel secret...Si grand" (112) et quand Vinca exprime son propre desir de connaitre ce secret, le jeune homme ajoute: "Tais-toi, va. Ne fais pas la mechante et la grossiere" (113). Evidemment, le comportement sexuel n'est pas vu de la me me maniere pour une fille que pour un garcon. Comme on l'a vu, -  pour un garcon l'acte sexuel est pergu comme une reussite, un profit. En revanche, pour une jeune fille, c'est le contraire. Cet acte est considers comme une honte et la perte de la virginite est justement cela - une perte. Traditionnellement, l'homme est le conquerant dans ce genre de situation, et la femme est donc la proie. Elle ne peut que ceder, ou etre conquise,  70  prise 6 . Colette illustre la dualite de ce modêle quand Vinca exprime son desir de savoir: "Elle parlait faux, et riait d'un rire de comedienne maladroite pour cacher que tout, en elle, grelottait, et qu'elle etait aussi triste que toutes les enfants dedaignees qui cherchent, dans le pire risque, une chance de souffrir un peu plus, et encore un peu plus, et toujours davantage, jusqu'a la recompense..." (113) L'audace de la jeune fille qui demande effectivement a se faire compromettre agace son ami: "Je t'en prie, Vinca! Tu me fais une peine...C'est si peu toi, ce genre-la!..." (113). Cette remarque illustre comment on classe les filles: les filles "sages" restent pures et innocentes jusqu'au mariage, et les filles "faciles" demandent les memes droits qu'on accorde aux garcons. Vinca est prise entre ces deux images de la femme. Vinca est obeissante, mais en meme temps, elle reconnait avoir les memes desirs que son ami. Malgre sa curiosite, c'est la presence d'une rivale et la peur de perdre son ami qui la pousse a prendre n'importe quel risque pour garder celui qu'elle aime. Elle est prete a souffrir au maximum, car elle est "une enfant combative, qui luttait d'une mani&re primitive pour le salut d'un couple" (106). La situation de toute femme abusee qui accepte de souffrir de peur d'être abandonnee est resumee ici.  6  Voir a ce propos Simone de Beauvoir, Le Deuxieme Sexe (Paris, 1949) 150. Elle affirme par ailleurs que: "Prendre sans etre prise, dans l'angoisse de devenir proie, c'est la le jeu dangereux de la sexualite feminine adolescente" (DS 126). 71  L'Amour adolescent  La description que fait Colette de l'initiation sexuelle de la jeune fille par son ami a provoque un refus de publier ce recit en feuilleton dans le journal Le Matin 7 . Cette scene a lieu pendant la nuit. Colette raconte comment les jeunes se cachent et chuchotent en essayant de quitter la maison sans reveiller les autres. Philippe surtout est coince entre la peur et le plaisir. "Il resolut [...] de se relever d'un bond et de regagner la maison en courant. Mais it fut saisi, en s'ecartant de Vinca, d'une crise de denuement physique..." (122). Le manque d'experience et le manque de confiance des jeunes sont egalement soulignes par Colette. Elle decrit "la mauvaise grace de l'extreme jeunesse" (121) et la raison pour laquelle "la possession est un miracle laborieux" (122). Le lendemain, Philippe "n'imaginait pas qu'un plaisir mal donne, mal regu, est une oeuvre perfectible" (124). Ii decrit les evenements de la nuit precedente et a envie d'en parler  a  la Vinca qu'il considere  encore "un compagnon", ainsi: "'C'est un reve premature, un ddlire, un supplice pendant que tu mordais to main, pauvre petit compagnon, auxiliaire courageux de ma cruelle besogne. C'etait pour toi un reve, peut-titre affreux: pour moi, une humiliation pire, une volupte moins bonne que les surprises de la solitude. Mais rien n'est perdu, si tu oublies, et si moi-même j'efface un souvenir misericordieusement voile déjà par la nuit...Non, je n'ai pas serre tes cotes flexibles entre mes genoux, mais prends-moi a califourchon sur tes reins, et courons sur le sable" (124).  Robert D. Cottrell, Colette (New York, 1978) 98. 72  Pour aller se promener avec Vinca, Philippe veut desormais se défendre par la presence sdcurisante d'une troisiême personne, la petite soeur Lisette. Il veut s'assurer qu'une relation adulte ne se reproduise pas. L'adolescent aimerait effacer tout ce qui s'est passé la veille et it veut retourner a une amitie d'enfance pure: "[...] it fallait ne pas laisser pêrir [...] quinze anndes de vie enchantee, de tendresse unique, leurs quinze ans de jumeaux amoureux et purs" (124). L'experience reelle des actes révès degoit Phil et le renvoie a la nostalgie du paradis perdu. D'une part, Colette traite sêrieusement cet evenement, mais d'autre part elle en profite pour se moquer gentiment de l'attitude des jeunes. L'Ogocentrisme des adolescents, qu'on a déjà souligne, parait encore dans leur concept de l'amour. Colette met l'accent sur le fait que les jeunes pensent qu'ils sont les seuls a connaitre l'amour. "C'est le fait des heros, des comediens et des enfants, de se sentir a l'aise sur un plan eleve. Ces enfants espêrent follement qu'une douleur noble pouvait naitre de l'amour" (99). Comme on l'a vu, Philippe pense que son pêre n'a jamais aimó, car cet adulte a lair trop content. L Ogocentrisme de l'adolescent est pousse plus loin quand it decrit son pêre comme "une apparence humaine agreable, un peu cotonneuse,  a  contours flous, comme toutes les creatures  terrestres qui ne se nomment ni Vinca, ni Philippe, ni Camille Dalleray" (91). Philippe, qui est au centre de ce ménage a trois, est si preoccupe par sa vie qu'il pense que personne ne peut le comprendre, qu'il est le seul a avoir jamais vOcu une telle situation. Il croit avoir invent6 l'amour: "[...] et le 73  fils un adolescent tumultueux qui vient d'inventer l'amour, les tourments de la chair et la fiertö d'être seul, au milieu du monde, a souffrir sans demander de secours" (92). Philippe connait les "surprises de la solitude" (124), la masturbation typique de l'adolescence. Poussê par son desir et par sa propre curiositd, it va trouver le plaisir avec une femme plus agêe et experiment6e, ce qui est accepte dans son milieu social. Le "double standard" de la socidtê impose a la fille d'attendre le mariage pour connaitre ce plaisir. Mais Vinca, provoquee par la jalousie et la presence d'une rivale qui menace son couple et aussi par le besoin de se prouver une "vraie femme" qui "sait" souffrir, sdduit son jeune ami. Elle brise le code social et se montre audacieuse, prète a prendre le pire risque. Bien que le comportement de Vinca ait pu creer un scandale, Colette illustre  a  travers Vinca le dêsir physique qui se trouve  aussi bien chez la femme que chez l'homme et, comme on le verra plus loin, elle renverse les reactions typiques de l'homme et de la femme envers l'amour physique. Malgrö sa liaison avec Madame Dalleray, Phil se montre avec Vinca plus peureux et aussi ignorant que son amie sans experience. C'est lui qui regrette cette nuit passee avec celle qu'il aime en la comparant avec son experience dans les bras d'une femme expdriment6e qu'il n'aimait pas. Mais grace a la comparaison entre Madame Dalleray et Vinca, Phil se rend compte en premier des clichés de l'amour. Il imagine une conversation avec son amie: "'Tu penses bien que notre amour, l'amour de Phil-etVinca, aboutit ailleurs que la, la, cette couche de sarrasin battu, hêriss6 de fetus. Il aboutit ailleurs 74  qu'au lit de to chambre ou de la mienne. C'est evident, c'est sar. Crois-moi! Puisqu'une femme que je ne connais pas m'a donne cette joie si grave, dont je palpite encore, loin d'elle [...)" (124). Il est degu par le fait que leur amitie innocente soit perdue pour du bon; mais en comparant l'attitude de Phil envers ces deux femmes, on peut attribuer sa deception au fait qu'avec Madame Dalleray Phil etait egoiste, it s'est soucid seulement de son propre plaisir et non pas de celui de la femme. Au contraire, avec Vinca, c'est lui qui devrait etre plus experiments et, comme it l'aime, it trouve son plaisir Oche par ses sentiments de responsabilite envers elle qui interviennent: "'O toi que j'appelais 'mon maitre', pourquoi m'as-tu semble plus emerveillee, quelquefois, que cette petite fille neuve, qui a l'air si naturel? Tu es partie sans m'avoir tout dit. Si tu n'as tenu a moi que par l'orgueil des donateurs, tu aurais pitie de moi, pour la premiere fois, aujourd'hui...'" (126). La presence de Madame Dalleray declenche l'experience de l'amour physique pour les deux jeunes. D'abord, la "Dame en Blanc" permet a Phil de connaitre la voluptd dans une situation "normale" et acceptable par son milieu social. Bien que la femme plus agee domine la situation au debut, it existe un deplacement du pouvoir dans le couple, comme on le verra plus loin. Pour Vinca, c'est la presence d'une rivale qui l'incite  a  vouloir  perdre sa virginite avant le mariage, ce qui etait risque  a  cette  époque, dans ce milieu. On peut imaginer que, sans cette menace, l'adolescente aurait essays de supprimer ses desirs et qu'elle se serait comportee comme "une jeune bien fille rangee". Mais pour Vinca, Madame Dalleray represente un modele feminin autre que la mere. Cette femme est seule, independante et elle exprime ses desirs. Cette presence d'une femme moderne peut aussi etre vue 75  comme une des raisons pour lesquelles Vinca choisit d'exprimer ouvertement sa peine et ses d6sirs. Paradoxalement, Colette profite de la conviction chez Phil et Vinca qu'ils ont invent6 l'amour pour en faire des reprèsentants d'un ph6nomêne "universel": l'initiation a l'amour. Vinca exprime son narcissisme, croyant qu'elle et son ami ne sont pas comme les autres, ainsi: "Ou bien toute notre existence, jusqu'A aujourd'hui, n'aurait 6t6 qu'une de ces petites histoires fades comme it y en a dans les livres que nous n'aimons pas. Tu me dis: 'Un jeune homme...une jeune fille...' en parlant de nous" (111). En faisant de Vinca la reprêsentante de toutes les femmes, et de Phil le reprêsentant des hommes, Colette ironise; elle montre aussi comment les jeunes d'un milieu bourgeois bien pensant se prennent pour l'humanit6 toute enti6re. L'experience de Vinca est pourtant loin de celle d'une autre jeune fille de son age, cr66e aussi par Colette mais dans un autre milieu: Gigi. Mais on retrouve dans tous les textes de Colette une certaine ambivalence en ce qui concerne les roles sexuels.  76  CHAPITRE 4 Renversement des roles: l'adolescent feminin, l'adolescente masculine  77  "Comme ebloui, Philippe laissa tomber sa tete en avant, et ce mouvement de soumission enivra un moment la conquerante". Le Ble en herbe  78  Dans son etude de L'Homme-objet dans l'oeuvre de Colette, Marcelle Biolley-Godino ecrit que: "L'oeuvre de Colette est originale en ceci qu'elle nous offre une image nouvelle de la femme, et de ses rapports avec l'homme. Aprds des sidcles de litterature 'masculine' oil le romancier, promenant son regard sur le monde et sur les étres du sexe oppose, nous imposait son optique d'homme, Colette nous presente, avec son point de vue neuf de femme, l'autre cote de la medaille. Et sa verite ne concorde pas exactement avec celle de ses devanciers" (1972,9). Dans Le Ble en herbe, Colette depeint les caracteristiques traditionnellement vues comme masculines ou feminines chez ses protagonistes, tout en les renversant et les mdlant, creant des ambivalences permises par leur adolescence.  Ambigua6: un adolescent "feminin"  Dans Adolescence d'aujourd'hui, Roch Duval constate que: "Au debut de la puberte, chez la plupart des enfants, on observe quelque chose de feminin dans les traits et dans l'allure generale. Il y a comme une hesitation de la nature avant une differenciation nette des deux sexes. Ce n'est que progressivement au cours de la periode devolution puberale que les traits du gargon deviennent plus virils; c'est seulement l'evolution une fois terminee que l'individu aura trouve sa physionomie definitive" (22). Cette observation est illustree chez Colette par les personnages de Phil et de Vinca. D'abord, quand Philippe est en train de se regarder, it voit ses "bras et jambes de seize ans, minces, mais d'une forme pleine d'oa le muscle sec n'avait pas encore emerge et qui pouvaient enorgueillir une jeune fille autant qu'un jeune homme" (21). Dans cette description, Colette souligne l'ambigulte de la periode de transition ou on n'est plus enfant, mais pas encore adulte. En decrivant l'initiation a l'amour 79  physique du jeune homme par Madame Dalleray, Colette soulige le vacillement entre les traits masculins et feminins chez Philippe.  a  Pour commencer, devant sa future "maitresse", it se sent "tout  coup fatigue, penchant et faible, paralyse par une de ces crises de feminite qui saisissent un adolescent devant une femme" (22). A travers le roman, Philippe a sans cesse des attaques de faiblesse physique. Dans cette meme scene, it se dit: "'Je ne sens plus mes bras [...]. Je crois que je vais me trouver mal...'" (23), et vers la fin du roman, quand on lui annonce le depart imprevu de Madame Dalleray, Philippe s'evanouit. Cette tendance  a  se sentir malade a ce point est traditionnellement  associee aux femmes; les hommes sont censds etre plus forts. Mais, dans le cas de Philippe, on peut mieux accepter cette feminite a cause de son age et des experiences intenses qu'il est en train de vivre. Donc, les caracteristiques feminines chez lui sont relativement vraisemblables et prövisibles, a cause de l'ambiguYte de l'adolescence; dans ce sens, Colette reste fidele a sa presentation "realiste" de cette etape de la vie. Par contre, elle ajoute de l'humour a sa fagon d'illustrer ce mélange de traits. Par exemple, elle choisit le moment oU l'adolescent espere paraitre plus masculin pour montrer combien it est feminin. Au moment  ma  Philippe rentre chez lui apres sa premiere  nuit chez Madame Dalleray, it se prdcipite vers une glace "avec la hate d'affronter [...] sa nouvelle figure d'homme" (62). Comme on l'a remarque, la perte de la virginite est, pour l'homme, un evenement dont it est fier et par lequel it pense devenir plus viril; et dans le cas d'un adolescent, c'est cette  experience qui va faire de lui un homme. Donc, it est ironique 80  de voir comment Colette decrit ce jeune homme a cet instant important de son evolution. "Il vit, dans un visage que la lassitude amincissait, des yeux languissants, agrandis par leur cerne, des lévres qui, d'avoir touché une bouche rougie, demeurait un peu fardees, des cheveux noirs en desordre sur le front - des traits plaintifs, et moins pareilles a ceux d'un homme qu'a ceux d'une jeune fille meurtrie" (62).  Madame Dalleray: la "maitresse" ou le "maitre" de Philippe?  En regardant de plus pres les visites de l'adolescent chez Madame Dalleray, la femme qu'il appelle sa "maitresse", et parfois son "maitre", on voit plusieurs exemples du mélange des caracteristiques masculines et feminines chez les deux, et aussi comment Colette renverse les roles traditionnels dans le couple. D'abord, cette femme d'une trentaine d'annees a un prenom asexue, Camille, et en face du jeune homme, elle parait beaucoup plus masculine. Philippe n'aime pas ce prenom, car it se dit: "Elle pourrait s'en dispenser. Je la nomme en moi Madame Dalleray, la Dame en Blanc, ou Elle..." (75). Elle a une voix "autoritaire" et la premiere fois qu'elle parle a Philippe, elle "raillait d'une maniere virile, condescendante" (22) ce qui provoque un malaise chez l'adolescent.  A part sa "douce voix virile" (45),  elle a un "sourire viril qui lui donnait souvent l'air d'un beau gargon" (73).  Elle lance un defi au jeune homme en ce qui  concerne la masculinite quand elle lui dit: "Comme votre voix ressemble a la mienne, monsieur Phil!" (52). La fagon dont elle traite l'adolescent renforce son propre role dominateur, celui qui est normalement reserve aux hommes. La premiere fois qu'elle 81  l'invite a entrer dans sa villa, Philippe se sent pris dans un piege et ne pense qu'a une tentative de fuite. Quand l'adolescent se presente, "Elle esquissa un geste d'indifference et fit un 'oh!' qui signifiait: 'Cela ne m'interesse pas.'" (44). Sa maniere de proposer une liaison intime renforce son autorite: "Je n'aime que les mendiants et les affames, monsieur Phil. Si vous revenez, revenez la main tendue...Allez, allez, monsieur Phil!..." (52).  De plus, elle montre son contrOle sur  Phil. Par exemple, quand l'adolescent arrive chez elle avec des fleurs, elle n'est ni fachee ni surprise, et lui dit: "C'est charmant. Pour me faire plaisir. Mais avez-vous pense plus vivement a mon plaisir de les recevoir - comprenez-moi bien! qu'a votre plaisir de les cueillir pour moi et de me les offrir?" (51). Cette liaison montre effectivement un reversement complet des roles masculins et feminins a l'interieur du couple. D'abord, quand Madame Dalleray prend le bras de l'adolescent anxieux, it crie et "fit un mouvement violent du bras" (56). Derriere son cri "tintait l'echo du cri de Vinca" (56), le cri d'une fille menacee. Apres son initiation  a  l'amour physique,  Philippe "pleura brusquement, et se fit honte de ses larmes" (58). A la fin du roman, le lendemain de sa nuit avec Vinca, le jeune homme se demande si son amie est en train de pleurer. "'On assure qu'elles pleurent, apres" (123): la reaction de Philippe aprés sa premiere aventure est evoquee comme celle d'une fille. Madame Dalleray continue  a  dominer son partenaire qui remplit le  role de victime, de proie. Par exemple: "Comme Obloui, Philippe laissa tomber sa tete en avant, et ce mouvement de soumission 82  enivra un moment la conquerante" (76). Tout de suite apres, Camille le prend dans ses bras pour l'emmener au lit: "Elle lui mit ses bras sur les epaules, et d'une poussee un peu brutale fit chavirer, sur son bras nu, la tete brune. Ainsi chargee, elle se hata vers l'etroit et obscur royaume oil son orgueil pouvait croire que la plainte est l'aveu de la detresse, et ou les quemandeuses de sa sorte boivent l'illusion de la liberalite" (77). La fin de cette citation montre le deplacement du pouvoir dans le couple, puisque c'est la femme qui "quemande". Au debut, Philippe avait peur de cette femme au "sourire aise et presque masculin" (51), mais aprês ses premieres visites, it reprend sa confiance et assume son pouvoir d'homme. Camille Dalleray devient "quemandeuse", puisqu'elle sait que ce jeune homme ne l'aime pas et vient la voir pour son propre plaisir physique. Il la gene a son tour en soulignant le fait qu'il n'a que seize ans; ce jeune homme insensible ne peut pas comprendre comment cette femme pourrait etre blessee en apprenant qu'il ne l'aime pas. Madame Dalleray se dit: "Il n'a appris de moi que le plus facile...Le plus facile...I1 apporte ici, depose et reprend en 'name temps que son vetement, chaque fois, ce...cet..." (77). S'agit-il de "ce garcon" ou "cet homme"? Phil est confiant de son pouvoir et reproche  a Madame Dalleray son propre manque  d'envie: "C'est donc sa faute, a Elle, si je ne souhaite rien, meme pas elle?..." (86). Mais le pouvoir dans cette relation est encore une fois derange quand la "Dame en Blanc" part sans rien dire a Philippe. L'adolescent prend mal son manque de contrOle. En essayant de se convaincre que son depart ne le preoccupe pas "un mal êtrange, presque tout physique, naissait en lui, au niveau de l'estomac" (89) et it crie "tout haut d'une voix 83  enfantin: 'C'est cette nuit-la que je voulais, justement!'" (91).  Le couple a l'envers: Phil et Vinca  Le renversement des roles a l'interieur du couple se voit aussi dans la relation entre les deux adolescents. Par exemple, le lendemain de sa premiere experience de l'amour physique, Philippe va a la plage avec Vinca. En rentrant a la maison pour dejeuner, la jeune fille marche par megarde sur un crabe. Cela gene Philippe, plus qu'elle, en effet, mais ce qui le derange le plus, c'est le manque de sensibilite chez son amie, qui continue a courir et  a  jouer, sans penser au petit crabe Ocrase. La  durete de coeur de Vinca est illustrde plus loin quand les deux vont  a  la peche. Voyant un congre, Vinca essaie de le tuer avec  son crochet de fer. Quand Phil voit le sang de cet animal au bout du crochet, il "pant et ferma les yeux" et "d'une voix etouffee" (66) prie son amie de laisser la bete. La jeune fille ne comprend pas la faiblesse de Phil et repond: "Penses-tu! Je to garantis que je l'aurai...Mais qu'est-ce que to as?" (66). Dans cette scene, Colette attribue des traits traditionnellement feminins a Philippe. Il ne supporte pas qu'on torture une bete et il commence a pleurer violemment quand il n'arrive pas a arreter la cruaute de sa copine. "Il aspira lair en suffoquant, porta les mains a son visage et eclata en sanglots. Il pleurait avec une violence telle qu'il dut s'asseoir" (67). En méme temps, Vinca se conduit comme un garcon. D'abord, elle ressemble  a  une tortionnaire, "armee de son crochet mouille de sang" (67). 84  De plus, elle comprend mal la reaction de Philippe et sans essayer de le calmer (comme le ferait une femme maternelle) elle part sans dire un mot: "Elle etendit une main vers le front de Philippe, et la retira avant le contact. La stupeur quitta son visage, ou monterent l'expression de la severite, une grimace amere et triste qui n'avait point d'age, un mepris, tout viril, pour la faiblesse suspecte du garcon qui pleurait. Puis elle ramassa avec soin son cabas de raphia ou sautaient des poissons, son havenet, passa son crochet de fer a sa ceinture comme une epee, et s'eloigna d'un pas ferme, sans se retourner" (67). Dans cette scene, la douceur, la sensibilite, la faiblesse et l'emotion sont attribuees au jeune homme. Pour completer le renversement des caracteristiques et des roles, Colette accorde Vinca (armee d'une epee phallique), la reaction d'un homme qui ne comprend pas et dedaigne cette faiblesse. Mais, comme Duval l'a constate, l'adolescence est caracterisee par une certaine ambiguite en ce qui concerne les traits dits masculins et feminins, une hesitation avant la differenciation des deux sexes. ajoute que la feminite corporelle chez un adolescent peut se voir egalement au niveau emotif (AA 22). Donc, quand on voit Phil qui pleure pour un rien, ou parce qu'il se sent confus, frustre, anxieux ou meme tres heureux, on ne peut pas pretendre que ce comportement soit anormal ou deviant dans le contexte. Dans cette scene en particulier, it s'agit du lendemain de la premiere aventure du jeune homme. Son emotivite intensifiee peut etre attribuee a sa decouverte de l'amour physique, qui correspond a la fin de l'enfance. Philippe se sent transforms par cette experience et a du mal a comprendre sa reaction: "Il cachait de son mieux une douleur qu'il ne comprenait pas. Qu'avait-il donc conquis, la nuit derniere, dans l'ombre parfumee, entre des bras jaloux 85  de le faire homme et victorieux? Le droit de souffrir? Le droit de defaillir de faiblesse devant une enfant innocente et dure? Le droit de trembler inexplicablement, devant la vie delicate des betes et le sang echappe a ses sources?..." (67). La reaction de Vinca peut egalement etre justifide. Comme on l'a vu, c'est la presence d'une rivale qui anime la jeune fille, et quand elle voit pleurer son ami, elle devient soupconneuse. Elle sait que cette reaction est bizarre et elle se demande la vraie cause de cet exces d'emotion. Vinca montre ses soupcons plus tard quand Phil s'excuse d'avoir pleurd "comme une femme". Elle lui repond, "Non, pas comme une femme" (70) et quand son ami lui explique que le sang du congre lui a fait mal au coeur, la jeune fille dit, "All! oui, le coeur...detourne" (70).  Philippe sait qu'elle est au courant de ce qui s'est  passé chez la "Dame en Blanc": "Le son de sa voix fut si intelligent que Philippe retint son souffle effraye. 'Elle sait tout.' Il attendit l'ecrasant recit, et l'explosion des larmes, des plaintes. Mais Vinca resta muette..." (70). De nouveau, on se trouve devant un mélange de caracteristiques masculines et feminines. L'adolescent s'attend a ce que son amie commence a pleurer "comme une femme", comme it l'a fait auparavant. Il souligne sa pretendue "feminite" et montre sa honte en disant, "Alors to vas me pardonner d'avoir ete si 'petite fille', si ridicule?" (71). La souffrance silencieuse de Vinca marque la coupure avec son passé et la fin de son amitid d'enfance avec Philippe. Elle commence a se comporter comme une femme soumise qui accepte la trahison. Le renversement des roles et des caracteristiques dans le couple de Phil et Vinca ne se limite pas a une seule scene. A 86  travers tout le roman, on est frappe par des evenements ou des remarques qui illustrent un mélange de traits masculins et feminins du cote des deux jeunes. Par exemple, c'est Vinca qui portait (dans le passé) son ami sur son dos, comme Madame Dalleray le porte aussi. Vers la fin du roman, la jeune fille "savoura le poids, le contact nouveau d'un corps de jeune homme qu'hier encore elle portait, en riant et en courant, a califourchon sur ses reins" (107).  De plus, quand elle  confronte Philippe, montrant qu'elle est au courant de sa liaison avec Madame Dalleray, l'adolescente est si blessee par cette trahison qu'elle "le frappa soudain au visage d'un poing si imprevu et si gargonnier qu'il faillit tomber sur elle et se battre de bon coeur" (103). Vinca (dont le nom s'associe a "vaincre") se montre aussi plus courageuse que son ami a la fin du roman quand ils se rencontrent pendant la nuit. Philippe a tres peur de reveiller la famille et suggere sans cesse qu'ils rentrent. "Il tendait l'oreille a tous les souffles, a tous les craquements, sec:tuft , malgre son inquietude, par ce chuchotement nuance qui ne cessait pas" (120). Vinca se moque gentiment de sa peur: "Bete, qu'est-ce que to as  a  tressaillir! C'est un chat  qui a passé, voyons" (120). Donc, dans cette scene, la crainte et l'inquietude se decouvrent chez l'homme, alors que le courage et l'esprit aventurier appartiennent a la femme. Ajoutons que c'est Vinca qui initie les evenements de cette nuit. D'abord, elle prie Philippe de ne pas s'en aller et de l'embrasser. Ensuite un bras "furieux, qu'il n'arrivait pas  a  denouer, liait la nuque de Philippe" (122) et "le corps qu'il offensait ne se deroba pas, et refusa toute clemence" (123). Ce 87  qui est "renverse" ici, c'est le fait que la jeune fille sait ce qu'elle veut, et n'attend pas d'être convaincue. De plus, c'est le jeune homme qui essaie de s'enfuir. Par contre, la tenacite de Vinca ne ressemble peut-etre pas a un reversement des roles, car la jeune fille ne fait qu'affirmer ses propres desirs physiques en se soumettant. Simone de Beauvoir exprime ce genre de soumission ainsi: "Se faire objet, se faire passive c'est tout autre chose qu'etre un objet passif: une amoureuse n'est ni une dormeuse ni une morte" (DS 156).  Mais rappelons-nous qu'a  l'epoque ou cette histoire fut publiee l'envie d'une adolescente du milieu bourgeois de faire l'experience de l'amour physique a quinze ans et demi, avant le mariage, aurait ete consider 6e comme -  scandaleuse. Comme on l'a vu, Vinca est préte a courir n'importe quel risque pour sauver sa relation avec Philippe, mais la fagon dont Colette decrit cet episode montre que la jeune fille veut franchir cette bathe re de Page adulte pour elle-meme, pour son -  propre plaisir et non seulement pour garder son ami. La reaction de Vinca a la perte de sa virginite fait dgalement partie d'un mélange ou d'un renversement des relies masculins et feminins. On a déjà vu que Philippe, l'homme a qui la premiere aventure devrait signifier une conquete ou un profit, pleure de joie (et aussi de soulagement) aprés sa premiere nuit chez Madame Dalleray. Par contre, Vinca, qui devrait avoir une reaction feminine a sa perte de virginite, assume tres bien son nouveau statut de femme. Philippe, qui est l'"expert" des deux en ce qui concerne ces choses-la, se demande si son amie a pleure apres leur nuit ensemble. Mais, en entendant Vinca qui chante et arrose un fuchsia, it ne peut pas s'empecher de remarquer la 88  difference entre leurs reactions: "'Une nuit, je suis venu m'abattre sous cette fenetre, parce qu'une revelation venait de tomber, foudroyante, entre mon enfance et ma vie d'aujourd'hui. Elle chante, elle chante...'" (125). Dans ce sens, c'est Philippe qui a le sentiment d'une perte, car it ne pourra plus retrouver l'innocence et la facilite de l'enfance, tandis que Vinca regarde vers l'avenir et elle est contente d'avoir connu ce "grand secret" que Philippe voulait lui cacher. Le fait que Vinca accepte mieux l'amour physique rend Philippe pitoyable. C'est lui enfin qui regrette le changement dans leur amitie et lui qui aimerait retourner au temps oli ils &talent des copains, des enfants. Pour Philippe, la fin de l'enfance est aussi amere que l'orangeade qu'il a bue pendant sa premiere visite chez Madame Dalleray. Il est envahi par la nostalgie ce qui peut aussi etre considers comme un trait feminin. Philippe imagine une conversation avec son amie a propos de cette envie: "Alors je lui dirais: 'Ce n'est pas vrai. Il ne s'est rien passé! Tu es ma Vinca de toujours. Tu ne m'as pas donne ce plaisir, qui ne fut pas un tres grand plaisir'" (123). Il ne veut pas admettre qu'elle a pu chercher son propre plaisir. Le jeune homme est degu par la reaction de Vinca, laquelle ne s'est pas montree la jeune fille modele. La derniere phrase du roman illustre le sentiment de desillusion chez l'adolescent: "'Ni heros ni bourreau...Un peu de douleur, un peu de plaisir...Je ne lui aurai donne que cela...que cela...'" (126). Cette deception peut aussi etre vue comme un renversement des attitudes masculines et feminines car, comme on l'a constate, pour une femme la perte de sa virginite est encodee comme une 89  honte, et c'est plutOt elle qui devrait se sentir comme un objet sexuê qui est la pour faire plaisir aux hommes. C'est la femme, et non pas l'homme, qui est suppose se sentir utilis6e. Comme Simone de Beauvoir le constate: "La civilisation patriarcale a valid la femme a la chasteté; on reconnait plus ou moins ouvertement le droit du male a assouvir ses dêsirs sexuels tandis que la femme est confinêe dans le mariage: pour elle, l'acte de chair, s'il nest pas sanctifie par le code, par le sacrement, est une faute, une chute, une dêfaite, une faiblesse; elle se doit de dêfendre sa vertu, son honneur; si elle 'cede', si elle 'tombe', elle suscite le mêpris; tandis que dans le blame méme qu'on inflige a son vainqueur, it entre de l'admiration" (DS 150).  Vinca: une nouvelle perspective sur la "feminitd"  En nous donnant "sa nouvelle perspective de femme", Colette brise le stereotype traditionnel de la fêminitd dans ses descriptions des personnages fdminins. Dans Le Blé en herbe, on a vu comment Madame Dalleray est decrite souvent comme une femme virile. Par contre, la description de Vinca n'illustre pas forcement une jeune fille masculine, mais une jeune fille feminine aux caracteristiques non traditionnelles. En se róferant aux etudes de la socialisation de l'adolescente, on a vu comment on lui enseigne a laisser de cote les jeux gargonniers de son enfance, tout en lui apprenant comment plaire aux hommes, car, comme la plupart des filles de cette époque, son avenir se construira autour du mariage et des enfants. Mais souvent on voit un vacillement entre sa vie de garcon manqué et sa nouvelle vie de femme, et it faut se demander si quelques aspects de sa personnalite ne sont pas necessairement des restes de son 90  enfance, mais pluteit des qualites feminines selon Colette. Par exemple, prenons l'êpisode ou ayant confronts Philippe a propos de la peine que sa trahison lui a faite, Vinca le frappe au visage d'un poing gargonnier. Philippe, qui s'attendait a ce qu'elle pleure, est etonn6 par sa force. Il se dit: "'routes ses paroles sont aussi surprenantes que cette force que je lui ai vue souvent, quand elle nage, quand elle saute, quand elle lance des cailloux...'" (103). Dans Corps fêminin, corps textuel (1973), Yannick Resch observe que Colette "s'eloigne de l'analyse classique des caractéres telle qu'on la trouve dans les romans d'analyse" (197). Elle ajoute que "la description des personnages est essentiellement une description corporelle car l'aspect physique rêvéle, sugg&re les motivations, les reactions et les sentiments" (14). Dans ce sens, Colette fait "parler" ses personnages a travers leur corps. Cependant, le portrait du corps de la femme est loin d'être traditionnel. D'abord, le corps n'est pas prèsente comme un objet, car it exprime le desir de vivre, le mouvement, l'energie, le dynamisme et la puissance (21). Selon Resch, Colette redefinit la notion de la feminite, car "chaque corps fêminin definit lui-meme sa propre feminitó" (30). Il n'existe pas de "limites" ni de "modêle précis". La description corporelle de Vinca illustre comment la fêminite de cette jeune fille est "personnalisde". Elle ne reprêsente pas la faiblesse traditionnelle d'un être fêminin. Au contraire, elle exprime la force et l'energie physique (qu'on associerait plutdot a un jeune homme). "Elle courait, toute mouillde, grande et gargonni6re, mais fine, avec de longs muscles discrets" (11). Dans les 91  descriptions de Vinca, Colette reussit a illustrer sa feminite a travers la force et l'energie et elle prete une attention particuliere aux jambes de la jeune fille: "Phil se baissa vivement, saisit les deux rubans de laine blanche et les croisa sur une cheville brune fremissante, seche, jambe de bete fine, faite pour la course et le saut. Un epiderme durci, des cicatrices nombreuses n'en masquaient pas la grace. Presque pas de chair sur l'ossature lögere, juste assez de muscle pour assurer le galbe; la jambe de Vinca n'eveillait pas le de sir, mais l'espece d'exaltation que l'on voue A un style pur" (52). -  Le portrait de Vinca la montre en jolie jeune fille, aux yeux magnifiques. Elle est comparee  a  la nature: ses yeux sont la  couleur d'une pluie printaniere, ses cheveux ressemblent a la paille doree, et meme si au debut du roman elle a un cou "blanc comme le lait" (6), plus tard son cou est brun,  hale  comme tout  son corps. Quand it la voit habillee en blanc, Philippe pense qu'elle ressemble a "un singe habilld". Il se dit qu'"elle a l'air d'une mulatresse qui va communier..." (11).  Son corps  bronze et ses cheveux dores par le soleil donnent l'image d'une adolescente en bonne sante. Elle est "brillee comme une blonde" (10). Cela fait contraste avec Philippe, qui se sent souvent malade, qui manque d'energie et qui est parfois d'une "paleur poetique". Resch constate dans Corps feminin, corps textuel que le personnage feminin chez Colette est avant tout "un corps qui n'existe pas seul comme un objet ou un ornement, mais qui ne commence a etre que par la difference et a la limite le contraste qui le distingue de son partenaire masculin" (197). Phil passe beaucoup de temps a se detendre, a se laisser admirer par son amie, et pendant la scene de la confrontation "Philippe se 92  plaignit, s'alourdit. Elle devina qu'il se servait a present de la plainte, de l'inertie, pour echapper aux reproches et aux questions" (108). On voit la difference entre les deux quand ils sont ensemble dans l'eau: "Ils plongêrent ensemble, et tandis que Vinca battait joyeusement des jambes et des bras le flot faible, et crachait l'eau en chantant, Philippe, pale, luttait contre son frisson et nageait les dents serrees" (64). Philippe craint la force de son arnie et l'observe en train de bouger, de remplir quelque devoir de jeune fille. Elle est sportive, car elle a des mains de "pecheuse et de joueuse de tennis" (96). Son corps exprime son activite: "Ruisselante, elle montrait des genoux meurtris de saint Sebastien, parfaits sous leur epiderme balafre; des mains d'aide-jardinier ou de mousse [...] et son blouson sentait la moule crue" (24). De plus, ses vetements de peche, qu'elle porte souvent, sentent "l'iode et l'algue" (66) et Philippe est frappe par le "manque de douceur" de Vinca quand it la voit courir devant lui et franchir d'un saut un creux de dune. A table, le jeune homme n'avait pas d'appetit, mais "Vinca devorait, et rayonnait d'une blessante allegresse" (65). Vinca exprime la force, l'energie, le dynamisme et la bonne sante, tandis que Phil est três dmotif, se sent souvent malade, manque d'appetit et ne prend jamais l'initiative. En presentant un nouveau point de vue sur la femme, Colette brise les stereotypes traditionnels en ce qui concerne les caracteristiques masculines et feminines et les roles de l'homme et de la femme dans le couple. Dans Le Bld en herbe, elle préte a l'adolescent des traits feminins et en cela elle reste fidéle a 93  ce qui est constate dans les etudes sociologiques et psychologiques sur cette etape de la vie, ou it semble y avoir une hesitation de la nature avant la differenciation des sexes. A cause de ses sentiments de confusion et d'anxiete, le jeune homme est tres emotif et a peur des nouvelles experiences qui accompagnent son statut d'homme naissant. Ces caracteristiques sont plus souvent attribuees a la femme. Dans sa relation avec Madame Dalleray, on voit un renversement tres net des roles et des traits. Cette dame virile domine un jeune homme qui est si effraye au debut par les intentions de "son maitre" qu'il ressemble et se comporte comme une petite fille. Par ailleurs, la masculinite de Madame Dallery hemp eche d'être la figure -  maternelle que Philippe cherche: "Mais ni Camille Dalleray ni Vinca, dans son reve, ne voulaient se souvenir que Philippe n'etait qu'un petit gargon tendre, presse seulement de poser sa tete sur une epaule, un petit garcon de dix ans" (116).  La  féminite de Philippe contraste avec celle de sa jeune amie. Vinca n'est pas masculine, mais ses traits ambigus illustrent une nouvelle vision de la feminite, vision qui inclut la force et henergie. C'est Philippe qui exprime tous les traits faibles de la feminite traditionnelle. A cause de cette difference entre les deux amis, it existe egalement un renversement des roles dans le couple, mais la situation change au fur et a mesure que Vinca accomplit son apprentissage de femme. En revanche, Colette ne montre pas seulement une jeune fille obeissante qui ne pose pas de questions sur son destin, mais une femme dynamique qui brille de sante et sait exprimer ses propres desirs. Si elle accepte de se soumettre, de servir, de devenir femme, c'est parce qu'elle le 94  veut. Pour elle, c'est necessaire a son succés, en tant que femme. Comme Simone de Beauvoir le constate, "[...] elle est obligee d'offrir a l'homme le mythe de sa soumission du fait qu'il reclame de dominer" (DS 130). Une soumission volontaire devient une partie integrale de sa lutte pour vaincre sa propre enfance, pour devenir une femme qui sait manipuler un homme, autant qu'il sait, a son tour, la contrOler. L'interet du recit dans Le Ble en herbe reside, pour les lecteurs modernes, dans l'ambivalence qui, chez Colette, definit les rapports de couple. Elle joue avec les stereotypes, mais ce jeu fonctionne a partir d'une certaine acceptation des modeles proposes.  95  CONCLUSION  96  "C'est le fait des heros, des comediens et des enfants, de se sentir a l'aise sur un plan eleve. Ces enfants espererent follement qu'une douleur noble pouvait naitre de l'amour". Le Ble en herbe  97  Les analyses psychologiques et sociologiques contemporaines que nous avons utilisêes confirment la justesse des intuitions et des observations de Colette en ce qui concerne l'adolescence. En effet, ces analyses montrent que les divers traits de l'adolescence decrits dans Le Ble en herbe ne sont pas specifiques a une certaine classe sociale ou a un pays particulier. Colette analyse le difficile passage de l'adolescence chez deux jeunes bourgeois parisiens, mais toute jeune personne, quel que soit son milieu social, doit passer par cette pêriode de transition entre l'enfance et Page adulte. Dans ce sens, on peut donc conclure que l'adolescence est "universelle". D'autre part, l'adolescence n'est pas uniquement une realitê biologique; cette periode de la vie peut se diviser entre les elements intêrieurs (la maturation du corps et les effets psychologiques de cette metamorphose sur l'individu) et les elements exterieurs (les attentes de la societê et ses contraintes sur l'adolescent). Ces deux categories sont indissociables mais aussi parfois conflictuelles: la maturite biologique ne correspond pas necessairement a la maturite socioculturelle. Autrement dit, tout adolescent subit des changements physiques quand it devient adulte, mais la fagon dont chaque individu les accepte et se comporte pendant cette periode de la vie est variable et le processus de la socialisation change dans la mesure ou chaque societe a ses propres valeurs cultureiles. Dans son roman, Colette decrit la petite bourgeoisie parisienne des annees vingt et les attentes de cette sociête en ce qui concerne les adolescents. Ces attentes varient selon le 98  milieu social, et selon le sexe de l'adolescent. La socialisation d'une jeune fille de quinze ans et demi dêpeinte par Colette peut servir de point de reference pour analyser les changements d'attitude envers le comportement d'une adolescente dans differentes societes a des époques differentes. En 1923, le comportement de Vinca a provoque l'interdiction de la publication de ce roman par extraits dans un journal frangais. Est-ce le milieu dont Vinca fait partie, qui influenga la reception critique des lecteurs contemporains du livre? En revanche, dans Giqi (1944), la jeune fille appartient a une classe et  a  une  famille du demi-monde parisien du debut du vingtieme siecle. Le style humoristique utilise par Colette pour decrire l'apprentissage de Gigi pour devenir plus tard une demi-mondaine comme sa tante et sa grand-mere, fait que le lecteur a tendance oublier que Gigi, en fait, apprend a devenir un objet de plaisir, qu'elle êchangera son corps contre quelques luxes materiels. On peut comparer le scandale suscite par Le Ble en herbe dans les annees vingt avec la reception du roman L'Amant de Marguerite Duras en 1984. Ce recit n'a pas fait l'objet d'une censure, bien qu'il s'agisse encore d'une adolescente de quinze ans qui exprime son de sir de connaitre l'amour physique. Le -  lecteur contemporain ne semble pas etre choquó par cette curiositd sexuelle. Ce qui peut de ranger dans le comportement du -  personnage de Duras, c'est que la fille utilise ouvertement le Chinois riche et epris d'elle pour satisfaire ses propres dósirs et qu'elle n'a pas honte d'exprimer ses de sirs sexuels. Ces -  exemples litteraires montrent que l'apprentissage de 99  l'adolescence se fait a travers la socialisation mais que chaque milieu social attend et accepte differents types de comportement de la part des adolescent(e)s. On peut donc constater que meme si les facteurs biologiques restent constants, les facteurs extdrieurs varient selon l'epoque et le milieu. Dans Le Ble en herbe, it est clair que ce sont les parents qui vehiculent la socialisation des adolescents. En óvoquant la relation entre les enfants et leurs parents, Colette releve plusieurs paradoxes. D'abord, Phil et Vinca voient a peine leurs parents; ils sont pour eux des "Ombres", des "FantOmes". Mais en meme temps Phil a peur de decevoir ses parents et Vinca repete sans cesse les paroles de sa mere. Ces parents qu'ils dedaignent leur servent de modele malgre tout. En tout cas, ce sont les parents qui decident de tout leur avenir. De plus, l'egocentrisme des adolescents les pousse a voir dans Page adulte la mort, la fin d'une vie dynamique et intense; mais ils ont egalement hate d'arriver a cette &tape de la vie ou tout sera bien dófini. En montrant l'influence des parents sur les adolescents, Colette met en question l'origine des caracteristiques masculines et feminines. Est-ce que ces caracteristiques sont biologiques ou sont-elles davantage le produit d'un conditionnement social? Dans Le Ble en herbe, Colette fait parfois une distinction entre ces caracteristiques, les categorisant tantOt en acquis naturels, tantOt en acquis culturels. Par exemple, en presentant Phil, "subtil, ne pour la chasse et la tromperie..." (6) et Vinca ayant "l'imperieux instinct de tout donner" (6), Colette donne des exemples de caracteristiques apparemment innees. Mais est-ce 100  qu'il s'agit vraiment d'un comportement naturel chez les deux sexes ou est-ce que ces exemples de la masculinite ou de la feminite sont typiques d'une époque, et tellement inscrits dans leur inconscient (et celui de Colette) qu'ils ne peuvent pas y echapper? Cela reste discutable. Par contre, en examinant l'apprentissage de la jeune fille et l'êvolution de ce garcon manqué en femme, Colette montre comment la "mascarade" de la feminite et la manipulation de l'homme sont apprises par la jeune fille. A travers Vinca, Colette illustre combien it est difficile de laisser tomber la liberte de l'enfance pour devenir "entravde" par le masochisme feminin. C'est surtout l'influence de la mere qui pousse l'adolescente a ne pas questionner son conditionnement et, bien avant la parution du Deuxiême sexe de Simone de Beauvoir, Colette a montre la complexitó de la relation entre mere et fille. Dans le cas de Vinca, c'est la mere qui impose a la fille la vie subordonnde qu'elle a elle-meme vOcue et cette fille obdissante l'accepte, reproduisant ainsi le schema maternel. Il n'y a que son oncle qui reconnaisse l'injustice dans ce destin de femme et quand it en parle it rencontre une resistance de tous les cotes; a cette époque l'Omancipation de la femme êtait mal acceptee par la classe bourgeoise en particulier. En fait, ni Philippe ni Vinca ne remettent en question l'avenir planifiê par leurs parents. L'acte d'accepter au lieu de questionner ou de se revolter illustre un des plus grands paradoxes de ce roman et de l'adolescence: en devenant adulte et donc responsable et ind6pendant, la vie devrait étre une dclosion - toutes sortes de possibilites se prêsentent. Mais, en renongant a la libertê de 101  choisir pour eux-mémes, Phil et Vinca acceptent la vie comme forclusion. Les changements physiques qui accompagnent l'adolescence sont essentiels a la description des personnages et Colette montre comment cette transformation modifie leur autorepresentation et les rapports qu'ils ont entre eux. Its ne se voient plus de la meme fagon. Comme la plupart des hommes (selon Simone de Beauvoir) Phil est fier de son corps et de son apparence physique: ii se trouve "assez beau" pour Vinca. Au contraire, Vinca a plus du mal a s'adapter a son corps "deforme", a ses "quinze ans fiers et gauches" (16). Le desir sexuel naissant chez les deux devient encore plus troublant et paradoxal, puisque Phil et Vinca sont des "jumeaux amoureux et purs" (124), donc une relation sexuelle entre eux serait presque incestueuse. Aprês son initiation a l'amour physique par Madame Dalleray, Phil devient ecoeurd par "l'image insensee" d'une liaison pareille entre lui et Vinca. Malgre cela, ils passent une nuit ensemble, une nuit qui gache tout ce qu'ils essaient de preserver: "quinze annees de vie enchantee, de tendresse unique..." (124). En face d'une rivale, Vinca initie cette experience et prend le pire risque pour garder Phil. Mais paradoxalement, en tant que jeune fille bourgeoise, la perte de sa virginite pourra se retourner contre elle:  Philippe risque  de ne pas vouloir l'epouser. C'est le narrateur omniscient qui souligne les pires consequences, consequences qui touchent uniquement la fille: "Il [Phil] ne songea pas non plus que dans quelques semaines l'enfant qui chantait pouvait pleurer, effaree, condamnee, a la meme fenetre" (126). 102  Dans sa description de l'adolescence, Colette profite de cette 6tape de la vie oil la nature semble hesiter devant les deux sexes pour renverser les caracteristiques traditionellement considerdes masculines ou feminines. L'écrivaine remet en question les stereotypes sexuels tout en donnant une nouvelle vision de la femme - celle des annees vingt. L'année 1923 a vu la publication d'un autre roman, La Garconne de Victor Marguerite; celui-ci a fait scandale en presentant une femme moderne qui se revolte contre le mod6le de la jeune fille rang6e. Dans Le Blé en herbe, Colette montre une adolescente qui est tellement naturelle qu'elle a du mal a s'adapter a une mascarade. Bien qu'elle soit obeissante, remplissant tous ses devoirs de jeune fille, Vinca ne peut pas contenir son désir naissant. Elle n'est pas faible, mais 6nergique, dynamique et forte, et grace a son cote compétitif, elle réussit a faire ce qu'elle veut. La femme "libérée" de cette époque, telle qu'on la trouve dans La Chatte (1933), s'annonce ici. Le modêle féminin change et exigera un changement du comportement masculin.  Dans ces deux romans de Colette,  l'homme est presente comme inferieur a la femme sur les plans physique et 6 motif. Face a une femme moderne, it essaie de -  s'6chapper dans le passé, dans l'enfance. Ce genre de femme moderne se retrouve aussi dans le personnage de Madame Dalleray. Elle vit seule et profite d'un jeune homme pour en jouer et jouir. Mais, malgr6 sa libert6, elle n'est pas un mod6le heureux. C'est une "quémandeuseu et elle fuit cette situation humiliante pour laisser le plaisir de l'amour aux plus jeunes. Comme dans Cheri (1920), la femme plus agée renonce a l'amour et 103  laisse son amant plus jeune a une femme du meme age que lui. Comme Cheri, Phil est initie a la passion sexuelle par une femme mare. Ce genre de couple ne semble pas avoir ete marginalise a l'epoque en France dans ce milieu 8 , mais dans Le Ble en herbe, Colette montre la prise de pouvoir d'un jeune homme sur une femme qui auparavant dominait la situation. En ce qui concerne les rapports des adolescentes avec des hommes plus ages, elles aussi dominent leur partenaire chez Colette. Par exemple, Gigi rejette Gaston Lachaille en tant qu'"amant" et lui impose le mariage. Louisette, dans la nouvelle "Le Tendron" (1943), profite d'un vieillard romantique et riche pour connaitre le plaisir physique et, avec l'aide de sa mere, le chasse tout de suite apres. Soulignant le titre du roman, Colette utilise l'image du 'old pour illustrer l'arrivee des deux jeunes a Page adulte. Quand Vinca revele sa peine de vraie femme causee par la trahison de Philippe, on entend au loin le battement au fldau du sarrasin. Plus tard, les deux adolescents font l'amour dehors sur une de ces couches de sarrasin. Ce n'est plus du bid "en herbe", mais du ble qui a atteint sa forme mare, prét pour la moisson. Les enfants doivent oublier les vacances sauvages au bord de la mer pour retourner en ville et se prdparer a devenir eux-mêmes des parents, des reproducteurs de l'espece humaine. Bien que Le Ble en herbe soit un portrait de l'adolescence, it ne faut pas oublier qu'il s'agit aussi d'une reflexion sur l'amour. I1 semble que, pour Colette, amour physique et amour sentimental soient dissocies, comme si les deux 8  Voir Laurence Wylie, "Youth in France and the United States" dans Youth: Change and Challenge (New York, 1963) 248. 104  n'allaient pas nècessairement ensemble. L'idee initiale de Colette pour ce roman etait d'en faire une piece de thOatre. Elle a résumé ses intentions ainsi: "Le rideau se lave, la scene est plongee dans l'obscurite, deux personnages invisibles dissertent sur l'amour avec beaucoup de science et d'expêrience. Vers les dernieres rdpliques, on donne la lampe et les spectateurs surpris s'apergoivent que les partenaires ont rêciproquement quinze et seize ans..." Colette montre que l'amour n'a pas d'age en faisant de Philippe Audebert, l'adolescent de seize ans et demi, le reprêsentant de tous les hommes, et de Vinca Ferret, jeune fille de quinze ans et demi, la representante de toutes les femmes. Mais a-t-elle respectO son projet initial? Philippe et Vinca ne sont pas expOrimentós et ce n'est qu'aprês avoir trahi leur amitió innocente que Phil se rend compte des clichés de l'amour. Colette, qu'etait agêe de cinquante ans quand elle a ecrit ce roman, avait déjà vecu des relations malheureuses. A travers Phil et Vinca, le couple ideal manqué, elle illustre l'êchec de l'amour. A travers ces deux adolescents qui sont sur le seuil de l'age adulte, Colette illustre la banalitó de l'amour et des relations entre l'homme et la femme, ainsi que la nouveautó pour chaque individu, pour chaque couple, du drame de la passion sexuelle - des rapports entre le même et l'autre.  9  Cite par Elaine Harris, L'Approfondissement de la sensualitd dans l'oeuvre romanesque de Colette ( Paris, 1973) 130. 105  OUVRAGES CONSULTES Oeuvres de Colette  Colette. Claudine a P6cole. Paris: Albin Michel, 1953. -. La Vagabonde. Paris: Albin Michel, 1988. - . L'Entrave. Paris: Flammarion, 1919. - . Mitsou. Paris: Artheme Fayard, 1946. .  Cheri. Paris: Bernard Grasset, 1920.  .  Le Ble en herbe. Paris: Flammarion, 1974.  .  Sido. Paris: Hachette, 1901.  ---. La Chatte. Paris: Flammarion, 1949. ---. Bella-Vista. Paris: J Ferenczi et Fils, 1937. ---. Le Toutounire. Paris: Editions Stock, 1984. .  Le Kepi. Paris: Flammarion, 1949.  .  Giqi. Paris: J. Ferenczi et Fils, 1945.  -. 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