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Eclosion/forclusion : l’adolescence dans Le Ble en herbe de Colette Di Cecco, Daniela Pamela 1992

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ECLOSION/FORCLUSION: L'ADOLESCENCEDANS LE BLE EN HERBE DE COLETTEByDaniela Pamela Di CeccoB.A., The University of Toronto, Canada, 1989A THESIS SUBMITTED IN PARTIAL FULFILLMENT OFTHE REQUIREMENTS FOR THE DEGREE OFMASTER OF ARTSinTHE FACULTY OF GRADUATE STUDIES(Department of French)We accept this thesis as conformingto the required standardTHE UNIVERSITY OF BRITISH COLUMBIASeptember 1992© Daniela P. Di Cecco, 1992In presenting this thesis in partial fulfilment of the requirements for an advanceddegree at the University of British Columbia, I agree that the Library shall make itfreely available for reference and study. I further agree that permission for extensivecopying of this thesis for scholarly purposes may be granted by the head of mydepartment or by his or her representatives. It is understood that copying orpublication of this thesis for financial gain shall not be allowed without my writtenpermission.(Signature)Department of 	FrenchThe University of British ColumbiaVancouver, CanadaDate September 14, 1992DE-6 (2/88)ABSTRACTThe aim of this study is to examine the portrayal of adolescence inColette's novel Le Blé en herbe (1923) which depicts the changingrelationship between two childhood friends, Philippe Audebert, age sixteenand Vinca Ferret, age fifteen. By referring to contemporary psychologicaland sociological studies of adolescence, we can see to what extentColette's observation of the difficult transition between childhood andadulthood conforms to our modern conception of this period of development.Colette analyses how a once "neutral" relationship between two"equals" is disrupted by their growing physical desire and their new roleas young adults. Each individual must adopt his/her role within thecouple, creating an imbalance of "power". John Coleman's analysis of themain changes of adolescence establishes two categories: interior elements(physical changes and the psychological influence of this transformation onthe individual) and exterior elements (society's expectations of the youngadult). Colette illustrates how these two categories are inseparable butoften in conflict with each other, provoking the many paradoxes associatedwith this transitional period of development. Both Philippe and Vincavacillate between a desire to return to childhood and a desire to becomeadults immediately.Colette's depiction of their socialization draws close attention tothe double standard which views a man's coming of age differently from awoman's. Well before Simone de Beauvoir's Le Deuxième Sexe (1949), Coletteillustrates the "mascarade" or artificiality of femininity and the complexrelationship between a mother and daughter. In Le Blé en herbe the parentsplan their children's entire future, and although the adolescents'egocentrism leads them to believe that any adult is nothing more that a"shadow" of his/her former self, neither Phil nor Vinca has the courage orthe desire to make their own choices. Their egocentrism not only creates ageneration gap, but leads them to believe that their feelings andexperiences are unique, to the point that they take the credit for having"invented" love.iiThe double standard is most apparent in attitudes towards adolescentsexuality. Vinca is portrayed as caught between a traditional model andthe "liberation" of the 1920s. The difference between innate and learnedcharacteristics becomes a central issue for the modern reader. In herrepresentation of adolescence, Colette reverses traditional "masculine" and"feminine" characteristics and behaviour in her characters. Adolescence isan ambiguous stage in development when both nature and society hesitatebefore attributing a specific gender role to each individual. Phil isoften portrayed as feminine, especially when faced with a dominating,virile older woman who becomes his "mistress/master." It is through herevocation of role reversal that Colette presents a new kind of woman who isboth physically and emotionally strong. Adolescence, for both sexes,conveys the tension between "éclosion" - a free flowering of infinitepossibilities - and "foreclusion": the painful acceptance ofpredetermined, socially defined limits.iiiTABLE DES MATIERESAbstract 	 iiTable des matiéres 	 ivAbreviations 	 vIntroduction 	 1Chapitre 1L'adolescence: entre enfant(s) et adulte(s) 	 12Chapitre 2Adolescence et socialisation: la distribution des roles 	 28Chapitre 3La sexualitó adolescente 	 49Chapitre 4Renversement des roles: l'adolescent "fêminin", l'adolescente"masculine" 	 77Conclusion 	 96Bibliographie 	 106ivABREVIATIONSJohn Coleman, The Nature of Adolescence (NA)Elizabeth Douvan, Joseph Andelsen, The Adolescent Experience (AE)Roch Duval, Adolescence aujourd'hui (AA)Grace Craig, Human Development (HD)Erik Erikson, ed., Youth: Change and Challenge (YCC)Simone de Beauvoir, Le Deuxiême Sexe (DS)vINTRODUCTION1"Le bain quotidien, joie silencieuse et complete,rendait a leur age difficile la paix et l'enfance,toutes deux en peril".Le Ble en herbe2"Notre jeunesse vous aime Madame. Car vous avezcrde Phil, Jean Faroux et Cheri. Cheri, inutile etexigeant, Jean Faroux a l'orgueil impenetrable, Philqui creve a l'idee qu'il n'a que seize ans. Vous,Colette, vous nous avez compris mieux que nous-memes".Cette citation tiree de Colette, de Claude Chauviere(1931, 127) evoque la fagon dont l'ecrivaine a ete regue par ungroupe d'êtudiants qui, "pendus aux ornements des pilliers" pourvoir Colette, s'attendaient a voir l'image de la rebelleClaudine. Its se sont trouves en presence d'"une dame d'uncertain age" qui a reussi en peu de mots a gagner toute leuradmiration. Le lendemain, elle a regu trente declarationsd'amour.Il n'est pas etonnant que Colette ait eu un tel succesaupres des jeunes, car dans ses oeuvres elle leur a beaucouppréte attention. Sa premiere creation litteraire, Claudine a l'ecole  (1900), donne la parole a une jeune fille de quinze ans,et sa derniere production romanesque, Giqi (1944), a commepersonnage principal une adolescente du meme age. PourquoiColette choisissait-elle de parler d'adolescentes? Dans Colette (1973), Elaine Harris cite une interview dans laquellel'dcrivaine dit:"'Je me suis penchee toute ma vie sur les eclosions.C'est la, pour moi, que reside le drame essentiel,mieux que dans la mort qui n'est qu'une banale defaite.Aussi, parmi mes livres, Le Ble en herbe qui tente depeindre l'amour naissant et le dur passage de l'enfancea l'adolescence m'est-il peut-etre le plus cher'"(130).Colette pergoit l'adolescence, donc, comme une ouverture, unedeuxieme naissance (a l'amour, a la vie, a l'etat d'adulte) maisaussi comme un "dur passage": comme a l'accouchement, it s'agit3d'une Opreuve a passer, d'une serie d'obstacles a surmonter.Cette metamorphose est naturelle dans la mesure oil l'etre humainest un animal, gouverne par les changements qui affectent soncorps; mais la dimension sociale et psychologique de cettemetamorphose la complique et la rend problematique.En 1923, Colette a public un court roman, Le Ble en herbe,qui illustre les tensions qui resultent des contradictions entrel'aspect naturel et l'aspect social de l'adolescence.	 Enparlant de ce recit, Colette a declare qu'elle ne voulaitqu'aucun mot du titre ne commence par une majuscule parce quequand le ble est dans cet &tat de croissance, quand it esttoujours "de l'herbe", it n'est pas plus prês de sa formecapitale que ne le sont les adolescents.' Ce titre evoqueaussi l'herbe comme symbole de la liberte de l'enfance oil on estencore "sauvage" et "naturel", tandis que l'adolescence est laperiode de la vie oil on est "cultive" par la societe pour devenirun de ses "produits" utiles. A la sortie de l'enfance, on nepeut plus "pousser" librement selon la nature; le jeu et leplaisir cêdent la place au travail, a la responsabilite, a unrole social bien defini. Les reactions et les comportements desdeux adolescents de ce recit peuvent encore nous etonner, maisils correspondent a un certain concept de l'adolescence elaborepar cette auteure bien avant l'epoque oil des sociologues et despsychologues modernes allaient developper des theories a cesujet. Ce qui est encore plus interessant, c'est la fagon dontColette non seulement intOgre les divers traits de l'adolescence1 	 .Nicole Ward Jouve, Colette (England, 1987) 179.4dans le portrait de ses personnages, mais aussi illustre lanaissance d'une relation entre un homme et une femme tout enmontrant la prise de conscience par chacun de sa position dans lecouple. L'homme se rend compte de sa puissance et la femmeaccepte son ninferiorite", en puisant de la force dans sasouffrance et dans sa douleur. I1 s'agit de stereotypes sociauxreconnaissables, mais en meme temps Colette joue avec l'image ducouple traditionnel. Elle profite de la representation de cetteperiode de transition oil les roles ne sont pas encore definispour briser les stereotypes sexuels d'une fagon qui reflete leurmise en question autour de 1920, armee ou ce livre a paru.Est-ce que les comportements supposement typiques d'un sexeou de l'autre, qui paraissent a cet age, sont la preuve d'unepredisposition innee, biologique, a une certaine "feminite" ou"masculinite"? Ou serait-il plus juste de voir ces comportementscomme le resultat d'une contrainte sociale, variable selon lemilieu et l'epoque, comme Foucault le pretend? La fagon dontColette les presente dans Le Ble en herbe continue a intriguer lelecteur moderne parce qu'elle pose indirectement ces questions.De nos jours, nous avons des images bien prdcises de ce qui est"typique" de l'adolescence, basses sur des etudes sociologiquesqui ont contribue a une "psychologie populaire" de "Pageingrat". Le milieu peint par Colette - la bourgeoisie parisienneautour de 1920 - différe de celui evoque dans des etudesulterieures, americaines pour la plupart: mais les ressemblancessont remarquables.Selon John Coleman, auteur de The Nature of Adolescence (1980), les adolescents font partie d'une "culture" distincte a5l'interieur de la societe. Its ont des valeurs differentes decelles du monde adulte. Toute transition entre deux etatsimplique une renonciation aux codes du premier et une acceptationde ceux du dernier. Cela peut provoquer des sentiments devulnerabilite et d'alienation chez l'adolescent, qui doit quitterla protection, la stabilite et la liberte de "l'age d'or" del'enfance pour accepter toutes les responsabilites de l'adulte.L'etude de Coleman servira de base pour etablir lescaractdristiques generalement assocides a ce stade de transition,mais plusieurs autres ouvrages sur l'adolescence seront appeles atemoigner de la justesse des diverses caracteristiques illustreespar le roman de Colette. Ce qui est etonnant, c'est jusqu'ã quelpoint le recit de Colette exemplifie les traits de l'adolescencedans les deux categories essentielles: les elements interieurset les elements exterieurs. Le premier groupe comporte surtoutdes changements physiques qui ont lieu a la puberte et les effetsde cette transformation sur l'adolescent au niveau emotif. Ledeuxieme inclut les nouvelles exigences et contraintes exercdessur l'adolescent par la famille et par la societe. Deschangements physiques provoquent des sentiments d'insecurite, quimodifient l'auto-representation de l'individu et de son amourpropre. A cet age, la croissance acceleree est accompagnee dessignes physiques de la maturite sexuelle. Selon Coleman, leschangements de la taille et de la forme du corps provoquent unecertaine gaucherie dans les mouvements de l'individu alors queles changements au niveau des fonctions physiques bouleversentl'adolescent(e). Toutes ces transformations sont incontrOlables:6elles dópassent et derangent les habitudes, la previsibilite del'enfance.Coleman constate de plus que l'adolescent(e) a sa proprefagon de penser et de raisonner. A cause des changements dans savie relies a la transformation de son corps, il/elle est souventgén6(e) et a de la difficulte a sêparer ses pensêes de celles desautres. Par exemple, si l'adolescent a un bouton au nez, it al'impression que tout le monde ne voit que ce bouton. C'estparce qu'il est tellement preoccupe par cette imperfection qu'ilpense que les autres le sont aussi. Coleman appelle ce genre deraisonnement "l'egocentrisme de l'adolescent". Cette obsessionde soi provoque l'impression, chez le jeune narcissique, que sessentiments sont extraordinaires et mémes uniques.Ces changements naturels et inóvitables sont doubles parceux qui sont imposes de l'exterieur. La famille et la societequi entourent l'individu sont des facteurs que contribuent a laperception que l'adolescent a de lui-mdme. Coleman analyse lasocialisation des jeunes, c'est-a-dire le processus par lequell'individu absorbe les valeurs et les moeurs de son milieusocial. La famille, les amis, les professeurs, contribuent a lasocialisation de l'adolescent. La societe s'attend a ce que lesjeunes milrissent et deviennent des citoyens "responsables",c'est-a-dire conformes a un certain modele. Les roles del'adolescent et ce qui est acceptable au niveau de soncomportement changent. A cet age, l'individu doit affronterbeaucoup de choix et relever des defis, tout en acceptant lesexigeances et les contraintes que la societe lui impose. Souventcette pression de l'exterieur rend l'adolescent confus et7vulnerable. Tout d'un coup, it ne peut plus se comporter "commeun enfant" et it est force d'accepter le role d'un adulte pouretre approuve par la societe. Selon Coleman, la pression quivient de l'exterieur est aussi forte que celle qui vient deschangements physiques du corps, et parfois les deux sont enconflit. Cela explique le fait que la socialisation etl'adoption des nouveaux roles posent tant de problêmes pendantl'adolescence. La transformation des roles est primordiale dansle developpement des deux sexes et les demandes de la societeaugmentent au fur et a mesure que l'individu vieillit. Unedeuxiême pression se fait sentir par le fait que, comme lesadultes, les adolescents doivent jouer plus d'un role. Leurdeveloppement est determine en grande partie par leurs rapportsavec les gens qui ont de l'importance dans leur vie et dont lesexigences peuvent varier.Erik Erikson, auteur de Identity, Youth and Crisis (1968)s'est beaucoup penche sur l'adolescence. En effet, le termecourant "crise d'identite" vient de son etude. Il constate quecette periode de la vie est marquee par l'etablissement d'uneidentite. Comme Coleman, it reconnait qu'une pression enorme estajoutee a la vie de l'adolescent par les changements physiques etsociologiques rapides et incontrOlables qu'il vit. Cepsychologue souligne aussi que l'individu doit faire certainschoix importants a ce moment-la, choix qui peuvent modifier savie, par exemple dans le domaine des etudes. D'autres obstaclesdevant l'etablissement d'une identite sont l'anxiete devant leschangements physiques et sociologiques et la peur de deveniradulte et de devoir accepter les responsabilitds que cela8comporte. L'etude d'Erikson comprend egalement plusieurs "choix"par lesquels l'individu arrivera a une identitó adulte. Le choixcrucial sera d'accepter les attentes de sa famille et de lasociete ou de se revolter contre ces attentes.Ces attentes varient encore selon le sexe de l'individu:Pêcart etait encore plus grand dans le milieu depeint parColette. Plusieurs fagons de stereotyper l'individu selon sonsexe existent avant Page de l'adolescence, mais elles deviennentplus 6videntes a cette &tape. Par exemple, une petite fille quiaime les sports ou qui aime jouer avec les garcons est acceptdedans notre societe en tant que "garcon manqué": nous verrons quec'etait aussi le cas en France en 1920. Mais quand cette mémefille atteint la puberte, on s'attend a ce qu'elle laisse de coteses habitudes "masculines" et qu'elle devienne "feminine". Ainsion peut dire qu'avant l'adolescence, les filles (et méme lesgarcons, d'ailleurs) jouissent de plus de liberte que par lasuite. Par contre, ce qui est plus problematique pour la fille,c'est la contradiction entre la dependance et l'indêpendance.Elle devrait en principe devenir plus independante selon unmodéle suppose "neutre", parce qu'elle est maintenant "adulte";mais tout son avenir se construira (dans la France des annêesvingt et souvent encore aujourd'hui) autour du mariage et desenfants, qui representent la maturite feminine dOpendante. Enrevanche, pour les garcons la societe a tendance a souligner lar6ussite, l'habiletê et l'auto-suffisance, qualites qui sedeclenchent par un refus de l'enfance et de la feminite. Ce quiest frappant a la lecture de Colette, c'est a quel point cettesituation n'a pas change.9Selon des sociologues modernes, l'amitie joue un roleimportant dans la vie des adolescents. A mesure que les jeunesdeviennent plus independants vis-a-vis de leur famille, ilsdependent davantage de l'amitie des gens du méme age qui viventdes experiences semblables. Du fait qu'ils sont souventvulnerables et qu'ils manquent de confiance, ils ont besoin d'unappui qui renforce leur point de vue. Selon Coleman, les finessemblent avoir plus besoin d'amis intimes a cause de leurorientation vers la dependance, tandis que les jeunes gargons,qui sont pousses vers l'autonomie, ne semblent pas en avoirautant besoin. L'auteur ajoute que les filles manquent deconfiance plus que les garcons, qu'elles ont davantage peur de latrahison, et qu'elles sont plus portees a se sentir jalouses (NA92). Ces differences entre les sexes seront relevees plus tard,lors de l'analyse du conditionnement social de la jeune fille.La presente etude portera donc sur la fagon dont Coletterepresente cette póriode de transition dans la vie appelee"adolescence". Les conclusions des etudes plus recentes de cette&tape physique, psychologique et social du developpement del'individu serviront de point de comparaison pour voir commentColette intégre les caracteristiques de "l'age ingrat" dans larepresentation de ses personnages, en faisant preuve d'uneobservation et d'une sensibilite exceptionnelles; nous verronscomment elle fait ressortir chez eux les diverses angoisses etfrustrations qu'on associe a ce stade de la vie. Ensuite, onregardera de plus prês les differences entre l'adolescent etl'adolescente, surtout le role de la societe et de la familledans leur conditionnement a un role sexuel. Colette a montre le1 0"double standard" entre l'homme et la femme en ce qui concernel'attitude envers la sexualite, bien avant Simone de Beauvoir.En abordant la construction de la feminite et ses implications,telles qu'elles sont representees par Colette, on verra lestendances de cette ecrivaine a briser les stereotypestraditionnels en ce qui concerne les roles et lescaracteristiques masculins et feminins. La justesse de sesobservations comporte une mise en question des roles imposes.Colette brouille les cartes, forgant le lecteur/la lectrice aremettre en question les modeles courants, tout en illustrant laforce des conditionnements conventionnels. Elle parlefranchement du desir sexuel qui existe autant chez la femme quechez l'homme. Elle illustre aussi la banalite des relationsentre l'homme et la femme, en communiquant l'egocentrisme desadolescents, qui font pour la premiere fois l'experience del'amour. Nous verrons que ce recit d'un amour adolescent soulevedes questions troublantes sur "l'adolescence" et sur "l'amour",puisque les deux participent autant d'une mascarade que du"naturel".11CHAPITRE 1L'adolescence: entre enfant(s) et adulte(s)12"Toute leur enfance les a unis, l'adolescence lessOpare".Le Blê en herbe13Le Ble en herbe (1923): jouer a etre adulteL'intrigue du roman Le Ble en herbe est simple. PhilippeAudebert, 'age de seize ans et demi, et Vinca Ferret, agée dequinze ans et demi, passent leurs vacances d'ete en Bretagne,chacun dans sa famille, comme ils le font chaque armee depuisleur enfance. Mais ces vacances sont differentes desprecedentes; quelque chose a change. L'innocence et la viefacile qui font partie de "Page d'or" qu'etait leur enfance sontremplacees par l'incertitude et le bouleversement emotionnel quiaccompagnent l'adolescence. Ces grands amis d'enfance, qui sevivaient presque comme frOre et soeur, ne savent plus tout d'uncoup comment se comporter l'un envers l'autre. Les baignades,les pique-niques, les apres-midi a la peche - toutes lesactivites des vacances sont modifiees par la nouvelle perceptionqu'a chacun de lui-meme et de l'autre. Le "long et dur" passagede l'adolescence est complique ici par le fait qu'il s'agit d'ungarcon et d'une fille qui "s'aiment"; depuis leur enfance ilsdonnent l'impression d'être un "etre double" ou des jumeaux lidspar une force invisible. Donc, dans ce recit, l'adolescence n'estpas uniquement representee par une confusion emotive al'interieur d'une seule personne, mais aussi par un nouveau desirphysique ressenti vers un membre de l'autre sexe, qui etaitjusque-la asexue, neutre. Chacun doit etablir sa propre identitesexuelle, face a l'autre.Colette, qui avait cinquante ans quand elle a ecrit Le Ble en herbe, n'a pas oublie les difficultes rencontrees par lesadolescents. Elle transmet efficacement les particularites14associees a cette ótape de la vie, faisant preuve d'une capacited'observation exceptionnelle en racontant les reactions de cesdeux jeunes aux differents obstacles qu'ils rencontrent. Enpresentant ses deux personnages principaux, Phil et Vinca,Colette constate que "route leur enfance les a unis,l'adolescence les separe"(6). Philippe, qui est en traind'observer son amie, la compare a la Vinca des de/Ili61 .es annees.Il remarque des changements physiques chez elle et se demande sice sera cette annee ou celle qui suit qu'elle "tombera a sespieds et qu'elle lui dira des paroles de femme..." (6). Il adeja des idees precongues sur le comportement d'une femme. Pourl'instant, la jeune fille resiste a la "tentation" de soumission,ce qui frustre le jeune homme. Des les premiers paragraphes,Colette montre comment les transformations de l'adolescencecreent une gene chez les deux personnages. D'abord, it y a unsilence, ou plutOt une confusion, qui empeche la conversation.”rL...] le silence, a tout moment, tombe entre eux si lourdementqu'ils preferent une bouderie a l'effort de la conversation" (6).Les deux sentent qu'ils ne sont plus uniquement "des copains"mais qu'ils sont attires l'un envers l'autre par des sentimentsqui leur &talent inconnus avant: s'agit-il d'instinctsbiologiques, ou de rites a accomplir? Its ne savent plus nicomment interpreter l'autre ni s'exprimer. L'impossibilite decommuniquer comme avant est soulignee plusieurs fois. Parexemple, la baignade represente une occasion oil on ne se sent pasoblige de parler. Its sont liberes de la crainte de ne passavoir quoi dire, de l'obligation d'essayer de cacher leurssentiments confus derriere des mots inutiles: 	 "Le bain15quotidien, joie silencieuse et complete, rendait a leur agedifficile la paix et l'enfance, toutes deux en peril" (10).Selon Elizabeth Douvan et Joseph Adelson, auteurs de TheAdolescent Experience (1966), les principales difficultes del'adolescent viennent du fait qu'il se trouve entre deux etatsbien dófinis. On tourne le dos vers l'enfance et on se dirigevers l'Age adulte. Chose interessante, la mdtaphore le plussouvent associde a l'adolescence est celle d'un pont (AE 22).Ils ajoutent que la peur de l'inconnu ainsi que les nouvellesresponsabilites provoquent un flottement entre l'enfance et l'âgeadulte chez l'adolescent. I1 y a un va-et-vient entre les deuxdirections (AE 22). Colette avait a l'origine intitule son roman"Le Seuil", pour mettre l'accent sur cette pdriode de la vie oildeux jeunes se trouvent sur le seuil de Page adulte et sur leurhesitation a franchir ce seuii 2 . Philippe et Vinca essaientsouvent de s'accrocher a la vie facile de leur passé, puisqu'ilsse sentent menaces par les attentes du monde adulte. Ilsmontrent constamment leur regret de l'enfance perdue et le desird'y retourner: "Ils songerent, amants purs et forcends, au jeuqui les deguiserait, demain encore, en enfants rieurs, et sesentirent recrus de fatigue" (29). LA ou agir en adulte sembleencore un jeu, une mascarade, ils se sont aussi "deguises" enenfants. Plus loin, quand Vinca admet que leur amitie a changepour toujours a cause de l'infidelite de Philippe, elle dit:"[...] je crois bien que j'aimerais retourner en arriere etredevenir enfant, aujourd'hui" (71). Phil aussi, apres avoir2 Robert D. Cottrell, Colette (New York, 1974) 99.16enfin fait l'amour avec Vinca, est envahi par une nostalgie pourles moments du passé oll son amie le prenait sur son dos etcourait sur le sable (124). Ce renversement des roles, qu'onexaminera plus loin, rêvéle ici le desir du jeune homme d'avoirquelqu'un qui s'occupe de lui, qui le porte comme un enfant. Ilne veut pas accepter la responsabilite d'être le "maitre" ducouple en accddant au nouveau statut d'homme. Il voudraitretourner a une amitie plus simple, comme celle qui rêunit deuxegaux, deux enfants neutres.Cette envie de redevenir des enfants rieurs (au lieu d'êtredes adolescents boudeurs) est soulignde par la presence deLisette, la petite soeur de Vinca. Lisette represente une Vincaplus jeune. Elle ressemble a sa soeur "comme un petit champignonressemble a un plus grand" (33), mais grace a son jeune age, elleechappe "au sort commun et brillait de couleurs nettes etvêridiques" (33). La petite fille vit une vie libre, sanscontraintes; celle qui est perdue pour Vinca. La fin del'enfance est aussi illustrde par Philippe quand it ramasse "lesjouets qui ne l'amusaient plus" (25). S'il existe un vacillemententre deux etats, le fait qu'on ne peut pas retourner en arriérepousse parfois les deux jeunes a faire semblant d'être déjàarrives a l'"dge adulte. Its se dirigent vers l'avenir enessayant d'oublier qu'ils sont obliges d'abord de passer par cet"age ingrat". Cette envie de devenir tout de suite adulte, etmême de remplacer les parents, se voit au moment ou Philippe etVinca emménent la petite Lisette en pique-nique. Pour commencer,on apprend qu'au passé Phil et Vinca allaient normalementddjeuner en couple: "plaisir use, plaisir g&td maintenant par17l'inquietude et le scrupule" (33). De plus, en meme temps qu'ilsessayent de jouer les roles adultes de mere et Pere de familleaupres de Lisette, l'auteure les decrit egalement comme des"enfants egards [...] qui se tournaient parfois, plaintivementvers la porte invisible par ou ils etaient sortis de leurenfance" (33).Pendant la sortie, ils font semblant d'être une petitefamille heureuse dans laquelle Philippe est 'le papa' et Vinca'la maman'. D'abord, en allant vers l'endroit oil ils comptents'installer, Vinca "chargee de paniers comme un ane d'Afrique"(33) adopte déjà le role de mere de famille et de servante.Quand ils arrivent a l'endroit, "l'enfant" s'en va jouer pendantque Vinca prepare a manger. Philippe, qui se repose et quipropose "mollement" d'aider est presque fier de voir refuser sonoffre, car quand Vinca lui dit, " On le sait, va, que to n'asapporte que to bouche pour manger...Ah! ces hommes!", cet"'homme' de seize ans accepta la raillerie et l'hommage" (34);content de faire partie de cette classe d'hommes qui peuts'attendre a etre servie par les femmes. Philippe continue ajouer son role de "maitre" de la famille en appelant "severement"Lisette a table, et en mangeant les sandwiches "que lui beurraitson amie" (34), tandis que Vinca, remplissant son devoir defemme, n'arrete pas de servir Philippe et d'aider Lisette. "Elledetachait pour Lisette l'arete des sardines, dosait la boisson,pelait les fruits, puis se hatait de manger" (35), faisant une"besogne de petite squaw" (35). La femme est presentee commesubalterne, un etre de "deuxieme classe". 	 Cependant, Philippese repose et se laisse emporter par la reverie. Il prend du18plaisir a remarquer que son amie l'admire. Pourtant la vanitesupposement feminine fait encore partie de son caractere et,comme une fille, lui aussi desire etre "desire". Il se rassuresouvent en disant des choses telles que: "'Je suis toujoursassez beau pour elle...'" (11). Il est satisfait de cettesituation ou it se sent le "maitre" et joue a posseder déjà unefemme et un enfant. Il se repete, "'Un enfant...C'est juste,nous avons un enfant...'" (36).	Ii s'agit de prendre la placedes parents - de les remplacer - mais pour ce faire, it fautattribuer le role de l'enfant a quelqu'un d'autre.Les parents: des modeles ou des "Ombres"? La scene du pique-nique est suivie d'une soirée que lesfamilies Audebert et Ferret passent ensemble. C'est la seulefois qu'on voit plus ou moins en detail les adolescents dans leurfamilie et elle nous permet d'observer comment les parentsservent de modele aux jeunes. Pour commencer, aprés le diner, leshommes jouent aux cartes tandis que les femmes brodent: despasse-temps typiquement "masculins" ou "feminins". De plus, onn'arrete pas de se moquer de Mme Ferret: d'abord, en se referenta elle, son beau frere declare que " L'inaptitude des femmes acertaines connaissances est bien curieuse..." (36) Plus tard M.Ferret lui demande d'arreter de chanter. "Marthe! ne chantezpas! Nous qui sommes si contents de tenir enfin le noiroit et lebeau temps!" (40). Meme si elle est contente de son devoir defemme au foyer, elle n'est pas respectee. Elle est pour les"vieilles traditions", mais constate que "Ce ne sont jamais les19maris qui s'en plaignent" (37). Son acceptation de son sort sebase sur la fierte de la femme qui se sent utile et necessaire ason mari. C'est le modele qu'elle propose a Vinca, donc il n'estpas etonnant que pendant l'apres-midi du pique-nique la jeunefille se soit contentee de tout porter et de tout preparer, enimitant sa mere. Il faut se souvenir aussi que ce roman date de1923 et qu'A cette époque, la plupart des femmes dans le milieubourgeois avaient la meme attitude. On comprend egalementpourquoi Philippe a "mollement" propose d'aider sa copine etpourquoi il est satisfait de voir refuser son offre. 	 Il saittres bien que dans ce milieu cela fait partie des responsabilitesde la femme de s'occuper de tout, lui inclus. Plus tardPhilippe se moque de la coiffure de Vinca de la meme fagon qu'onse moque de "l'inaptitude" de sa mere. Tout cela illustre lafagon dont ces deux adolescents imitent le comportement desadultes qui les entourent.Dans son livre Human Development (1989), Grace Craigconstate que l'adolescent egocentrique est tellement preoccupepar sa propre metamorphose qu'il pense que le reste du mondelest aussi. Dans son narcissisme, il s'invente "des spectateursimaginaires" devant lesquels il essaie de se trouver ou de secomprendre et il se sent plus a l'aise devant les gens quin'existent pas que devant le monde reel (HD 388). Cettecaracteristique se retrouve dans Le Ble en herbe dans la fagondont les jeunes personnages pensent a leurs parents. D'abord,ils les appellent des "Ombres", des "Fanteimes" ou toutsimplement, des "Etres Vagues". Ces noms, qui remplacent le mot"parents", mettent en relief leur egocentrisme par rapport aux20personnes plus &gees: "[...] les Ombres familieres, devenuespresque invisibles comme la tache ancienne du mur, comme lelierre ou le lichen, les Ombres dedaignes par les deuxadolescents..." (63). Le manque d'importance des parents dans laperspective des jeunes est souligne a travers tout le recit.Ainsi, Philippe et Vinca "gouterent une solitude parfaite, entredes parents qu'ils frOlaient a toute heure et ne voyaient presquepas" (32). Selon Craig, l'autosuffisance des adolescents estpoussde encore plus loin par leur idee qu'ils sont uniques ou lesseuls a vivre une telle situation ou a ressentir certainesemotions. Its ne peuvent pas croire que d'autres personnes plusagees ont dela vecu les mémes experiences (HD 389). 	 Lepersonnage de Phil illustre cette particularite de l'adolescence,car quand ii observe son pare qui a l'air heureux et gai, Phil sedit, "'Oh! [...] le pauvre homme n'a jamais aime..." (41). Deson cote, Vinca voit sa mere de la meme fagon:"Vinca fit un effort pour evoquer un temps ou sa mere,jeune fille, souffrit peut-titre d'amour et de silence.Elle lui vit des cheveux precocement blancs, un pince-nez d'or, et cette maigreur, qui faisait de Mme Ferretune femme si distinguee..." (41).Les parents representent le monde adulte de la méme fagonque la petite Lisette resume l'enfance perdue. Meme si lesadolescents ne s'occupent pas trop de ce que pensent leurs aines,ils les observent et remarquent la facilite de leur vie. Toutsemble etre bien defini pour eux. En regardant les adultes, Philet Vinca "envierent, pareillement, la puerilite de leurs parents,leur facilite au rire, leur foi dans un avenir paisible" (40).Dans ce passage, Colette mélange les deux &tapes de la vie: lapub- Mite de l'enfance se retrouve chez des adultes, dans une21certaine insouciance qui fait contraste avec la prise deconscience aigUe des adolescents. Phil et Vinca ne semblentjamais rire, ils ont une "dramatique humeur d'adolescents déjàvieillis [...] par l'amour prematurd, le secret, le silence etl'amertume periodique des separations" (32). Tout, pour eux, estdramatique, sinon tragique.Le rdcit de cette soirée montre dgalement le manque decommunication entre les jeunes et les adultes. Les adultesparlent entre eux et discutent de l'avenir de leurs enfants commes'ils n'êtaient pas la. Its se parlent a travers les jeunes enleur posant des questions - pas pour savoir leur avis, maisplutOt pour justifier leurs propres idêes, en ajoutant, parexemple, une remarque telle que "Pas vrai, Phil?" (37). De laméme fagon, en discutant de la vocation de la jeune fille, lepêre de Philippe s'adresse a elle, "Eh, Vinca! to entends?Accusee, qu'avez-vous a dire pour votre defense?" (38) Le choixdu mot "accusde" et l'emploi du "vous" montrent justement lemanque de participation des jeunes dans la conversation de leursparents. De plus, quand on pose une question aux adolescents, larêponse est soit "Oui, monsieur" soit "Non, monsieur". Le pOrede Philippe remarque le manque d'intdrêt chez les jeunes pour lesadultes. "Nos enfants se fichent pas mal de nous, Ferret!" (38).C'est peut-titre ce "mur" que les adolescents placent devant leursparents qui fait que les adultes continuent a les traiter commedes enfants.On peut comprendre le refus chez les parents de reconnaitrele dOveloppement de leurs enfants, car cela les force a se rendrecompte qu'eux aussi vieillissent. Comme l'adolescence reprêsente22la perte de l'enfance pour Phil et Vinca, leur croissancerepresente le vieillissement et la mort pour leurs parents. Parexemple, Madame Audebert appelle toujours son fils de seize ansson "coco Cheri" et Monsieur Audebert observe a propos de sonfils: "Ah! quand to auras Page de raison, toi, je ferai unecroix a la cheminde! Ce n'est pas seize ans, c'est six ans, qu'ila!" (40). Ce genre de commentaire insensible peut aussi etrepergu comme une des raisons pour lesquelles les jeunes dddaignentleurs parents; meme si le Pere parle en blaguant, cela provoquela frustration de l'adolescent qui ne se sent ni enfant niadulte. Dans son etude Adolescence aujourd'hui (1964), RochDouval observe a propos des parents:"L'adulte s'endurcit vite; it oublie facilement sapropre adolescence oil son systeme fragile, a vif,s'affolait de tout et vibrait a tous les ideaux, atoutes les suggestions, a toutes les impressionsagreables ou desagreables" (AA 23)Cette incomprehension de la part des parents se fait voir surtoutdans la scene vers la fin du roman oil Monsieur Audebert fait uneffort serieux pour parler a son fils. A ce moment-la Philippe,bouleverse par le depart imprevu de Madame Dalleray, "samaitresse", s'óvanouit devant son pare. L'adulte "naïf" proposel'explication suivante au malaise de son fils: "...il etait la,devant moi, et puis pouf!...I1 est comme tous les garcons de sonage, incapable de surveiller son estomac, les poches bourrees defruits..." (95) Il est etonnant que Monsieur Audebert puissedonner une telle explication de l'evanouissement de Philippe,quand sa conversation avec lui tournait autour du sujet importantde l'avenir de l'adolescent et méme d'un futur mariage possibleavec son amie Vinca. De plus, on a l'impression que le Pere se23rend compte que son fils lui cache quelque chose. Philippe lesait par la fagon dont son Pere le regarde et c'est ce regard quiextrait Monsieur Audebert des "Ombres" pour un seul moment:Philippe "supporta mal un regard qui lui parut net, devoild,nettoye de la buee isolante et protectrice derriere laquellevivent, au milieu de leurs parents, les fils pleins de secrets"(92).Bien que le Pere ait lair sincere en parlant a son fils etessaie de le mettre a l'aise en ce qui concerne son desir (ou sonmanque de desir) d'dpouser eventuellement Vinca, it existe quandmeme une opposition entre les generations. Entre parents, onrigole de l'idde d'unir Philippe et Vinca. "Ah! ah! autantmarier le frere et la soeur! Its se connaissent trop bien!"(40). Les adultes sont inconscients des vraies emotions de leursenfants. Soit qu'ils ne se rendent pas compte du comportementchange entre les jeunes, soit qu'ils ne veulent pas admettre quequelque chose de plus fort qu'une amitie innocente puisse existerentre eux. En fait, vers la fin du roman, quand Philippe apprendque Vinca etait au courant de ses visites clandestines chezMadame Dalleray, elle lui dit, "Sur la cote, to crois que tout nese sait pas? Il n'y a que les parents, pour ne rien savoir..."(100). Cette remarque souligne l'opposition entre les jeunes etleurs parents, et renforce l'impression des premiers d'être plus"vivants" que les derniers.Dans Le Ble en herbe, Colette commence par montrer la geneet l'incertitude chez les adolescents, en parlant de ladifficulte de la communication et du silence lourd qui suit lesdeux protagonistes partout. Elle souligne la peur et la24frustration de Phil et Vinca qui se trouvent entre deux stapes dela vie importantes et bien definies, et leur desir, soit deretourner en arriere et de redevenir des enfants, soit de devenirtout de suite des adultes. Its detestent cette periode detransition dans laquelle ils sont mi figue mi raisin. D'un cote,on voit la presence de Lisette qui symbolise l'innocence perduede l'enfance, et de l'autre on observe les deux adolescents quifont semblant d'être déjà des adultes et meme des parents. Leurattitude envers l'amour exprime aussi leur ótat de transition.Its essayent de "resister" a cette force qui transforme leurrelation:"Elle (Vinca) avait eclate en larmes, en aveuxdesesperes, en ameres constatations qui haissaient leurjeunesse, l'avenir hors atteinte, la fuite impossible,la resignation inacceptable...Elle avait crie: 'Jet'aime!' comme on crie 'Adieu!' et: 'Je ne peux plusto quitter!' avec des yeux pleins d'horreur. L'amour,grandi avant eux, avait enchants leur enfance et gardeleur adolescence des amities equivoques" (28).En meme temps, Colette met en question la relation entre lesadolescents et leurs parents. La encore, it existe un manque decommunication et de comprehension qui incite les jeunes adódaigner les adultes et l'inverse. Les parents servent parfoisde modele a Phil et Vinca, mais la plupart du temps ceux-ci fontsemblant que ces adultes (qui dirigent tout leur avenir)n'existent pas ou ne comptent pas. En essayant d'imaginer samere en jeune fille amoureuse, Vinca "reclama pour elle seule lahonte d'aimer, le tourment du corps et de l'ame" (41). Pour sapart, Philippe exemplifie ce mélange d'egocentrisme et dedainenvers les parents:"Philippe lui pre -La son bras pour franchir la penteeffritee, en lui temoignant cette froide provenance25pitoyable, qui tombe de haut de l'enfant sur le pere,chaque fois que le pere est un homme tranquille et mar,et le fils un adolescent tumultueux qui vientd'inventer l'amour, les tourments de la chair et lafierte d'être le seul, au milieu du monde, a souffrirsans demander de secours" (92).Le fait que Phil et Vinca appellent leurs parents des "Ombres",des "FantOmes" ou des "Etres Vagues" met l'accent sur leurnarcissisme mais aussi sur "l'irreel" du monde adulte. Ces nomstransmettent l'idee que les adolescents, qui vivent une pdriodede vie intense et dynamique, pensent que tout ce qui la suit,c'est-a-dire, Page adulte, ressemble a "la mort"; la paix seraretrouvee dans cette etape ulterieure de la vie ou tout est biendefini, mais la paix implique l'absence de l'intensiteangoissante chez l'adolescent qui souffre parce qu'il esthyperconscient de son corps et de ses emotions. Cette souffrancese traduit egalement par leur caractere serieux. Par exemple, amoment donne, Vinca dit a Philippe que si elle meurt, it auratoujours sa petite soeur Lisette qui lui ressemble tant. Cetteremarque, qui semble montrer un manque d'amour propre chez lajeune fille, provoque une reaction qui illustre l'humeur serieusedes adolescents:"Mais Philippe haussait les epaules et ne riait pas,car les amants de seize ans n'admettent ni lechangement, ni la maladie, ni l'infidelite, et ne fontplace a la mort dans leurs desseins que s'ils ladecernent comme un denouement de fortune, parce qu'ilsn'en ont pas trouve d'autre" (33).La gene des adolescents est egalement creee par les attentesdu monde adulte et de la societe. Le fait d'avoir atteint l'ageoil on doit accepter de nouvelles responsabilites et se comporterd'une maniere plus milre les angoisse. Comme le titre du romanl'indique, cette &tape de la vie represente la fin de la26"liberte" et d'un ótat "naturel", qui sera remplacee par laformation d'un "produit" de la societe. Phil et Vinca doivent seconformer a des roles predestines par leur milieu social selonleur sexe.27CHAPITRE 2Adolescence et socialisation: la distribution des roles28"Ils entendirent encore, comme au-delA d'unbourdonnement d'eau, quelques plaisanteries sur la"vocation" de Philippe, promis a la mecanique et auxapplications de l'electricite, sur le mariage de Vinca,theme familier".Le Ble en herbe29Etre un homme: jouer le role prevuSelon Coleman, auteur de The Nature of Adolescence, lesattentes sociales vehiculöes par la famille peuvent cr6er encoreplus d'angoisse chez les adolescents que les changementsbiologiques (NA 7). Ces attentes font partie du processus de lasocialisation, qui a lieu quand un individu adopte les valeurs,les moeurs et les critéres de sa socidte (NA 6). Méme si presquetout le monde finit par apprendre a s'adapter au modOle normatif,l'adolescence est problematique pour ceux qui ne remettent pas enquestion les roles proposes; des choix difficiles se prdsentent.Ces choix concernent non seulement les rifles disponibles, maisaussi l'interpretation de ces roles (NA 7). Dans Le Ble enherbe, Philippe sent une reelle pression de la part de tout lemonde. Son pêre, un "petit industriel parisien" voudrait que sonfils le remplace, ou qu'il monte a un niveau social superieur,par exemple en faisant son droit:"'Mon avenir, voyons, mon avenir...C'est biensimple...Si je ne fais pas mon droit, mon avenir c'estle magasin de papa, glacières pour hOtels, chateaux;phares, pi&ces detachees et quincaillerie pourl'automobile. Le bachot, et tout de suite aprês lemagasin, les clients, la correspondance...Papa n'ygagne pas de quoi avoir son auto...Ah! il y a aussi monservice militaire...'" (85).Comme il est en terminale et doit bienteit passer sonBaccalaureat, rite d'entree au monde adulte bourgeois, ils'inquiête. Il devient encore plus frustre quand sa copineVinca, qui n'a pas l'intention de passer ces examens, ecarte sonangoisse comme quelque chose dont tous les garcons doivent fairel'expdrience. "Tais-toi! [...] Tu parles comme ma mere!" (17).30La jeune fille semble avoir moins de problemes a accepter lesnouvelles responsabilites de son age, mais rappelons-nous qu'en1923, l'annee oli cette histoire fut publiee, les attentes de lasociete a l'egard des filles etaient tres differentes de cellesqu'on avait pour les garcons, comme nous le verrons plus loin.Meme si quelques jeunes filles passaient "le bachot" (Proust enfournit des exemples), elles ótaient pluteit exceptionnelles (voirles memoires de Simone de Beauvoir).Dans The Adolescent Experience, on apprend que l'identitedes garcons est souvent formee a partir de leur choix de vocation(AE 24). De plus, les garcons sont fortement encourages a cernercette vocation/identite tot dans leur vie, car cela facilite laconception de leur avenir (AE 31). Selon les predictions desparents de Philippe, il est probablement "promis a la mdcaniqueet aux applications de l'electricite" (40). Autrement dit, laprofession d'ingenieur est celle qui serait preferde par lesparents. L'honneur et la fierte de la famille dependent dugarcon et comme il est en plus enfant unique, cette pressiondevient d'autant plus forte. Le passage suivant illustre lafrustration et l'angoisse que cette situation provoque chez lui:u ...je creve a l'idde que je n'ai que seize ans! Cesannees qui viennent,...de bachot, d'examens, ...Cesannees oil il faut recommencer ce qu'on rate...Cesannees ou il faut avoir lair, devant papa et maman,d'aimer une carriere pour ne pas les desoler...quandils n'en savent pas plus que moi sur moi...0h! Vinca,je döteste ce moment de ma vie! Pourquoi est-ce que jene peux pas tout de suite avoir vingt-cinq ans! (17-18).Cette plainte illustre plusieurs problemes. D'abord, Philippe sedemande pourquoi il ne peut pas devenir tout de suite adulte, ilaimerait bien sauter l'adolescence. Deuxiemement, il sent la31pression des examens qui arrivent et it sait bien que ce seraitune honte d'echouer, car it faudrait les repasser. Philippe aevidemment peur de decevoir ses parents. On voit comment it sesent force de cacher ses peurs et ses craintes devant le mondeadulte qui exige une reussite de sa part.	 Philippe en esttellement frustre que souvent it pleure pour un rien, ce qui peutetonner le lecteur/la lectrice de 1992. Ce genre de reactionrevele une faiblesse qui, selon la societe, ne devrait pasexister chez l'homme. L'emotivite "feminine" du jeune homme peutetre justifiee par le "long et dur passage" de l'adolescencequ'il est en train de vivre. Souvent les adultes oublient lesdifficultes qu'ils ont eux-memes eprouvees a cet age-la etcondamnent le comportement ambivalent d'un jeune de seize ans quine se sent ni enfant ni adulte. "Tant d'annees encore, Vinca,pendant lesquelles je ne serai qu'a peu pres homme, a peu preslibre, a peu pres amoureux!" (18).Cet age de l'entre-deux, du "a peu pres" s'avere difficiledans tous les milieux et a toutes les époques (les rites depassage de toutes les societes en temoignent), mais dans sonarticle, "Youth in France and the U.S." (1961), Laurence Wyliepretend que l'adolescence pouvait etre encore plus bouleversantepour un jeune Francais que pour des jeunes de la culture nord-americaine. Cet auteur constate que vis-a-vis de lasocialisation et des attentes de la societe pour les jeunes, lecas d'un adolescent frangais etait encore en 1961 assezparticulier, a cause de la maniere dont it avait ete eleve.Celle-ci etait plus stricte et on donnait la priorite aux regleset aux limites, au lieu d'encourager le developpement "libre" de32l'individu (YCC 244). On enseignait a l'enfant frangais arespecter les limites conventionnelles. Wylie conclut que leschangements physiques et 6motifs qui ont lieu pendant cetteperiode de la vie peuvent confondre et deranger plus le jeuneFrancais que l'enfant nord-amêricain, puisque ces transformationsmenacent sa vie bien reglee, car ses sentiments intenses sontdifficiles a contrOler (YCC 246). Ce qui etait encore vrai en1960 l'êtait davantage en 1920. C'est cette anxiótê que Colettetransmet a travers le personnage de Phil qui vit dansl'incertitude et l'imprevisibilite. C'est pour cela qu'il y asouvent, comme on l'a déjà vu, un vacillement entre les deuxdirections (l'enfance et l'age adulte). D'un cote, l'adolescentdoit oublier la facilité de l'enfance et devenir tout de suiteTuur et assez responsable pour prendre ses propres decisions; maisde l'autre, it doit aussi prendre les "bonnes decisions", cellesqui vont plaire a sa famille - it doit rester assez enfant pourobeir. Selon Wylie, le jeune Frangais est tres conscient de cequi est pergu comme acceptable par la classe sociale etprofessionnelle de sa famille. Philippe, qui n'a aucun doute ence qui concerne les ideaux de son milieu, serait typique. Donc,it n'a qu'a les accepter comme les siens et atteindre les butsqui sont prescrits pour lui par les adultes - tout en se sentantfrustr6 (YCC 249).On voit clairement l'attitude des parents de Phil le soiroil les deux familles sont ensemble. Les parents des deux jeunesdiscutent de l'avenir de leurs enfants et au cours de la soiréeon demande a Phil ce qu'il est en train de dessiner (activitêenfantine). Quand it r6pond que son dessin reprêsente une33turbine, le Pere de Vinca lui dit, "Mes compliments au futuringenieur..." (38) sans remarquer les pattes fantasques que Phila donne- es a sa machine. Comme Philippe l'a constate, it doitavoir lair de se destiner a cette carriere pour ne pas decevoirses parents, mais it admet a Vinca qu'il ne sait pas vraiment cequ'il aimerait faire. 3On peut ajouter aux attentes d'une belle carriere un autreprojet des parents - celui d'un beau mariage pour leur fils.Vers la fin du roman, Monsieur Audebert discute avec son fils dela possibilitd d'un mariage öventuel avec son amie d'enfance.Comme on pourrait s'y attendre, cette famille bourgeoise exigeque leur fils spouse une femme du meme milieu social. Donc,Vinca Ferret serait un choix tout a fait acceptable, car lafamille de la jeune fille appartient aussi a la petitebourgeoisie. Il est alors Otonnant de voir les raisons pourlesquelles Monsieur Audebert conseille a son fils de remettre aplus tard de prendre une decision. II y a, bien sax, la questionde l'age des jeunes, mais Monsieur Audebert est plus inquiete parle montant de la dot de Vinca Ferret, la fille de son plus grandami. Il suggere a son fils de seize ans et demi d'attendre quela dot de Vinca devienne plus importante, car pour l'instant ellen'est pas tres grande. Phil atteint Page ou it doit commencer apenser a cette partie de son avenir, mais son choix ne doit pasuniquement lui plaire, it doit aussi etre conforme aux ddsirs dela famille. Wylie ajoute a la fin de sa comparaison entre3 On se demande ce qu'on aurait dit a l'adolescent s'il avait dessinedes vetements et voulait devenir couturier. Cela n'aurait pas êtê aussi bienvu que la profession d'ingenieur, bien "masculine" et bourgeoise, meme aParis, centre de la haute couture!34l'adolescence en France et aux Etats-Unis, que l'adolescentfrangais apprend que s'il accepte les limites qui lui sontimposees par la societe, on le laissera tranquille (YCC 250). Acette fin Philippe ne fait rien pour resister aux projets pre"-etablis pour lui par ses parents. Il ne semble pas remettre enquestion le fait que des adultes ont plus ou moins planifid toutesa vie. Il n'ose pas les contrarier en leur disant qu'il ne saltpas exactement ce qu'il aimerait faire au niveau professionnel.Sa plus grande angoisse est celle de l'echec et sa frustrationvient de l'idêe qu'il dolt maintenant faire face a beaucoupd'annees de travail al it faut proceder par t&tonnements etrefaire ce qu'il ne rêussira pas.Au fur et a mesure que l'adolescent adopte les nouvellesresponsabilitós qui sont associees a ses nouveaux roles, it doltpour la premiere fois jouer plus d'un seul role a la fois (voirColeman, NA 8). Coleman observe, par exemple, qu'un jeune hommepeut bien étre partage entre les roles de fils et de petit ami:les attentes contradictoires qu'il rencontre crêent une tensioncertaine (NA 8). On voit un exemple frappant de cetteparticularite de l'adolescence dans le roman de Colette. Phil nesait plus comment se comporter. Il dolt avoir l'air confiant etambitieux devant ses parents, mais it ne salt pas comment agirenvers son amie d'enfance qui devient une femme. Par exemple, audebut de l'histoire, Philippe, en observant Vinca, "n'avait pasplus envie de la caresser que de la battre" (7). Il pense a leurrelation du passé dans lequel ils &talent des rivaux sportifs qui"se battaient" en competition ou en jouant, car le jeune hommevoyait Vinca plutOt comme "un copain". Il est confus par ses35nouveaux instincts qui l'incitent a envisager une fagon plusdouce de se conduire avec la jeune fille. On peut ajouter acette confusion l'incertitude de ne pas savoir a quoi son amies'attend. Cette dualite se voit aussi quand Philippe est seul entrain de porter une depeche a velo. Dune part, le cote"mechant" de Philippe aurait aline que Vinca soit la avec lui poursouffrir de la chaleur et de la fatigue, mais d'une autre part,le Phillipe epris de Vinca s'avoue qu'il l'aurait port:6e sur sondos des qu'elle se serait plainte (42). L'amitie entre Phil etVinca est transformee par leurs nouveaux instincts sexuels.Comme on le verra plus loin, l'equilibre de cette relation entredeux "egaux" est derangee par la prise de conscience de chaqueindividu de sa place dans le couple. Le "despotisme" de Philippeet "la devotion hargneuse" de Vinca troublent leur amitieautrement "innocente".L'adolescence feminine: "on ne nait pas femme, on le devient" La socialisation de la jeune fille differe de celle du jeunehomme. Dans Le Ble en herbe, Colette montre comment on preparela jeune fille a l'avenir. C'est un fait certain que l'avenir dela jeune fille se construit autour du mariage et des enfants,surtout dans les annees vingt quand le roman fut publie. Dans LeDeuxieme Sexe (1949) Simone de Beauvoir a souligne l'attitudequ'on avait envers les jeunes adolescentes et leurconditionnement. Sa constatation qu'"On ne nait pas femme: onle devient" (DS 13), montre jusqu'a quel point la feminite de lafemme adulte est le produit de la societe qui l'entoure au cours36de son enfance et de son adolescence. L'initiation et lacoercion ont une fonction dans cette "mascarade" qui doitparaitre "naturelle". On a déjà vu comment Vinca imite sa mere.Dans la scene du pique-nique ou elle joue le role d'une mere defamille, on remarque comment elle s'occupe de tout et de tout lemonde. En effet, c'est la seule personne qui travaille. Elledevient la servante de son "mari" et de son "enfant". A traversle roman, on observe Vinca en train de faire plusieurs tachesmenageres. Par exemple,"Vinca, occupee de Philippe, remplissait pourtant tousses devoirs de jeune fille, cueillait au jardin desviornes et des clematites pelucheuses pour la table; aupotager, les premieres poires et les derniers cassis;elle servait le café, tendait a son pare, au Pere dePhilippe, l'allumette enflammee, coupait et cousait despetites robes pour Lisette, et vivait, parmi cesparents-fantOmes qu'elle distinguait mal et entendaitpeu, une vie êtrange; elle y endurait la demi-surdite,la demi-cecite agreables d'un commencement de syncope"(32).Apres ces exemples des "devoirs de jeune fille", Colette soulignele manque de liberte et le caractere inevitable des nouvellesresponsabilitds qu'on donne a l'adolescente, en remarquant toutde suite apres que la petite soeur echappe "au sort commun" acause de son age. De plus, le conditionnement de la jeune filleressemble presque a un "lavage du cerveau". Elle agitmecaniquement, sans reflechir. Mame au debut de l'histoire,quand it reste encore un mois de vacances, Vinca est déjà occupeepar les affaires de la rentree. Elle en parle avec fierte."[...] maman et moi et Lisette, nous n'avons pas trop de temps,du 20 septembre au 4 octobre, pour les affaires d'automne - unerobe pour aller au cours, un manteau [...]" (14). Elle termine37cette explication sêrieuse de ses devoirs en disant, "[...] nous,les femmes, enfin..." (14).Philippe se moque d'elle, car selon lui ce sont uniquementles femmes qui font "des embarras" pour ces choses la; mais Vincareste sórieuse en constatant que les hommes trouvent tout prdparêpour eux - "C'est bien commode, vous, les hommes!..." (15).Philippe se rend compte que son amie prend cette comparaison trêsau serieux. C'est comme si Vinca ne se sentait pas utile sansces taches domestiques. Elle veut donner un sens a son existenceet en se dêfinissant dela en tant que femme, elle devient plussure de son role dans la societd. I1 faut faire remarquer aussique pendant cette conversation, la jeune fille est en train decoudre une robe. A travers le roman, les taches mónagêres (etles costumes) l'occupent de plus en plus. Vers la fin del'histoire, on la voit en train de ranger et de trier desvétements. Quand Philippe lui demande ce qu'elle fait, elle luirêpond froidement et serieusement, "Tu vois bien. Je range. Jetrie. On part bientek, alors ii faut bien...c'est maman qui m'adit..." (79). Elle prend des decisions "importantes" comme, "cac'est les maillots de bain de Lisette...autant les jeter, c'esttout ce qu'ils mOritent" (80). Philippe observe "cette jeunemenagêre coiffee a la Jeanne d'Arc" (81) pendant qu'elle lie"d'une main patiente" des sandales et retourne les poches dessweaters uses. Quand it commence a partir, elle le lui reproche."Pendant que tu me tourmentes...au moins tu es la..." (82).Vinca se sert de ses devoirs de femme pour "oublier" lasouffrance que son ami infidele lui inflige. Apparemment, selonColette, une partie importante de la socialisation de la femme38consiste a apprendre a souffrir en silence et a continuer aremplir son devoir. Vinca est une jeune fille tres obe- issante.Comme elle l'a dit, c'est sa mere qui lui a demand6 de ranger lesvetements. Selon Simone de Beauvoir, la soeur ainee de lafamille (comme Vinca) est souvent responsable des torchesmaternelles. Elle remarque que "soit par commodite, soit parhostilit6 et sadisme, la mere se de- charge sur elle d'un grandnombre de ses fonctions" (DS 36). Dans la scene du rangement desvetements, Vinca explique a son ami que sa mere ne peut pas s'enoccuper a cause de son rhumatisme du coeur. La jeune fillerejette l'idee du gargon qu'une des servantes pourrait le faire,car c'est ce travail qui l'aide a se sentir importante. Dans LeDeuxieme Sexe, de Beauvoir explique que la jeune fille, enacce-dant subitement au monde adulte, obtient une impressionnarcissique de sa propre importance qui l'aidera a assumer saf6minit6 (DS 36). Elle ajoute que l'adolescente assume les rolesde femme et d'esclave avant l'age mais qu'"elle 6prouve de lafiert6 a se sentir efficace comme une grande personne et ser6jouit d'être solidaire des adultes" (DS 37). C'est cesentiment que Colette communique chez Vinca. Elle souffre del'infiddlit6 de son ami d'enfance, mais elle se console en seconsacrant a des torches de femme que sa mere lui demande defaire. Malgr6 l'aspect serieux de ce conditionnement de la jeunefille et les injustices que cela provoque, Colette decrit parfoisd'une maniere amusante les travaux domestiques de l'adolescente.Par exemple, la premiere fois qu'on voit Vinca habillde "commeune fille", c'est pendant une soirée ola des invites dinent avecles parents des adolescents. Tout le monde remarque que Vinca a39change et qu'elle devient de plus en plus jolie. Vinca, fiere deces compliments, "jeta un vif regard feminin sur l'êtranger" (12)se laisse emporter par la coquetterie et montre au monsieur son"agilite de femme".Dans le hall tendu de toile, Vinca servit le café.Elle evoluait roidement et sans heurt, avec une sortede charme acrobatique. Un coup de vent ayant bousculela table fragile, Vinca retint du pied une chaiserenversee, du menton un napperon de dentelle quis'envolait, et ne cessa point de verser, en meme temps,un jet impeccable de café dans une tasse" (12-13).Tout ceci impressionne l'invite, incite Vinca a jouer a lacoquette, ce qui seduit son ami tout en le rendant jaloux. IciColette illustre la "mascarade" de la fdminite. Des que Vincas'habille en robe, elle subit une transformation par laquelleelle devient plus "feminine". Elle est decrite comme une"sóductrice", "bien armeee" de la ruse et de la coquetterie.Cela fait contraste avec l'image d'un gargon manqué qui porte devieux vetements quand "elle" va a la peche.Colette souligne l'influence de la mere sur la jeune fille.On entend sans cesse Vinca qui repete, "maman a dit ceci" ou"maman a dit cela".	Par exemple, quand Vinca parle de son envied'être jolie, elle la cite: "Maman dit que je peux encore ledevenir, mais qu'il faut patienter" (16). L'adolescente ne prendpas ses propres decisions, mais elle adopte telles quelles lesidees de sa mere et remplit sans se plaindre tous les devoirsqu'on lui donne. On voit egalement son desir d'être approuvee etdesiree: "[...] les yeux de la Pervenche exprimerent tout desuite l'angoisse, la supplication, un reveche desir d'êtreapprouvee" (11).40Dans la conversation entre Phil et Vinca ma Phil se plaintd'avoir seize ans et de se sentir "a peu pres homme" , l'attitudede la jeune fille est bien differente. Vinca adopte le trait ditfeminin de la patience et cette patience frustre son copain quisent la pression de ses parents et de la societe. En fait, quandVinca suggere a son ami de patienter, it se met en colere carelle parle comme "une mere". Vinca se fie tellement a ce que ditsa mere qu'elle imite sa fagon de parler. Dans la conversationque Vinca a avec son ami, elle n'arrive pas a comprendre lafrustration de Philippe, et elle adopte les repliques previsiblesd'une mere pour le calmer. La jeune fille se sent plus a l'aiseen repetant ce qu'elle a entendu dire par sa mere au lieu de direce qu'elle pense elle-meme. Elle est plus assuree en remplissantce role de femme bien defini. Phil lui demande comment elle peutsupporter l'incertitude et la peur de l'inconnu, et quand it veutsavoir ce que sa copine veut faire de sa vie plus tard, ellere- pond qu'elle ne va pas passer son Baccalaureat et que sa merelui a dit qu'elle a de quoi s'occuper a la maison.Cette replique est le resultat de plusieurs differencesentre la socialisation de la fille par rapport a celle du garcon.D'abord, Philippe traite Vinca comme un autre garcon, qui doitchoisir une profession. Il demande a Vinca, "Tu seras quoi? Tuto decides, ou non, pour le dessin industriel? Ou la pharmacie?"(18). Il ne se rend pas compte des differences entre son aveniret celui de son amie. Cela montre egalement la coupure avecl'enfance quand les garcons et les filles &talent traites plus oumoins de la même fagon. En la mettant dans la meme situationqu'un garcon qui doit decider d'une carriere, l'adolescent lui41parle d'egal en egal. Maintenant que Vinca devient femme, lasociete la voit d'une maniere differente. C'est a cette occasionque Vinca repete les iddes de sa mere.	Cette reponse agace lejeune homme qui "rua de colêre comme un poulain [...] 'Maman adit!' Oh! quelle graine d'esclave! Qu'est-ce qu'elle a dit,'maman'?" ( 18). A ce moment-la Vinca lui explique ses projets(ou pluteit les projets de sa mere)."Elle a dit, repeta Vinca docilement, qu'elle a desrhumatismes, que Lisette n'a que huit ans, et que sansalley chercher si loin j'ai de quoi m'occuper cheznous, que bientOt je tiendrai les comptes de la maison,je devrai diriger l'education de Lisette, lesdomestiques, tout ga enfin..." (18-19)Quand Philippe exprime son degotit pour cette vocation de jeunefille bien rangee, Vinca ajoute qu'elle fera "tout ga" enattendant le mariage. Le jeune homme ne peut pas comprendrecomment son amie peut etre satisfaite de ces projets. "Tout ga!Trois fois rien! [...] Et ga te suffit? Ca te suffitpour...voyons, cinq, six ans, peut-titre plus?" (19). De plus, itl'insulte: "Tu es la, avec ton feston rose, to rentree, toncours, ton petit train-train..." (17). Ce qui l'agace encoreplus, c'est la patience et la soumission de sa copine, maisColette ajoute que cette simplicite le rassure au fond, car itaurait ete encore plus difficile pour Philippe d'accepter qu'unefille soit plus aventureuse ou plus confiante que lui.Cette conversation souligne la difference tres nette quiexiste entre la vie de Phil et celle de Vinca et l'influence dela mere sur la jeune fille. Vinca ne se revolte pas contre ceque sa mere lui impose. Dans son etude sur la condition de lafemme, Simone de Beauvoir constate que "l'adolescente ne se pense42pas responsable de son avenir" (98). Elle ajoute qu'"elle nepeut qu'accepter dans la societe une place toute faite. Elleprend l'ordre des choses comme donne" (94). De Beauvoir etudieegalement le rapport entre la jeune fille et sa mere, rapport quiest assez complexe. Elle constate que:"La fille est pour la mere a la fois son double et uneautre, a la fois la mere la cherit imperieusement etelle lui est hostile; elle impose a l'enfant sa propredestinee: c'est une maniere de revendiquerorgueilleusement sa feminite, et une maniere aussi des'en venger" (DS 31).Dans Le Ble en herbe, la mere de Vinca lui impose sans cesse destaches menageres et elle lui interdit presque de continuer sesetudes. Dans la scene du diner ou on discute de l'avenir desdeux adolescents, on voit les attitudes de la mere vis-a-vis desa fille. Par exemple, Auguste, le beau-frere de la mere, etdonc l'oncle de Vinca, parle de l'aptitude de sa niece pour lesaffaires. On se souvient des etes passes oil elle a reussi sapremiere entreprise commerciale en fournissant au marchandd'oiseaux des os de margat pour que les serins puissents'aiguiser le bec en cage. Cela avait impressionne Auguste, lememe homme qui se plaignait avant de "l'inaptitude des femmes" ense referent a la mere de Vinca. Au contraire, a propos de sajeune niece, it remarque qu' "Elle est plus commergante qu'on necroit, la matine. Je me reproche quelquefois..." (37). Cetteopinion declenche tout un de- bat sur la vocation de l'adolescente.On se demande ce qu'Auguste se reproche: que Vinca ne soit pasun garcon? ou son incapacite de contrer les attitudes de sasoeur, qui est "pour les vieilles traditions" (37)? Son attitudelibre en ce qui concerne l'emancipation de la fille met en colere43Marthe, la mere de Vinca. Elle en a assez qu'il encourage lajeune fille a vouloir plus que sa mere ne lui offre. Ce genred'encouragement est normalement reserve aux garcons. SelonSimone de Beauvoir, "l'adolescente ne rencontre pas autour d'elleles encouragements qu'on accorde a ses freres" (DS 96), donc lesidees d'Auguste sortent de l'ordinaire et it rencontre de laresistance de la part de tout le monde. Il dit a sa soeur:"Voila une enfant que to pretends garder a la maison, bon.Quelle pature donneras-tu a son activite morale et physique? "(37). A cette attaque, la mere de Vinca repond "La meme paturequ'a la mienne. Tu ne me vois pas souvent me tourner les pouces,je crois? Et puis, je la marierai. Un point, c'est tout." (37).Cette replique confirme la constatation de Simone deBeauvoir selon qui la mere eprouve parfois de l'hostilite enverssa fille et la punit en lui imposant sa propre destinee. Deplus, les idees de la mere dans ce roman sont encouragees par lesautres adultes. Quand Madame Ferret pretend que les maris ne seplaignent pas d'avoir une femme traditionnelle a la maison,Monsieur Audebert la felicite: "Bien dit, madame Ferret.L'avenir d'une fille...Je sais bien que rien ne presse. Quinzeans...Vinca a encore le temps de se decouvrir une vocation" (37-38). Il n'est pas etonnant qu'il soit d'accord avec la mere dela jeune fille, car c'est peut-étre son fils qui epousera Vincaet, en tant qu'homme, it prefererait une femme au foyer a unefemme moderne qui aurait une carriere. I1 ne veut pas non plusque son fils se retrouve avec une femme qui ne soit pas prate as'occuper tout le temps de lui. Les attitudes de la mere sontexpliquées par Simone de Beauvoir. Elle constate d'abord que "le44mariage est la seule carriere des femmes" (DS 116) et "que laconquéte d'un mari [...] est pour elle(s) la plus importante desentreprises" (DS 90). De plus, de Beauvoir admet qu'il est plusprudent de la part de la mere de faire de sa fille une "vraiefemme" car la fille sera mieux accueillie par la socidte (DS 31).Dans Le Bló en herbe Colette illustre ces attitudes. En parlantdes enfants, les adultes discutent de l'avenir du garcon, qui estpromis a une carriOre d'ingênieur, alors que pour la jeune filleon se concentre sur son futur mariage, "theme familier" (40). 	 Atravers le roman, it est evident que la jeune fille apprend biencomment s'occuper de ses devoirs de femme. On peut imaginer quec'est sa mere qui lui apprend a coudre, a broder et a s'occuperde la maison, et comme la mere prend ces choses tres au serieux,la jeune fille, en imitant ce modóle, fait de méme.La seule fois 011 sa mere l'encourage indirectement, c'estquand la jeune fille s'inquiete de son apparence. Elle a peur dene pas "etre jolie. Quand Philippe critique la coiffure de sonamie et qu'il lui demande si elle accepte cette "laideurtemporaire", Vinca dit, "J'ai, au contraire, tres envie d'êtrejolie, je t'assure" (16). L'adolescente attend que ses cheveuxpoussent. Its ne sont ni courts ni longs (comme elle, qui est nienfant ni adulte) et cette pdriode de "l'entre deux" est peucommode. Ses cheveux reflêtent aussi son conditionnement, carelle echange sa coiffure de garcon manqué contre de longs cheveux"feminins" 4 . En effet, on prète plus attention a la jeune fillequand elle est "habillee". Par exemple, elle regoit des4 Par contre, quand elle rejette la souffrance silencieuse et elleaccuse Philippe de l'avoir trahie, elle est coiffee "A. la Jeanne d'Arc" (81).45compliments de la part d'un invite quand elle porte sa robeblanche. Ce genre de reaction, qui reflete l'attitude desadultes et de la societe, incite la jeune fille a vouloir etrejolie et feminine pour se sentir acceptee par les autres.Selon de Beauvoir, la jeune fille apprend tres tot dans savie que "pour etre heureuse it faut etre aimee" (DS 44). En sebasant sur les contes de fees, de Beauvoir constate que lesjeunes filles savent qu'"il faut toujours etre jolie pourconquerir l'amour et le bonheur" (DS 45). 	 Cela fait partie dela socialisation de la jeune fille. 	 A travers le roman, on voitqu'elle se sent coincee entre la vie libre de garcon manqué deson enfance et son nouveau besoin de se faire une beautefeminine. Au debut du roman, quand elle va a la peche, Vincaporte de vieux vetements: un chandail reprise, des espadrillesracornies par le sel, une jupe a carreaux qui date de trois anset un beret de laine. Cet uniforme appartient "a la crevette etaux crabes" (5). 	 Ce sont des vetements du passé quirepresentent le laisser-aller de sa vie d'enfance, des apres-midia la peche oil elle pouvait se comporter comme son ami. Colettedecrit la vie de Vinca ainsi: "Sa tendre et exclusivecamaraderie avec Phil l'avait formee aux jeux gargonniers, a unerivalite sportive qui ne cedait pas encore devant l'amour [...]"(53). Quand les jeunes font leur pique-nique, Vinca est "libreet devetue comme un jeune garcon" (34). Malgrd le fait quel'adolescente est habillee en culotte, c'est a ce moment-laqu'elle adopte son futur role de femme et de mere de famille.Etre vetue comme un garcon manqué souligne la pöriode detransition ou la jeune fille se sent prise entre l'enfance et46Page adulte. Ces descriptions font contraste avec celle de lajeune fille habillee pour recevoir l'invite de ses parents."Deux robes blanches pareilles habillaient la grande et lapetite, repassees, empesees, en organdi a volants" (12). On adéjà remarque comment ce changement de vetements provoque unetransformation dans le comportement de la jeune fille. Tout d'uncoup elle se préte a la "mascarade" de la feminite. Son mariageest considers comme un "theme familier". Pas plus que le garcon,la jeune fille ne rdsiste aucunement a ce destin qu'on luiimpose. Elle remplit ses devoirs d'une maniere obeissante et nese demande pas pourquoi elle ne terminera pas ses etudes commeson copain.Ce processus d'adopter les moeurs du milieu social estconsiders comme une etape importante dans l'etablissement d'uneidentite, par le psychologue le plus connu dans ce domaine, ErikErikson. Sa theorie explique comment l'adolescent "trouve" sonidentite d'adulte: "trouver" implique qu'elle est déjàprescrite, ce que ce texte fictif illustre a merveille. Eriksonconstate que l'adolescent doit faire l'experience d'une crisequelconque pour vaincre ce qu'il nomme "la diffusion d'identite"(NA 51). Comme on le verra plus loin, l'arrivee de MadameDalleray peut etre consideree comme "une crise" qui change la viedes adolescents. Mais l'etape qui correspond le mieux a ce quevivent Phil et Vinca est celle de la "forclusion": ce terme deJames Marcia explique le cas d'un adolescent qui n'a pas eu devraie crise, car it adopte les moeurs et les attentes qui luisont prescrites par quelqu'un d'autre (NA 53). Dans Le Ble enherbe, Colette se concentre surtout sur la frustration chez ces47jeunes d'être "a peu prês" ou "presque" adultes. Its sententdisponibles, sur le point d'une eclosion. Mais elle montre desadolescents "obdissants" a qui manque le desir (ou le courage) decontrarier le destin qui leur est impose.Comme nous l'avons vu, it existe deux categoriesfondamentales dans lesquelles on divise les traits del'adolescence: les elements exterieurs et les elementsinterieurs. Le premier groupe comporte les exigences et lescontraintes de la societe (la socialisation des jeunes qu'onvient d'analyser); le deuxiême groupe inclut la transformationphysique et les effets de ces changements sur les adolescents auniveau emotif. Dans Le Ble en herbe, Colette illustre commentles effets de la puberte bouleversent la perception que chaqueadolescent a de lui-méme et aussi comment les nouveaux desirssexuels creent un desequilibre a l'interieur de ce couple quietait auparavant base sur des rapports d'amitie enfantine.48CHAPITRE 3La sexualitê adolescente49"Il decouvrait, non seulement le monde des emotionsqu'on nomme, a la legere, physiques, mais encore lanecessite d'embellir, materiellement, un autel oiltremble une perfection insuffisante".Le Ble en herbe50La metamorphose du corps Les changements biologiques, qui se voient au niveauphysique, sont une des marques les plus evidentes du passage del'enfance a l'age adulte. Selon Grace Craig, la proportion et lavitesse de ces changements egalent celle de la periode fatale etdes deux premieres annees de la vie (HD 372). Elle ajoute qu'acause de cette transformation radicale, les adolescentssurveillent anxieusement ce qui arrive a leur corps et ils ontsouvent des reactions contradictoires; ils sont a la foisfascines et horrifies par cette metamorphose qui est hors de leurcontreile (HD 372). Dans Le Ble en herbe, Colette souligne lessignes de cette maturation du corps. Par exemple, tout au debutdu roman, Philippe, qui a seize ans et demi, est "de jour en jourchange, d'heure en heure plus fort" (6). En reflechissant audepart imprevu de Madame Dalleray, "Il ouvrit son vetement sur sapoitrine, fouilla des dix doigts sa chevelure" (90); verifiant unautre signe de la virilite. Mais plus loin, Vinca observel'adolescent ainsi:"Elle contempla, desabusee, les traits qui seraientsans doute, plus tard, ceux d'un homme brun assezbanalement agreable, mais que la dix-septieme armee,pour un peu de temps encore, retenait en dega de lavirilite" (109).Colette ajoute une comparaison entre lui et un "petit dieu",rappelant un aspect de la perfection attribud a l'adolescent parla sculpture classique. Philippe a un "visage offense de dieulatin, dore, couronne de cheveux noirs, a peine menace dans sagrace par l'ombre - poil dru demain, duvet de velours aujourd'hui51- de la moustache future" (53). En effet, Colette fait plusieursreferences a cette moustache future, comme la suivante:"Sa lévre noircissait chaque jour et la poussee dupremier poil, duveteux et fin, qui est a la moustachece que le foin forestier est a la roide herbe deschamps enflait un peu sa bouche et l'enfi&vrait commela bouche d'un enfant chagrin" (85).Comme Madame Dalleray, Colette pröte beaucoup attention a labouche du jeune homme pour souligner sa transition entrel'enfance et Page adulte et aussi sa "feminite" rósiduelle,puisque la sensualite de la bouche est plus souvent attribu6e auxfemmes 5 .Le portrait physique que Colette fait de Vinca illustre latransformation correspondante, complementaire, de ce garconmanqué en jeune fille feminine. Son corps est compare a lanature: les yeux "couleur de pluie printanibre", les jambes"couleur de terre cuite", les cheveux "en paille raide et biendoree" (5), images qui indiquent une beaute naturelle et sauvage.Son nom est celui d'une fleur, Vinca, ainsi que son petit nom,Pervenche.	Colette decrit l'adolescente comme une fille "plateet gracieuse" mais qui en méme temps manque de douceur. (Elle ala grace feminine mais elle n'a pas encore acquis cet autre traitessentiel pour une femme, celui de la douceur). Vinca a desjambes "juste assez" musclêes et "un epiderme durci, descicatrices nombreuses (qui) n'en manquaient pas la grace" (52).Ce sont des jambes de garcon manqué qui se transforment petit apetit en jambes de femme. La transformation de Vinca a traversce mélange de caractêristiques du gargon ou de l'enfant asexuó et5 Voir Susan Brownmiller, Femininity (New York, 1984) 162.52celles d'une jeune femme est illustrOe par la descriptionsuivante de l'adolescente:"Ses quinze ans fiers et gauches, entrainös a lacourse, sales, durcis, maigres et solides, la rendaientsouvent pareille a une houssine cinglante et cassante,mais ses yeux d'un bleu incomparable, sa bouche simpleet saine etaient des oeuvres achevees de la gracefeminine" (16).Au cours du recit, Philippe observe le corps changeant deVinca, qui est solide mais "chaque jour feminisó" (64). Quand itla voit habillee, it se dit qu'elle ressemble a "un singehabille" (11) - avant de s'avouer, bien sar, qu'elle est en faittrês jolie. Plus tard, it remarque chez elle la croissance desseins, le signe le plus evident de la maturation feminine. Il sedit: "Elle a des seins en forme de coquilles de patelles...ouencore en forme de petites montagnes coniques sur les peinturesjaponaises..." (109). Ce corps de femme naissant provoqueegalement l'acte chez la jeune fille de tirer "machinalement sursa robe comme si elle eat voulu ecraser ses seins" (109).Coleman constate dans The Nature of Adolescence que lestransformations au niveau biologique provoquent souvent de lagene chez les adolescents, parce que ce sont des changements horsde leur contrOle et souvent mal compris par eux. Ii affirme quecette metamorphose met en question l'image que la jeune personnea d'elle-m8me (NA 17). Dans Human Development, Grace Craigremarque que les adolescents sont extremement sensibles en ce quiconcerne leur apparence physique. De plus, ils sont intolerantsenvers toute deviation par rapport a ce qu'ils consid6rent commela norme desirable (HD 355). La sociologue ajoute que le fait de53faire partie d'un groupe pluteit marginal et devalorise intensifiele besoin chez les adolescents de se conformer (HD 375).Le geste de Vinca, qui vent "effacer" ses seins, soulignela gene ou meme la honte de cette deviation par rapport a uneimage conforme. L'envie de ne pas avoir de seins illustre lerejet de son corps nouveau et de la fagon dont il est pergu parles autres, surtout par les hommes. Colette decrit ainsil'attitude de Philippe envers Vinca: "DéjA il a une manierefuneste de regarder son amie fixement, sans la voir, comme siVinca etait transparente, fluide, negligeable..." (6). Il alair de refuser de la voir, de peur de la voir en tant quefemme. Pendant l'enfance, on est plus a l'aise avec son corps etses emotions, le regard de l'autre n'est pas celui du desir. Aucours de l'adolescence, la plupart des changements sontspecifiques au sexe (HD 372), ce qui produit une plus grandedivision entre les gargons et les filles, tandis qu'avant on lestraitait souvent de la meme fagon. Devenir un objet du desirmasculin implique automatiquement, pour la jeune fille dans cemilieu et a cette époque, qu'elle doit se preparer a un destinde mere de famille. L'attrait sexuel n'est pas dissociable d'unrole social conventionnel, sans courir le risque du scandale.Dans Le Ble en herbe, Vinca semble etre plus gende quePhilippe par son corps. En observant son ami, elle remarque quele corps de Philippe change dans la mesure ou il devient plusgrand et plus fort chaque armee, mais il ressemble déjà a unpetit homme bien fait. Il ne semble pas devoir s'habituer a un"nouveau" corps comme elle. "Vinca cessa de coudre, pour admirerson compagnon harmonieux que l'adolescence ne deformait pas"54(16). 	 Simone de Beauvoir constate qu'un jeune homme tire del'orgueil de son corps car it y trouve le signe de la puissance,tandis que la fille a plus souvent honte de son corps et de sesdesirs (DS 94). de Beauvoir pretend que pour la fille, "soncorps tout entier est subi dans la gene" et que "n'avoir plusconfiance en son corps, c'est perdre confiance en soi-meme" (DS94). La celebre ecrivaine souligne egalement ce sentiment d'être"deformee". "Le bouleversement qu'amene chez la jeune fille ladecouverte des troubles de la puberte l'exaspere. Parce que soncorps lui est suspect, qu'elle l'epie avec inquietude, it luiparait malade: it est malade" (DS 95). Cela est illustre parl'attitude de Philippe qui ne doute pas de son apparencephysique: "Il ne bougea pas, cachant le plaisir qu'il ressentaitlorsque son amie l'admirait. Il se savait beau en ce moment..."(35). Par contre, Vinca jette "un humble regard" en rougissantquand son ami critique son apparence.	De plus, le fait queColette consacre plus de place dans son roman a la gene de lajeune fille en ce qui concerne les changements biologiques sembleappuyer la constatation de Simone de Beauvoir que les jeunes genssont plutOt fiers de leur nouvelle virilite tandis que les jeunesfilles ont plus de mal a s'habituer a cette transformation.Disymótrie et desequilibre des adaptations Colette ne montre pas seulement les transformations auniveau du corps, elle illustre aussi comment les adolescentss'adaptent a leur role d'homme ou de femme. Leur age et lesnouveaux sentiments qui accompagnent les changements biologiques55bouleversent la relation entre les deux amis d'enfance qui setraitaient d'dgaux, et tout d'un coup it existe un desequilibre.La fagon dont Colette presente les caractdristiques ditesmasculines ou feminines semble les presenter comme naturelles oubiologiques, mais elles sont aussi produites par leconditionnement des jeunes dans la societe. Par exemple, enintroduisant l'opposition entre l'homme et la femme tout au debutdu roman, Colette presente l'adolescent de seize ans et demicomme un etre "subtil, ne pour la chasse et la tromperie" (6).Le jeune homme devient de plus en plus conscient de sa positionde puissance face a son amie "plus faible". C'est cettepuissance qui incite Philippe a critiquer d'une fagon parfoiscruelle sa meilleure amie. Par exemple, it la tourmente de sa"laideur temporaire" en critiquant sa coiffure. En lacontemplant, Philippe se demande quand elle va tomber a ses pieds(comme une esclave) et lui dire des paroles de femme comme:"'Phil! ne sois pas mechant...Je t'aime Phil, fais de moi ce queto voudras..." (7). Phil veut Vinca "confiante, promise a luiseul, et disponible" (7) comme un tresor. Il dit sans cessequ'elle est a lui et it veut la posseder comme un objet. "'Cen'est peut-titre pas que je l'aime tant que ga, mais elle est amoi! Voila!'" (27). Ce reve d'être "le maitre" et de "posseder"une femme suit sans cesse le jeune homme. Vers le debut duroman, Vinca, qui est aussi frustree que son copain par leschangements dans leur vie et dans leur amitie, se laisse glissersur une pente rocheuse on elle pense s'abandonner totalement pourprouver son amour pour Philippe. A ce moment-la, le jeune hommerejette cet acte d'intimite sexuelle comme preuve de leur amour,56car it n'a pas encore goilte aux plaisirs physiques du maleadulte:u ...il reva de possession comme en peut raver unadolescent timide, mais aussi comme un homme exigeant,un heritier aprement resolu a jouir des biens que luidestinent le temps et les lois humains. Il fut pour lapremiere fois, seul a decider du sort de leur couple,maitre de l'abandonner au flot ou de l'agripper a lasaille du rocher..." (30).Ce passage souligne le sentiment de puissance et de "droit"chez le jeune homme. Comme ii ne se sent pour le moment qu'"apeu prés homme", it doit attendre avant de pouvoir profiter de lapuissance et de la liberte qui lui seront automatiquementaccorddes en tant qu'homme. En serrant Vinca contre lui,l'adolescent sent "la vigoureuse perfection de ce corps de jeunefille prét a lui ()Mir dans la vie, pröt a l'entrainer dans lamort..." (30). Son attitude envers le corps feminin esttypiquement ambivalente: it le domine, mais en meme temps, it sesent piege. Le pouvoir sexuel de la femme est menagant, la femmepeut etre "fatale". 	 C'est comme si Philippe pratiquait sonnouveau pouvoir sur la seule personne susceptible de se soumettrea lui, tout en ayant peur d'être soumis lui-méme a l'autre. Cebesoin de s'affirmer en demandant a un autre de se soumettre aate analyse par Simone de Beauvoir: "Un des benefices quel'oppression assure aux oppresseurs c'est que le plus humbled'entre eux se sent superieur [...] De meme le plus mediocre desmales se croft en face des femmes un demi-dieu" (DS 25-26). Cecidit, Philippe n'est pas necessairement mediocre, mais comme itest jeune, son pouvoir d'homme n'aura pas beaucoup de valeur chezles adultes. Par exemple, it prend du plaisir a faire rougir sonamie en la critiquant a la peche: "'Un peu de douceur, Vinca!57pria-t-il en souriant'" (7). Cette remarque remplit la jeunefille de doutes sur elle-meme en tant que femme. Ce genre deremarque n'aurait pas eu le meme effet chez une femme mare. Enfait, comme on verra plus loin, Philippe sera beaucoup plustimide avec une "maitresse" plus agee et experimentee.Philippe se sert de l'arrivee de Madame Dalleray, "la Dameen Blanc", pour jouer avec les emotions de Vinca. On voit cettefemme fatale a la plage pour la premiere fois quand elle demandedes renseignements a Philippe. Vinca, qui observe l'entretien deloin, court vers son ami pour lui demander qui &bait l'etrangere.L'anxiete de la jeune fille provoque encore chez Philippe lesadisme qui re- pond a son desir a elle de s'assurer de son emprisesur lui:"Phil toisa sa petite amie avec un malice quirenaissait en lui et secouait un joug passager. Ilpercevait joyeusement leur age, leur amitie déjàtroublee, son propre despotisme et la devotionhargneuse de Vinca" (23-24).Quand Philippe voit de la jalousie dans les yeux de son amie, itse met a rire. Colette illustre comment ce jeune homme "habillede mystere son mutisme" (6). Quand it doit faire face auxquestions de Vinca concernant la dame, Philippe trouve "unereponse ambigue qui satisfaisait en meme temps son gout du secretromanesque et sa pudibonderie de jeune bourgeois" (24). Ce goutpour le rays -tare est, selon Colette, un trait qui appartient atous les hommes de ce milieu. Philippe, qui est "ne pour lachasse et la tromperie" (6), cache a Vinca ses visitesclandestines chez Madame Dalleray:"Vinca maintenant le trouvait doux lorsqu'il eat du,confiant dans son despotisme d'amant fraternel, latraiter en esclave. Un peu de l'amenite des maris58infideles se glissait en lui et le rendait suspect"(54-55).L'attitude de Philippe envers la masculinitd se conforme auxpires stereotypes, et it n'est pas clair si Colette l'approuve oul'expose au ridicule. Au fur et a mesure que Philippe profite deses "droits" masculins, Vinca prend dgalement conscience de safeminite et de son role prevu de femme soumise dans la sociêtd etsurtout dans le couple. Colette illustre des caractdristiquesqui appartiennent traditionnellement aux femmes, et Vinca ne metpas en question le destin traditionnel des jeunes fillesbourgeoises de cette époque. Elle se prepare a la vocation defemme et de mere de famille, comme sa propre mere, sans serevolter. Mais Vinca montre des traits "feminins", qui peuventetre attribues a une nature feminine innde ou a la socialisation,et l'attitude de l'auteure reste, ici aussi, ambivalente. 	 Parexemple, Colette prêsente la jeune fille de quinze ans et demiainsi: "Vinca ne sait que se taire, souffrir de ce qu'elle tait,de ce qu'elle voudrait apprendre..." (6). Souffrir en silence,ou a la limite etre masochiste, sont des traits "naturellement"feminins selon ce portrait. Souvent, Colette la decrit comme"une blessee": "Elle ouvrit la porte et se tint sur le seuilcomme une malade" et "Elle banda ses cheveux d'un foulard blancnoue sur la nuque et ressembla a une blessde" (27). L'auteureattribue a Vinca "l'imperieux instinct de tout donner" (6) maissa resignation a la trahison est traduite par son air"mysterieusement blesse". "Moins gale depuis une quinzaine, ellemontrait plus de calme, et une egalite d'humeur obstinee quiinquietait Philippe" (81).	 S'agit-il de montrer comment on59apprend aux filles a se devouer ou a plaire aux autres - asimuler la devotion pour mieux se faire valoir? Ou est-ce queColette pretend que ces qualites sont instinctivement feminines?A travers le roman, Vinca est prêsent6e comme une jeunefille qui obdit a ses parents, se ddvoue a son ami et a sesdevoirs de jeune fille; mais on a l'impression qu'elle doit faireun grand effort pour oublier son passé de garcon manqué et pourdevenir feminine. Le sentiment d'être une servante est Ogalementpresent chez la jeune fille, mais accepte comme indice dudávouement et du sacrifice exigês de la femme qui prouvent sasuperiorite. 	 Comme on l'a vu, au pique-nique Vinca sert tout lemonde et avec plaisir. Ce sentiment de devoir penser d'abord auxautres, pour acceder au statut d'une vraie femme (qui a appris adominer ses dèsirs et ses appêtits personnels) est illustrê versla fin de l'histoire quand Vinca ramasse une poire par terre,mord dans le fruit et puis le jette. Quand Philippe lui demandece qu'elle mange, elle rêpond: "C'est une des poires jaunes.Mais elle n'etait pas assez bonne pour que je to la donne" (119).Cette remarque n'est pas sarcastique, comme on pourrait le croiredans un autre contexte. L'humilitO est presentee comme unecaractêristique feminine a acquêrir. Parfois Vinca jette desregards "humbles", ou ses yeux sont "dtincelants de larmesd'humiliation" (17). Son ami est a la fois dêgu et apaisê par"la soumission qu'elle osait avouer, cette maniére femelle derav6rer des lares anciens et modestes" (19). Un autre trait dela jeune fille qui est presentê plutOt comme un instinct est lajalousie, provoquOe par l'arrivêe de Madame Dalleray, quideviendra une rivale. Sa presence anime l'adolescente: "Mais la60purete vigilante de Vinca percevait, par des avertissmentssoudains, une presence feminine aupres de Philippe" (54). Lajalousie et la possibilite de perdre son ami a une autre femmemarquent une coupure entre le role d'enfant/jeune fille et celuide femme chez Vinca.Dans son etude sur les adolescents, Coleman constate qu'ilscherchent des compagnes qui vivent les memes experiences et quipeuvent donc comprendre leurs ennuis (NA 90). Les rapportsqu'ont les jeunes gens avec d'autres personnes de leur age sontintensifies par leur vulnerabilite. Selon Coleman ce besoin dechercher un soutient chez les amis est encore plus fort chez lesjeunes filles, car elles sont encourage-es ou conditionnees par lasociete a etre dependantes, tandis que les garcons sont poussesvers l'aventure, la reussite et l'autonomie (NA 92). Dans sonetude, Coleman fait reference a deux psychologues, ElizabethDouvan et Joseph Andelsen. En comparant les adolescents des deuxsexes, ils constatent que:"For girls in our society a stronger interpersonalorientation is expected, the capacity for intimacy anddependancy are not only acceptable but highly valued,and there is little doubt that the processes ofsocialization all tend in this direction " (NA 94).Coleman ajoute a cette constatation que les filles ont plussouvent tendance a etre jalouse, qu'elles expriment plusd'anxiete en ce qui concerne leurs amities et qu'elles ontdavantage peur du rejet et de la trahison (NA 92). Cesremarques, qui sont basees sur la societe americaine des anneessoixante, s'appliquent aussi bien au milieu evoque par Colettedans ce recit.61Depuis l'arrivee de Madame Dalleray, Vinca est "anxieusecomme une amante" (48); les yeux de la jeune fille expriment sanscesse son angoisse: "Derriere la fen -etre, les yeux de laPervenche le suivaient, et les gouttes glisssantes le long de lavitre semblaient ruisseler de ces yeux anxieux [...]" (26). Parcontre, Colette ne traite pas la jalousie de Vinca comme faisantpartie de sa socialisation, mais plutOt comme un instinct inns.La jalousie inspire du courage et de la force chez Vinca etdevient une experience qui la prepare a sa vie de femme. Parexemple, au debut du roman, Vinca dit qu'elle n'a pas depatience. Par contre, vers la fin du roman quand elle est entrain de ranger des vétements, elle lie des sandales "d'une mainpatiente" (82). C'est aussi a ce moment-la qu'elle dit a son amiqu'il la tourmente. On peut conclure alors que cette souffrancel'a forcee a faire face a sa nouvelle condition de femme.Cette jeune femme se revele apres le depart imprevu deMadame Dalleray. La jeune fille confronte Philippe directement,et parle de sa liaison intime avec une femme plus agee:"Philippe, choque, fronga les sourcils. La fonciere brutalitefeminine, soulevee en Vinca par la jalousie, l'offensait" (100).Philippe observe "[...] la constance sans repos ni scrupules quipreserve l'amante et l'attache a son amant et la vie, des qu'elles'est decouverte une rivale " (110). Tout d'un coup, la Vincaqui ne savait que se taire et souffrir en silence et qui voulaitmourir pour prouver son amour pour Philippe, est transformee enlutteuse. Pendant la discussion elle dit a son ami: "Non, je neme tairai pas! D'abord, nous sommes tout seuls, et puis je veuxcrier! Ii y a de quoi crier, je pense?" (103). A son tour, le62jeune homme se sent rassure par la jalousie et it trouve presquedrOle la remarque suivante de son amie: "Tu en battras une autreavant moi. Moi, je ne serai la premiere en rien!" (104).L'adolescente est si jalouse qu'elle ne se rend pas compte de cequ'elle dit. Sa jalousie l'entraine meme a souhaiter vivre dansune situation ou it n'y aurait plus jamais de rivale:"'L'attacher, comme la chevre noire, au bout de deuxmetres de corde...L'enfermer, dans une chambre, dans machambre...Vivre dans un pays ou it n'y aurait pasd'autre femme que moi...Ou bien que je sois tellementbelle, tellement belle...'" (108)Elle est prete a se faire battre, a se soumettre, a condition queson homme soit fidele. La transformation de Vinca se voit danscette scene ou elle semble puiser de la force dans sa jalousie etdans sa peine. Au debut de cette confrontation, Philippe observeson amie:"Elle se tut, et Philippe apergut, sous les prunellesbleues, en haut de la fraiche joue enfantine de sonamie, le nacre, le sillon des larmes nocturnes et del'insomnie, ce reflet satins, couleur de clair de lune,qu'on ne voit qu'aux paupieres des femmes contraintesde souffrir en secret" (99).Ce portrait d'une enfant qui vit l'experience de la trahisonest vite transforms, car apres l'aveu de Philippe, l'adolescenteexprime de nouveau "l'ironie et l'independance" (100) a traversson corps. La jeune fille continue a hesiter entre une reactionde femme traditionnelle préte a souffrir en silence, et une femmemoderne revendicatrice qui n'a pas peur de montrer des emotionsfortes et d'accuser celui qui l'a blessee. Par exemple, quandPhilippe se prepare a partir, "Vinca rit, d'un rire saccade etdeplaisant, comme n'importe qu'elle femme blessee" (102). Ellene pleure pas, mais "Elle fit un cri d'oiseau irrite, pergant,63imprèvu, dont Philippe tressaillit" (102). C'est a ce moment-laqu'elle laisse de cote la tradition pour attaquer et menacer sonami qui l'a trahie:"Tais-toi, Phil Tais-toi! Je te ferais du mal! Tu teplains, to parles de to peine, toi qui m'as tromp6e,toi le menteur, le menteur, toi qui m'as dólaissde pourune autre femme! Tu n'as ni honte, ni bon sens, nipitiO" (102)La transformation de Vinca a cause de cette souffrance est mâmeexprimee par son odeur. Avant cet êvenement, le parfum de Vincaest compose d'une "odeur d'esprit de lavande, de linge repassê etd'algue marine" (53). Philippe reconnait la chevelure de Vincaqui sent "l'enfant soigné" (61). Mais dans cette scene oil ellene cache plus sa peine et oil elle vit une experience de femmeblessee, "la colêre avait exprim6 de cette fillette rêchauff6e,une odeur de femme blonde..." (105). Ce nouveau parfum de femmejalouse accompagne "la fureur feminine" (102) de Vinca et latransforme "d'une petite fille dOsolde, un peu comique" (105) enune femme qui parle d'un air "dur et pueril" (109).Cette scene illustre clairement le vacillement de Vincaentre un comportement d'enfant et un comportement de femme. Elleest si fachóe contre Philippe qu'"Elle le frappa soudain auvisage d'un poing si imprOvu et si gargonnier qu'il faillittomber sur elle et se battre de bon coeur" (103). Peu aprês,elle accepte de bercer son ami "selon ce rythme qui balance [...]toutes les creatures f6minines de toute la terre" (107). Elleposs6de déja:"la mission de durer, devolue a toutes les especesfemelles, et l'instinct auguste de s'installer dans lemalheur en l'exploitant comme une mine de matóriauxprOcieux" (106).64Colette voit ce desir de souffrir par l'amour comme "normal" et ala limite necessaire pour toutes les femmes. Le manque de succesen general de ses couples romanesques attribue un caractereineluctable a cette souffrance feminine. On a l'impression queColette croit au mythe du masochisme feminin. Dans ce recit,Philippe voit les yeux de son amie qui disaient "Que to esbeau...Que je suis triste! [...] Mais it n'y lisait pas de pitie"(96). La souffrance est, sinon inevitable, meme recherchee parune "vraie femme".Tout de suite apres cette confrontation, Vinca, qui vient dematerner Philippe, se retrouve entouree par sa famille: elle"faisait l'enfant; elle reclama du champagne des le potage:'C'est pour remonter Phil, maman!' et vida sa coupe de Pommerysans respirer" (114). Quand elle voit que son ami regarde par lafenetre dans la direction de la villa de Madame Dalleray, elledit a sa petite soeur: "Lisette [...] pince Phil qui est entrain de s'endormir" (114) et elle remarque que sa soeur l'apince tellement fort qu'il commence presque a pleurer.	 Vincahesite encore entre son role d'enfant, qui est bien plus facile,et celui d'une femme qui souffre d'une peine d'amour. Ladeloyaute de Phil force cette enfant "combative" a lutter "d'unemaniere primitive pour le salut d'un couple" (106). Cetteexperience est centrale dans son apprentissage du monde adulte.Selon Colette, pouvoir souffrir aux mains de l'homme est unecaracteristique feminine qui n'est pas une faiblesse. Dans sonetude intitulde L'Homme-objet (1972) Marcelle Biolley-Godinoanalyse comment l'homme, dans les oeuvres de Colette, est soumisau regard et au jugement de la femme. Mais la critique constate65qu'"a partir du moment oll l'amour intervient [...] telle quipretendait soumettre n'aspire peut-etre plus qu'A etre soumise"(12). A cette fin, Vinca, dont la force est bien apparente,possede (comme toutes les femmes?) la capacite de souffrir al'interieur du couple, mais elle doit le prouver pour acceder austatut d'une vraie femme.La SexualiteL'adolescence correspond a la puberte, et nous avons vucomment Colette s'y refere en decrivant les changements physiquesqui se produisent a cette periode du ddveloppement. Colemancaracterise la pubertd comme l'age d'"une (re)naissance"d'instincts sexuels et un bouleversement au niveau emotif (NA121): cela est bien illustre dans Le Ble en herbe par lesexperiences des deux jeunes protagonistes. En fait, la gene quisepare les deux amis d'enfance est surtout sexuelle. Tout d'uncoup, ils ne peuvent plus se tenir par la main sans ressentir denouveaux sentiments l'un envers l'autre, sentiments quirepresentent plus que l'amitie: "Philippe se retint de prendrele bras de son amie, et s'epouvanta de sa discretion" (69). Celaillustre la crise provoquee par leur nouvelle attraction physique(NA 124). Grace Craig ajoute au modele de Coleman que leschangements biologiques n'apportent pas seulement un nouvelinteret pour la sexualite, mais ils font ressortir le problemed'integration de ces pulsions sexuelles avec d'autres aspects dela personnalitd (HD 377). La gene causee par ces nouveauxsentiments se revele chez Phil et Vinca a travers leurs gestes,66leurs actions et leurs attitudes. L'acte de rougir, par exemple,devient tres frequent. Phil, qui est en train de prendreconscience de sa puissance masculine, s'amuse a flirter avec sonamie:"Il plongea dans les yeux bleus son plus doux regardnoir: [...]En meme temps it lui offrait la main pour franchir lemauvais couloir de rochers, et le sang monta sous lehale des joues de Vinca. Un geste nouveau, un regardnouveau suffisaient a la confondre" (7).A la meme occasion, Vinca se rend compte que Phil ne l'aidait pasa traverser les rochers quand ils etaient enfants: "Aussi lesteque lui, elle ne se souvenait pas d'avoir requis l'aide de Phil"(7). Donc, cet acte courtois marque un changement dans leuramitie: pour profiter de cette courtoisie, elle doit seredefinir comme faible.Cette nouvelle phase de leur relation est decrite comme uneforce qui chasse peu a peu la confiance et la douceur et changela nature de leur tendresse. Its "oubliaient quelquefois leuramour" (54) pour pouvoir retourner en arriere au temps ola ilsetaient camarades. Leurs rapports varient selon un flottemententre la rivalite sportive de leurs jeux d'enfant et ce nouvelamour adulte. Colette presente son jeune couple comme "desamants trop presses de vivre et impatients de mourir" (87).Cette reference a la mort souligne le rapport entre l'age adulteet la fin d'une eclosion dynamique. Comme les parents ne sontque des "fantOmes", se presser pour etre adulte montre uneimpatience de "mourir". Dans la mesure oil l'amour physiquemarquera la fin d'une amitie pure et innocente, ii est le signe67concret de cette mort.	 Le narcissisme des adolescents, commetous les etats narcissiques, peut tendre vers la mort.C'est vers la fin des vacances que tous ces nouveauxsentiments eclatent: "Aoat finissait dans les flammes" (41).C'est au moment ou Philippe commence sa courte liaison avecMadame Dalleray, liaison qui bouleversera les emotions du jeunehomme. Il a en meme temps peur et honte, it est heureux,soulage, angoisse.	 Par exemple, quand cette dame trouvel'adolescent sans chemise, etendu par terre devant sa villa,"Ker-Anna", et qu'elle remarque qu'il est a moitie nu, "le sangrafraichi remonta d'un flot aux oreilles, aux joues de Philippe,et redevint bralant" (43). La premiere idee de l'adolescent estde s'enfuir, et quand it se trouve coince par cette femmepuissante, it "faillit pleurer d'angoisse" (44). Apres cerendez-vous innocent, Philippe a des "larmes d'enervement" auxyeux. Quelques jours plus tard, it reprend "un courage calcule"(57) pour retourner chez "la Dame en Blanc" dans l'intention defaire l'experience de l'amour physique. Colette decrit "la peurfroide qui glace un gargon de seize ans sur le chemin de sapremiere aventure" (58); apres sa premiere connaissance del'amour intime, Philippe "pleura brusquement, et fit honte de seslarmes, jusqu'au moment oil it prit conscience qu'il pleurait avecplaisir" (58). L'adolescent ne perd pas de temps a chercher unmiroir pour affronter "sa nouvelle figure d'homme" (62). Pour lesgarcons, selon Coleman, l'acte sexuel est vu comme une reussiteou une conquete (NA 124). C'est un signe de virilite et depuissance. Il signifie un profit pour l'homme; pour Philippe,"le secret de 'Ker-Anna' lui ennolissait l'ame" (81). Cette68premiere aventure sexuelle marque une coupure nette entrel'enfance et Page adulte. Par la suite, Philippe divisera savie entre "avant" et "apres": "Ah! oui, c'etait avant...Je mesouviens que c'etait un peu apres..." (86).Dans cette perspective, les larmes de joie chez Phil peuventsignaler un sentiment de reussite et peut-titre meme desoulagement. Neanmoins, le jeune homme n'est pas tout a fait al'aise dans son nouveau statut d'adulte. D'abord, it est degupar ce qu'il voit dans la glace en rentrant de sa visiteclandestine. Il s'attendait a voir une nouvelle figure d'homme,mais s'est retrouve avec des traits "plaintifs" et, le lendemain"au lieu de descendre demi-nu, comme tous les jours, ii nouasoigneusement la corde de son peignoir' (63). Dans le premierexemple, Philippe s'attend a voir un signe physique qui montrequ'il est devenu un homme, mais devant sa famille, it a plutOtpeur que quelqu'un remarque un changement. Peu apres, it pleurepour un rien puisqu'il est tellement bouleverse par cettenouvelle experience. Il se passe une transformation au niveau ducaractere de Philippe, grace a sa liaison avec Madame Dalleray.Il se sent change, plus flair et it voit son amie Vinca d'unenouvelle fagon: "Vinca religion de toute l'enfance, Vincadelaissee respectueusement pour la dramatique et necessaireivresse d'une premiere aventure" (80). Phil commence a comparerses heures d'amour cache- es avec Madame Dalleray a sa relationavec l'amie qu'il aime:"Mais une comparaison commengait, a cause d'elle. Lafaculte nouvelle de sentir, de souffrir inopinement,l'intolerance dont l'avait dote recemment une bellepirate, s'enflammaient au moindre choc, et aussi cetteloyale injustice, ce debut dans l'elevation qui69consiste a reprocher au mediocre sa mediocrite et saphilosophie. Il decouvrait, non seulement le monde desemotions qu'on nomme, a la legere, physiques, maisencore la necessite d'embellir, materiellement, unautel oil tremble une perfection insuffisante" (81).Apres son initiation a l'amour physique, l'angoisse que sesentait Philippe a propos de son avenir disparait: "'Allons!assez de faiblesse! En toute verite, je peux me dire cette armeeque je suis un homme! Et mon avenir..." (84). Il se donne del'importance en faisant semblant de tout connaitre, surtout danssa relation avec Vinca. Quand la jeune fille lui reproched'avoir choisi une autre femme pour faire l'experience de l'amourphysique et de ne pas lui avoir demands d'abord, it dit: "Pauvrepetit!...'Demander'... Bon. Et accorder quoi? [...] Vincacherie, tu vois les betises que tu dis! Des betises de jeunefille ignorante, Dieu merci!" (111-112). En continuant de secroire mieux informs, it dit: "Chut, Vinca! Tu ne sais rien.C'est...un tel secret...Si grand" (112) et quand Vinca exprimeson propre desir de connaitre ce secret, le jeune homme ajoute:"Tais-toi, va. Ne fais pas la mechante et la grossiere" (113).Evidemment, le comportement sexuel n'est pas vu de lame-me maniere pour une fille que pour un garcon. Comme on l'a vu,pour un garcon l'acte sexuel est pergu comme une reussite, unprofit. En revanche, pour une jeune fille, c'est le contraire.Cet acte est considers comme une honte et la perte de lavirginite est justement cela - une perte. Traditionnellement,l'homme est le conquerant dans ce genre de situation, et la femmeest donc la proie. Elle ne peut que ceder, ou etre conquise,70prise 6 . Colette illustre la dualite de ce modêle quand Vincaexprime son desir de savoir:"Elle parlait faux, et riait d'un rire de comediennemaladroite pour cacher que tout, en elle, grelottait,et qu'elle etait aussi triste que toutes les enfantsdedaignees qui cherchent, dans le pire risque, unechance de souffrir un peu plus, et encore un peu plus,et toujours davantage, jusqu'a la recompense..." (113)L'audace de la jeune fille qui demande effectivement a se fairecompromettre agace son ami: "Je t'en prie, Vinca! Tu me fais unepeine...C'est si peu toi, ce genre-la!..." (113). Cette remarqueillustre comment on classe les filles: les filles "sages"restent pures et innocentes jusqu'au mariage, et les filles"faciles" demandent les memes droits qu'on accorde aux garcons.Vinca est prise entre ces deux images de la femme. Vinca estobeissante, mais en meme temps, elle reconnait avoir les memesdesirs que son ami. Malgre sa curiosite, c'est la presence d'unerivale et la peur de perdre son ami qui la pousse a prendren'importe quel risque pour garder celui qu'elle aime. Elle estprete a souffrir au maximum, car elle est "une enfant combative,qui luttait d'une mani&re primitive pour le salut d'un couple"(106). La situation de toute femme abusee qui accepte desouffrir de peur d'être abandonnee est resumee ici.6 Voir a ce propos Simone de Beauvoir, Le Deuxieme Sexe (Paris, 1949)150. Elle affirme par ailleurs que: "Prendre sans etre prise, dansl'angoisse de devenir proie, c'est la le jeu dangereux de la sexualitefeminine adolescente" (DS 126).71L'Amour adolescentLa description que fait Colette de l'initiation sexuelle dela jeune fille par son ami a provoque un refus de publier cerecit en feuilleton dans le journal Le Matin 7 . Cette scene alieu pendant la nuit. Colette raconte comment les jeunes secachent et chuchotent en essayant de quitter la maison sansreveiller les autres. Philippe surtout est coince entre la peuret le plaisir. "Il resolut [...] de se relever d'un bond et deregagner la maison en courant. Mais it fut saisi, en s'ecartantde Vinca, d'une crise de denuement physique..." (122).Le manque d'experience et le manque de confiance des jeunessont egalement soulignes par Colette. Elle decrit "la mauvaisegrace de l'extreme jeunesse" (121) et la raison pour laquelle "lapossession est un miracle laborieux" (122). Le lendemain,Philippe "n'imaginait pas qu'un plaisir mal donne, mal regu, estune oeuvre perfectible" (124). Ii decrit les evenements de lanuit precedente et a envie d'en parler a la Vinca qu'il considereencore "un compagnon", ainsi:"'C'est un reve premature, un ddlire, un supplicependant que tu mordais to main, pauvre petit compagnon,auxiliaire courageux de ma cruelle besogne. 	 C'etaitpour toi un reve, peut-titre affreux: pour moi, unehumiliation pire, une volupte moins bonne que lessurprises de la solitude. Mais rien n'est perdu, si tuoublies, et si moi-même j'efface un souvenirmisericordieusement voile déjà par la nuit...Non, jen'ai pas serre tes cotes flexibles entre mes genoux,mais prends-moi a califourchon sur tes reins, etcourons sur le sable" (124).Robert D. Cottrell, Colette (New York, 1978) 98.72Pour aller se promener avec Vinca, Philippe veut desormais sedéfendre par la presence sdcurisante d'une troisiême personne, lapetite soeur Lisette. Il veut s'assurer qu'une relation adultene se reproduise pas. L'adolescent aimerait effacer tout ce quis'est passé la veille et it veut retourner a une amitied'enfance pure: "[...] it fallait ne pas laisser pêrir [...]quinze anndes de vie enchantee, de tendresse unique, leurs quinzeans de jumeaux amoureux et purs" (124). L'experience reelle desactes révès degoit Phil et le renvoie a la nostalgie du paradisperdu.D'une part, Colette traite sêrieusement cet evenement, maisd'autre part elle en profite pour se moquer gentiment del'attitude des jeunes. L'Ogocentrisme des adolescents, qu'on adéjà souligne, parait encore dans leur concept de l'amour.Colette met l'accent sur le fait que les jeunes pensent qu'ilssont les seuls a connaitre l'amour. "C'est le fait des heros,des comediens et des enfants, de se sentir a l'aise sur un planeleve. Ces enfants espêrent follement qu'une douleur noblepouvait naitre de l'amour" (99). Comme on l'a vu, Philippe penseque son pêre n'a jamais aimó, car cet adulte a lair tropcontent. L Ogocentrisme de l'adolescent est pousse plus loinquand it decrit son pêre comme "une apparence humaine agreable,un peu cotonneuse, a contours flous, comme toutes les creaturesterrestres qui ne se nomment ni Vinca, ni Philippe, ni CamilleDalleray" (91). Philippe, qui est au centre de ce ménage atrois, est si preoccupe par sa vie qu'il pense que personne nepeut le comprendre, qu'il est le seul a avoir jamais vOcu unetelle situation. Il croit avoir invent6 l'amour: "[...] et le73fils un adolescent tumultueux qui vient d'inventer l'amour, lestourments de la chair et la fiertö d'être seul, au milieu dumonde, a souffrir sans demander de secours" (92).Philippe connait les "surprises de la solitude" (124), lamasturbation typique de l'adolescence. Poussê par son desir etpar sa propre curiositd, it va trouver le plaisir avec une femmeplus agêe et experiment6e, ce qui est accepte dans son milieusocial. Le "double standard" de la socidtê impose a la filled'attendre le mariage pour connaitre ce plaisir. Mais Vinca,provoquee par la jalousie et la presence d'une rivale qui menaceson couple et aussi par le besoin de se prouver une "vraie femme"qui "sait" souffrir, sdduit son jeune ami. Elle brise le codesocial et se montre audacieuse, prète a prendre le pire risque.Bien que le comportement de Vinca ait pu creer un scandale,Colette illustre a travers Vinca le dêsir physique qui se trouveaussi bien chez la femme que chez l'homme et, comme on le verraplus loin, elle renverse les reactions typiques de l'homme et dela femme envers l'amour physique.Malgrö sa liaison avec Madame Dalleray, Phil se montreavec Vinca plus peureux et aussi ignorant que son amie sansexperience. C'est lui qui regrette cette nuit passee avec cellequ'il aime en la comparant avec son experience dans les brasd'une femme expdriment6e qu'il n'aimait pas. Mais grace a lacomparaison entre Madame Dalleray et Vinca, Phil se rend compteen premier des clichés de l'amour. Il imagine une conversationavec son amie:"'Tu penses bien que notre amour, l'amour de Phil-et-Vinca, aboutit ailleurs que la, la, cette couche desarrasin battu, hêriss6 de fetus. Il aboutit ailleurs74qu'au lit de to chambre ou de la mienne. C'estevident, c'est sar. Crois-moi! Puisqu'une femme que jene connais pas m'a donne cette joie si grave, dont jepalpite encore, loin d'elle [...)" (124).Il est degu par le fait que leur amitie innocente soit perduepour du bon; mais en comparant l'attitude de Phil envers ces deuxfemmes, on peut attribuer sa deception au fait qu'avec MadameDalleray Phil etait egoiste, it s'est soucid seulement de sonpropre plaisir et non pas de celui de la femme. Au contraire,avec Vinca, c'est lui qui devrait etre plus experiments et, commeit l'aime, it trouve son plaisir Oche par ses sentiments deresponsabilite envers elle qui interviennent:"'O toi que j'appelais 'mon maitre', pourquoi m'as-tusemble plus emerveillee, quelquefois, que cette petitefille neuve, qui a l'air si naturel? Tu es partie sansm'avoir tout dit. Si tu n'as tenu a moi que parl'orgueil des donateurs, tu aurais pitie de moi, pourla premiere fois, aujourd'hui...'" (126).La presence de Madame Dalleray declenche l'experience del'amour physique pour les deux jeunes. D'abord, la "Dame enBlanc" permet a Phil de connaitre la voluptd dans une situation"normale" et acceptable par son milieu social. Bien que la femmeplus agee domine la situation au debut, it existe un deplacementdu pouvoir dans le couple, comme on le verra plus loin. PourVinca, c'est la presence d'une rivale qui l'incite a vouloirperdre sa virginite avant le mariage, ce qui etait risque a cetteépoque, dans ce milieu. On peut imaginer que, sans cette menace,l'adolescente aurait essays de supprimer ses desirs et qu'elle seserait comportee comme "une jeune bien fille rangee". Mais pourVinca, Madame Dalleray represente un modele feminin autre que lamere. Cette femme est seule, independante et elle exprime sesdesirs. Cette presence d'une femme moderne peut aussi etre vue75comme une des raisons pour lesquelles Vinca choisit d'exprimerouvertement sa peine et ses d6sirs.Paradoxalement, Colette profite de la conviction chezPhil et Vinca qu'ils ont invent6 l'amour pour en faire desreprèsentants d'un ph6nomêne "universel": l'initiation al'amour. Vinca exprime son narcissisme, croyant qu'elle et sonami ne sont pas comme les autres, ainsi:"Ou bien toute notre existence, jusqu'A aujourd'hui,n'aurait 6t6 qu'une de ces petites histoires fadescomme it y en a dans les livres que nous n'aimons pas.Tu me dis: 'Un jeune homme...une jeune fille...' enparlant de nous" (111).En faisant de Vinca la reprêsentante de toutes les femmes, et dePhil le reprêsentant des hommes, Colette ironise; elle montreaussi comment les jeunes d'un milieu bourgeois bien pensant seprennent pour l'humanit6 toute enti6re. L'experience de Vincaest pourtant loin de celle d'une autre jeune fille de son age,cr66e aussi par Colette mais dans un autre milieu: Gigi. Maison retrouve dans tous les textes de Colette une certaineambivalence en ce qui concerne les roles sexuels.76CHAPITRE 4Renversement des roles:l'adolescent feminin,l'adolescente masculine77"Comme ebloui, Philippe laissa tomber sa tete en avant,et ce mouvement de soumission enivra un moment laconquerante".Le Ble en herbe78Dans son etude de L'Homme-objet dans l'oeuvre de Colette,Marcelle Biolley-Godino ecrit que:"L'oeuvre de Colette est originale en ceci qu'elle nousoffre une image nouvelle de la femme, et de sesrapports avec l'homme. Aprds des sidcles delitterature 'masculine' oil le romancier, promenant sonregard sur le monde et sur les étres du sexe oppose,nous imposait son optique d'homme, Colette nouspresente, avec son point de vue neuf de femme, l'autrecote de la medaille. Et sa verite ne concorde pasexactement avec celle de ses devanciers" (1972,9).Dans Le Ble en herbe, Colette depeint les caracteristiquestraditionnellement vues comme masculines ou feminines chez sesprotagonistes, tout en les renversant et les mdlant, creant desambivalences permises par leur adolescence.Ambigua6: un adolescent "feminin" Dans Adolescence d'aujourd'hui, Roch Duval constate que:"Au debut de la puberte, chez la plupart des enfants,on observe quelque chose de feminin dans les traits etdans l'allure generale. Il y a comme une hesitation dela nature avant une differenciation nette des deuxsexes. Ce n'est que progressivement au cours de laperiode devolution puberale que les traits du gargondeviennent plus virils; c'est seulement l'evolution unefois terminee que l'individu aura trouve sa physionomiedefinitive" (22).Cette observation est illustree chez Colette par les personnagesde Phil et de Vinca. D'abord, quand Philippe est en train de seregarder, it voit ses "bras et jambes de seize ans, minces, maisd'une forme pleine d'oa le muscle sec n'avait pas encore emergeet qui pouvaient enorgueillir une jeune fille autant qu'un jeunehomme" (21). Dans cette description, Colette soulignel'ambigulte de la periode de transition ou on n'est plus enfant,mais pas encore adulte. En decrivant l'initiation a l'amour79physique du jeune homme par Madame Dalleray, Colette soulige levacillement entre les traits masculins et feminins chez Philippe.Pour commencer, devant sa future "maitresse", it se sent "tout acoup fatigue, penchant et faible, paralyse par une de ces crisesde feminite qui saisissent un adolescent devant une femme" (22).A travers le roman, Philippe a sans cesse des attaques defaiblesse physique. Dans cette meme scene, it se dit: "'Je nesens plus mes bras [...]. Je crois que je vais me trouvermal...'" (23), et vers la fin du roman, quand on lui annonce ledepart imprevu de Madame Dalleray, Philippe s'evanouit. Cettetendance a se sentir malade a ce point est traditionnellementassociee aux femmes; les hommes sont censds etre plus forts.Mais, dans le cas de Philippe, on peut mieux accepter cettefeminite a cause de son age et des experiences intenses qu'il esten train de vivre. Donc, les caracteristiques feminines chez luisont relativement vraisemblables et prövisibles, a cause del'ambiguYte de l'adolescence; dans ce sens, Colette reste fidelea sa presentation "realiste" de cette etape de la vie. Parcontre, elle ajoute de l'humour a sa fagon d'illustrer ce mélangede traits. Par exemple, elle choisit le moment oU l'adolescentespere paraitre plus masculin pour montrer combien it estfeminin. Au moment ma Philippe rentre chez lui apres sa premierenuit chez Madame Dalleray, it se prdcipite vers une glace "avecla hate d'affronter [...] sa nouvelle figure d'homme" (62).Comme on l'a remarque, la perte de la virginite est, pourl'homme, un evenement dont it est fier et par lequel it pensedevenir plus viril; et dans le cas d'un adolescent, c'est cetteexperience qui va faire de lui un homme. Donc, it est ironique80de voir comment Colette decrit ce jeune homme a cet instantimportant de son evolution."Il vit, dans un visage que la lassitude amincissait,des yeux languissants, agrandis par leur cerne, deslévres qui, d'avoir touché une bouche rougie, demeuraitun peu fardees, des cheveux noirs en desordre sur lefront - des traits plaintifs, et moins pareilles a ceuxd'un homme qu'a ceux d'une jeune fille meurtrie" (62).Madame Dalleray: la "maitresse" ou le "maitre" de Philippe?En regardant de plus pres les visites de l'adolescent chezMadame Dalleray, la femme qu'il appelle sa "maitresse", etparfois son "maitre", on voit plusieurs exemples du mélange descaracteristiques masculines et feminines chez les deux, et aussicomment Colette renverse les roles traditionnels dans le couple.D'abord, cette femme d'une trentaine d'annees a un prenom asexue,Camille, et en face du jeune homme, elle parait beaucoup plusmasculine. Philippe n'aime pas ce prenom, car it se dit: "Ellepourrait s'en dispenser. Je la nomme en moi Madame Dalleray, laDame en Blanc, ou Elle..." (75). Elle a une voix "autoritaire"et la premiere fois qu'elle parle a Philippe, elle "raillaitd'une maniere virile, condescendante" (22) ce qui provoque unmalaise chez l'adolescent.	 A part sa "douce voix virile" (45),elle a un "sourire viril qui lui donnait souvent l'air d'un beaugargon" (73). 	 Elle lance un defi au jeune homme en ce quiconcerne la masculinite quand elle lui dit: "Comme votre voixressemble a la mienne, monsieur Phil!" (52). La fagon dont elletraite l'adolescent renforce son propre role dominateur, celuiqui est normalement reserve aux hommes. La premiere fois qu'elle81l'invite a entrer dans sa villa, Philippe se sent pris dans unpiege et ne pense qu'a une tentative de fuite. Quandl'adolescent se presente, "Elle esquissa un geste d'indifferenceet fit un 'oh!' qui signifiait: 'Cela ne m'interesse pas.'"(44). Sa maniere de proposer une liaison intime renforce sonautorite: "Je n'aime que les mendiants et les affames, monsieurPhil. Si vous revenez, revenez la main tendue...Allez, allez,monsieur Phil!..." (52).	 De plus, elle montre son contrOle surPhil. Par exemple, quand l'adolescent arrive chez elle avec desfleurs, elle n'est ni fachee ni surprise, et lui dit: "C'estcharmant. Pour me faire plaisir. Mais avez-vous pense plusvivement a mon plaisir de les recevoir - comprenez-moi bien! -qu'a votre plaisir de les cueillir pour moi et de me les offrir?"(51).Cette liaison montre effectivement un reversement completdes roles masculins et feminins a l'interieur du couple.D'abord, quand Madame Dalleray prend le bras de l'adolescentanxieux, it crie et "fit un mouvement violent du bras" (56).Derriere son cri "tintait l'echo du cri de Vinca" (56), le crid'une fille menacee. Apres son initiation a l'amour physique,Philippe "pleura brusquement, et se fit honte de ses larmes"(58). A la fin du roman, le lendemain de sa nuit avec Vinca, lejeune homme se demande si son amie est en train de pleurer. "'Onassure qu'elles pleurent, apres" (123): la reaction de Philippeaprés sa premiere aventure est evoquee comme celle d'une fille.Madame Dalleray continue a dominer son partenaire qui remplit lerole de victime, de proie. Par exemple: "Comme Obloui, Philippelaissa tomber sa tete en avant, et ce mouvement de soumission82enivra un moment la conquerante" (76). Tout de suite apres,Camille le prend dans ses bras pour l'emmener au lit:"Elle lui mit ses bras sur les epaules, et d'unepoussee un peu brutale fit chavirer, sur son bras nu,la tete brune. Ainsi chargee, elle se hata versl'etroit et obscur royaume oil son orgueil pouvaitcroire que la plainte est l'aveu de la detresse, et oules quemandeuses de sa sorte boivent l'illusion de laliberalite" (77).La fin de cette citation montre le deplacement du pouvoir dans lecouple, puisque c'est la femme qui "quemande". Au debut,Philippe avait peur de cette femme au "sourire aise et presquemasculin" (51), mais aprês ses premieres visites, it reprend saconfiance et assume son pouvoir d'homme. Camille Dalleraydevient "quemandeuse", puisqu'elle sait que ce jeune homme nel'aime pas et vient la voir pour son propre plaisir physique. Illa gene a son tour en soulignant le fait qu'il n'a que seize ans;ce jeune homme insensible ne peut pas comprendre comment cettefemme pourrait etre blessee en apprenant qu'il ne l'aime pas.Madame Dalleray se dit: "Il n'a appris de moi que le plusfacile...Le plus facile...I1 apporte ici, depose et reprend en'name temps que son vetement, chaque fois, ce...cet..." (77).S'agit-il de "ce garcon" ou "cet homme"? Phil est confiant deson pouvoir et reproche a Madame Dalleray son propre manqued'envie: "C'est donc sa faute, a Elle, si je ne souhaite rien,meme pas elle?..." (86). Mais le pouvoir dans cette relation estencore une fois derange quand la "Dame en Blanc" part sans riendire a Philippe. L'adolescent prend mal son manque de contrOle.En essayant de se convaincre que son depart ne le preoccupe pas"un mal êtrange, presque tout physique, naissait en lui, auniveau de l'estomac" (89) et it crie "tout haut d'une voix83enfantin: 'C'est cette nuit-la que je voulais, justement!'"(91).Le couple a l'envers: Phil et VincaLe renversement des roles a l'interieur du couple se voitaussi dans la relation entre les deux adolescents. Par exemple,le lendemain de sa premiere experience de l'amour physique,Philippe va a la plage avec Vinca. En rentrant a la maison pourdejeuner, la jeune fille marche par megarde sur un crabe. Celagene Philippe, plus qu'elle, en effet, mais ce qui le derange leplus, c'est le manque de sensibilite chez son amie, qui continuea courir et a jouer, sans penser au petit crabe Ocrase. Ladurete de coeur de Vinca est illustrde plus loin quand les deuxvont a la peche. Voyant un congre, Vinca essaie de le tuer avecson crochet de fer. Quand Phil voit le sang de cet animal aubout du crochet, il "pant et ferma les yeux" et "d'une voixetouffee" (66) prie son amie de laisser la bete. La jeune fillene comprend pas la faiblesse de Phil et repond: "Penses-tu! Jeto garantis que je l'aurai...Mais qu'est-ce que to as?" (66).Dans cette scene, Colette attribue des traits traditionnellementfeminins a Philippe. Il ne supporte pas qu'on torture une beteet il commence a pleurer violemment quand il n'arrive pas aarreter la cruaute de sa copine. "Il aspira lair en suffoquant,porta les mains a son visage et eclata en sanglots. Il pleuraitavec une violence telle qu'il dut s'asseoir" (67). En mémetemps, Vinca se conduit comme un garcon. D'abord, elle ressemblea une tortionnaire, "armee de son crochet mouille de sang" (67).84De plus, elle comprend mal la reaction de Philippe et sansessayer de le calmer (comme le ferait une femme maternelle) ellepart sans dire un mot:"Elle etendit une main vers le front de Philippe, et laretira avant le contact. La stupeur quitta son visage,ou monterent l'expression de la severite, une grimaceamere et triste qui n'avait point d'age, un mepris,tout viril, pour la faiblesse suspecte du garcon quipleurait. Puis elle ramassa avec soin son cabas deraphia ou sautaient des poissons, son havenet, passason crochet de fer a sa ceinture comme une epee, ets'eloigna d'un pas ferme, sans se retourner" (67).Dans cette scene, la douceur, la sensibilite, la faiblesse etl'emotion sont attribuees au jeune homme. Pour completer lerenversement des caracteristiques et des roles, Colette accordeVinca (armee d'une epee phallique), la reaction d'un homme qui necomprend pas et dedaigne cette faiblesse. Mais, comme Duval l'aconstate, l'adolescence est caracterisee par une certaineambiguite en ce qui concerne les traits dits masculins etfeminins, une hesitation avant la differenciation des deux sexes.ajoute que la feminite corporelle chez un adolescent peut sevoir egalement au niveau emotif (AA 22). Donc, quand on voitPhil qui pleure pour un rien, ou parce qu'il se sent confus,frustre, anxieux ou meme tres heureux, on ne peut pas pretendreque ce comportement soit anormal ou deviant dans le contexte.Dans cette scene en particulier, it s'agit du lendemain de lapremiere aventure du jeune homme. Son emotivite intensifiee peutetre attribuee a sa decouverte de l'amour physique, quicorrespond a la fin de l'enfance. Philippe se sent transformspar cette experience et a du mal a comprendre sa reaction:"Il cachait de son mieux une douleur qu'il necomprenait pas. Qu'avait-il donc conquis, la nuitderniere, dans l'ombre parfumee, entre des bras jaloux85de le faire homme et victorieux? Le droit de souffrir?Le droit de defaillir de faiblesse devant une enfantinnocente et dure? Le droit de tremblerinexplicablement, devant la vie delicate des betes etle sang echappe a ses sources?..." (67).La reaction de Vinca peut egalement etre justifide. Commeon l'a vu, c'est la presence d'une rivale qui anime la jeunefille, et quand elle voit pleurer son ami, elle devientsoupconneuse. Elle sait que cette reaction est bizarre et ellese demande la vraie cause de cet exces d'emotion. Vinca montreses soupcons plus tard quand Phil s'excuse d'avoir pleurd "commeune femme". Elle lui repond, "Non, pas comme une femme" (70) etquand son ami lui explique que le sang du congre lui a fait malau coeur, la jeune fille dit, "All! oui, le coeur...detourne"(70). 	 Philippe sait qu'elle est au courant de ce qui s'estpassé chez la "Dame en Blanc": "Le son de sa voix fut siintelligent que Philippe retint son souffle effraye. 'Elle saittout.' Il attendit l'ecrasant recit, et l'explosion des larmes,des plaintes. Mais Vinca resta muette..." (70). De nouveau, onse trouve devant un mélange de caracteristiques masculines etfeminines. L'adolescent s'attend a ce que son amie commence apleurer "comme une femme", comme it l'a fait auparavant. Ilsouligne sa pretendue "feminite" et montre sa honte en disant,"Alors to vas me pardonner d'avoir ete si 'petite fille', siridicule?" (71). La souffrance silencieuse de Vinca marque lacoupure avec son passé et la fin de son amitid d'enfance avecPhilippe. Elle commence a se comporter comme une femme soumisequi accepte la trahison.Le renversement des roles et des caracteristiques dans lecouple de Phil et Vinca ne se limite pas a une seule scene. A86travers tout le roman, on est frappe par des evenements ou desremarques qui illustrent un mélange de traits masculins etfeminins du cote des deux jeunes. Par exemple, c'est Vinca quiportait (dans le passé) son ami sur son dos, comme MadameDalleray le porte aussi. Vers la fin du roman, la jeune fille"savoura le poids, le contact nouveau d'un corps de jeune hommequ'hier encore elle portait, en riant et en courant, acalifourchon sur ses reins" (107).	De plus, quand elleconfronte Philippe, montrant qu'elle est au courant de sa liaisonavec Madame Dalleray, l'adolescente est si blessee par cettetrahison qu'elle "le frappa soudain au visage d'un poing siimprevu et si gargonnier qu'il faillit tomber sur elle et sebattre de bon coeur" (103). Vinca (dont le nom s'associe a"vaincre") se montre aussi plus courageuse que son ami a la findu roman quand ils se rencontrent pendant la nuit. Philippe atres peur de reveiller la famille et suggere sans cesse qu'ilsrentrent. "Il tendait l'oreille a tous les souffles, a tous lescraquements, sec:tuft , malgre son inquietude, par ce chuchotementnuance qui ne cessait pas" (120). Vinca se moque gentiment de sapeur: "Bete, qu'est-ce que to as a tressaillir! C'est un chatqui a passé, voyons" (120). Donc, dans cette scene, la crainteet l'inquietude se decouvrent chez l'homme, alors que le courageet l'esprit aventurier appartiennent a la femme.Ajoutons que c'est Vinca qui initie les evenements de cettenuit. D'abord, elle prie Philippe de ne pas s'en aller et del'embrasser. Ensuite un bras "furieux, qu'il n'arrivait pas adenouer, liait la nuque de Philippe" (122) et "le corps qu'iloffensait ne se deroba pas, et refusa toute clemence" (123). Ce87qui est "renverse" ici, c'est le fait que la jeune fille sait cequ'elle veut, et n'attend pas d'être convaincue. De plus, c'estle jeune homme qui essaie de s'enfuir. Par contre, la tenacitede Vinca ne ressemble peut-etre pas a un reversement des roles,car la jeune fille ne fait qu'affirmer ses propres desirsphysiques en se soumettant. Simone de Beauvoir exprime ce genrede soumission ainsi: "Se faire objet, se faire passive c'esttout autre chose qu'etre un objet passif: une amoureuse n'est niune dormeuse ni une morte" (DS 156). 	 Mais rappelons-nous qu'al'epoque ou cette histoire fut publiee l'envie d'une adolescentedu milieu bourgeois de faire l'experience de l'amour physique aquinze ans et demi, avant le mariage, aurait ete consider -6e commescandaleuse. Comme on l'a vu, Vinca est préte a courir n'importequel risque pour sauver sa relation avec Philippe, mais la fagondont Colette decrit cet episode montre que la jeune fille veutfranchir cette bathe- re de Page adulte pour elle-meme, pour sonpropre plaisir et non seulement pour garder son ami.La reaction de Vinca a la perte de sa virginite faitdgalement partie d'un mélange ou d'un renversement des reliesmasculins et feminins. On a déjà vu que Philippe, l'homme a quila premiere aventure devrait signifier une conquete ou un profit,pleure de joie (et aussi de soulagement) aprés sa premiere nuitchez Madame Dalleray. Par contre, Vinca, qui devrait avoir unereaction feminine a sa perte de virginite, assume tres bien sonnouveau statut de femme. Philippe, qui est l'"expert" des deuxen ce qui concerne ces choses-la, se demande si son amie a pleureapres leur nuit ensemble. Mais, en entendant Vinca qui chante etarrose un fuchsia, it ne peut pas s'empecher de remarquer la88difference entre leurs reactions: "'Une nuit, je suis venum'abattre sous cette fenetre, parce qu'une revelation venait detomber, foudroyante, entre mon enfance et ma vie d'aujourd'hui.Elle chante, elle chante...'" (125). Dans ce sens, c'estPhilippe qui a le sentiment d'une perte, car it ne pourra plusretrouver l'innocence et la facilite de l'enfance, tandis queVinca regarde vers l'avenir et elle est contente d'avoir connu ce"grand secret" que Philippe voulait lui cacher. Le fait queVinca accepte mieux l'amour physique rend Philippe pitoyable.C'est lui enfin qui regrette le changement dans leur amitie etlui qui aimerait retourner au temps oli ils &talent des copains,des enfants. Pour Philippe, la fin de l'enfance est aussi amereque l'orangeade qu'il a bue pendant sa premiere visite chezMadame Dalleray. Il est envahi par la nostalgie ce qui peutaussi etre considers comme un trait feminin.Philippe imagine une conversation avec son amie a propos decette envie: "Alors je lui dirais: 'Ce n'est pas vrai. Il nes'est rien passé! Tu es ma Vinca de toujours. Tu ne m'as pasdonne ce plaisir, qui ne fut pas un tres grand plaisir'" (123).Il ne veut pas admettre qu'elle a pu chercher son propre plaisir.Le jeune homme est degu par la reaction de Vinca, laquelle nes'est pas montree la jeune fille modele. La derniere phrase duroman illustre le sentiment de desillusion chez l'adolescent:"'Ni heros ni bourreau...Un peu de douleur, un peu deplaisir...Je ne lui aurai donne que cela...que cela...'" (126).Cette deception peut aussi etre vue comme un renversement desattitudes masculines et feminines car, comme on l'a constate,pour une femme la perte de sa virginite est encodee comme une89honte, et c'est plutOt elle qui devrait se sentir comme un objetsexuê qui est la pour faire plaisir aux hommes. C'est la femme,et non pas l'homme, qui est suppose se sentir utilis6e. CommeSimone de Beauvoir le constate:"La civilisation patriarcale a valid la femme a lachasteté; on reconnait plus ou moins ouvertement ledroit du male a assouvir ses dêsirs sexuels tandis quela femme est confinêe dans le mariage: pour elle,l'acte de chair, s'il nest pas sanctifie par le code,par le sacrement, est une faute, une chute, unedêfaite, une faiblesse; elle se doit de dêfendre savertu, son honneur; si elle 'cede', si elle 'tombe',elle suscite le mêpris; tandis que dans le blame mémequ'on inflige a son vainqueur, it entre del'admiration" (DS 150).Vinca: une nouvelle perspective sur la "feminitd" En nous donnant "sa nouvelle perspective de femme", Colettebrise le stereotype traditionnel de la fêminitd dans sesdescriptions des personnages fdminins. Dans Le Blé en herbe, ona vu comment Madame Dalleray est decrite souvent comme une femmevirile. Par contre, la description de Vinca n'illustre pasforcement une jeune fille masculine, mais une jeune fillefeminine aux caracteristiques non traditionnelles. En seróferant aux etudes de la socialisation de l'adolescente, on a vucomment on lui enseigne a laisser de cote les jeux gargonniers deson enfance, tout en lui apprenant comment plaire aux hommes,car, comme la plupart des filles de cette époque, son avenir seconstruira autour du mariage et des enfants. Mais souvent onvoit un vacillement entre sa vie de garcon manqué et sa nouvellevie de femme, et it faut se demander si quelques aspects de sapersonnalite ne sont pas necessairement des restes de son90enfance, mais pluteit des qualites feminines selon Colette. Parexemple, prenons l'êpisode ou ayant confronts Philippe a proposde la peine que sa trahison lui a faite, Vinca le frappe auvisage d'un poing gargonnier. Philippe, qui s'attendait a cequ'elle pleure, est etonn6 par sa force. Il se dit: "'routesses paroles sont aussi surprenantes que cette force que je lui aivue souvent, quand elle nage, quand elle saute, quand elle lancedes cailloux...'" (103).Dans Corps fêminin, corps textuel (1973), Yannick Reschobserve que Colette "s'eloigne de l'analyse classique descaractéres telle qu'on la trouve dans les romans d'analyse"(197). Elle ajoute que "la description des personnages estessentiellement une description corporelle car l'aspect physiquerêvéle, sugg&re les motivations, les reactions et les sentiments"(14). Dans ce sens, Colette fait "parler" ses personnages atravers leur corps. Cependant, le portrait du corps de la femmeest loin d'être traditionnel. D'abord, le corps n'est pasprèsente comme un objet, car it exprime le desir de vivre, lemouvement, l'energie, le dynamisme et la puissance (21). SelonResch, Colette redefinit la notion de la feminite, car "chaquecorps fêminin definit lui-meme sa propre feminitó" (30). Iln'existe pas de "limites" ni de "modêle précis". La descriptioncorporelle de Vinca illustre comment la fêminite de cette jeunefille est "personnalisde". Elle ne reprêsente pas la faiblessetraditionnelle d'un être fêminin. Au contraire, elle exprime laforce et l'energie physique (qu'on associerait plutdot a un jeunehomme). "Elle courait, toute mouillde, grande et gargonni6re,mais fine, avec de longs muscles discrets" (11). Dans les91descriptions de Vinca, Colette reussit a illustrer sa feminite atravers la force et l'energie et elle prete une attentionparticuliere aux jambes de la jeune fille:"Phil se baissa vivement, saisit les deux rubans delaine blanche et les croisa sur une cheville brunefremissante, seche, jambe de bete fine, faite pour lacourse et le saut. Un epiderme durci, des cicatricesnombreuses n'en masquaient pas la grace. Presque pasde chair sur l'ossature lögere, juste assez de musclepour assurer le galbe; la jambe de Vinca n'eveillaitpas le de- sir, mais l'espece d'exaltation que l'on voueA un style pur" (52).Le portrait de Vinca la montre en jolie jeune fille, aux yeuxmagnifiques. Elle est comparee a la nature: ses yeux sont lacouleur d'une pluie printaniere, ses cheveux ressemblent a lapaille doree, et meme si au debut du roman elle a un cou "blanccomme le lait" (6), plus tard son cou est brun, hale comme toutson corps. Quand it la voit habillee en blanc, Philippe pensequ'elle ressemble a "un singe habilld". Il se dit qu'"elle al'air d'une mulatresse qui va communier..." (11). 	 Son corpsbronze et ses cheveux dores par le soleil donnent l'image d'uneadolescente en bonne sante. Elle est "brillee comme une blonde"(10). Cela fait contraste avec Philippe, qui se sent souventmalade, qui manque d'energie et qui est parfois d'une "paleurpoetique".Resch constate dans Corps feminin, corps textuel que lepersonnage feminin chez Colette est avant tout "un corps quin'existe pas seul comme un objet ou un ornement, mais qui necommence a etre que par la difference et a la limite le contrastequi le distingue de son partenaire masculin" (197). Phil passebeaucoup de temps a se detendre, a se laisser admirer par sonamie, et pendant la scene de la confrontation "Philippe se92plaignit, s'alourdit. Elle devina qu'il se servait a present dela plainte, de l'inertie, pour echapper aux reproches et auxquestions" (108). On voit la difference entre les deux quand ilssont ensemble dans l'eau:"Ils plongêrent ensemble, et tandis que Vinca battaitjoyeusement des jambes et des bras le flot faible, etcrachait l'eau en chantant, Philippe, pale, luttaitcontre son frisson et nageait les dents serrees" (64).Philippe craint la force de son arnie et l'observe en train debouger, de remplir quelque devoir de jeune fille. Elle estsportive, car elle a des mains de "pecheuse et de joueuse detennis" (96). Son corps exprime son activite: "Ruisselante,elle montrait des genoux meurtris de saint Sebastien, parfaitssous leur epiderme balafre; des mains d'aide-jardinier ou demousse [...] et son blouson sentait la moule crue" (24). Deplus, ses vetements de peche, qu'elle porte souvent, sentent"l'iode et l'algue" (66) et Philippe est frappe par le "manque dedouceur" de Vinca quand it la voit courir devant lui et franchird'un saut un creux de dune. A table, le jeune homme n'avait pasd'appetit, mais "Vinca devorait, et rayonnait d'une blessanteallegresse" (65). Vinca exprime la force, l'energie, ledynamisme et la bonne sante, tandis que Phil est três dmotif, sesent souvent malade, manque d'appetit et ne prend jamaisl'initiative.En presentant un nouveau point de vue sur la femme, Colettebrise les stereotypes traditionnels en ce qui concerne lescaracteristiques masculines et feminines et les roles de l'hommeet de la femme dans le couple. Dans Le Bld en herbe, elle prétea l'adolescent des traits feminins et en cela elle reste fidéle a93ce qui est constate dans les etudes sociologiques etpsychologiques sur cette etape de la vie, ou it semble y avoirune hesitation de la nature avant la differenciation des sexes.A cause de ses sentiments de confusion et d'anxiete, le jeunehomme est tres emotif et a peur des nouvelles experiences quiaccompagnent son statut d'homme naissant. Ces caracteristiquessont plus souvent attribuees a la femme. Dans sa relation avecMadame Dalleray, on voit un renversement tres net des roles etdes traits. Cette dame virile domine un jeune homme qui est sieffraye au debut par les intentions de "son maitre" qu'ilressemble et se comporte comme une petite fille. Par ailleurs,la masculinite de Madame Dallery hemp -eche d'être la figurematernelle que Philippe cherche: "Mais ni Camille Dalleray niVinca, dans son reve, ne voulaient se souvenir que Philippen'etait qu'un petit gargon tendre, presse seulement de poser satete sur une epaule, un petit garcon de dix ans" (116). 	 Laféminite de Philippe contraste avec celle de sa jeune amie.Vinca n'est pas masculine, mais ses traits ambigus illustrent unenouvelle vision de la feminite, vision qui inclut la force ethenergie. C'est Philippe qui exprime tous les traits faibles dela feminite traditionnelle. A cause de cette difference entreles deux amis, it existe egalement un renversement des roles dansle couple, mais la situation change au fur et a mesure que Vincaaccomplit son apprentissage de femme. En revanche, Colette nemontre pas seulement une jeune fille obeissante qui ne pose pasde questions sur son destin, mais une femme dynamique qui brillede sante et sait exprimer ses propres desirs. Si elle accepte dese soumettre, de servir, de devenir femme, c'est parce qu'elle le94veut. Pour elle, c'est necessaire a son succés, en tant quefemme. Comme Simone de Beauvoir le constate, "[...] elle estobligee d'offrir a l'homme le mythe de sa soumission du faitqu'il reclame de dominer" (DS 130). Une soumission volontairedevient une partie integrale de sa lutte pour vaincre sa propreenfance, pour devenir une femme qui sait manipuler un homme,autant qu'il sait, a son tour, la contrOler.L'interet du recit dans Le Ble en herbe reside, pour leslecteurs modernes, dans l'ambivalence qui, chez Colette, definitles rapports de couple. Elle joue avec les stereotypes, mais cejeu fonctionne a partir d'une certaine acceptation des modelesproposes.95CONCLUSION96"C'est le fait des heros, des comediens et des enfants,de se sentir a l'aise sur un plan eleve. Ces enfantsespererent follement qu'une douleur noble pouvaitnaitre de l'amour".Le Ble en herbe97Les analyses psychologiques et sociologiques contemporainesque nous avons utilisêes confirment la justesse des intuitions etdes observations de Colette en ce qui concerne l'adolescence.En effet, ces analyses montrent que les divers traits del'adolescence decrits dans Le Ble en herbe ne sont passpecifiques a une certaine classe sociale ou a un paysparticulier. Colette analyse le difficile passage del'adolescence chez deux jeunes bourgeois parisiens, mais toutejeune personne, quel que soit son milieu social, doit passer parcette pêriode de transition entre l'enfance et Page adulte.Dans ce sens, on peut donc conclure que l'adolescence est"universelle".D'autre part, l'adolescence n'est pas uniquement une realitêbiologique; cette periode de la vie peut se diviser entre leselements intêrieurs (la maturation du corps et les effetspsychologiques de cette metamorphose sur l'individu) et leselements exterieurs (les attentes de la societê et sescontraintes sur l'adolescent). Ces deux categories sontindissociables mais aussi parfois conflictuelles: la maturitebiologique ne correspond pas necessairement a la maturite socio-culturelle. Autrement dit, tout adolescent subit des changementsphysiques quand it devient adulte, mais la fagon dont chaqueindividu les accepte et se comporte pendant cette periode de lavie est variable et le processus de la socialisation change dansla mesure ou chaque societe a ses propres valeurs cultureiles.Dans son roman, Colette decrit la petite bourgeoisieparisienne des annees vingt et les attentes de cette sociête ence qui concerne les adolescents. Ces attentes varient selon le98milieu social, et selon le sexe de l'adolescent. Lasocialisation d'une jeune fille de quinze ans et demi dêpeintepar Colette peut servir de point de reference pour analyser leschangements d'attitude envers le comportement d'une adolescentedans differentes societes a des époques differentes. En 1923, lecomportement de Vinca a provoque l'interdiction de la publicationde ce roman par extraits dans un journal frangais. Est-ce lemilieu dont Vinca fait partie, qui influenga la receptioncritique des lecteurs contemporains du livre? En revanche, dansGiqi (1944), la jeune fille appartient a une classe et a unefamille du demi-monde parisien du debut du vingtieme siecle. Lestyle humoristique utilise par Colette pour decrirel'apprentissage de Gigi pour devenir plus tard une demi-mondainecomme sa tante et sa grand-mere, fait que le lecteur a tendanceoublier que Gigi, en fait, apprend a devenir un objet deplaisir, qu'elle êchangera son corps contre quelques luxesmateriels.On peut comparer le scandale suscite par Le Ble en herbe dans les annees vingt avec la reception du roman L'Amant deMarguerite Duras en 1984. Ce recit n'a pas fait l'objet d'unecensure, bien qu'il s'agisse encore d'une adolescente de quinzeans qui exprime son de- sir de connaitre l'amour physique. Lelecteur contemporain ne semble pas etre choquó par cettecuriositd sexuelle. Ce qui peut de- ranger dans le comportement dupersonnage de Duras, c'est que la fille utilise ouvertement leChinois riche et epris d'elle pour satisfaire ses propres dósirset qu'elle n'a pas honte d'exprimer ses de- sirs sexuels. Cesexemples litteraires montrent que l'apprentissage de99l'adolescence se fait a travers la socialisation mais que chaquemilieu social attend et accepte differents types de comportementde la part des adolescent(e)s. On peut donc constater que memesi les facteurs biologiques restent constants, les facteursextdrieurs varient selon l'epoque et le milieu.Dans Le Ble en herbe, it est clair que ce sont les parentsqui vehiculent la socialisation des adolescents. En óvoquant larelation entre les enfants et leurs parents, Colette releveplusieurs paradoxes. D'abord, Phil et Vinca voient a peine leursparents; ils sont pour eux des "Ombres", des "FantOmes". Mais enmeme temps Phil a peur de decevoir ses parents et Vinca repetesans cesse les paroles de sa mere. Ces parents qu'ils dedaignentleur servent de modele malgre tout. En tout cas, ce sont lesparents qui decident de tout leur avenir. De plus,l'egocentrisme des adolescents les pousse a voir dans Pageadulte la mort, la fin d'une vie dynamique et intense; mais ilsont egalement hate d'arriver a cette &tape de la vie ou tout serabien dófini.En montrant l'influence des parents sur les adolescents,Colette met en question l'origine des caracteristiques masculineset feminines. Est-ce que ces caracteristiques sont biologiquesou sont-elles davantage le produit d'un conditionnement social?Dans Le Ble en herbe, Colette fait parfois une distinction entreces caracteristiques, les categorisant tantOt en acquis naturels,tantOt en acquis culturels. Par exemple, en presentant Phil,"subtil, ne pour la chasse et la tromperie..." (6) et Vinca ayant"l'imperieux instinct de tout donner" (6), Colette donne desexemples de caracteristiques apparemment innees. Mais est-ce100qu'il s'agit vraiment d'un comportement naturel chez les deuxsexes ou est-ce que ces exemples de la masculinite ou de lafeminite sont typiques d'une époque, et tellement inscrits dansleur inconscient (et celui de Colette) qu'ils ne peuvent pas yechapper? Cela reste discutable. Par contre, en examinantl'apprentissage de la jeune fille et l'êvolution de ce garconmanqué en femme, Colette montre comment la "mascarade" de lafeminite et la manipulation de l'homme sont apprises par la jeunefille. A travers Vinca, Colette illustre combien it estdifficile de laisser tomber la liberte de l'enfance pour devenir"entravde" par le masochisme feminin.C'est surtout l'influence de la mere qui poussel'adolescente a ne pas questionner son conditionnement et, bienavant la parution du Deuxiême sexe de Simone de Beauvoir, Colettea montre la complexitó de la relation entre mere et fille. Dansle cas de Vinca, c'est la mere qui impose a la fille la viesubordonnde qu'elle a elle-meme vOcue et cette fille obdissantel'accepte, reproduisant ainsi le schema maternel. Il n'y a queson oncle qui reconnaisse l'injustice dans ce destin de femme etquand it en parle it rencontre une resistance de tous les cotes;a cette époque l'Omancipation de la femme êtait mal acceptee parla classe bourgeoise en particulier. En fait, ni Philippe niVinca ne remettent en question l'avenir planifiê par leursparents. L'acte d'accepter au lieu de questionner ou de serevolter illustre un des plus grands paradoxes de ce roman et del'adolescence: en devenant adulte et donc responsable etind6pendant, la vie devrait étre une dclosion - toutes sortes depossibilites se prêsentent. Mais, en renongant a la libertê de101choisir pour eux-mémes, Phil et Vinca acceptent la vie commeforclusion.Les changements physiques qui accompagnent l'adolescencesont essentiels a la description des personnages et Colettemontre comment cette transformation modifie leur auto-representation et les rapports qu'ils ont entre eux. Its ne sevoient plus de la meme fagon. Comme la plupart des hommes (selonSimone de Beauvoir) Phil est fier de son corps et de sonapparence physique: ii se trouve "assez beau" pour Vinca. Aucontraire, Vinca a plus du mal a s'adapter a son corps "deforme",a ses "quinze ans fiers et gauches" (16). Le desir sexuelnaissant chez les deux devient encore plus troublant etparadoxal, puisque Phil et Vinca sont des "jumeaux amoureux etpurs" (124), donc une relation sexuelle entre eux serait presqueincestueuse. Aprês son initiation a l'amour physique par MadameDalleray, Phil devient ecoeurd par "l'image insensee" d'uneliaison pareille entre lui et Vinca. Malgre cela, ils passentune nuit ensemble, une nuit qui gache tout ce qu'ils essaient depreserver: "quinze annees de vie enchantee, de tendresseunique..." (124). En face d'une rivale, Vinca initie cetteexperience et prend le pire risque pour garder Phil. Maisparadoxalement, en tant que jeune fille bourgeoise, la perte desa virginite pourra se retourner contre elle: 	 Philippe risquede ne pas vouloir l'epouser. C'est le narrateur omniscient quisouligne les pires consequences, consequences qui touchentuniquement la fille: "Il [Phil] ne songea pas non plus que dansquelques semaines l'enfant qui chantait pouvait pleurer, effaree,condamnee, a la meme fenetre" (126).102Dans sa description de l'adolescence, Colette profite decette 6tape de la vie oil la nature semble hesiter devant les deuxsexes pour renverser les caracteristiques traditionellementconsiderdes masculines ou feminines. L'écrivaine remet enquestion les stereotypes sexuels tout en donnant une nouvellevision de la femme - celle des annees vingt.L'année 1923 a vu la publication d'un autre roman, LaGarconne de Victor Marguerite; celui-ci a fait scandale enpresentant une femme moderne qui se revolte contre le mod6le dela jeune fille rang6e. Dans Le Blé en herbe, Colette montre uneadolescente qui est tellement naturelle qu'elle a du mal as'adapter a une mascarade. Bien qu'elle soit obeissante,remplissant tous ses devoirs de jeune fille, Vinca ne peut pascontenir son désir naissant. Elle n'est pas faible, mais6nergique, dynamique et forte, et grace a son cote compétitif,elle réussit a faire ce qu'elle veut. La femme "libérée" decette époque, telle qu'on la trouve dans La Chatte (1933),s'annonce ici. Le modêle féminin change et exigera un changementdu comportement masculin.	 Dans ces deux romans de Colette,l'homme est presente comme inferieur a la femme sur les plansphysique et 6-motif. Face a une femme moderne, it essaie des'6chapper dans le passé, dans l'enfance. Ce genre de femmemoderne se retrouve aussi dans le personnage de Madame Dalleray.Elle vit seule et profite d'un jeune homme pour en jouer etjouir. Mais, malgr6 sa libert6, elle n'est pas un mod6leheureux. C'est une "quémandeuseu et elle fuit cette situationhumiliante pour laisser le plaisir de l'amour aux plus jeunes.Comme dans Cheri (1920), la femme plus agée renonce a l'amour et103laisse son amant plus jeune a une femme du meme age que lui.Comme Cheri, Phil est initie a la passion sexuelle par une femmemare. Ce genre de couple ne semble pas avoir ete marginalise al'epoque en France dans ce milieu 8 , mais dans Le Ble en herbe,Colette montre la prise de pouvoir d'un jeune homme sur une femmequi auparavant dominait la situation. En ce qui concerne lesrapports des adolescentes avec des hommes plus ages, elles aussidominent leur partenaire chez Colette. Par exemple, Gigi rejetteGaston Lachaille en tant qu'"amant" et lui impose le mariage.Louisette, dans la nouvelle "Le Tendron" (1943), profite d'unvieillard romantique et riche pour connaitre le plaisir physiqueet, avec l'aide de sa mere, le chasse tout de suite apres.Soulignant le titre du roman, Colette utilise l'image du 'oldpour illustrer l'arrivee des deux jeunes a Page adulte. QuandVinca revele sa peine de vraie femme causee par la trahison dePhilippe, on entend au loin le battement au fldau du sarrasin.Plus tard, les deux adolescents font l'amour dehors sur une deces couches de sarrasin. Ce n'est plus du bid "en herbe", maisdu ble qui a atteint sa forme mare, prét pour la moisson. Lesenfants doivent oublier les vacances sauvages au bord de la merpour retourner en ville et se prdparer a devenir eux-mêmes desparents, des reproducteurs de l'espece humaine.Bien que Le Ble en herbe soit un portrait del'adolescence, it ne faut pas oublier qu'il s'agit aussi d'unereflexion sur l'amour. I1 semble que, pour Colette, amourphysique et amour sentimental soient dissocies, comme si les deux8 Voir Laurence Wylie, "Youth in France and the United States" dansYouth: Change and Challenge (New York, 1963) 248.104n'allaient pas nècessairement ensemble. L'idee initiale deColette pour ce roman etait d'en faire une piece de thOatre.Elle a résumé ses intentions ainsi:"Le rideau se lave, la scene est plongee dansl'obscurite, deux personnages invisibles dissertent surl'amour avec beaucoup de science et d'expêrience. Versles dernieres rdpliques, on donne la lampe et lesspectateurs surpris s'apergoivent que les partenairesont rêciproquement quinze et seize ans..."Colette montre que l'amour n'a pas d'age en faisant de PhilippeAudebert, l'adolescent de seize ans et demi, le reprêsentant detous les hommes, et de Vinca Ferret, jeune fille de quinze ans etdemi, la representante de toutes les femmes. Mais a-t-ellerespectO son projet initial? Philippe et Vinca ne sont pasexpOrimentós et ce n'est qu'aprês avoir trahi leur amitióinnocente que Phil se rend compte des clichés de l'amour.Colette, qu'etait agêe de cinquante ans quand elle a ecrit ceroman, avait déjà vecu des relations malheureuses. A traversPhil et Vinca, le couple ideal manqué, elle illustre l'êchec del'amour. A travers ces deux adolescents qui sont sur le seuil del'age adulte, Colette illustre la banalitó de l'amour et desrelations entre l'homme et la femme, ainsi que la nouveautó pourchaque individu, pour chaque couple, du drame de la passionsexuelle - des rapports entre le même et l'autre.9 Cite par Elaine Harris, L'Approfondissement de la sensualitd dansl'oeuvre romanesque de Colette ( Paris, 1973) 130.105OUVRAGES CONSULTESOeuvres de Colette Colette. Claudine a P6cole. Paris: Albin Michel, 1953.-. La Vagabonde. Paris: Albin Michel, 1988.- . L'Entrave. Paris: Flammarion, 1919.- . Mitsou. Paris: Artheme Fayard, 1946.. Cheri. Paris: Bernard Grasset, 1920.. Le Ble en herbe. Paris: Flammarion, 1974.. Sido. Paris: Hachette, 1901.---. La Chatte. Paris: Flammarion, 1949.---. Bella-Vista. Paris: J Ferenczi et Fils, 1937.---. Le Toutounire. Paris: Editions Stock, 1984.. Le Kepi. Paris: Flammarion, 1949.. Giqi. Paris: J. Ferenczi et Fils, 1945.-. Trois...six...neuf.... 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