Open Collections

UBC Theses and Dissertations

UBC Theses Logo

UBC Theses and Dissertations

L'Amour-propre dans L'Ecole des femmes et dans le Dom Juan de Moliere Chung, Lawrence Shing Yan 2012

You don't seem to have a PDF reader installed, try download the pdf

Item Metadata

Download

Media
24-ubc_2013_spring_chung_lawrence.pdf [ 190.69kB ]
Metadata
JSON: 24-1.0073448.json
JSON-LD: 24-1.0073448-ld.json
RDF/XML (Pretty): 24-1.0073448-rdf.xml
RDF/JSON: 24-1.0073448-rdf.json
Turtle: 24-1.0073448-turtle.txt
N-Triples: 24-1.0073448-rdf-ntriples.txt
Original Record: 24-1.0073448-source.json
Full Text
24-1.0073448-fulltext.txt
Citation
24-1.0073448.ris

Full Text

L’AMOUR-PROPRE DANS L’ÉCOLE DES FEMMES ET DANS LE DOM JUAN DE MOLIÈRE  by  LAWRENCE SHING YAN CHUNG  BA (Hon.), Queen’s University, 2005  A THESIS SUBMITTED IN PARTIAL FULFILLMENT OF THE REQUIREMENTS FOR THE DEGREE OF  MASTER OF ARTS in The Faculty of Graduate Studies (French)  THE UNIVERSITY OF BRITISH COLUMBIA (Vancouver)  DECEMBER 2012  © Lawrence Shing Yan Chung, 2012  Abstract The theme of self-love is omnipresent in the theatrical works of Molière. More specifically, this theme is apparent in The School for Wives and Dom Juan. In these two plays, we notice that the two main characters, Arnolphe and Dom Juan, are guided in their actions by their overarching self-love. Using the philosophical concepts of La Rochefoucauld and Pierre Nicole as benchmarks in our analysis of self-love in the two plays, we first note that this egoism, which leads to the pursuit of one’s own interests, is demonstrated in Dom Juan’s « libertinage » and Arnolphe’s cynicism. We then examine how such egoism is manifested through tyranny and the use of trickery. These two preceding points lead to our main topic explaining that Molière put these characters on stage to show that inordinate self-love does not lead to the desired objective. In other words, not being able to see reality – because their actions and ideas were guided only by their self-interests – these narcissists fail to recognize themselves as much as Ovid’s mythical character Narcissus and end up in ruin in L’École des femmes and Dom Juan.  ii  Résumé Le thème de l’amour-propre est omniprésent dans les œuvres théâtrales de Molière. Plus spécifiquement, ce thème est apparent dans L’École des femmes et Dom Juan. Dans ces deux pièces, nous remarquons que les deux personnages principaux, Arnolphe et Dom Juan, sont guidés dans leurs actions par un amour-propre démesuré. En utilisant les concepts philosophiques de La Rochefoucauld et de Pierre Nicole comme points de repère dans notre analyse de l’amour-propre dans les deux pièces, nous soulignons premièrement que cet égoïsme, qui consiste en la recherche de son propre intérêt, est représenté à travers le libertinage de Dom Juan et le cynisme d’Arnolphe. Nous examinons ensuite comment cet égoïsme se manifeste à travers la tyrannie et l’emploi des ruses. Les deux points précédents se rapportent au sujet central expliquant que Molière met ces personnages en scène pour montrer que l’amour-propre démesuré ne mène pas au but désiré. En d’autres mots, n’étant pas capable de voir la réalité – parce que leurs actions et leurs idées sont uniquement guidées par leurs propres intérêts – ces narcissiques moliéresques se méconnaissent tout autant que le personnage mythique d’Ovide et ils finissent en ruine dans L’École des femmes et dans Dom Juan.  iii  Table des matières  Abstract ............................................................................................................................... ii Résumé ............................................................................................................................... iii Table des matières.............................................................................................................. iv Remerciements .....................................................................................................................v Introduction ..........................................................................................................................1 Chapitre 1 : Qu’est-ce que l’amour-propre selon les penseurs du Grand Siècle ? ..............6 Chapitre 2 : La poursuite de son intérêt et de son plaisir ..................................................16 2.1 Le libertinage de Dom Juan ........................................................................................17 2.2 Le cynisme d’Arnolphe ...............................................................................................24 Chapitre 3: Le despotisme de l’amour-propre ..................................................................31 3.1 La tyrannie ..................................................................................................................31 3.2 Les ruses de l’amour-propre .......................................................................................38 Chapitre 4 : L’échec de l’amour-propre démesuré ...........................................................47 4.1 L’échec de « l’école d’Arnolphe » et la critique de la condition des femmes ............47 4.2 Dom Juan et la contestation de Dieu ...........................................................................54 Conclusion ........................................................................................................................63 Bibliographie .....................................................................................................................71  iv  Remerciements  Je voudrais remercier le Dr. Nancy Frelick pour sa clairvoyance, sa générosité et surtout sa patience. Je la remercie des précieux conseils et particulièrement de l’encouragement qu’elle m’a donné lors de l’écriture et de la rédaction de ce mémoire. Sans elle, tout ceci ne serait pas possible. Je souhaite remercier également le Dr. Gloria Onyeoziri et le Dr. Richard Hodgson pour leur appui et d’avoir accepté le rôle de lecteurs de ce mémoire. Leurs suggestions et leurs critiques m’ont apporté des approfondissements précieux. Je dois également ma reconnaissance au Dr. Kasereka Kavahirehi et au Dr. Stella Spriet pour leur soutien et leur amitié. Sans eux, je n’aurai jamais eu le courage de : « poursuivre le chemin qui contribuera le plus à mon épanouissement personnel »1. Je les remercie de tout mon cœur. Enfin, je tiens à remercier chaleureusement mes parents Paul et Kitty pour leur immense confiance en moi, leur patience inébranlable et leur soutien illimité. Ce mémoire est pour vous.  1  Merci Kasereka pour ton gentil message que je garde toujours très près de mon cœur.  v  Introduction  C’est une chose bien facile de s’aimer puisque c’est un droit naturel et qu’il n’est point d’estre qui ne concoure par un mouvement qui lui est propre, non-seulement à sa conservation, mais aussi à sa satisfaction. C’est pourquoi l’amour propre est la premiere passion…la plus invincible…la plus naturelle, la plus douce, la plus agreable [et] la plus seduisante. Madame de Pringy, Description de l’amour-propre  L’amour-propre constitue un sentiment d’attachement excessif à soi, à sa propre personne, à sa conservation et à son développement. Nous n’avons qu’à penser au mythe de Narcisse2 par Ovide pour voir que la personne qui s’aime à outrance n’a tendance à concevoir le monde que de son point de vue. Autrement dit, celui-ci est prédisposé à ramener tout à lui-même car il se considère le centre du monde. Toute la psychologie du personnage est fondée sur le mépris des autres et sur un amour exclusif de soi. Par contre, l’amour-propre est un thème riche en contradictions et en complexités. D’un côté, il incite la haine, l’horreur et la condamnation. De l’autre, il inspire la sympathie, la pitié et l’attendrissement. 2  D’après le mythe ovidien dans Les Métamorphoses d’Ovide, lorsque Narcisse est né, ses parents ont consulté un devin qui s’appelait Tirésias pour lui demander si un jour l’enfant grandirait et atteindrait une longue vie. Le devin leur a répondu que si Narcisse arrivait à ne pas se connaître, il vivrait. La raison pour laquelle Tirésias a fait une telle prophétie est qu’il prévoyait que Narcisse serait accablé par sa vanité s’il arrivait à se connaître. Ainsi, lorsque Narcisse a atteint l’âge de maturité, il était d’une extrême beauté. Un jour, en voyant son reflet dans l’eau d’une source, il est tombé amoureux de son image. Ayant un caractère fier et dédaigneux, il a commencé à refuser les avances des nymphes et des jeunes filles qui étaient amoureuses de lui. C’est alors qu’il a commencé à passer énormément d’heures et de jours de sa vie à s’admirer et à contempler le fait qu’il n’arriverait jamais à rattraper sa propre image dans l’eau. À la fin, Narcisse finit par dépérir et mourir parce qu’il était trop fier de lui-même et parce qu’il pensait que personne n’était aussi bon que lui. Alors, à cause de son amour-propre démesuré, il était aveugle à la réalité car il n’était plus capable de voir ce qui était hors de lui.  1  Ainsi, il n’est pas étonnant que ce sujet incite notre curiosité et se voit représenté au théâtre. En fait, nous remarquons que le thème de l’amour-propre est récursif dans le théâtre classique de Molière. Le Misanthrope, Le Tartuffe, L’Avare, Le Malade imaginaire et Le Bourgeois gentilhomme ne sont que quelques-uns des grands chefsd’œuvre de ce dramaturge qui mettent en scène un personnage faisant preuve de l’amour de soi. Mais pour cette étude, notre corpus de recherche est composé de deux comédies de Molière : L’École des femmes et Dom Juan. Dans ces deux pièces, nous avons voulu identifier les personnages qui s’inscrivent dans cette problématique : l’individu guidé dans ses actions par son amour-propre démesuré. L’École des femmes, publié en 1662, a pour thème central les actions d’un homme obsédé par le cocuage. Dans la pièce, le dramaturge met en scène Arnolphe (personnage principal de la comédie) comme caricature de l’image du ‘vieil’ homme mûr de la société du XVIIe siècle pour signaler les problèmes associés au mariage entre un homme âgé et une jeune fille. Croyant avoir enfin trouvé le moyen de se garantir contre toute possibilité de devenir un mari trompé, le héros choisit d’épouser Agnès, jeune fille innocente de dixsept ans qu’il a élevée sans éducation et à l’abri de la société. En voulant se protéger des risques associés au mariage avec une jeune fille ignorante, Arnolphe démontre un amourpropre absolu car il a préparé et entrepris une démarche de : « vingt années, [à s’] instruire avec soin de tous les accidents / Qui font dans le malheur tomber les plus prudents [maris] » (IV, 7, v.1188-1191). Autrement dit, pour éviter la possibilité qu’Agnès le trompe, Arnolphe croit qu’en épousant « une sotte est pour n’être point sot » (I, 1, v.82). Mais, Molière nous montrera, à la fin de cette pièce, que le plan d’Arnolphe va faillir car Agnès se mariera avec son rival Horace.  2  La deuxième pièce, le Dom Juan de Molière, mise sur scène le 15 février 1665 au Palais-Royal, montre que le personnage éponyme de la comédie est un libertin qui cherche à bouleverser les normes de la société afin de goûter aux fruits qu’offre le monde. Perfide, contestateur et irréligieux, Dom Juan fait preuve d’un amour-propre démesuré dans la pièce en poursuivant tout ce qui lui donne du plaisir. La séduction des femmes, le meurtre du commandeur, les abus infligés aux paysans et la provocation du Ciel démontrent à quel point ce personnage est prêt à mépriser les autres pour obtenir ce qu’il désire avoir. La fin de la pièce nous montre que Dom Juan finit par être châtié pour son orgueil, son arrogance, son dédain des autres et bien sûr, son amour de soi. Pour soutenir notre étude des deux pièces, nous examinons tout d’abord, dans la première section de ce mémoire, les différentes notions de l’amour-propre selon les penseurs du XVIIe siècle. Plus spécifiquement, en employant les concepts de l’amourpropre de La Rochefoucauld et de Pierre Nicole comme points de repère pour notre analyse du Dom Juan et de L’École des femmes, dans le contexte de ce Grand Siècle, nous allons être en mesure de mieux comprendre ce sentiment égoïste qui gouverne les pensées des personnages principaux dans les deux pièces de Molière. Ainsi, nous commençons notre analyse en identifiant l’amour-propre à travers le libertinage de Dom Juan et le cynisme d’Arnolphe. Dans Dom Juan, le personnage éponyme de la pièce refuse toute croyance qui ne peut être expliquée de manière précise parce que son « esprit libre » de libertin dicte qu’il ne peut y avoir des apparitions, des superstitions, des spectres ni de « loup-garou ». Il doit nier tout ce qui fait appel à l’imagination parce que tout est matière et l’esprit ne peut pas exister. Pareillement, dans le cas d’Arnolphe, toute sa pensée découle des livres, des  3  maximes apprises par cœur et des observations faites au cour de sa vie. Pour cette raison, il n’accepte de tenir compte que des interprétations faites par lui-même. Nous pouvons cependant constater que la poursuite, à tout prix, par les deux personnages principaux, de leur intérêt et plaisir, dans les deux pièces, montre que leur amour-propre se manifeste à travers leur cynisme vis-à-vis des gens, leur scepticisme par rapport à la société et à l’Église catholique, et leur pragmatisme face à leur position dans la nature. En effet, pour Arnolphe et Dom Juan, c’est par le réalisme et cynisme qu’ils doivent tout ramener à leur propre personne car, selon eux, aucune personne ne va leur donner ce qu’ils désirent. Autrement dit, ces personnages pensent que s’ils ne s’assurent pas de leur propre bienêtre ou de leurs besoins personnels, ils ne réaliseront jamais leur désir d’obtenir ce qu’ils veulent parce que personne ne leur donnera ce qu’ils souhaitent. C’est pour cette raison que, pour eux, toute chose qui ne se rapporte pas à leurs désirs, ne leur est pas importante. Et, pour atteindre leur but d’obtenir ce qu’ils souhaitent, ils doivent non seulement refuser de prendre en considération les besoins des autres, mais ils doivent également franchir tous les obstacles mis en place par la société, par la tradition, et, bien évidemment, par la religion, pour se protéger afin de jouir des plaisirs offerts par le monde. C’est en tenant compte de ces considérations que nous allons examiner, dans la troisième section de ce mémoire, la manifestation de l’amourpropre à travers la tyrannie et l’emploi des ruses. Nous verrons, dans ce chapitre, que le tyran moliéresque, qui démontre son orgueil en manifestant un amour absolu, est complètement aveuglé parce qu’il est doté d’une insensibilité extrême envers les autres, se croyant supérieur à tout le monde. Mais, lorsque son autorité est remise en question, le despote utilise des ruses, telles que l’hypocrisie et la fausse sincérité comme stratégies  4  pour masquer ses vraies intentions aux autres afin d’obtenir ce qu’il désire. D’ailleurs, nous soulignerons que l’emploi des ruses, par les deux personnages, sera une stratégie importante qui permettra à ces derniers de faire passer de l’être pour du paraître afin de duper leurs victimes. Mais, nous allons conclure que, au final, l’emploi de cette tactique, par Arnolphe et Dom Juan, ne leur mènera pas au résultat voulu. Ainsi, c’est à partir de ce point que nous allons souligner, dans le dernier chapitre de cette thèse, que l’amour-propre démesuré ne mène pas au but désiré. En contestant sans cesse l’existence de Dieu, afin de satisfaire son amour-propre, Dom Juan finit par être châtié et emmené en Enfer par la Statue du Commandeur. En voulant à tout prix se protéger contre la possibilité de devenir un mari trompé, Arnolphe finit par perdre Agnès (l’objet central de ses désirs) au profit de son rival Horace, à la fin de L’École des femmes. D’ailleurs, nous noterons aussi le fait qu’à travers cet échec d’Arnolphe, Molière critique sévèrement la condition des femmes à l’époque du Grand siècle. Donc, il est à souligner que, n’étant pas capables de voir ce qui est hors d’euxmêmes – parce que leurs actions et leurs idées sont uniquement guidées par leurs propres intérêts, sans prendre en ligne de compte les besoins d'autrui – Arnolphe et Dom Juan se méconnaissent tout autant que le personnage mythique d’Ovide – et finissent par se conduire à leur propre échec dans L’École des femmes et dans Dom Juan.  5  Chapitre 1  Qu’est-ce que l’amour-propre selon les penseurs du Grand Siècle?  [P]our…connoître [la nature de l’amour-propre], il faut d’abord considérer l’amour-propre dans son fond & dans ses premières pentes, afin de voir ensuite de quelle sorte il se déguise pour se dérober à la vûe du monde. Pierre Nicole, Essais de morale  L’analyse de l’amour-propre dans Dom Juan et dans L’École des femmes de Molière ne peut se faire qu’après avoir premièrement étudié et examiné les différents concepts associés à celui-ci par les penseurs du XVIIe siècle. En mettant en contexte les différentes notions de l’amour-propre à cette époque, nous serons en mesure de mieux comprendre ce sentiment égoïste qui gouverne les pensées des personnages principaux dans ces deux pièces de Molière. Cela dit, commençons tout d’abord notre étude en examinant ce que représente l’amour-propre pour La Rochefoucauld. D’après la réflexion de ce moraliste français dans son œuvre : les Maximes supprimées, dont la première version parut en 1665, sous le titre de Réflexions ou Sentences et Maximes morales, avec un Discours sur les Réflexions, l’auteur explique que : [l]’amour-propre est l’amour de soi-même et de toutes choses pour soi. Il rend les hommes idolâtres d’eux-mêmes et les rendrait les tyrans des autres, si la fortune leur donnait les moyens. Il ne se repose jamais hors de soi et ne s’arrête dans les sujets étrangers que comme les Abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce qui lui est propre. Rien n’est si impétueux que ses désirs, rien de si caché que ses desseins, rien de si habile que ses conduites. (La Rochefoucauld : 2002, 209)  6  Alors, l’auteur explique que l’amour-propre est la recherche égoïste de son intérêt, de son plaisir ou de son développement personnel car le fait que l’amour-propre pousse l’homme à s’idolâtrer et à tyranniser les autres souligne déjà, dans cette définition de La Rochefoucauld, que c’est un trait négatif de la condition humaine. D’ailleurs, comme l’explique Jean Lafond, dans son commentaire au sujet de l’amour-propre dans son œuvre, La Rochefoucauld : Augustinisme et littérature : L’amour-propre remplit une double fonction. Il est la force mauvaise, la force perverse, qui nous fait nous détacher du Créateur pour lui préférer la créature, mais il est aussi cette donnée immédiate, inscrite dans notre être biologique luimême, qui nous constitue comme individu. (Lafond : 1977, 179) Autrement dit, l’amour-propre produit deux effets négatifs chez l’être humain. Le premier est que ce sentiment le détache et l’éloigne de Dieu; et le deuxième, est que cette émotion le rend conscient du fait qu’il est un individu unique et différent par rapport aux autres dans le monde. Pour cette raison, Lafond explique que, selon La Rochefoucauld : « l’homme n’est plus unifié par…cette motivation intérieure3…il est [en effet,] livré…à la différence individuelle et à ‘une infinie dissemblance’ » (Lafond : 1977, 22) car l’homme est, dès sa naissance, égoïste; et il se voit comme étant différent et meilleur que les autres autour de lui. De ce fait, si l’homme est accablé par ce sentiment d’attachement à soi, il ne peut jamais se reposer et arrêter de poursuivre ses désirs personnels. Donc, pour La Rochefoucauld, l’amour-propre est un mal qui aveugle l’homme et l’« empêche [de voir] ce qui est hors de lui » (La Rochefoucauld : 2002, 209) parce que tous ses désirs sont allumés par son amour-propre et il cherche sans cesse à courir après tout ce qui peut se rapporter à sa propre personne. De plus, le moraliste français des Maximes supprimées 3  La motivation intérieure se réfère à l’attachement de l’homme à Dieu.  7  explique que « c’est après lui-même qu’il court et qu’il suit son gré lorsqu’il suit les choses qui sont à son gré » (La Rochefoucauld : 2002, 210). En faisant cela, l’homme possédé par son amour-propre, devient inconstant et change constamment parce qu’il: …est tous les contraires : il est impérieux et obéissant, sincère et dissimulé, miséricordieux et cruel, timide et audacieux. Il a de différentes inclinations selon la diversité des tempéraments qui le tournent et le dévouent tantôt à la gloire, tantôt aux richesses et tantôt aux plaisirs. Il en change selon le changement de nos âges, de nos fortunes et de nos expériences…Il est inconstant d’inconstance, de légèreté, d’amour, de nouveauté, de lassitude et de dégoût. (La Rochefoucauld : 2002, 210). Alors, La Rochefoucauld dénote le fait que l’être humain, aveuglé par l’amour qui le possède, se transforme à chaque instant afin de manipuler les autres pour obtenir ce qu’il souhaite. D’un côté, il est obéissant, sincère et timide. De l’autre côté, il est méchant, tyrannique et insidieux. En démontrant cette capacité de se métamorphoser dans différentes situations, l’être humain flatte et manipule les autres en les amenant à faire ce qu’il veut. De cette manière, celui-ci « trouve tout son plaisir dans les plus fades et conserve toute sa fierté dans les plus méprisables. Il est dans tous les états de la vie et dans toutes les conditions. Il vit partout et il vit de tout; [mais] il vit de rien » (La Rochefoucauld : 2002, 210). En d’autres mots, l’amour-propre rend l’être humain esclave de lui-même. Il n’est pas capable de vivre dans la constance et il doit toujours changer de forme pour trouver des moyens de se plaire. De plus, tout doit être méprisé pour satisfaire ses goûts et ses désirs. C’est parce que : « [l’être humain] ne [peut] rien aimer que par rapport à [luimême] et…[qu’]il n’y a point de passion où l’amour de soi-même règne si puissamment  8  que dans l’amour » (La Rochefoucauld : 2002, Réflexions morales 81 et 2624), qu’il finit par « conjure[r] sa perte [et i]l travaille même à sa ruine…Voilà la peinture de l’amourpropre dont toute la vie n’est qu’une grande et longue agitation » (La Rochefoucauld : 2002, 210). Par contre, il est à constater que La Rochefoucauld ne fait pas de distinction entre l’amour de soi et l’amour-propre, dans ses Maximes supprimées, parce que, selon lui, tous deux sont de mauvaises qualités de l’être humain qui le mènent à sa perte. L’amour de soi comme l’amour-propre, selon le moraliste, est un vice déguisé sous l’image de la vertu. Il est habile et il cherche à diminuer les bonnes qualités des autres. En plus, c’est une concupiscence qui pousse constamment l’homme à satisfaire ses propres appétits. En rapportant tout à soi, l’être humain est aveugle à ses défauts et il s’aliène de la société. Il devient égoïste et orgueilleux et il tente à chaque moment de tout mépriser pour satisfaire à ses propres besoins. Donc, l’amour-propre, selon La Rochefoucauld, est un vice. En ce sens, nous pouvons même constater que la notion de l’amour-propre de l’auteur des Maximes supprimées est semblable à celle de St-Augustin. L’évêque Augustin d’Hippone, né en 354 et mort en 430, était l’un des pères de l’Église latine dont les réflexions personnelles ont contribué au fondement des concepts de la foi chrétienne. Ses œuvres ont mené à la création de « l’augustinisme », une doctrine de pensée adoptée par l’Église catholique. Pour Saint-Augustin, l’amour est l’émotion d’une personne qui désire quelque chose pour elle-même. Alors, il est à souligner qu’il y a ici la notion du désir ou le souhait de vouloir quelque chose, ce qui est  4  Les réflexions morales [Cinquième édition (1678)] se trouvent dans la première section de : La Rochefoucauld. Réflexions ou Sentences et Maximes morales. (Édition établie et présentée par Laurence Plazenet). Paris : Honoré Champion Éditeur, 2002.  9  conçu de manière négative par l’église et cet auteur. Mais en comparaison au concept de l’amour-propre de La Rochefoucauld, le théologien fait une distinction claire entre l’amour de soi et l’amour de Dieu. Pour lui, le premier est ce qu’il appelle un amour inauthentique parce que c’est une passion qui corrompt l’esprit de l’homme, tandis que le dernier est un amour authentique parce que seul l’amour de Dieu peut augmenter l’esprit de l’être humain en le gardant sur la voie de la bonté. Vu d’une autre manière, l’amour de Dieu est la charité et l’humilité; et l’amour de soi est la concupiscence et la convoitise. De ce fait, l’amour-propre est le pire péché des hommes parce qu’il ôte à l’homme le désir de s’approcher de Dieu. Seul l’amour de Dieu peut sauver l’être humain du péché originel parce qu’ayant l’appétit naturel de vouloir s’unir avec Dieu, l’homme est prêt à se donner aux autres et à la Divinité pour être pardonné. Ainsi, nous remarquons que l’amour-propre est conçu d’une manière assez négative dans la pensée augustinienne, et ce sentiment est partagé par La Rochefoucauld. En fait, selon Laurence Plazenet, dans son commentaire au sujet des Maximes supprimées : « La Rochefoucauld…suit en fait saint Augustin qui associe [l’amour-propre] à des vertus ‘décevantes’ ou trompeuses » (Plazenet dans La Rochefoucauld, Réflexions ou Sentences et Maximes morales : 2002, 19). Jean Lafond ajoute à ce commentaire que, ce que les Maximes partagent en commun avec les œuvres de St-Augustin, « c’est l’inspiration augustinienne d’un recueil attaché à ruiner les fausses vertus et à dénoncer l’amourpropre » (Lafond : 1998, 96). Nous pouvons dès lors conclure que la notion de l’amourpropre, chez le moraliste des Maximes, est alignée à celle de St-Augustin. Cela dit, il est à constater que si tous les gens sont consommés par leur amourpropre, comment peuvent-ils vivre ensemble et créer une société? La Rochefoucauld  10  explique que si tout le monde est capable de « ménager [son] amour-propre… les personnes qui veulent vivre ensemble…préféreron[t leurs] amis [à eux]-mêmes. C’est…par cette préférence seule que l’amitié peut-être vraie et parfaite » (La Rochefoucauld : 2002, 251 et Réflexions morales 81). Pour cette raison, en dépit du fait que la notion de l’amour-propre reste assez négative chez l’auteur, celui-ci garde l’espoir que ce défaut humain puisse être maîtrisé parce que les gens souhaitent coexister et vivre ensemble. D’ailleurs, si nous considérons l’explication de l’amour-propre selon Pierre Nicole, nous allons voir que ce dernier partage, lui-aussi, le même point de vue de La Rochefoucauld. La publication des Essais de Morale, qui s’étend sur vingt-neuf ans (1671-1700) 5, révèle une conception janséniste6 de l’amour-propre chez Pierre Nicole. Plus spécifiquement, la notion d’amour-propre, selon Nicole, montre que ce : « caractère indéracinable…de la nature humaine » (Venesoen dans Pringy : 2002, 116) est « opposé à la charité qui rapporte tout à Dieu et, que l’amour-propre rapporte tout à soi » (Nicole : 1971, 131). Alors, comme chez St-Augustin, l’amour-propre est en opposition à l’amour  5  Source : Pringy, Madame de. Les différens caractères des femmes du siècle avec la description de l’amour propre (Édition de 1694). [Texte établi, annoté et commenté par Constant Venesoen]. Paris : Honoré Champion Éditeur, 2002, p. 116. 6 Le jansénisme est un mouvement religieux, et par la suite, politique, qui s’est développé entre le XVIIe et le XVIIIe siècles. Ce mouvement, basé en France, était une réaction aux évolutions de l'Église catholique et à Monarchie Absolue. Né au cœur de la Réforme catholique, il doit son nom à l'évêque d'Yprès, Cornelius Jansen, l’auteur du texte l'Augustinus, publié en 1640. Le jansénisme prend son essor sous les règnes de Louis XIII et de Louis XIV et demeure un courant important sous leurs successeurs. C'est d'abord une réflexion théologique centrée sur le problème de la grâce divine, avant de devenir une force politique qui se manifeste sous des formes variées, touchant à la fois à la théologie morale, à l'organisation de l'Église catholique, aux relations entre foi et vie chrétienne, à la place du clergé dans la société et aux problèmes politiques de son temps. (Source : Gazier, Augustin. Histoire générale du mouvement janséniste depuis ses origines jusqu'à nos jours. Tome 1 : des origines au milieu du XVIIIe siècle et Tome 2 : du milieu du XVIIIe siècle à la fin du XIXe siècle. Paris : Honoré Champion, 1924; et Chantin, Jean-Pierre. Le jansénisme. Paris : CERF, 1996, 126 pages.)  11  pour Dieu. En juxtaposant l’amour-propre à l’amour de Dieu, Nicole explique que l’individu se place au centre du monde et met de côté la Divinité parce que : Ces qualités (de l’amour-propre) font, que l’homme corrompu non seulement s’aime soi-même, mais qu’il s’aime sans bornes et sans mesure; qu’il n’aime que soi; qu’il rapporte tout à soi. Il se désire toutes sortes de biens, d’honneurs, de plaisirs, et il n’en désire qu’à soi-même, ou par rapport à soi-même. Il se fait le centre de tout : il voudrait dominer sur tout, et que toutes les créatures ne fussent occupées qu’à le contenter, à le louer, à l’admirer. (Nicole : 1971, 132) En d’autres mots, l’amour-propre, selon l’auteur des Essais, est le pire de tous les péchés parce qu’il rend l’homme amoureux de lui-même, sans bornes et sans mesure. En effet, celui-ci s’aime tellement qu’il fera tout pour que tout soit rapporté à sa propre personne. Sa nature est donc corrompue par ce qu’il désire - qui est d’être le centre du monde. Par ce raisonnement, Nicole estime, comme La Rochefoucauld, que l’amour-propre est une : « disposition tyrannique étant empreinte dans le fond du cœur de tous les hommes » (Nicole : 1971, 132). Pour cette raison, ce sentiment « les rend violents, injustes, cruels, ambitieux, flatteurs, envieux, insolents [et] querelleux » (Nicole : 1971, 132-133). Mais le théologien ajoute que ce : « monstre [l’amour-propre] que nous renfermons dans notre sein…vit et règne absolument en nous, à moins que Dieu n’ait détruit son empire en versant un autre amour dans notre cœur » (Nicole : 1971, 133). Autrement dit, tant que l’être humain est accablé par son amour-propre, il sera aveugle à la réalité; et ce n’est que lorsqu’il découvre l’amour de Dieu, qu’il s’en sortira. Ainsi, Nicole explique que l’amour-propre consume l’être humain totalement, le fourvoyant de son amour et de sa dévotion pour Dieu parce que ce sentiment égoïste est un amour inné qui doit être détruit par l’amour du Ciel. C’est seulement en donnant notre amour à Dieu que nous pouvons être sauvé de notre amour-propre; et si l’homme n’est pas capable de trouver, dans son cœur, la foi en Dieu et la croyance aux dogmes de  12  l’Église chrétienne, il ne sera capable d’aimer que lui-même. Il sera toujours emprisonné par cette corruption initiale. De ce fait, pour se sauver de sa situation, Nicole explique que chaque individu doit chercher à tout prix le salut parce que l’amour-propre : est le principe de toutes les actions qui n’en ont point d’autre que la nature corrompue. [Les gens se haïssent] d’autant plus qu’[ils s’]aiment, parce que l’amour-propre des autres hommes s’oppose à tous [leurs] désirs. (Nicole : 1971, 133) Donc, en examinant la notion d’amour-propre selon l’auteur des Essais de morale, il faut se demander si cela est bien le cas. Si les gens se haïssent tellement, pourquoi ont-ils décidé de vivre ensemble? Ou plus encore, comment sont-ils parvenus à créer une société avec des lois et des règles? Est-ce qu’ils ont fait ce que La Rochefoucauld a proposé de faire : de s’unir ensemble en maîtrisant l’amour en soi ou ont-ils trouvé une autre solution? En répondant à cette question, Nicole explique, dans son commentaire, que l’amour-propre est la source de la plus grande haine parmi les hommes, mais malgré cela, l’amour-propre est désormais capable de : faire vivre [les hommes] en paix. [L’amour-propre] aime la domination, il aime à s’assujettir tout le monde, mais il aime encore plus la vie et les commodités, et les aises de la vie, que la domination; et il voit clairement que les autres ne sont nullement disposés à se laisser dominer, et sont plutôt prêts de lui ôter les biens qu’il aime le mieux. (Nicole : 1971, 135) Pour cette raison, selon l’auteur des Essais, puisque l’homme sait que chaque individu possède, en soi, cet amour-propre, il doit trouver le moyen de se protéger et de préserver ses biens dans un monde où chacun est à la poursuite de ses propres intérêts. En d’autres mots, l’homme trouve un compromis dans la société en créant des règles. En faisant cela, il est à son avantage de vivre parmi les autres (sous la protection des lois de la société) plutôt que de vivre seul et de s’exposer aux dangers que présentent la nature et la communauté.  13  Pour ainsi dire, l’homme, en dépit de son amour-propre, de son souhait de dominer les autres et de maîtriser ses semblables, choisit de vivre en paix dans la société parce qu’il espère que cela augmentera ses chances de survie. De cette manière, le raisonnement de Nicole (au sujet de la coexistence des hommes en dépit du caractère négatif de l’amour-propre) se rapproche beaucoup de celui de La Rochefoucauld parce que, selon lui : Chacun se voit…dans l’impuissance de réunir par la force dans les desseins que son ambition lui suggère, et appréhende même justement de perdre par la violence des autres, les biens essentiels qu’il possède. C’est ce qui oblige d’abord à se réduire au soin de sa propre conservation, et l’on ne trouve point d’autre moyen pour cela, que de s’unir avec d’autres hommes pour repousser par la force ceux qui entreprendraient de nous ravir la vie ou les biens. (Nicole : 1971, 135) Par ce raisonnement, Nicole explique que chaque individu dans la société sait que les autres possèdent ce même sentiment (cet amour pour soi). Mais pour ne pas s’entretuer et pour ne pas perdre ses propres biens à cause des autres, tout le monde doit travailler ensemble pour s’assurer de sa conservation. En d’autres termes, Nicole, comme La Rochefoucauld, explique que l’amour-propre est un vice humain qui doit être méprisé par l’individu; mais, ce qui est important à retenir dans sa réflexion, c’est que l’auteur des Essais de Morale explique que l’être humain cherche à coexister avec ses concitoyens parce qu’il craint la mort : « La crainte de la mort est donc le premier lien de la société civile, et le premier frein de l’amour-propre » (Nicole : 1971, 136). Le désir de vivre avec les autres n’est cependant pas un choix véritable mais une obligation, parce que chacun veut à tout prix éviter la mort. En conséquence, malgré le fait que les gens doivent obéir aux lois, ceux-ci s’unissent en société pour combattre ceux qui veulent leur enlever la vie ou les biens. Donc, dans son sens psychologique, l’amour-propre est associé à l'appréciation subjective qu'une personne porte sur elle-même et le mythe de Narcisse par  14  Ovide nous révèle que lorsque ce sentiment est manifesté de manière exagérée, l’individu qui exerce cette affinité pour soi est aveuglé à tout ce qui est hors de lui. Par conséquent, tout est rapporté à lui-même et rien n’est plus important que sa propre personne. D’ailleurs, la définition théologique de l’amour-propre au XVIIe siècle est : « un sentiment qui désigne un mal de l’homme ou un péché7 » ; et, semblablement à l’orgueil, tous ceux qui possèdent ce sentiment ont une opinion très : avantageuse – [voire] le plus souvent exagérée - qu'on a de sa valeur personnelle aux dépens de la considération due à autrui, à la différence de la fierté qui n'a nul besoin de se mesurer à l'autre ni de le rabaisser. (Le Nouveau Petit Robert : 1993) À partir des concepts de l’amour-propre chez La Rochefoucauld et Pierre Nicole, nous pouvons conclure que l’amour-propre constitue un sentiment d’attachement excessif à soi, à sa propre personne, à sa conservation et à son avancement. Tous ceux qui éprouvent cet égoïsme ont tendance à ne concevoir le monde qu’à partir de leur point de vue. Autrement dit, ces gens sont prédisposés à ramener tout à eux-mêmes car ils se considèrent comme étant le centre de l’univers. Dans ce sens, l’amour-propre est négatif parce que toute la psychologie de la personne est fondée sur le mépris des autres et sur un amour-propre absolu car celui-ci se considère le centre du monde. À partir de ce point de vue, nous pouvons passer à notre analyse de l’amour-propre, dans Dom Juan et dans L’École des femmes, représenté à travers le libertinage de Dom Juan et le cynisme d’Arnolphe.  7  Dubois, J. et R., Lagane. Dictionnaire la langue française classique. Paris : Librairie classique Eugène Berlin, 1960.  15  Chapitre 2  La poursuite de son intérêt et de son plaisir  Il serait inutile de dire combien la société est nécessaire aux hommes : tous la désirent et tous la cherchent, mais peu se servent des moyens de la rendre agréable et de la faire durer. Chacun veut trouver son plaisir et ses avantages aux dépens des autres. La Rochefoucauld, Réflexions diverses  Pour comprendre Dom Juan et Arnolphe, il faut premièrement examiner l’amourpropre qui gouverne leurs pensées. En analysant leurs rapports avec les autres dans l’École des femmes et dans Dom Juan, nous remarquerons que l’amour-propre de ces deux personnages les mènent à valoriser tout ce qui s’oppose aux règles et aux conventions de leur société afin de poursuivre leur intérêt et leur plaisir. Dom Juan, libertin et grand séducteur, est toujours à la recherche d’aventures galantes pour apaiser ses désirs amoureux. En voulant ‘épouser’ toutes « les belles » qu’il rencontre, le protagoniste se joue du « mystère sacré » (I, 2, v. 103) – du sacrement du mariage – selon son page, Sganarelle. Alors, l’amour-propre de Dom Juan se manifeste à travers son libertinage et son manque de respect pour le sacrement du mariage. Parallèlement, Arnolphe, vieil homme mûr et cynique, exprime à chaque moment un désir absolu de se protéger contre tous les risques associés au mariage avec une jeune femme. En abusant de son statut de ‘père’ et de précepteur auprès d’Agnès ainsi que son rôle d’ami et de confident d’Horace, le protagoniste de l’École des femmes trahit donc cette ‘inclination réciproque’ entre deux personnes ; et Agnès et Horace sont les dupes  16  d’Arnolphe. De ce fait, l’amour-propre de ce dernier est représenté à travers son cynisme et son désir de dominer les autres. Ainsi, les deux personnages principaux à l’étude se trouvent en opposition aux autres car leurs valeurs ne correspondent pas à celles de la majorité. Cela dit, examinons premièrement l’amour-propre manifesté à travers le libertinage de Dom Juan.  2.1 Le libertinage de Dom Juan  À son origine au XVIe siècle, le libertin est celui qui remet en question les conventions et les valeurs de la société. Il refuse de croire aux mœurs qu’enseigne la religion et vise à contester tout ce qui ne se rapporte pas à la matière. C’est pourquoi l’éthique et la métaphysique sont pour lui des idées abstraites qu’il doit dénier. Plus tard au XVIIe siècle, le libertinage a pris une nouvelle forme dans son évolution. Le libertin, qui ne se contentait plus seulement de remettre en cause les dogmes établis à travers la pensée, a entrepris d’agir et de s’adonner aux plaisirs charnels qu’offre la vie. Cette personne est connue de nos jours comme le libertin de mœurs. Celui-ci incorpore la philosophie du libertin de pensée et l’applique à sa vie quotidienne. Il vise à dépasser les limites de la morale en poursuivant tous les plaisirs qu’offre le monde. Dans le Dom Juan de Molière, le personnage éponyme de la pièce est l’exemple par excellence de ce libertin de mœurs. D’un côté, Dom Juan se laisse emporter par ses désirs charnels. Cela se manifeste, à chaque fois, lorsqu’il part faire ses « conquêtes » amoureuses. De l’autre, il conteste et réfute tout ce qui fait appel à l’imagination, ce qui est affirmé lorsque Sganarelle dit que son maître est : « un hérétique, qui ne croit ni Ciel,  17  [ni saint, ni Dieu], ni loup-garou…qui ferme l’oreille à toutes les remontrances [chrétiennes] » (I, 1, v. 65-68). C’est alors à travers ce discours que le lecteur apprend, dans un premier temps, que Dom Juan est un adepte du libertinage. Il ne croit ni en Dieu, ni au loup-garou et ni aux avertissements de la religion parce que tous ces éléments font appel aux règles, aux conventions de l’Église, à l’abstrait et à l’imagination. De ce fait, il refuse non seulement toutes les idées de la religion mais il refuse également toutes les superstitions car toutes les choses qui ne peuvent être identifiées ou discernées ne peuvent exister. Par ce raisonnement, Dom Juan est irréligieux. D’ailleurs, sa philosophie libertine dicte qu’il ne doit pas être contraint par des préceptes (par exemple : les Commandements de Dieu) qui peuvent l’empêcher de poursuivre ses désirs. Autrement dit, le protagoniste de la pièce n’accepte de tenir compte que des faits objectifs car il est matérialiste. En proclamant : « Je crois que deux et deux sont quatre…et que quatre et quatre sont huit » dans la scène 1 de l’acte III, le personnage éponyme de la pièce confirme sa croyance que tout est matière. Ainsi, l’objectif de Dom Juan est de s’adonner aux plaisirs charnels de la vie – comme tous les autres libertins – et il confirme ce fait lorsqu’il annonce à son page : « Ah ! n’allons point songer au mal qui nous peut arriver, et songeons seulement à ce que nous peut donner du plaisir » (Acte I, scène 2, v. 146-148). Il est donc à souligner que la plus grande préoccupation du protagoniste dans la pièce est de satisfaire ses propres inclinations et plus spécifiquement : son désir des femmes. Dès lors, il est à remarquer que Dom Juan tente d’apaiser son appétit pour les femmes en utilisant le sacrement du mariage comme méthode pour séduire l’autre sexe.  18  Dès le début de la pièce, Sganarelle signale bien ce fait lorsqu’il annonce à l’écuyer de Done Elvire, que pour son maître : un mariage ne lui coûte rien à contracter ; il ne se sert point d’autres pièges pour attraper les belles et c’est un épouseur à toutes mains. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud ni de trop froid pour lui. (Acte I, scène 1, v. 72-76) C’est précisément parce que le mariage n’est pas une institution sacrée pour Dom Juan et qu’il ne croit pas à ses règles, qu’il arrive à l’utiliser comme agencement pour son propre bien afin d’obtenir les femmes qu’il souhaite avoir. D’ailleurs, dans ce passage, nous remarquons que le protagoniste n’a pas de préjugés lorsqu’il s’agit des femmes car toutes les « belles du mondes » le séduisent ; ce qui confirme l’explication de La Rochefoucauld au sujet des gens accablés par leur amour-propre que : [l]’amour-propre est l’amour de soi-même et de toutes choses pour soi… Il trouve tout son plaisir dans les plus fades et conserve toute sa fierté dans les plus méprisables. (La Rochefoucauld : 2002, Maxime 1, p. 209) Par ce raisonnement, nous voyons très clairement la mise en pratique de l’amourpropre à travers le libertinage de Dom Juan car ce dernier utilise le mariage comme moyen de gagner l’affection des dames. Plus spécifiquement, le libertin emploie le mariage, au cours de la pièce, pour séduire Done Elvire, Charlotte et Mathurine. Cependant, il est à signaler que la désacralisation du mariage est une contestation de Dieu et de l’Église Catholique ; et nous allons analyser ce point en plus de détail dans le dernier chapitre de cette étude. Mais, revenant au point précédent, il est à souligner que la deuxième scène de ce même acte illustre aussi que l’amour-propre est représenté à travers le libertinage de Dom Juan. Dans cette scène, lorsque Dom Juan déclare à Sganarelle qu’une jeune fiancée a attiré son attention : « La personne dont je te parle est une jeune fiancée, la plus agréable  19  au monde…» (Acte I, scène 2, v. 148-150), Molière démontre encore une fois l’amourpropre manifesté à travers la pensée libertine du héros. De plus, nous remarquons dans ce passage que Dom Juan est attiré par la beauté. En fait, l’esthétique est pour lui d’une très grande importance parce que la beauté se réfère à la bonne substance. Par ce fait, plus la substance est de haute qualité, plus elle est désirable; et, plus elle est indéniable, plus elle attire les sens. Dans ce cas, la jeunesse et la beauté sont toutes deux des propriétés qui excitent les sens, et la jeune femme devient pour lui un objet de désir qu’il faut absolument posséder. Par contre, ce qui est inquiétant dans cette scène n’est pas le fait que Dom Juan cherche à poursuivre les belles jeunes femmes, mais qu’il aime également les faire souffrir pour se donner du plaisir, et ceci est illustré très clairement lorsqu’il déclare à Sganarelle que : [j]amais je n’ai vu deux personnes être si contents l’un de l’autre, et faire éclater plus d’amour. La tendresse visible de leurs mutuelles ardeurs me donna de l’émotion ; j’en fus frappé au cœur et mon amour commença par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d’abord de les voir si bien ensemble ; le dépit alarma mes désirs, et je me figurai un plaisir extrême à pouvoir troubler leur intelligence, et rompre cet attachement. (Acte I, scène 2, v. 150-158) Dans ce passage, le lecteur remarque qu’à l’intérieur de la personnalité libertine de Dom Juan, il existe un autre côté : un côté sadique. En déclarant à son valet qu’il ne souhaite pas simplement enlever cette jeune femme de son fiancé, mais qu’il espère également rompre cet attachement si parfait et si innocent, Molière souligne que la tentative de séduire une femme n’est pas assez pour le personnage éponyme de la pièce, mais qu’il faut aussi détruire l’union de ces deux jeunes amoureux afin de se donner plus de plaisir. C’est-à-dire que la gageure de la séduction n’est pas suffisante pour Dom Juan, il doit se lancer un plus grand défi en essayant de briser le mariage du couple qui aura lieu. S’il réussit à faire ceci, il éprouvera beaucoup plus de satisfaction car il aura mérité sa proie  20  (la jeune fiancée) ; ce qui confirme la déclaration de Mme de Pringy8, une autre philosophe du Grand Siècle, qui explique que : …l’amour-propre produit les mauvais sentimens, qui sont la cause de mille injustes et déraisonnables, les actions déraisonnables à leur tour entretiennent l’ame dans ces mauvais sentiments, qui retourne ensuite à leur source prendre et donner des forces malheureuses qui ne conduisent qu’au déréglement et à la corruption. (Pringy : 2002, 144) D’ailleurs, nous remarquons à travers le discours de Dom Juan que son amourpropre produit un désir violent – voire presque destructeur, comme le souligne Patrick Dandrey : « Chez Dom Juan, une éthique du désir et de l’amour de soi féroce, destructrice, qui tout en s’exprimant sur le ton aimable du paradoxe, n’en manifeste qu’une plus étrange efficacité : inquiétude et séduction » (Dandrey : 1993, 33). Ainsi, ce mauvais sentiment de désir, chez le protagoniste, inquiète tout autant qu’il ne séduit. Mais, pour se justifier, le personnage principal de la pièce explique qu’il n’est que la victime de la beauté et qu’il ne fait que suivre les désirs de son cœur lorsque qu’il révèle à Sganarelle son caractère dédaigneux : Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle m’entraîne. J’ai beau être engagé, l’amour que j’ai pour une belle n’engage point mon âme à faire injustice aux autres…Quoi qu’il en soit, je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois d’aimable ; et dès qu’un beau visage me le demande, si j’en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l’amour est dans le changement. (I, 2, v. 50-61) Il est à noter ici que l’amour-propre de Dom Juan est décrit de manière très évidente à travers la révélation de sa pensée parce que, semblablement au commentaire de La  8  Mme de Pringy ou Jeanne-Michelle de Pringy, née en 1660 et morte en 1709, est une romancière, éducatrice et philosophe du XVIIe siècle. Le sujet principal de ses œuvres est l'amour-propre chez les femmes.  21  Rochefoucauld, qui explique que l’amour-propre : « change selon le changement de nos âges, de nos fortunes et de nos expériences » (La Rochefoucauld : 2002, 210), le protagoniste de la pièce annonce que, pour lui, tout son « plaisir de l’amour est dans le changement » (I, 2, v. 61). Nous remarquons dès lors qu’il existe une parenté d’esprit entre l’amour-propre de Dom Juan et l’amour-propre décrit par La Rochefoucauld. D’ailleurs, il est à souligner, dans cette divulgation à Sganarelle, que le personnage principal de la pièce se justifie, d’une certaine manière, de son infidélité envers les belles femmes pour autoriser son inconstance. En fait, d’après Dandrey (en citant l’étude de Théophraste Renaudot9 au sujet de l’inconstance dans : « Si l’inconstance en amour est vicieuse »): « pour autoriser l’inconstance, [Dom Juan] la présent[ait] volontiers comme…un phénomène indispensable à la vie, source de fécondité, de renouvellement…[parce que] selon [lui], elle constitue pour l’âme un indispensable divertissement » (Renaudot10 dans Dandrey : 1993, 31). De ce point de vue, le personnage éponyme de la pièce ne ressent aucun remords s’il fait des injustices aux autres lorsqu’il poursuit une femme parce qu’il ne fait que suivre ses désirs qui sont toujours en train de changer. Ainsi, nous remarquons que le libertinage de Dom Juan le mène à s’aimer plus que la personne qu’il prétend aimer et affirme, encore une fois, la maxime de l’auteur des Maximes supprimées : « [qu’i]l y a des gens si remplis d’eux-mêmes que lorsqu’ils sont  9  Théophraste Renaudot, né en 1586 à Loudun et mort en 1653 à Paris, est un journaliste, médecin et philanthrope français. Il est le fondateur de la publicité et de la presse française par ses deux créations du Bureau d'adresse et de la Gazette, journal hebdomadaire. (Source : Haffemayer, Stéphane. Théophraste Renaudot (1586-1653) : les idées humanitaires d'un homme de communication. (Article en ligne : http://halshs.archives-ouvertes.fr/), 2006 ; et Bluche, François. Dictionnaire du Grand siècle. Paris : Fayard, 1990. 10 Renaudot, Théophraste. Recueil général des questions traitées dans les Conférences du Bureau d’adresses…, Paris : Loyson, 1666, t. IV, Conférence 200, p. 95.  22  amoureux, ils trouvent moyen d’être occupés de leur passion sans l’être de la personne qu’ils aiment » (La Rochefoucauld : 2002, maxime 500). Donc, en montrant la mentalité perverse du libertin, Molière révèle à quel point le côté sadique, chez son personnage principal, vise à contester les mœurs de l’époque car celui-ci bouleverse les normes établies dans la société. Par ailleurs, lorsque nous analysons de plus près le libertinage de Dom Juan, il est aussi à remarquer que non seulement ce libertin aime séduire les femmes, mais il ne fait pas de discrimination lorsqu’il souhaite « attraper et piéger » une « belle ». La raison pour ceci : c’est le défi de la conquête amoureuse qui le séduit ; et il l’annonce très clairement lorsqu’il se compare à Alexandre le Grand : Enfin il n’est rien de si doux que de triompher de la résistance d’une belle personne, et j’ai sur ce sujet l’ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits…et comme Alexandre, je souhaiterais qu’il y eût d’autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses. (I, 2, v. 74-81) En se comparant au roi de la Macédoine et en annonçant qu’il souhaite qu’il y ait « d’autres mondes » à conquérir pour pouvoir y poursuivre ses désirs amoureux, le protagoniste démontre un amour-propre absolu à travers son libertinage parce que ce sentiment fait qu’il : « tâche toujours de s’acquérir quelque sorte de prééminence, d’autorité, de juridiction, & d’étendre son pouvoir autant qu’[il le] peut » (Nicole : 1971, 138) selon Pierre Nicole. Dans ce sens, le libertinage de Dom Juan le mène à chercher constamment d’autres liaisons amoureuses parce que seuls le défi de la conquête amoureuse et les plaisirs de l’instant peuvent le satisfaire momentanément. Mais cette satisfaction ne peut durer car elle mène toujours à la poursuite d’autres conquêtes, ce qui renforce l’affirmation que l’amour-propre : « nous flatte sur l’avenir et nous fait esperer  23  les délices qu’il nous figure afin de nous abuser aussi longtems qu’il nous possède. Ce ne sont là que ses moindres effets [et] on la cherche avec trop d’empressement » (Pringy : 2002, 135-136). En résumé, dans cette première partie, nous avons vu que Dom Juan est un coureur de jupons et qu’il cherche le plaisir dans la souffrance des autres. La pièce nous montre très bien l’amour-propre de ce personnage à travers son libertinage. Plus encore, la pièce souligne que les actions libertines de « cet épouseur à toutes mains » contestent non seulement les dogmes de la religion catholique et les normes de la société, mais que ces actions permettent à Dom Juan de poursuivre ses intérêts personnels et ses propres désirs. Gardant cette idée en tête, nous pouvons maintenant passer à la deuxième partie de ce chapitre qui examine l’amour-propre représenté à travers le cynisme du personnage principal de L’École des femmes.  2.2 Le cynisme d’Arnolphe  À l’origine, dans l’Antiquité grecque, le cynisme désignait une attitude provenant de l’école philosophique fondée par Antisthène11. Son école, dirigée par le disciple Diogène de Sinope, cette école a essayé de renverser les valeurs dominantes de l’époque en proposant une autre pratique de la philosophie et de la vie en général : celle de la subversion et de la réjouissance. De nos jours, le cynisme désigne : « un mode de pensée qui diffère tellement des normes établies, [surtout] dans le domaine de la morale, qu’il en  11  Philosophe grec, Antisthène, est considéré comme le fondateur de l'école cynique vers 390 avant Jésus Christ. Il était aussi l’initiateur de l'école stoïque. (Source : Gugliermina, Isabelle. Diogène Laërce et le Cynisme. Villeneuve d’Ascq France : Presse universitaire du Septentrion, 2006).  24  deviendrait choquant »12. De ce fait, le cynique est celui qui manifeste une certaine rébellion face aux conventions et aux normes socialement admises de sa communauté. Pour cette raison, celui-ci s’exprime des opinions contraires à la morale reçue et aux bienséances. Dans ce sens, le personnage principal de L’École des femmes évoque bien l’image du cynique parce qu’en voulant se garantir contre toute possibilité de devenir cocu, ce dernier entreprend : « une démarche de vingt ans [à s’] instruire avec soin de tous les accidents / Qui font dans le malheur tomber les plus prudents [maris] » (IV, 7, v.1188-1190). Dans la pièce, Arnolphe annonce qu’il veut épouser Agnès, une jeune fille innocente de dix-sept ans qu’il a élevée, pour éviter la possibilité d’être trompé. L’amourpropre d’Arnolphe est donc tout de suite révélé lorsqu’il déclare à son ami Chrysalde qu’épouser « une sotte est pour n’être point sot » (I, 1, v.82). Nous pouvons cependant constater ici qu’Arnolphe se soucie de son image et de ce que les autres disent de lui plutôt que de l’amour pour sa femme car il est en effet obsédé par l’image stéréotypée du mari trompé. C’est alors qu’il va prendre toutes les précautions nécessaires pour ne pas devenir cocu. À partir de ce point de vue, examinons de plus près le cynisme du personnage principal de L’École des femmes. Dès le début de la pièce, Arnolphe signale sa méfiance des femmes lorsqu’il discute du mariage avec son ami Chrysalde : Il est vrai, notre ami. Peut-être que chez vous / Vous trouvez des sujets de craindre pour chez nous ; Et votre front, je crois, veut que du mariage / Les cornes soient partout l’infaillible apanage…est-il au monde une autre ville aussi / Où l’on ait des maris si patients qu’ici ? / … L’un amasse du bien, dont sa femme fait part / À ceux qui prennent soin de le faire cornard ; / … Et voyant arriver chez lui le damoiseau, / … L’une de son galant, en adroite femelle, / fait fausse confidence à 12  Robert, Paul. Le Nouveau Petit Robert. (Texte remanié et amplifié sous la direction de Josette ReyDebove et Alain Rey). Paris : Dictionnaires Le Robert, 1993.  25  son époux fidèle, / … Dit qu’elle gagne au jeu l’argent qu’elle dépense ; / Et le mari benêt, sans songer à quel jeu, … Je sais les tours rusés et les subtiles trames / Dont pour en planter savent user les femmes (I, 1, v. 13-45) Ce passage révèle que, dès le commencement de cette comédie, le célibataire de quarante-deux ans est cynique parce qu’il se méfie tellement des femmes instruites. Et pour se défendre, il explique à Chrysalde qu’à travers ses observations des autres maris, une grande majorité des femmes trompent leur époux en s’engageant dans des relations amoureuses avec d’autres hommes. Pour cette raison, le protagoniste annonce qu’il a pris des précautions contre le cocuage. Plus spécifiquement, il a décidé d’épouser une jeune femme innocente en annonçant à Chrysalde : « comme on est dupé par [les] dextérités [des femmes]. / Contre cet accident j’ai pris mes sûretés ; / Et celle que j’épouse a toute l’innocence / Qui peut sauver mon front de maligne influence » (I, 1, v. 77-80). En d’autres mots, Arnolphe explique à son confident qu’il a décidé de marier une femme ignorante et innocente pour ne point « être berné ». Par contre, lorsque Chrysalde le cautionne qu’il peut y avoir des risques ainsi que des conséquences négatives associés à son projet de mariage avec une « sotte » : Car enfin il faut craindre un revers de satire, / Et l’on ne doit jamais jurer sur de tels cas / De ce qu’on pourra faire, ou bien ne faire pas…/ Je vous le dis encore, vous risquez diablement. / Comme sur les maris accusés de souffrance / … Vous devez marcher droit pour n’être point berné… Pensez-vous le bien prendre, et que sur votre idée / La sûreté d’un front puisse être bien fondée ? / Une femme d’esprit peut trahir son devoir ; / Mais il faut pour le moins qu’elle ose le vouloir ; / Et la stupide au sien peut manquer d’ordinaire, / Sans en avoir l’envie et sans penser le faire... (I, 1, v. 56-116), le héros de la pièce se défend en déclarant qu’il faut à tout prix prendre des précautions contre le cocuage car : …une femme habile est un mauvais présage ; / Et [il] sai[t] ce qu’il coûte à de certaines gens / Pour avoir pris les leurs avec trop de talents. [Lui], [il] irait [se]  26  charger d’une spirituelle / Qui ne parlerait rien que cercle et que ruelle … (I, 1, v. 84-87) Donc, pour Arnolphe, il faut absolument se méfier des jeunes femmes instruites car elles peuvent facilement tromper leurs maris. C’est pour cette raison que le personnage principal de la pièce explique qu’il ne veut pas une femme éduquée mais plutôt une jeune fille inintelligente : Je ne veux point d’un esprit si haut… [parce qu’e]n un mot, qu’elle soit d’une ignorance extrême ; / Et c’est assez pour elle, à…en bien parler, / De savoir prier Dieu, m’aimer, coudre et filer. (I, 1, v. 88-102) Nous remarquons donc que le cynisme du personnage principal de L’École des femmes est démontré de manière assez évidente dès le début de l’acte I car il est complètement obsédé par les risques associés au mariage entre un homme âgé et une jeune femme. De plus, il est à souligner qu’Arnolphe est excessivement attaché à ses opinions lorsque ce dernier insiste, en dépit des avertissements donnés par son ami Chrysalde, qu’il va entreprendre son projet à tout prix pour ne pas devenir un autre mari cocu : À ce bel, à ce discours profond, / Ce que Pantagruel à Panurge13 répond : / Pressez-moi de me joindre à femme autre que sotte. / Prêchez, patrocinez jusqu’à la Pentecôte ; / Vous serez ébahi, quand vous serez au bout, / Que vous ne m’aurez rien persuadé du tout. (I, 1, v. 117-122) On peut constater alors que l’amour-propre d’Arnolphe se manifeste à travers son cynisme absolu ayant pour but de se défendre, à tout prix, contre la chance d’être berné. En revanche, il est important de remarquer que lorsque le protagoniste rencontre son ami Horace à la fin du premier acte, il encourage ce dernier à chercher dans la ville quelque ‘aventure galante’ : Chacun a ses plaisirs qu’il se fait à sa guise ; / Mais pour ceux que du nom de galants on baptise, / Ils ont en ce pays de quoi se contenter, / Car les femmes y 13  Il est à noter ici que Molière fait référence au Tiers Livre de Rabelais; et, plus particulièrement, à l’image de Panurge qui cherche, à travers tout ce texte, une garantie contre le cocuage.  27  sont faites à coqueter : / On trouve d’humeur douce et la brune et la blonde, / Et les maris aussi les plus bénins du monde : / C’est un plaisir de prince ; et des tours que je vois / Je me donne souvent la comédie à moi / Peut-être en avez-vous déjà féru quelqu’une. / Vous est-il point encore arrivé de fortune ? / Les gens faits comme vous font plus que les écus, / Et vous êtes de taille à faire des cocus. (I, 4, v. 291-302) Ainsi, Arnolphe établit deux poids, deux mesures, pour les hommes et pour les femmes. D’un côté, en se méfiant des jeunes femmes éduquées et intelligentes, le protagoniste se pose en défenseur de l’homme contre le cocuage. De l’autre, il encourage les hommes à s’engager dans des relations amoureuses avec plusieurs femmes. On peut alors constater que le personnage principal de L’École des femmes est non seulement hypocrite mais qu’il est aussi misogyne car il ne prend en ligne de compte que les désirs des hommes et non ceux des femmes ; et ce fait est renforcé lorsqu’il enseigne à Agnès sa place dans le mariage, ce qui souligne un ‘double standard’ chez Arnolphe auprès des femmes : Le mariage, Agnès, n’est pas un badinage : / … Votre sexe n’est là que pour la dépendance : / … Ces deux moitiés pourtant n’ont point d’égalité : / L’une est moitié suprême et l’autre subalterne ; / L’une en tout est soumise à l’autre qui gouverne ; / … Et du profond respect où la femme doit être / Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître. (III, 2, v. 695-724) En bref, le personnage principal de la pièce considère que la femme est plus faible que l’homme dans tous les sens. Selon lui, elle est plus faible physiquement, psychologiquement et socio-économiquement. De ce fait, elle n’a pas de pouvoir ni d’autonomie dans le mariage et elle doit à chaque moment se soumettre aux désirs de son mari pour assurer sa place dans la relation. Dans ce sens, nous soulignons qu’Arnolphe est une sorte de représentation parodique de l’homme misogyne à travers les siècles car ce point de vue, des hommes vis-à-vis des femmes était typique à l’époque du Grand Siècle. D’ailleurs, c’est selon ces valeurs qu’Arnolphe prépare sa pupille au mariage en lui apprenant ses fameuses Maximes du mariage dans la scène 2 de l’acte III.  28  Le personnage d’Arnolphe illustre ainsi un amour-propre démesuré car, en se considérant maître d’Agnès, il profite de sa position de précepteur, de futur mari et d’homme pour la garder dans la soumission et la dépendance totale ; ce qui renforce la notion de Pierre Nicole au sujet des effets de l’amour-propre : Ce que l’amour-propre recherche particulièrement dans la domination, c’est que nous soions regardés des autres comme grands & puissans, & que nous excitons dans leur cœur des movemens de respect & d’abaissement conformes à ces idées…[l’amour-propre] aime généralement tous les movemens qui lui sont favorables, comme l’admiration, le respect, la confiance, & principalement l’amour. (Nicole : 1971, 140) À cet égard, nous pouvons aussi dire que l’amour-propre d’Arnolphe « donne licence à [ses] inclinations et laisse [ses] désirs libres dans leur dérèglement » (Pringy : 2002, 144) ; parce qu’en gardant Agnès toujours dans l’obéissance, il se croit protégé contre toutes les ruses des femmes. Mais en réalité, il ne prévoit pas les conséquences négatives de ses actions égoïstes. Ainsi, dans l’École des femmes, Molière se sert d’Arnolphe comme une caricature du ‘vieil’ homme mûr de la société du XVIIe siècle pour signaler les problèmes associés au mariage entre un homme âgé et une jeune femme. En voulant se défendre contre toute possibilité de devenir cocu, le personnage principal de la pièce refuse de se soumettre aux normes et aux conventions admises par sa société. De plus, en décidant d’épouser Agnès, une jeune fille innocente de dix-sept ans qu’il a entrepris d’élever par lui-même, l’amourpropre d’Arnolphe est démontré à travers son cynisme excessif et démesuré. De ce fait, l’amour-propre d’Arnolphe est représenté non seulement à travers son cynisme mais aussi à travers son entêtement lorsque celui-ci annonce à Chrysalde qu’il préfère : « mieux une laide bien sotte / Qu’une femme fort belle avec beaucoup d’esprit » (I, 1, v.  29  104-105), ce qui renforce l’idée que : « la nature de l’amour-propre et ce moi humain est de n’aimer que soi et de ne considérer que soi » (Pascal : 1954, 100, je souligne). Donc, dans notre analyse de l’amour-propre dans L’École des femmes et dans Dom Juan, nous remarquons que la psychologie d’Arnolphe est fondée sur un cynisme aveugle tandis que la mentalité de Dom Juan repose sur un libertinage absolu. Pragmatique et libre penseur, Dom Juan représente le libertin qui remet en cause tout ce qui fait allusion à la métaphysique et à l’éthique religieuse pour s’adonner aux désirs charnels. Parallèlement, Arnolphe, représentant du cynique, est un opposant de manière provocante aux opinions couramment admises14 et vise à chaque instant de se protéger contre toutes possibilités de devenir un mari trompé. De ce fait, tous les deux contestent les règles et les normes de leur société afin de poursuivre leurs intérêts et leurs désirs personnels. Cependant, passons maintenant au troisième chapitre de ce mémoire qui examine l’amour-propre représenté à travers la tyrannie et l’hypocrisie.  14  Définition de ‘cynique’ dans : Robert, Paul. Le Nouveau Petit Robert (Texte remanié et amplifié sous la direction de Josette Rey-Debove et Alain Rey). Paris : Dictionnaires Le Robert, 1993.  30  Chapitre 3  Le despotisme de l’amour-propre  Nous…haïssons…d’autant plus que nous nous aimons, parce que l’amour-propre des autres hommes s’oppose à tous les désirs du nôtre. Pierre Nicole, Essais de morale  Comme nous l’avons mentionné dans l’introduction, dans l’une de ses plus importantes synthèses au sujet de l’amour-propre dans ses Maximes supprimées, La Rochefoucauld atteste que : L’Amour-propre est l’amour de soi-même et de toutes choses pour soi; il rend les hommes idôlatres d’eux-mêmes, et les rendrait les tyrans des autres, si la fortune leur en donnait les moyens. (La Rochefoucauld : 2002, 209) On pourrait dire que Molière met en scène, dans L’École des femmes et dans le Dom Juan, la représentation de cette analyse de La Rochefoucauld. En fait, Arnolphe et Dom Juan, représentent de manière caricaturale l’homme du XVIIe siècle, cherchant toujours à disposer de quelqu’un afin d’obtenir un avantage auprès de l’autre. Pour illustrer ce point, examinons premièrement le tyran moliéresque qui est complètement assujetti aux exigences de son amour-propre.  3.1 La tyrannie  Bien souvent, le héros est celui qui place ses ambitions et ses désirs personnels à l’arrière-plan de ce qui est bien pour l’humanité. Il vise à se maîtriser parce que sa  31  volonté est plus forte que l’amour-propre. Par opposition, le tyran est celui qui abuse de son pouvoir et qui ne recherche pas le bien commun car il est complètement soumis à ses désirs immodérés de puissance, de gloire et à son amour exclusif de soi. En d’autres mots, le tyran est une personne d’un orgueil excessif qui : « promène son univers avec soi, et dans tous les cas, ces univers sont irréductibles et dictatoriaux, soumis au maître intransigeant qui est l’amour-propre » (Cadillon : 1994, 8). Nous pouvons constater que Dom Juan et Arnolphe sont des personnages qui correspondent précisément à cette description du tyran. Provocateur, contestateur et chasseur de jupons, Dom Juan est sans cesse à la recherche de la gloire et de l’amour. En fait, comme nous l’avons déjà remarqué dans le chapitre précédent, lorsqu’il annonce ses désirs amoureux à Sganarelle : Enfin, il n’est rien de si doux que de triompher de la résistance d’une belle personne, et j’ai sur ce sujet l’ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire…et comme Alexandre, je souhaiterais qu’il y eût d’autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses. (I, ii, v. 74-81) il se compare à Alexandre le Grand qui a conquis plusieurs pays et territoires (notamment : l’Égypte, la Babylone, la Grèce, Darius et l’Indus) avant l’âge de 33 ans15. En comparant ses conquêtes amoureuses aux victoires du grand roi de la Macédoine, Dom Juan se place au dessus des autres parce que son amour-propre et son désir de gloire produisent au fond de sa pensée une croyance au règne absolu. D’ailleurs, comme nous l’avons aussi mentionné dans le chapitre 2, Dom Juan emploie, quand il le peut, le mariage pour séduire les femmes (plus précisément : Done Elvire, Charlotte et Mathurine). De cette façon, le mariage est utilisé par ce tyran 15  Source : Note de Gabriel Conesa dans : Molière. Dom Juan (Édition présentée par Gabriel Conesa). Paris : Classiques Bordas, 2003, p. 40.  32  moliéresque comme arme pour légitimer et pour renforcer son pouvoir auprès de la femme qu’il désire. Autrement dit, en donnant l’illusion d’une alliance à travers le mariage, Dom Juan parvient à ‘conquérir’ toute femme désirée et ceci lui permet également d’opprimer ses victimes. Semblablement à Dom Juan, Arnolphe exprime lui aussi un désir absolu de puissance. En fait, dans la scène 2 de l’Acte I, lorsqu’Alain et Georgette n’arrivent pas à temps pour ouvrir la porte pour leur maître, ce dernier se lance dans la colère et annonce qu’il les punira s’ils n’ouvrent pas la porte tout de suite : Quiconque de vous deux n’ouvrira la porte / N’aura point à manger de plus de quatre jours. / Ha !… Peste !…Que tous deux on se taise…Qui vous apprend, impertinente bête, / À parler devant moi le chapeau sur la tête ? (I, ii, v. 208-224). Pareillement, lorsqu’Arnolphe apprend qu’Agnès est amoureuse d’Horace, le protagoniste de la pièce se lance, encore une fois, dans la colère en commandant sa pupille de ne plus voir son rival : « …Qu’avec lui désormais vous rompiez tout commerce; / … Vous lui fermiez au nez la porte…Point de bruit davantage…C’est assez. / Je suis maître, je parle : allez, obéissez » (II, v, v. 632-642). Nous remarquons, dans ces deux passages, que l’amour-propre d’Arnolphe est illustré de manière très évidente. En fait, nous soulignons l’usage des exclamations et des verbes à l’impératif pour signaler des ordres et des commandements par Arnolphe envers ses ‘sujets’. D’ailleurs, nous soulignons aussi le fait que le personnage principal de la pièce renforce, à plusieurs reprises, sa position de supériorité envers ses ‘sujets’ en proclamant qu’il est leur maître. Pour cette raison, Alain, Georgette et Agnès doivent à tout instant suivre ses commandements. C’est ainsi que nous voyons que l’amour-propre de ce personnage est  33  représenté à travers son absolutisme car il ne donne aucun choix à ses domestiques ni à Agnès mais seulement des ordres et des commandements à suivre. En réduisant ses ‘sujets’ à la soumission, « [n]ous vous avons rendu, Monsieur, obéissance » (la parole d’Alain envers son maître dans : V, i, v. 1353), Arnolphe réussit à conserver son autorité dans son domicile. Plus encore, ne laissant pas la chance à Alain, Georgette ni à Agnès de contester son pouvoir, le protagoniste parvient aussi à maintenir ses propres intérêts dans sa demeure. Autrement dit, pour ne pas se trouver en position de désavantage, Arnolphe réalise ses propres projets au détriment de ses subordonnés. C’est pour cette raison que l’amour-propre, qui se manifeste à travers l’absolutisme et la tyrannie, nous « fait negliger l’estime des hommes… [parce qu’on] la cherche avec trop d’empressement » (Pringy : 2002, 135-136). Par extension, il est aussi important de souligner que le tyran moliéresque de L’École des femmes déguise ses vices sous forme de vertus pour maintenir son pouvoir auprès de ses subalternes. En fait, comme nous l’avons constaté dans le chapitre précédent de cette étude, lorsqu’Arnolphe a décidé d’entreprendre son projet d’adopter une jeune fille, il révèle en fait qu’il ne fait cela que pour réaliser son propre projet, qui est de se protéger contre le cocuage : Chacun a sa méthode. / En femme, comme en tout, je veux suivre ma mode / …Un air doux et posé, parmi d’autres enfants, / M’inspira de l’amour pour elle dès quatre ans; / Sa mère se trouvant de pauvreté pressée / De la lui demander il me vint la pensée; / Et la bonne paysanne, apprenant mon désir, / A s’ôter cette charge eut beaucoup de plaisir, / Je la fis élever selon ma politique. / C’est-à-dire ordonnant quels soins on emploirait / Pour la rendre idiote autant qu’il se pourrait. / Dieu merci, le succès a suivi mon attente : / Et grande, je l’ai vue à tel point innocente / Que j’ai béni le Ciel d’avoir trouvé mon fait, / Pour me faire une femme au gré de mon souhait. (I, i, v. 29-42),  34  En adoptant la jeune Agnès, sous prétexte de l’aider à sortir de la pauvreté et d’apaiser la souffrance d’une mère qui n’a plus d’espoir pour élever sa fille par elle-même, Arnolphe prétend être leur sauveur en offrant sa charité auprès de ces deux victimes. Car en fin de compte, Arnolphe veut paraître charitable en secourant une jeune fille dans la détresse, de lui offrir de la nourriture, de l’argent, un abri et la possibilité d’un avenir. Donc, l’amourpropre du tyran se déguise sous les apparences les plus vertueuses. Mais, en effet, ce tyran ne fait que ‘prêter à usure’, comme le mentionne La Rochefoucauld dans son explication des effets de l’amour-propre : Il semble que l’amour-propre soit la dupe de la bonté, et qu’il s’oublie lui-même, lorsque nous travaillons pour l’avantage des autres : cependant c’est prendre le chemin le plus assuré pour arriver à ses fins ; c’est prêter à usure, sous prétexte de donner ; c’est enfin s’acquérir tout le monde par un moyen subtil et délicat. (La Rochefoucauld : 2002, 530) Ainsi, le but ultime de ce tyran moliéresque est de se servir d’Agnès pour qu’il puisse poursuivre son désir de ne pas devenir un mari trompé. Alors, si nous comparons Arnolphe et Dom Juan, nous constatons que leur amourpropre les mène à tyranniser leur entourage afin de maintenir et d’étendre leur pouvoir dans leur domicile et aussi pour préserver et avancer leur intérêts dans la communauté. En fin de compte, Pierre Nicole explique que le tyran : « tâche[ra] toujours de s’acquérir quelque sorte de prééminence, d’autorité, de juridiction, & d’étendre son pouvoir autant qu[’il pourra] » (Nicole : 1971, 138). En mettant sur scène deux personnages principaux qui illustrent parfaitement ce point de Nicole, Molière illustre ici le cas extrême de l’homme enveloppé dans son amour-propre. Dom Juan et Arnolphe sont donc atteints d’une folie des grandeurs à travers leurs désirs de gloire et leurs souhaits d’opprimer les  35  autres parce que leur « amour-propre… [les rends] tyrans des autres, [puisque] la Fortune [leur en donne] les moyens » (La Rochefoucauld : 2002, maxime 563). De plus, à plusieurs reprises, nous remarquons que ces personnages expriment leur amour-propre en utilisant le pouvoir accordé à leur position dans la société pour défendre ce ‘moi’ et pour s’assurer que leurs intérêts personnels sont protégés; ce qui est bien illustré lorsqu’Arnolphe déclare à Agnès : « Je suis maître…obéissez » (Arnolphe dans : II, v, v. 632-642) ; et lorsque Dom Juan dit à Sganarelle : « Je te donne la liberté de parler » (Dom Juan dans : I, ii, v. 35). Mais, lorsque ces deux personnages monomaniaques sont confrontés par ceux qui contestent leur autorité et leur pouvoir, ils emploient des menaces et de la violence pour tyranniser et supprimer leurs domestiques. Dans le cas d’Arnolphe, ceci est mis en évidence lorsqu’il crie après ses domestiques pour avoir laissé Agnès s’échapper afin que celle-ci puisse voir Horace en secret : « C’est donc ainsi qu’absent vous m’avez obéi ? / Et tous deux de concert vous m’avez donc trahi ? » (Arnolphe dans : II, ii, v. 389-390). Parallèlement, dans le cas de Dom Juan, celui-ci se met en colère lorsque Sganarelle n’arrête pas de le questionner au sujet de sa conscience. Plus spécifiquement, Sganarelle questionne son maître parce que ce dernier n’éprouve aucun remords lorsqu’il commet plusieurs péchés : Écoute…Si tu me dis encore le moindre mot là-dessus, je vais appeler quelqu’un, demander un nerf de bœuf, te faire tenir par trois ou quatre, et te rouer de mille coups, M’entends-tu bien? (Dom Juan dans : IV, i, v. 9-13) C’est ainsi que nous pouvons constater que l’amour-propre de Dom Juan et d’Arnolphe « n’est jamais content et ne saurait l’être, parce que ce sentiment, en nous préférant aux autres, exige aussi que les autres nous préfèrent à eux; ce qui est impossible  36  » (Rousseau : 1964, 249). C’est pour cette raison justement, que ces deux protagonistes essayent de couper la parole à leurs domestiques pour que ceux-ci ne contestent ni leur volonté ni leur désir. Par ailleurs, nous pouvons également souligner que tant que nos deux personnages principaux sont consumés par leur amour-propre, ils n’arrêteront jamais de dominer ni de mépriser tous ceux qui n’obéissent pas à leurs commandements parce que pour Dom Juan : « …toutes choses sont préparées pour satisfaire [s]on amour » (I, ii, v. 162-163) ; et selon Arnolphe : « [n]ous sommes tous mortels, et chacun est pour soi » (II, v, v. 463). Ainsi, nous pouvons conclure que l’amour-propre produit, au fond de la pensée de Dom Juan et d’Arnolphe, des idées noires car, selon Rousseau, La seule passion naturelle à l’homme est l’amour de soi-même…[i]l pourrait faire beaucoup de mal sans mal faire, parce que la mauvaise action dépend de l’intention de nuire...S’il l’avait une seule fois, tout sera déjà perdu; il serait méchant presque sans ressources…Voilà comment…les passions haineuses et irascibles naissent de l’amour-propre (Rousseau : 1964, 82 et 249); et c’est à cause de cela que nos deux personnages monomaniaques s’égarent complètement du bon chemin. En voulant toujours duper et dominer autrui, ces deux protagonistes deviennent essentiellement des malfaiteurs parce que : …l’amour-propre produit les mauvais sentimens, qui sont la cause de mille actions injustes et déraisonnables, les actions déraisonnables à leur tour entretiennent l’ame dans ces mauvais sentimens, qui retournent ensuite à leur source prendre et donner des forces malheureuses qui ne conduisent qu’au déréglement et à la corruption. (Mme de Pringy : 2002, 144) À cet effet, regardons maintenant les exemples suivants pour examiner les manœuvres utilisées par le tyran moliéresque pour s’assurer de la réussite de ses projets égoïstes.  37  3.2 Les ruses de l’amour-propre  Comme nous l’avons constaté, dans L’École des femmes et dans Dom Juan, les deux tyrans utilisent l’amitié et le mariage comme des stratégies pour le gain. En voulant à la fois mépriser et être aimé par une même personne, mais ne désirant pas lui être inférieur, les protagonistes anticipent chaque mouvement de leurs victimes et conçoivent des ruses et des mensonges comme tactique afin de renforcer leur autorité sur cette personne. Considérons le passage suivant dans la scène 2 de l’Acte II de Dom Juan (lorsque le personnage éponyme de la pièce propose à Charlotte de se marier avec lui, mais celle-ci n’est pas sûre si sa proposition est sincère) : Ah ! Charlotte, je vois bien que vous ne me connaissez pas encore. Vous me faites grand tort de juger de moi par les autres…croyez moi…je me percerais le cœur de mille coups, si j’avais la moindre pensée de vous trahir…Lorsque vous me croirez, vous me rendrez justice assurément, et je vous réitère encore la promesse que je vous ai faite. (II, ii, v. 100-114) Dans cette réplique à Charlotte, Dom Juan utilise un langage hyperbolique pour la flatter afin que celle-ci se soumette à ses désirs. De plus, en faisant de fausses promesses à cette jeune paysanne, l’imposteur déguise ses vraies intentions sous prétexte d’une union sacrée, ce qui démontre très bien son habileté de duper sa victime en offrant du paraître pour de l’être. L’emploi de la flatterie et des fausses promesses sont cependant des stratégies employées par Dom Juan pour satisfaire son amour-propre. Pareillement, dans L’École des femmes, lorsqu’Arnolphe demande à Agnès de se marier avec lui et de ne plus voir Horace, le personnage principal de la pièce déclare qu’il fait tout ceci pour que sa pupille soit contente : « Vous voir contente est ce que je désire » (II, v, v. 624). Mais sous son discours épuré, nous remarquons qu’Arnolphe ne dit pas la  38  vérité, parce qu’en réalité, son désir est de réaliser son rêve d’épouser cette jeune fille sotte et innocente pour ne pas être trompé par une femme plus éduquée. Ainsi, ‘l’être’ est encore une fois déguisé sous forme du ‘paraître’. D’ailleurs, le personnage principal de la pièce révèle ce fait lui-même lorsqu’il n’arrive presque plus à convaincre Agnès qu’il tiendra à toutes ses promesses de mariage : Écoute seulement ce soupir amoureux, / Vois ce regard mourant, contemple ma personne, / Et quitte ce morveux et l’amour qu’il te donne. / C’est quelque sort qu’il faut qu’il ait jeté sur toi, / Et tu seras cent fois plus heureuse avec moi / …Tu le seras toujours, va, je te le proteste, / Sans cesse, nuit et jour, je te caresserai, / Je te bouchonnerai, baiserai, mangerai ; / Tout comme tu voudras, tu pourras te conduire / … (À part.) Jusqu’où la passion peut-elle faire aller! / … Quelle preuve veux-tu que je t’en donne, ingrate? / Me veux-tu voir pleurer ? Veux-tu que je me batte ? (V, iv, v. 1587-1601, je souligne) À la fin de ce passage, nous remarquons que la passion d’Arnolphe est démontrée en dépit du fait que ce personnage principal veut à tout prix éviter de la montrer à Agnès. Autrement dit, Arnolphe intériorise son mécontentement en cachant ses vraies pensées à Agnès. Mais lorsque celle-ci conteste son autorité et décide finalement d’épouser Horace à la fin de la pièce, le tyran ne peut plus contenir son insatisfaction et extériorise son mécontentement en coupant tous les biens de sa pupille par dépit et en envoyant celle-ci au couvent pour toujours : Ah! c’est trop me braver, trop pousser mon courroux. / Je suivrai mon dessein, bête trop indocile. / Et vous dénicherez à l’instant de la ville. / Vous rebutez mes vœux et me mettez à bout; / Mais un cul de convent me vengera de tout. (V, iv, v. 1607-1611) Donc, nous remarquons qu’Arnolphe emploie l’hypocrisie pour masquer ces vraies intentions. Mais lorsque cette tactique ne fonctionne pas, il utilise la violence et la vengeance pour apaiser son amour-propre ; et ce point est d’ailleurs illustré plus loin dans l’Acte V.  39  Dans ce dernier acte, Oronte annonce à Arnolphe qu’il a l’intention de marier son fils, Horace, à une autre fille. Mais ne reconnaissant pas que la jeune fille est en fait Agnès, Arnolphe profite de sa situation de vieil ami sage et encourage Oronte, devant Horace, à suivre ce projet en lui disant : Votre fils à cet hymen résiste, / Et son cœur prévenu n’y voit rien que de triste : / Il m’a même prié de vous en détourner; / Et moi, tout le conseil que je vous puis donner, / C’est de ne pas souffrir que ce nœud se diffère, / Et de faire valoir l’autorité du père. / Il faut avec vigueur ranger les jeunes gens, / Et nous faisons contre eux à leur être indulgents. (V, vii, v. 1676-1683) Trahi par cet appui soudain de son confident pour le projet de son père, Horace voit alors Arnolphe pour ce qu’il est car le voile est maintenant tombé : « Oui, c’est là le mystère, / Et vous pouvez juger ce que je devais faire » (Arnolphe dans : V, vii, v. 1704-1705). Mais l’ironie entre en jeu ici parce qu’Oronte finit par révéler que la fille, dont il parle et qu’il souhaite marier avec son fils Horace, est en fait Agnès elle-même : « Oui. Mais pour le conclure, / Si l’on vous a dit tout, ne vous a-t-on pas dit / Que vous avez chez vous celle dont il s’agit ? » (V, ix, v. 1733-1735). En conséquence, confronté par cette nouvelle réalité (qu’Agnès va épouser Horace), Arnolphe se trouve complètement seul, furieux et frustré devant l’échec humiliant de son autorité. En réalisant qu’il n’a pas réussi à se venger contre Horace et à expulser sa pupille, il décide de quitter cette situation à la fin. De ce fait, le trompeur finit par être trompé à la fin parce que l’hypocrisie ne l’a pas aidé à atteindre son objectif de marier Agnès et de duper Horace. Ainsi, voulant à tout prix imposer leurs désirs sur les autres, Dom Juan et Arnolphe jouent l’hypocrite dans les deux pièces car d’un côté, ils se croient supérieurs et de l’autre côté, ils veulent défendre leurs intérêts personnels et obtenir ce qu’ils souhaitent posséder. L’hypocrisie joue un grand rôle dans ces deux pièces de théâtre  40  parce que ce thème permet à Molière de présenter, sur la scène, le but véritable de l’amour-propre, qui est de conquérir et de détruire autrui pour assurer la supériorité du ‘moi’ affamé de pouvoir. De plus, ce point est illustré très clairement dans l’Acte V de Dom Juan lorsque le personnage éponyme joue la comédie de la conversion et feint le repentir devant son père Dom Louis : Oui, vous me voyez revenu de toutes mes erreurs ; je ne suis plus du même d’hier au soir, et le Ciel tout d’un coup a fait en moi un changement qui va surprendre tout le monde : il a touché mon âme et dessillé mes yeux, et je regarde avec horreur le long aveuglement où j’ai été, les désordres criminels de la vie que j’ai menée…Je vois les grâces que sa bonté16 m’a faites en ne me punissant point de mes crimes; et je prétends en profiter comme je dois, faire éclater aux yeux du monde un soudain changement de vie, réparer par là le scandale de mes actions passées, et m’efforcer d’en obtenir du Ciel une pleine rémission. C’est à quoi je vais travailler; et je vous prie, Monsieur, de vouloir bien contribuer à ce dessein, et de m’aider vous-même à faire choix d’une personne qui me serve de guide, et sous la conduite de qui je puisse marcher sûrement dans le chemin où je m’en vais entrer… (V, i, v. 6-25), mais il baisse son masque aussitôt que Dom Louis quitte la scène. Nous voyons à quel point le personnage éponyme de la pièce emploie l’hypocrisie, en jouant l’image du fils converti devant son père, pour changer son comportement et pour obtenir ce qu’il souhaite avoir. D’ailleurs, comme le constate Patrick Dandrey, dans cette scène, le père de Dom Juan : « sera la première victime de cette dérision intéressée à laquelle, tout aveuglé par le désir de croire son fils converti, Dom Louis ne verra effectivement pas malice » (Dandrey : 1993, 107). Autrement dit, en jouant la comédie de la conversion pour prétendre être ce qu’il n’est pas, Dom Juan a réussi à convaincre son père Dom Louis qu’il va suivre les conseils de ce dernier pour devenir un homme vertueux. Mais, nous 16  Dom Juan se réfère ici à la bonté du Ciel.  41  savons, qu’en réalité, le protagoniste ne fait ceci que pour se débarrasser de son père et pour qu’il puisse continuer avec ses projets sinistres. Un peu plus loin, en fait, Dom Juan confirme ce fait lorsqu’il révèle à son page Sganarelle qu’il n’a jamais changé d’avis et qu’il souhaite toujours la mort de son père17 car cela lui permettra de vaincre l’autorité paternelle : La peste le benêt!...Quoi? tu prends pour de bon argent ce que je viens de dire, et tu crois que ma bouche était d’accord avec mon cœur?…Non, non, je ne suis point changé, et mes sentiments sont toujours les mêmes. (V, ii, v. 4-12) Lorsque Dom Carlos vient sur scène pour se venger et pour réclamer réparation auprès de Dom Juan parce que ce dernier a quitté sa sœur Done Elvire par lâcheté, le personnage principal de la pièce joue encore l’hypocrite au nom du Ciel pour se protéger : Hélas! Je voudrais bien, de tout mon cœur, vous donner la satisfaction que vous souhaitez; mais le Ciel s’y oppose directement : il a inspiré à mon âme le dessein de changer de vie, et je n’ai point d’autres pensées maintenant que de quitter entièrement tous les attachements du monde…de corriger désormais par une austère conduite tous les dérèglements criminels où m’a porté le feu d’une aveugle jeunesse…je me suis même encore aujourd’hui conseillé au Ciel pour cela…j’ai entendu une voix qui m’a dit que je ne devais point songer à votre sœur, et qu’avec elle assurément je ne ferais point mon salut…C’est le Ciel qui le veut ainsi…le Ciel l’ordonne de la sorte…Prenez-vous-en au Ciel…Le Ciel le souhaite comme cela…Vous savez que je ne manque point de cœur…le Ciel m’en défend la pensée. (v. 10-58) Dom Juan se montre donc hypocrite, à différentes reprises, sur le plan moral ainsi que sur le plan religieux, et nous voyons qu’il est prêt à utiliser cette fausseté comme ruse pour déguiser son véritable caractère aux autres afin de s’assurer de la réussite de ses projets égoïstes. En effet, il va encore plus loin, et proclame que l’hypocrisie est non seulement un vice, mais c’est un vice ‘à la mode’ dont il se sert pour obtenir ce qu’il désire :  17  Dom Juan annonce qu’il souhaite la mort de son père Dom Louis dans la scène 5 de l’Acte IV : « Eh! mourez le plus tôt que vous pourrez, c’est le mieux que vous puissiez faire. Il faut que chacun ait son tour, et j’enrage de voir des pères qui vivent autant que leurs fils » (v. 1-4).  42  l’hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage d’homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu’on puisse jouer aujourd’hui, et la profession d’hypocrite a de merveilleux avantages. C’est un art de qui l’imposture est toujours respectée; et quoi qu’on la découvre, on n’ose rien dire contre elle. Tous les autres vices des hommes sont exposés à la censure, et chacun a la liberté de les attaquer hautement; mais l’hypocrisie est un vice privilégié, qui, de sa main, ferme la bouche à tout le monde, et jouit en repos d’une impunité souveraine…Combien crois-tu que j’en connaisse qui, par ce stratagème, ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se sont fait un bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté, ont la permission d’être les plus méchants hommes du monde?...C’est sous cet abri favorable que je veux me sauver, et mettre en sûreté mes affaires. Je ne quitterai point mes douces habitudes; mais, j’aurai soin de me cacher et me divertirai à petit bruit…Enfin c’est là le vrai moyen de faire impunément tout ce que je voudrai. Je m’érigerai en censeur des actions d’autrui, jugerai mal de tout le monde, et n’aurai bonne opinion que de moi…C’est ainsi qu’il faut profiter des faiblesses des hommes, et qu’un sage esprit s’accommode aux vices de son siècle. (V, ii, v. 33-76) Ainsi, l’hypocrisie est une ruse et une tactique employées par Dom Juan pour qu’il puisse préserver ses propres intérêts et pour réaliser ses idées noires aux dépens de ses victimes. En comparaison, Arnolphe emploie aussi l’hypocrisie comme ruse pour cacher son amour-propre. Dans L’École des femmes, le personnage principal crée l’illusion d’une fausse sincérité et d’un faux sens de sécurité à travers l’hypocrisie pour prendre possession des autres autour de lui; et l’Acte V illustre très bien ce point. Dans ce dernier acte, quand Horace confie à Arnolphe qu’il veut sauver Agnès de sa captivité en la secourant de M. de la Souche (qui est en effet, Arnolphe), le protagoniste de la pièce joue l’hypocrite en prétendant qu’il va tout faire pour aider son confident à réaliser son projet : Je suis, n’en doutez point, tout à votre service / …Très volontiers, vous dis-je; et je me sens ravir / De cette occasion que j’ai de vous servir, / Je rends grâces au Ciel de ce qu’il me l’envoie, / Et n’ai jamais rien fait avec si grande joie. (V, ii, v. 1436-1441) Mais dès qu’Horace quitte la scène, Arnolphe enlève son masque, comme l’avait fait Dom Juan devant son père Dom Louis, et annonce qu’il va se venger contre cette trahison  43  par son ami fidèle et par Agnès car, à son avis, celle-ci lui appartient et il ne veut absolument pas qu’elle le quitte pour son nouveau rival : Je vois qu’il a, le traitre, empaumé son esprit, / Qu’à ma suppression il s’est ancré chez elle / …Et j’enrage de voir ma prudence trompée. / Je sais que, pour punir son amour libertin, / Je n’ai qu’à laisser faire à son mauvais destin, / Que je serai vengé d’elle par elle-même; / Mais il est bien fâcheux de perdre ce qu’on aime / …Non, parbleu! non, parbleu! Petit sot, mon ami, / Vous aurez beau tourner : ou j’y perdrai mes peines, / Ou je rendrai, ma foi, vos espérances vaines, / Et de moi tout à fait vous ne vous rirez point. (III, v, v. 983-993 et IV, i, v. 1035-1038). De la sorte, comme Dom Juan, Arnolphe cache ses vraies intentions aux autres à travers l’hypocrisie pour poursuivre ses intérêts personnels. Mais, la question se pose ici de savoir si Arnolphe et Dom Juan sont véritablement hypocrites ou s’ils ‘jouent’ l’hypocrite. Nous pouvons dire que les deux personnages appartiennent aux deux catégories car, dans certaines situations, ils sont vraiment des hypocrites ; et dans d’autres, ils jouent le rôle de l’hypocrite pour atteindre leur objectif de cacher leurs vraies intentions aux autres. Parce qu’en fin de compte, les deux protagonistes emploient cette stratégie comme ruse pour but de tromper et de duper les autres afin de se protéger si les circonstances le dictent. Vue d’une autre manière, nous pouvons constater que ces deux tyrans se servent de l’hypocrisie comme assurance contre tout risque. De ce fait, notre examen des rapports interpersonnels de nos deux imposteurs montre que l’hypocrisie constituent une indication claire et discernable d’un problème profond de l’amour-propre car, comme le mentionne La Rochefoucauld, les : « vertus ne sont le plus souvent que des vices déguisés » (La Rochefoucauld : 2002, Réflexions morales). Cela étant dit, nous devons aussi constater que l’hypocrisie provient de l’envie et de la jalousie. La scène 3 de l’Acte III de L’École des femmes illustre bien ce point. Dans cette scène, Alain explique à Georgette (après qu’Arnolphe les a interrogés  44  violemment, dans la scène précédente, au sujet de la relation entre Horace et Agnès) que leur maître est jaloux, parce qu’Arnolphe ne veut pas qu’un autre touche à la femme qu’il considère comme son bien : C’est que cette action le met en jalousie…C’est que la jalousie…entends-tu bien, Georgette, / Est une chose…là…qui fait qu’on s’inquiète… Et qui chasse les gens d’autour d’une maison. / …C’est justement tout comme. / La femme est en effet le potage de l’homme; / Et quand un homme voit d’autres hommes parfois / Qui veulent dans sa soupe tremper leur doigts, / Il montre aussitôt une colère extrême / … C’est que chacun n’a pas cette amitié goulue / Qui n’en veut que pour soi. (II, 3, v. 423-444) Dans ce passage, Alain explique à Georgette, que leur maître est jaloux d’Horace parce que, celui-ci est non seulement plus jeune qu’Arnolphe, mais parce qu’il est aussi l’ami fidèle de ce dernier. Donc, si jamais Agnès tombe amoureuse d’Horace et décide de se marier avec lui, le personnage principal de la pièce ne sera pas content parce que ce : « jeune blondin » détruira son projet d’épouser cette jeune fille innocente. Parallèlement, dans Dom Juan, lorsque le personnage éponyme de la pièce dit à son page Sganarelle qu’il est agité de voir un jeune couple si heureux ensemble, il révèle en fait qu’il est envieux et jaloux : « Jamais je n’ai vu deux personnes être si contents l’un de l’autre, et faire éclater plus d’amour. La tendresse visible de leurs mutuelles ardeurs me donna de l’émotion…» (I, ii, v. 148-165, je souligne). Pour cette raison, Dom Juan va tenter de rompre cette relation entre les deux amoureux en déclarant : …j’en fus frappé au cœur et mon amour commença par la jalousie… Oui, je ne pus souffrir d’abord de les voir si bien ensemble; le dépit alarma mes désirs, et je me figurai un plaisir extrême à pouvoir troubler leur intelligence, et rompre cet attachement…avec quoi fort facilement je prétends enlever la belle. (I, ii, v. 153-165) Nous remarquons donc, dans ces expressions de jalousie, que l’obsession d’Arnolphe et de Dom Juan est manifestement liée à leur amour-propre. Plus encore, ce  45  « sentiment hostile qu’on éprouve en voyant un autre jouir d’un avantage qu’on ne possède pas ou qu’on désirerait posséder exclusivement » (Robert : 1993) représente l’amour-propre démesuré chez nos deux personnages principaux. De ce fait, l’hypocrisie (sous forme de ruses et de mensonges) n’est qu’un instrument, parmi plusieurs, utilisé par nos deux protagonistes, pour extérioriser ce mécontentement et cette haine de voir un autre prendre possession de ce qu’ils désirent. Mais lorsqu’ils vont trop loin (en voulant trahir, duper et se débarrasser de tous ceux qui les rendent jaloux), ces personnages s’aveuglent, ne se rendant pas compte des conséquences néfastes de leurs actions, et finissent par se condamner à l’échec pour toujours. C'est-à-dire qu’à la fin, Arnolphe et Dom Juan n’arrivent plus à défendre leurs intérêts car ils sont trop aveuglés par leur amour-propre, leur désir de contrôle et de conquête. L’amour-propre démesuré ne mène donc pas au but désiré.  46  Chapitre 4  L’échec de l’amour-propre démesuré  Quand donc mourra notre amour-propre ? L'amourpropre ne meurt jamais qu'avec notre corps ! François de Sales  Dans les deux chapitres précédents, nous avons vu que l’amour-propre est représenté à travers le libertinage de Dom Juan et à travers le cynisme d’Arnolphe. De plus, nous avons souligné que l’amour-propre se manifeste aussi à travers la tyrannie et l’emploi des ruses. Dans ce chapitre, nous allons voir que l’amour-propre démesuré des deux personnages principaux à l’étude ne les conduit pas au but désiré mais les emmène plutôt à l’échec et à la faillite. Examinons premièrement le cas d’Arnolphe dans L’École des femmes.  4.1 L’échec de « l’école d’Arnolphe » et la critique de la condition des femmes  Comme nous l’avons souligné dans les parties précédentes de ce mémoire, Arnolphe, bourgeois âgé de quarante-deux ans, est l’image du ‘vieil’ homme mûr de la société du XVIIe siècle. Son nom renvoie déjà au saint patron de tous les maris trompés. En créant ce personnage principal dans L’École des femmes, Molière a donc voulu l’employer pour caricaturer les hommes de l’époque tout en abordant la question du cocuage. Plus spécifiquement, l’auteur a voulu signaler les problèmes associés avec  47  l’union conjugale entre un homme âgé et une jeune fille. Et comme nous l’avons remarqué dans les chapitres précédents, la première scène du premier acte met tout de suite ce point en évidence. Dans cet épisode, Arnolphe annonce à son ami Chrysalde qu’il est tout à fait conscient du fait que plusieurs hommes de son âge deviennent des cornards parce qu’ils n’ont pas pris les précautions nécessaires pour se protéger contre les femmes rusées. C’est alors qu’« [e]n sage philosophe [Arnolphe a entrepris une démarche qui lui a pris] vingt années, [à s]’instruire avec soin de tous les accidents / Qui font dans le malheur tomber les plus prudents » (IV, 7, v. 1188-1190). Donc, croyant avoir enfin trouvé le moyen de se garantir contre toute possibilité de devenir cocu, Arnolphe choisit d’épouser Agnès, une jeune fille innocente de dix-sept ans qu’il a élevée. Après vingt ans d’études au sujet de la femme, il a choisi d’épouser Agnès parce qu’à ses yeux, « [é]pouser une sotte est pour n’être point sot » (I, 1, v. 82). Ainsi, en gardant Agnès dans la sottise et dans l’ignorance lorsqu’il l’a élevée, il croit avoir tout calculé et tout quantifié. En d’autres mots, la mise en garde contre les ruses des femmes d’esprit l’a convaincu qu’il est en mesure de tout prévoir. Alors, en raisonnant de cette manière, le héros croit que la seule façon de ne pas devenir victime du cocuage est d’épouser une jeune fille ignorante qu’il a pris tant de temps à élever par lui-même. Ce raisonnement d’Arnolphe constituera d’ailleurs son ‘école’ ou sa philosophie personnelle. Dès lors, Arnolphe choisit d’épouser une jeune femme qui ne connaît rien que : « [d]e savoir prier Dieu, [l]’aimer, coudre et filer » (I, 1, v. 102) parce qu’il a tellement peur d’être trompé. Pour lui, l’intelligence et l’esprit chez une femme : « est un mauvais présage » (I, 1, v. 84). De cette manière, il faut absolument que la femme : « soit d’une  48  ignorance extrême » (I, 1, v. 100). Sinon, l’époux risquera d’être cocu si sa jeune femme le trompe. Dans ce sens, le rationalisme d’Arnolphe révèle un côté très pessimiste au sujet des femmes. Le fait qu’il ne veut pas que la femme possède une éducation et un enseignement montre à quel point le personnage d’Arnolphe ne fait aucune confiance aux femmes parce que pour lui : « une femme d’esprit peut trahir son devoir » (I, 1, v. 113). De ce fait, il doit prendre toutes les précautions nécessaires pour éviter la possibilité qu’une femme ne reste pas fidèle à ses devoirs du mariage. Autrement dit, il faut absolument que la femme soit soumise à l’homme pour que l’époux soit heureux. À cet égard, Agnès (la femme) devient pour Arnolphe (l’homme) un jouet ou une poupée que ce dernier peut manipuler à sa guise. C’est-à-dire qu’elle doit être totalement soumise aux pouvoirs de l’homme; elle ne doit avoir aucun enseignement et elle doit être gardée dans la sottise en tout temps. En satisfaisant tous ces critères, elle devient alors le modèle par excellence de la femme à épouser pour Arnolphe. Il est intéressant de noter ici que dans sa philosophie le fait qu’Arnolphe (en tant que représentant de l’homme) se prend d’une certaine manière pour Dieu. Arnolphe pense pouvoir contrôler Agnès de la manière qu’il souhaite, « [c]omme un morceau de cire entre [ses] mains, [il peut lui] donner la forme qui [lui] plaît » (III, 3, v. 810-811). En mettant ce personnage en scène dans L’École des femmes, Molière fait allusion à la condition des femmes de cette époque en soulignant le fait que celles-ci sont souvent subjuguées aux hommes et qu’elles en sont comme des possessions. Elles n’ont aucune liberté, elles ne possèdent aucune autonomie et elles doivent obéir à tous les ordres des hommes. À cet égard, le dramaturge expose les vices associés à la condition sociale des femmes au XVIIe siècle à travers la jeune Agnès.  49  Agnès (la représentante de la femme de son temps dans la pièce) part à la défense de son sexe. En rencontrant un homme qu’elle aime véritablement chez Horace, Agnès affirmera sa liberté lorsqu’elle devient consciente de son état. Elle prend la parole contre les injustices d’Arnolphe afin d’échapper à l’autorité de ce dernier. En somme, L’École des femmes est l’histoire d’un homme qui n’a jamais connu l’amour. Le fait qu’Arnolphe n’a jamais fait l’expérience d’un amour véritable avec une femme montre qu’il ne comprend pas les complexités d’une relation entre deux personnes. En tâchant de mettre en pratique des théories et des précautions inutiles, Arnolphe a cru qu’il pouvait se protéger contre toutes les expériences négatives des maris trompés en épousant une jeune fille innocente : Je sais tous les tours rusés et les subtiles trames Dont pour nous en planter savent user les femmes, Et comme on est dupé par leurs dextérités. Contre cet accident j’ai pris mes sûretés; Et celle que j’épouse a toute l’innocence Qui peut sauver mon front de maligne influence. (I, 1, v. 75-80) Il est à remarquer que l’amour propre d’Arnolphe et sa préoccupation avec le cocuage l’ont mené à son propre échec. En se préoccupant d’une manière obsessive avec les risques associés au mariage entre un homme âgé et une jeune femme, Arnolphe finit par devenir cornard à la fin de la pièce (lorsqu’Agnès le quitte pour Horace) parce qu’il n’a jamais considéré la femme comme étant son égale. Son esprit de précaution, qui prétend avoir tout vu, l’a aveuglé à l’élément de surprise dans la vie parce que tout être humain (et dans ce cas-ci Agnès) est capable de changer d’avis à n’importe quel moment afin d’exercer son propre choix personnel. En conséquence, lorsqu’Arnolphe n’arrive plus à mouler son « morceau de cire » de la manière qu’il veut à la fin de la pièce, il perd la parole et il quitte la scène avec son fameux « Oh! » (V, 9, v. 1764).  50  En bref, la comédie de Molière annonce la défaite de l’école d’Arnolphe par l’école de la Nature, parce que celle-ci annonce que tout être humain est en mesure de choisir la vie qu’il veut poursuivre afin d’assurer sa propre liberté. De ce fait, nous pouvons constater que L’École des femmes est en effet une véritable critique des conditions des femmes par Molière dans la société du XVIIe siècle parce que celles-ci sont réduites à un rôle passif dans un système qui ne leur accorde aucune autonomie. D’ailleurs, L’École des femmes montre que la jeune Agnès, soumise et dominée par Arnolphe au début de la pièce, finit par se retirer à la fin, pour affirmer sa liberté individuelle. En dépit de toutes les théories d’Arnolphe celle-ci finit par briser toutes les règles et les maximes de son maître afin de découvrir tout ce qu’on a voulu lui cacher. En critiquant l’enseignement des jeunes filles par les hommes qui visent à les soumettre à une position d’infériorité, Molière souligne le fait que la force de la Nature ne peut être niée car chacun est capable d’affirmer sa propre liberté. Ainsi, L’École des femmes est aussi une comédie qui expose le problème de la liberté de l’individu. La femme, tout comme l’homme, a le droit de choisir ce qu’elle veut dans la vie, et cette affirmation de la liberté chez Agnès montre qu’elle s’est éveillée. En rencontrant Horace, une jeune personne comme elle, celle-ci est parvenue à reconnaître une intelligence en elle en dépit du fait qu’elle n’a jamais eu de véritable éducation; et ce fait est confirmé dans la scène 4 de l’acte III, lorsqu’Agnès annonce ses sentiments d’amour pour Horace, dans une lettre cachée dans une pierre. Dans cette péripétie, Molière montre non seulement la capacité d’Agnès de penser et de choisir pour elle-même, mais le fait même d’avoir écrit cette lettre souligne le fait que la jeune fille ignorante a évolué car elle  51  s’est transformée en une jeune femme capable d’exprimer ses sentiments les plus profonds : Comme je commence à connaître qu’on m’a toujours tenue dans l’ignorance…je sens que je suis fâchée à mourir de ce qu’on me fait faire contre vous, que j’aurai toutes les peines du monde à me passer de vous, et que je serais bien aise d’être à vous. (III, 4, La lettre d’Agnès lu par Horace entre les vers 947 et 948). De plus, il est également à noter que la répétition des maximes prononcées à l’Acte III, scène 2 de la pièce est remplacée par la prise de conscience d’Agnès de ce qu’elle veut à la fin : « Je veux rester ici » (V, 9, v. 1727), pour marquer une autre transition vers la maturité. Dans son débat avec Arnolphe à l’acte V, scène 4, Agnès révèle qu’elle ne veut plus se soumettre aux règles de son tuteur parce qu’elle en a assez des leçons apprises chaque jour : « J’ai suivi vos leçons, et vous m’avez prêché…Chez vous le mariage est fâcheux et pénible / Et vos discours en font une image terrible » (V, 4, 1510-1517). Autrement dit, Agnès ne veut plus rester passive et soumise à Arnolphe parce qu’elle a goûté aux plaisirs de la vie qu’offre Horace lorsqu’elle déclare à son précepteur : « Mais, las! il le fait, lui, si rempli de plaisirs / Que de se marier il donne des désirs » (V, 4, v. 1518-1519). C’est précisément par ce désir de poursuivre ces plaisirs et cette ambition de se faire entendre qu’Agnès arrive à comprendre sa sottise. De la sorte, la présence d’Horace a permis à Agnès de voir que la vie a beaucoup plus à offrir qu’Arnolphe. Donc, nous pouvons constater ici, qu’à travers sa prise de conscience, l’héroïne a développé un amour en soi de soi; car en voulant poursuivre ses propres intérêts et désirs personnels, cette jeune fille innocente a grandi et a appris à prendre possession de sa propre vie.  52  L’éveil d’Agnès devient le prétexte d’une critique sociale de la part de Molière. En devenant consciente de sa situation, et en apprenant son ignorance et sa sottise, Agnès arrive à s’exprimer et à exercer son pouvoir face à l’homme qui l’a dominée pendant toute sa vie. Vu d’une autre manière, la jeune fille s’est élevée de sa position d’infériorité à une position de supériorité face à son maître. Cela dit, en représentant la condition des laquelle les jeunes filles face à leurs tuteurs, Molière critique la société qui garantissait légalement à ces gens l’autorité absolue sur ces jeunes adolescentes. Celles-ci devaient à tout prix obéir à ce que leur demandait leur maître. Alors, même à dix-sept ans, lorsqu’Agnès est devenue une jeune femme, Arnolphe continue à exercer son pouvoir sur elle. Elle doit, sous la loi accordée par la société, obéir à tout ce qu’Arnolphe lui demande, même s’il s’agit de devenir son épouse. De ce fait, en mettant sur scène une jeune héroïne qui échappe à l’autorité de son tuteur et futur époux, L’École des femmes revendique le choix des femmes dans leur mariage. Molière vient à la défense des femmes dans cette pièce lorsqu’il présente une héroïne capable d’affirmer sa liberté en se battant contre la volonté et l’amour-propre de son tuteur et des hommes de sa société. En exerçant son pouvoir de se faire entendre, Agnès arrive à comprendre sa propre ignorance et elle découvre l’amour qu’elle éprouve envers Horace. Tout ceci renforce l’idée que la force de la Nature est toujours supérieure à celle de l’homme. C’est ainsi que Molière signe ici un virulent réquisitoire contre ce XVIIe siècle qui veut limiter les femmes aux rôles passifs d'épouses soumises et obéissantes, en les privant de toute possibilité d'épanouissement intellectuel et de réflexion autonome. En représentant sur scène la réalité sociale de cette époque, où les femmes sont sous la  53  dépendance des hommes, des pères ou des maris, L’École des femmes de Molière est une condamnation de la condition des femmes dans un système social qui ne leur accorde aucune liberté. Ainsi, en examinant l’échec de « l’école d’Arnolphe » et l’affirmation de la liberté d’Agnès auprès de son maître, nous constatons que l’amour-propre démesuré ne mène pas au but désiré. En fait, aveuglé à la réalité, parce que ses actions et ses idées sont uniquement guidées par ses propres désirs, Arnolphe préfère se retirer dans la solitude plutôt que de faire face à son amour-propre démesuré lorsqu’il quitte la scène en proclamant : « Oh! » à la fin de L’École des femmes. Dès lors, nous pouvons procéder à la prochaine section de ce chapitre qui considère ce même point mais appliqué au cas de notre deuxième personnage principal : Dom Juan.  4.2 Dom Juan et la contestation de Dieu  Dom Juan, libertin de mœurs et de pensée, nous montre qu’il est pragmatique et libre penseur. Comme nous l’avons vu, en s’adonnant aux désirs charnels et en remettant en cause tout ce qui fait allusion à la métaphysique et à l’éthique religieuse, celui-ci conteste, à maintes reprises, les conventions de l’Église catholique et refuse de se conformer aux règles imposées par la société. Il préfère satisfaire ses désirs personnels et renforcer son amour-propre. Pour appuyer ce point, examinons la pièce en plus de détail. Dans un premier temps, le protagoniste considère son mariage à Done Elvire comme un « adultère déguisé » (I, 3, v. 82). En épousant celle-ci, les actes de Dom Juan ne sont motivés que par l’amour-propre et par la volonté de défier les sacrements de  54  l’Église car, pour lui, épouser Done Elvire n’est que pour : « la dérober à la clôture d’un convent » (I, 3, v. 78-79). Autrement dit, en enlevant Done Elvire de l’Église catholique, Dom Juan a réussi à l’enlever à Dieu. Dans un deuxième temps, lorsqu’il sent que : « tout le beau de la passion [du mariage] est fini et [qu’il] s’endor[t] dans la tranquillité d’un tel amour », il doit abandonner cette relation pour trouver un : « objet nouveau [qui] vient réveiller [ses] désirs, et présenter à [son] cœur les charmes attrayants d’une [nouvelle] conquête à faire » (I, 2, v. 70-73). Ainsi, le personnage éponyme de la pièce bouscule la morale commune et se joue des conventions religieuses et sociales du XVIIe siècle en utilisant l’institution du mariage comme outil pour réfuter les rites sacrés du catholicisme et pour satisfaire à son amour-propre. Bien évidemment, la contestation de la Déité ne s’arrête pas ici. Pour combattre la foi, l’Église et Dieu, Dom Juan provoque le Ciel à plusieurs reprises en L’incitant de le punir pour ses actions. En fait, à la scène 5 de l’acte III, Dom Juan révèle de nouveau sa contestation de Dieu lorsqu’il se moque de la Statue du Commandeur en ordonnant à Sganarelle de demander à ce monument de dîner avec eux : « Demande-lui s’il veut venir souper avec moi…Demande-lui, te dis-je » (III, 5, v. 58-62). Ainsi, en provoquant la Statue à souper avec eux, Dom Juan lance un défi à la métaphysique pour contester l’existence du surnaturel. Nous constatons alors que la conviction de Dom Juan est proprement satanique dans les cas étudiés, puisque ce protagoniste ne veut que satisfaire son amour-propre en faisant du mal en toute conscience. Cependant on doit se demander si le héros est athée? L’athéisme, dans sa définition, consiste en la négation de l’existence de Dieu. Alors, estce qu’un athée passerait son temps à provoquer le Ciel? La réponse à cette question est  55  non, parce qu’en réalité, le personnage éponyme de la pièce ne rejette pas véritablement Dieu. En effet, Robert Horville explique, dans son commentaire à propos de la croyance de Dom Juan, dans : Dom Juan de Molière : une dramaturgie de rupture, que le protagoniste de la pièce de Molière ne fait qu’engager Dieu dans un duel ou voire même : un combat…parce qu’Il est un obstacle à son épanouissement, une limite à son action, une borne à sa volonté de puissance. Si pour lui, Dieu n’existait pas, [I]l lui serait indifférent. Or, le surnaturel le plonge…dans l’exaspération, dans la colère. (Horville : 1972, 161) Par ce raisonnement, nous devons constater que Dom Juan est plutôt un sceptique radical, parce que, selon Patrick Dandrey, Dom Juan ne cesse de s’employer, non sans succès souvent, à déceler les faiblesses de la religion, à tourner en dérision les errances des chrétiens, à révoquer en doute les manifestations du surnaturel, bref, à inscrire la courbe de sa vie dans l’espace d’un monde tout de matière, de désir et de raison. (Dandrey : 1993, 105) Alors, comme nous l’avons constaté au début de notre étude, pour ce protagoniste moliéresque, tout est matière. C’est un homme qui tente sans cesse de saisir tout ce qu’il y a au monde. Le fait même qu’il ne croit qu’au pouvoir du raisonnement : « …que deux et deux font quatre … et que quatre et quatre font huit » (Acte III, scène 1, v. 83-84), affirme sa croyance au matérialisme et démontre qu’il ne tient compte que des faits objectifs. En conséquence, il doit refuser Dieu et tout ce qui appartient au niveau de la métaphysique. Mais puisque que tout le monde dans sa vie est croyant et dévot (notamment : sa femme Done Elvire, son page Sganarelle et son père Dom Louis), Dom Juan est incité à examiner l’existence de Dieu. La contestation de la croyance en Dieu se fait alors sous forme de provocation parce que la meilleure façon de prouver que la Divinité existe est de L’inciter à agir et à se présenter au niveau terrestre. D’ailleurs, nous pouvons constater qu’il s’agit ici, en  56  quelque sorte, d’hybris. À cause de son amour-propre, Dom Juan se voit, d’une certaine manière, comme Dieu. En fait, s’il arrive à vaincre la Divinité, il confirmera qu’il est Dieu. Il est à souligner que le héros utilise plusieurs procédés pour provoquer le Ciel. Un des procédés est la mise en pratique du libertinage que nous avons examiné dans le premier chapitre de cette étude. En fait, dès le début, la pièce nous montre que Dom Juan est un libertin qui cherche à goûter aux plaisirs qu’offre la vie ; et plus particulièrement, les femmes. Les actions libertines de Dom Juan, lorsqu’il arrache Done Elvire d’un couvent et plus tard, lorsqu’il séduit deux paysannes (Charlotte et Mathurine) pour les enlever, sont condamnables aux yeux de l’Église et de la religion catholique. La séduction des femmes est une contestation directe qui vise à provoquer le Ciel, mais Dieu reste silencieux et Dom Juan ne reçoit pas de réplique. En provoquant Dieu, le libertin a voulu recevoir une réponse de Lui, mais aucun signe n’est présenté pour affirmer Son existence. De ce fait, Dom Juan continue à provoquer le Ciel pour qu’Il agisse et pour qu’Il se présente. Dans la scène 2 de l’acte III, notre héros lance un autre défi à Dieu parce qu’il essaye à nouveau de contester Son existence. Dans cette épisode, un pauvre annonce à Dom Juan qu’il priera pour le héros si ce dernier lui donne un peu d’argent, mais le personnage principal de la pièce se moque du pauvre en lui disant qu’il devrait prier au Ciel pour : « qu’[e Dieu] [lui] donne un habit, sans [se] mettre en peine des affaires des autres » (Acte III, scène 2, v. 14-15). Il est à souligner que Dom Juan révèle son impiété ici parce qu’il ne croit pas à la prière. Mais plus tard, le protagoniste continue de se moquer du pauvre en offrant à ce dernier : « un louis d’or … pourvu qu[e le pauvre]  57  veuille …jurer » (Acte III, scène 2, v. 31-32). Alors, il est à constater qu’en se moquant du pauvre et en le tentant avec de l’argent, Dom Juan se prend pour le diable parce qu’il veut que le pauvre commette un péché. Si le pauvre jure, il incitera la colère de Dieu, et l’apparition de ce dernier prouvera à Dom Juan que le créateur des hommes existe véritablement. Comparable à la tentation du Christ au désert, le pauvre représente Dieu sur terre (Jésus) lorsqu’il se trouve dans une position d’infériorité face au diable qu’est Dom Juan. Le sacrilège est manifeste dans la tentative de ce dernier d’user de sa position de supériorité (sa noblesse et sa richesse) pour convaincre le pauvre de pécher. En provoquant le pauvre à blasphémer, Dom Juan, tente d’une part, de lancer un défi au Ciel et, d’autre part, il tente d’apaiser son amour-propre. Par contre, le pauvre démontre son intégrité en refusant trois fois18 l’offre de Dom Juan : « Ah ! Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ? ... Monsieur ! … Non, Monsieur, j’aime mieux mourir de faim » (Acte III, scène 2, v. 33-43). Et, après chaque refus du pauvre, Dom Juan devient de plus en plus agressif : « pourvu que tu veuilles jurer…je te le donne, si tu jures…tiens, il faut jurer » (Acte III, scène 2, v. 32-37). Il est à souligner que l’emploi du temps des verbes, dans ce passage, marque la progression de l’agressivité du héros : Dom Juan commence en utilisant le présent du subjonctif pour signaler un choix. Ensuite, il emploie le présent du conditionnel (pour marquer une condition); et finalement, le protagoniste procède en utilisant un verbe impersonnel conjugué au présent de l’indicatif (comme substitut de l’impératif) pour donner un ordre au pauvre. Ainsi, plus le pauvre résiste à l’offre, plus le héros devient combatif. La scène nous révèle dès lors un combat entre le  18  Il est à noter que les trois répliques font appel aux trois tentatives du diable dans le désert pour tenter Jésus.  58  bien (le pauvre) et le mal (Dom Juan) où le pauvre/Dieu sort vainqueur à la fin car il a réussi à refuser les tentations du diable. Bien que ce ne soit que dans la cinquième scène de l’acte III que la Déité se métamorphose physiquement en la Statue du Commandeur, il est à souligner que Dieu s’est révélé dans cette scène 2 (la scène du pauvre) de l’acte III, sous forme d’homme (le pauvre/Jésus), pour résister aux tentations du diable. De ce fait, Dom Juan a réussi à faire apparaître Dieu en Le provoquant. En somme, à cause de son amour-propre démesuré, Dom Juan a utilisé plusieurs méthodes pour inciter et pour provoquer Dieu à se présenter sur terre. Notamment : la séduction des femmes, la réfutation de la Statue du Commandeur et la tentation du pauvre à jurer. De plus, en contestant l’existence de Dieu à plusieurs reprises, Dom Juan s’est aveuglé à la réalité (à travers son orgueil et son arrogance), car il refuse à tout prix de croire aux avertissements du Ciel : Si le Ciel me donne un avis, il faut qu’il parle un peu plus clairement, s’il veut que je l’entende…Non, non, rien n’est capable de m’imprimer de la terreur, et je veux éprouver avec mon épée si c’est un corps ou un esprit…Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu’il arrive, que je sois capable de me repentir. (V, iv, v. 11-12 et V, v, v. 15-22) Ce n’est qu’à la fin, lorsque le libertin est puni et emmené en enfer par la Statue du Commandeur qu’il se rend compte de la réalité qu’il va mourir et souffrir pour avoir commis tellement de péchés : « Ô Ciel ! Que sens-je ? Un feu invisible me brûle, je n’en puis plus, et tout mon corps devient un brasier ardent. Ah ! » (V, vi, v. 9-11). Dom Juan s’est lancé dans une lutte qu’il n’a pas pu gagner et son ultime défi a été montré à la fin de la pièce, dans l’acte V, lorsque la Statue du Commandeur l’a emmené en Enfer pour souper avec le diable.  59  Autrement dit, le défi que lance Dom Juan à Dieu a mené à sa propre défaite. En utilisant tous les moyens possibles pour provoquer le Ciel afin de Le faire apparaître au niveau terrestre, le héros fini par être condamné. Ce qui est intéressant à noter dans la pièce, n’est pas le fait que Dom Juan s’est fait punir pour avoir provoqué Dieu en commettant plusieurs péchés, mais plutôt le fait que le protagoniste est resté fidèle à ses principes et à son désir de satisfaire son amour-propre démesuré jusqu’à la fin même s’il avait tort. En contestant l’existence de Dieu d’une manière presque aveugle et ignorante, le personnage principal est allé jusqu’au bout dans sa lutte avant de mourir avec plein de courage en annonçant : « … que rien ne me saurait ébranler » (Acte IV, scène 7, vers 5051). Donc, Molière peint le portrait du gentilhomme qui tient à ses principes et qui montre sa bravoure chez son personnage Dom Juan. Chevalier vaillant, ce dernier préservera son honneur jusqu’à la fin parce qu’il mourra pour avoir défendu ce qu’il a cru (que Dieu n’existe pas). Il n’est cependant pas surprenant que son combat contre la Déité soit analogue à un duel où le héros se défend et procède avec courage jusqu’à la fin même s’il sait qu’il va se faire tuer. En somme, l’analyse de l’amour-propre démesuré de nos deux personnages, Dom Juan et Arnolphe, nous montre à quel point ces derniers sont incapables de se voir de manière objective et lucide car ils sont complètement aveuglés par leur désir de poursuivre leurs ambitions personnelles et de préserver leurs propres intérêts (en dupant les autres et en contestant les normes de la société). À cause de ce fait, l’homme consommé par son amour-propre, n’est pas capable de reconnaître l’homme qu’il est véritablement; et La Rochefoucauld souligne bien ce  60  point, lorsqu’il décrit que l’homme, enveloppé par son amour-propre, se fait dupe luimême car il est assujetti à toutes les illusions qu’il se donne. Le moraliste explique que : l’aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur orgueil : il sert à la nourrir et à l’alimenter et nous ôte la connaissance des remèdes qui pourraient soulager nos misères et nous guérir de nos défauts. (La Rochefoucauld : 2002, Maxime 585) De plus, comme le souligne Laurence Plazenet, dans son analyse des Maximes supprimées de La Rochefoucauld, l’amour-propre devient, essentiellement, chez l’homme (représenté ici par Arnolphe et Dom Juan), un divertissement; et ce « divertissement permet à l’homme de se détourner, au sens propre, du spectacle de son mal » (Plazenet dans La Rochefoucauld. Réflexions ou Sentences et Maximes morales : 2002, 15). Alors, comme nous l’avons souligné plus tôt dans notre étude du libertinage de Dom Juan, l’homme accablé par son désir de satisfaire ses propres besoins se justifie en raisonnant que son amour-propre n’est qu’un divertissement ou un plaisir à poursuivre. En se justifiant de cette manière, cet individu n’éprouve aucun remords; car pour lui, il n’y a rien de mal dans ce qu’il fait. Nous remarquons donc une grande ironie de l’amour-propre chez Arnolphe et Dom Juan, car ces deux personnages monomaniaques, qui voulaient à tout prix se distinguer comme étant différents et supérieurs aux autres, en poursuivant tout ce qu’ils considèrent comme étant des ‘divertissements’, finissent par se trahir pour toujours; ce qui réaffirme la première hypothèse de La Rochefoucauld : [l]’amour-propre est l’amour de soi-même et de toutes choses pour soi… Il trouve tout son plaisir dans les plus fades et conserve toute sa fierté dans les plus méprisables. Il est dans tous les états de la vie et dans toutes les conditions…Il conjure la perte. Il travaille même à la ruine...Voilà la peinture de l’amour-propre, dont toute la vie n’est qu’une grande et longue agitation. (La Rochefoucauld : 2002, Maxime 1, p. 209-210)  61  Pour cette raison, chaque tyran moliéresque finit par se trahir à la fin car il n’accepte aucun compromis. L’amour-propre démesuré ne mène donc pas au but désiré. Autrement dit, n’étant pas capable de voir la réalité – parce que leurs actions et leurs idées sont uniquement guidées par leurs propres intérêts – ces narcissiques moliéresques se méconnaissent tout autant que le personnage mythique d’Ovide et finissent en ruine dans L’École des femmes et dans Dom Juan.  62  Conclusion  L’amour-propre est la source en nous de tous les autres : C’en est le sentiment qui forme tous les nôtres. Lui seul allume, éteint ou change nos désirs Les objets de nos vœux le sont de nos plaisirs. Corneille, Tite et Bérénice  Dans l’ensemble de cette étude, nous avons entrepris l’analyse de l’amour-propre dans L’École des femmes et dans le Dom Juan de Molière. Nous avons remarqué que le personnage principal, dans ces deux comédies, est guidé dans ses actions par le seul souci de lui-même, ce qui le mène à l’aveuglement. N’étant pas capable de voir ce qui est hors de lui, le personnage finit par se condamner à l’échec car il est allé trop loin dans son désir de mépriser tout le monde À travers notre analyse, nous avons donné raison à La Rochefoucauld qui explique que : « l’amour-propre est le plus grand de tous les flatteurs [parce qu’il est] l’amour de soi-même et de toutes choses pour soi » (La Rochefoucauld : 2002, 186 et 209). C’est pour cette raison que les chapitres de cette thèse se déploient en cercles concentriques avec le personnage aveuglé par son amour-propre démesuré au milieu. Nous avons aussi consulté les concepts philosophiques de Pierre Nicole pour analyser le personnage qui refuse à tout prix de se soumettre aux règles de la société. Selon l’auteur des Essais, l’amour-propre est essentiellement le contraire de l’amour des autres. C’est la conservation de soi et de toutes choses pour soi. C’est aussi se mettre en opposition aux autres dans la vie pour obtenir ce qu’on désire.  63  Ainsi, en appliquant les différentes notions de l’amour-propre de La Rochefoucauld et de Nicole à notre analyse du Dom Juan et de L’École des femmes, nous avons vu, dans un premier temps, que le personnage éponyme du Dom Juan prend la peine, à plusieurs reprises, de contester la religion, l’Église et Dieu en utilisant le mariage pour séduire les femmes ; et dans un deuxième temps, Arnolphe essaye sans cesse de mépriser et de duper son entourage pour pouvoir épouser une jeune femme innocente, représentée par Agnès. En employant des ruses stratégiques, les deux protagonistes créent chacun une image complaisante de soi pour masquer son amour-propre et ses tendances narcissiques. Enfin, Dom Juan et Arnolphe n’arrivent pas à voir les conséquences néfastes de leurs actions. Nous avons remarqué que l’amour-propre est représenté à travers la mentalité de l’individu. Le fondement d’une philosophie cynique et libertine mène Arnolphe et Dom Juan à conclure que tout doit être ramené à leur propre personne et à leurs besoins personnels. Non seulement doivent-ils refuser de prendre en considération les besoins d’autrui, mais ils doivent également franchir tous les obstacles imposés par la société, par la tradition et par la religion pour s’adonner aux plaisirs qu’offre la société. Nous avons aussi constaté que l’amour-propre se manifeste sous forme de tyrannie chez nos deux personnages principaux à l’étude. En voulant, à chaque instant, disposer de quelqu’un pour obtenir un avantage auprès de l’autre, ces deux tyrans moliéresques abusent leur entourage pour satisfaire leurs désirs immodérés de puissance et de gloire. Dans le cas de Dom Juan, la poursuite continuelle des liaisons amoureuses transforme non seulement les femmes en objets à posséder, mais cet acte lui permet de  64  satisfaire ses ambitions de puissance et de se considérer maître du monde. Pareillement, dans le cas d’Arnolphe, mouler sa pupille Agnès comme « un morceau de cire » pour transformer celle-ci en sa future épouse lui permet de se sentir maître de son domaine. Les deux protagonistes s’aiment à outrance; pour cette raison, ils évitent à tout prix d’être inférieurs aux autres et ils se trouvent des manières pour duper et posséder les autres19. Nous concluons que l’hypocrisie et l’amour-propre sont manifestement liés. En rapport à la tyrannie, nous avons aussi examiné les personnages à l’étude dans le cadre des expressions de jalousie. Ce « sentiment hostile qu’on éprouve en voyant un autre jouir d’un avantage qu’on ne possède pas ou qu’on désirerait posséder exclusivement » (Robert : 1993) représente l’un des éléments fondamentaux produit par l’amour-propre dans la nature humaine, et l’étude de cet attachement vif et ombrageux dans les deux pièces nous donne des indications d’un agencement dangereux chez le tyran moliéresque. Dom Juan et Arnolphe démontrent chacun des tendances à la monomanie et à l’obsession. Nous constatons cependant que l’obsession est une propriété insidieuse et acharnée et qu’elle peut facilement être manifestée. En conséquence, elle est souvent démontrée de manière évidente, sous forme de colère, de violence et d’absolutisme, chez la personne qui craint de perdre son avantage au profit d’autrui. Autrement dit, Arnolphe et Dom Juan extériorisent leur mécontentement d’une situation à travers un comportement pathologique caractérisé par le désir excessif de contrôle et de puissance. C’est alors que ceux-ci utilisent les ruses pour créer l’illusion d’une fausse humilité ou d’une fausse modestie, pour prendre possession des autres autour d’eux en leur donnant  19  Il est à constater que tout ceci ne peut fonctionner que momentanément parce que l’ironie, c’est qu’Arnolphe et Dom Juan sont finalement incapables de veiller à leurs propres intérêts en se comportant de cette manière à la fin des deux pièces, ce qui est le message de Molière dans Dom Juan et dans L’École des femmes.  65  un faux sens de sécurité. Ainsi, cette stratégie constitue une indication claire et discernable d’un problème profond produit par l’amour-propre. Nous avons aussi constaté que souvent la jalousie engendre des idées noires, comme la poursuite de la jeune fiancée dans la scène 3 de l’acte I du Dom Juan par le personnage éponyme, parce que celui-ci trouve un « certain plaisir » en rompant l’attachement de cette jeune fille avec son éventuel époux. Semblablement, dans L’École des femmes, Arnolphe prépare un piège avec la participation de ses serviteurs (Alain et Georgette) dans l’Acte IV, lesquels devront assommer Horace lorsque ce dernier essaye encore une fois de monter dans la chambre d’Agnès. Nous voyons cependant à quel point, dans ces deux cas, les deux personnages principaux emploient la jalousie pour faire du mal aux autres afin d’apaiser leur amour-propre. La jalousie est donc, encore une fois, un effet identifiable de l’amour-propre. Nous avons aussi observé, dans notre analyse de l’échec de « l’école d’Arnolphe », que la violence intérieure chez le tyran moliéresque constitue un défaut de l’amourpropre démesuré. Dans le cas d’Arnolphe, celui-ci se lance dans la frustration à plusieurs reprises lorsqu’il ne reçoit pas ce qu’il souhaite. Pareillement, lorsque ce protagoniste perd le contrôle de la situation à la fin de L’École des femmes, en n’arrivant pas à convaincre Agnès de se marier avec lui, il recourt à l’exaspération et quitte la scène en s’exclamant « Oh! ». Bien qu’au début Arnolphe dirige la plupart de ses surgissements agressifs envers ses domestiques, à la fin, c’est sur lui-même qu’il dirige sa violence. Derrière l’image complaisante qu’Arnolphe se fait de lui-même, en prétendant vouloir donner une meilleure vie à Agnès en proposant de l’adopter et de l’élever dans de meilleures conditions sociales et économiques, on peut voir que la sagesse de ce  66  « précepteur de conscience » n’est qu’un leurre destiné à cacher sa tendance égoïste à dominer sa pupille pour créer l’épouse parfaite qui obéira à tous les commandements de son mari. Ainsi, ce qui paraît généreux n’est qu’une ambition déguisée et camouflée. Nous avons également constaté, à travers notre analyse de l’amour-propre démesuré d’Arnolphe dans L’École des femmes, que Molière a voulu adresser la condition des femmes à cette époque. En fait, lorsque le dramaturge fait apparaître sa pièce au théâtre du Palais-Royal en 1662, plusieurs l’ont critiqué d’avoir créé une œuvre sans originalité. En répondant à ses critiques, Molière a affirmé que la pièce n’a « point [été] de son invention [mais] tiré de divers endroits » (Serroy dans Molière : 2000, 171). Ainsi, son but n’a pas été de créer une pièce aux traits authentiques mais de puiser tous les éléments du théâtre - empruntés de plusieurs sources - afin de peindre la vie sociale de son époque. En présentant une comédie d’intrigue sous la tradition du conte et de la farce, Molière a non seulement voulu représenter sur scène les préoccupations morales de ce temps, mais il a également voulu aborder la question de la femme (à travers le personnage d’Agnès), de son éducation, de sa liberté et des problèmes associés à sa vie personnelle. Cependant, nous nous demandons si le dramaturge s’est inspiré de sa propre vie pour représenter le rôle d’Arnolphe? En fait, plusieurs documents historiques indiquent qu’en février 1662, Molière, à quarante et un ans, a épousé Armande Béjart, la fille de dix-neuf ans de sa maîtresse Madeleine Béjart, ce qui lui a valu plusieurs attaques personnelles. Plus encore, on l’a accusé de relations incestueuses avec cette jeune femme qui aurait pu être sa fille. Donc, nous pouvons voir à quel point Molière aurait pu avoir ses propres inquiétudes face au mariage entre un homme âgé et une jeune fille. A plus  67  fort raison, le risque du cocuage a sûrement été une autre de ses préoccupations personnelles. Bien que nous ne puissions savoir la vérité, il est à constater qu’en dépit du fait que la situation d’Arnolphe ressemble beaucoup à celle de Molière, ce dernier a choisi de représenter une situation entre un homme mûr et une jeune fille parce qu’il a voulu exposer les problèmes associés à la condition des femmes dans les mariages de cette époque. L’homme, qui détient le pouvoir et qui veut à tout prix maintenir la femme sous sa domination (en la gardant dans la sottise, dans l’ignorance et en la privant de toute formation et de tout enseignement) est un criminel aux yeux de Molière. En reconnaissant que la femme est aussi un individu, le dramaturge signale qu’elle est aussi en mesure d’apprendre et d’assurer sa propre indépendance. « C’est parce qu[e Molière] croit en l’homme20, en ses ressources intimes et en sa capacité à exercer sa liberté qu[‘il] croit [aussi] en la femme » (Serroy dans Molière : 2000, 26). À cet égard, l’intérêt de L’École des femmes, c’est sa réalité. Molière a consciemment choisi de présenter sa comédie comme miroir de son époque. Les personnages de sa pièce sont les gens de la société qui évoluent avec leurs complexités. De ce drame et de cette peinture, l’auteur nous présente sa vision de la vie, fondée sur le respect de l’individu et de la Nature. Ainsi, L’École des femmes souligne les passions les plus sincères, les affections les plus ridicules, les sentiments d’amour les plus profonds (voire même les souffrances qui mènent jusqu’à la colère) pour mettre à nu le rôle de la femme, de son enseignement et de sa liberté par rapport aux hommes dans la société du Grand Siècle. Cela dit, en comparaison avec le cas d’Arnolphe, nous avons aussi examiné l’amour-propre démesuré du personnage éponyme de Dom Juan. Cette tragi-comédie en 20  Le sens « d’homme » dans ce contexte indique l’individu ou l’être humain.  68  cinq actes, mise sur scène le 15 février 1665 au Palais-Royal, montre dans un premier temps que le personnage de Dom Juan est un libertin; mais en examinant la pièce en plus de détail, nous avons vu que le protagoniste de la pièce n’est pas simplement un homme perfide qui cherche à bouleverser les normes de sa société, mais plus encore, que Dom Juan est irréligieux car il cherche sans cesse à contester l’existence de Dieu pour satisfaire son amour-propre démesuré. Par contre, bien que nous ayons identifié Dom Juan comme un agnostique et sceptique qui ne cherche qu’à satisfaire son amour-propre démesuré, il est à souligner que le personnage éponyme de la pièce reste, à nos jours, un personnage énigmatique. Séducteur de femmes mais gentilhomme de la haute noblesse; hypocrite et menteur mais défenseur de l’honneur et des codes de la féodalité, l’ambiguïté du héros nous mène à nous demander : Qui est Dom Juan vraiment et que représente-t-il dans la pièce de théâtre de Molière? Est-il simplement un libertin qui cherche à goûter aux fruits qu’offre sa société ? Ou est-ce qu’il est un malfaiteur qui cherche à perturber l’ordre social et la religion car, comme le décrit Patrick Dandrey, « [c]ertes, tout le rôle de Dom Juan vise à ‘démoraliser’ la foi et à désorganiser l’ordre social et intellectuel fondé sur ses principes » (Dandrey : 1993, 111). Bien que nous ne puissions répondre à ces questions, il est à constater, qu’en empruntant un ancien mythe des littératures italiennes et espagnoles pour raconter de nouveau Dom Juan ou Le festin de Pierre, Molière a créé une œuvre qui ne cesse d’être discutée et analysée. À travers sa condamnation des vices de l’amour-propre (sous forme du libertinage au XVIIe siècle) et de tous ceux qui profitent des autres pour se donner du plaisir, Dom Juan demeure pertinent à ce jour parce qu’il : « aborde … (aussi) l’éternel  69  problème de la liberté individuelle de l’homme et … son désir brut confronté à la règle morale, sociale [et] religieuse » (Conesa dans Molière : 2003, 19). En résumé, nous avons vu, dans cette étude, que l’amour-propre est représenté à travers la psychologie et le comportement d’Arnolphe et de Dom Juan. Nous avons aussi constaté que ces individus, qui s’aiment à outrance, sont dotés d’une insensibilité démesurée envers les autres. Parce que l’amour-propre sous-tend le comportement de ces deux monomaniaques de Molière, qui se croient supérieurs à tout le monde, ceux-ci n’arrivent pas à reconnaître les gens autour d’eux ni les valeurs de leur société. En ne prenant aucune considération des besoins des autres, les actions et les idées des deux personnages à l’étude sont uniquement guidées par leurs propres désirs et par leurs intérêts personnels. Cependant, à cause de leur attachement exclusif à leur propre personne, Dom Juan et Arnolphe finissent, tous les deux, par se conduire à l’échec à la fin de L’École des femmes et du Dom Juan.  70  Bibliographie  Ouvrages primaires  Molière. Dom Juan. Édition présentée par Gabriel Conesa. Paris : Classiques Bordas, 2003. Molière. L’École des femmes. Édition présentée, établie et annotée par Jean Serroy. Paris : Éditions Gallimard, 2000.  Études critiques portant sur les ouvrages primaires  Articles  Dens, Jean-Pierre. « Dom Juan : Héroïsme et désir ». The French Review 50.6 (mai 1977): 835-841. American Association of Teachers of French. 23 avril 2008 22:52 <http://www.jstor.org/stable/389440>. Gaines, James F. « L’Éveil des sentiments et le paradoxe de la conscience dans L’École des femmes ». The French Review 70.3 (fév. 1997): 407-415. American Association of Teachers of French. 5 avril 2008 16:43 <http://www.jstor.org/stable/399228>. Johnson, Barbara. « Teaching Ignorance: L’École des femmes ». Yale French Studies 63 (1982): 165-182. Yale University Press. 5 avril 2008 16:39 <http://www.jstor.org/stable/2929838> Lawrence, Francis L. « Dom Juan and the Manifest God : Molière’s Antitragic Hero ». PMLA 93.1 (jan. 1978): 86-94. Modern Language Association. 23 avril 2008 23:03 <http://www.jstor.org/stable/461822>. Zwillenberg, Myrna K. « Arnolphe, Fate’s Fool ». The Modern Language Review 68.2 (avril 1973): 292-308. Modern Humanities Research Association. 23 avril 2008 23:07 <http://www.jstor.org/stable/3725860>.  Livres  Collinet, Jean-Pierre. Lectures de Molière. Paris : Librairie Armand Colin, 1974.  71  Desportes, Marcel et al. Analyses et Réflexions sur… « Dom Juan » de Molière : le défi. Paris : Édition Marketing, 1981. Horville, Robert. Dom Juan de Molière : une dramaturgie de rupture. Paris : Librairie Larousse, 1972. Krauss, Janine. Le Dom Juan de Molière : une libération. Paris : Librairie A. G. Nizet, 1978. Pizzari, Serafino. Le Mythe de Don Juan et la comédie de Molière. Paris : Librairie A. G. Nizet, 1986.  Ouvrages théoriques et généraux  Articles  Cooper, Laurence D. « Rousseau on Self-Love: What We’ve Learned, What We Might Have Learned ». The Review of Politics 60.4 (automne 1998): 661-683. Cambridge University Press for the University of Notre Dame du lac on behalf of Review of Politics. 23 avril 2008 22:49 <http://www.jstor.org/stable/1408256>. Dent, N. J. H., et T. O’Hagan. « Rousseau on Amour-Propre ». Proceedings of Aristotelian Society 72 (1998): 57-73+75. Blackwell Publishing on behalf of the Aristotelian Society. 23 avril 2008 22:47 <http://www.jstor.org/stable/4107013>. Furber, Donald. « The Myth of amour-propre in La Rochefoucauld ». The French Review 43.2 (déc. 1969): 227-239. American Association of Teachers of French. 23 avril 2008 22 :48 <http://www.jstor.org/stable/386562>. MacCannell, Juliet Flower. « Nature and Self-Love: A Reinterpretation of Rousseau’s “Passion Primitive” ». PMLA 92.5 (oct. 1977): 890-902. Modern Language Association. 23 avril 2008 22:50 <http://www.jstor.org/stable/461844>. O’Neal, John C. « Myth, Language, and Perception in Rousseau’s Narcisse ». Theatre Journal 37.2 (mai 1985): 192-202. The Johns Hopkins University Press. 23 avril 2008 22:54 <http://www.jstor.org/stable/3207065>.  Livres  Aubonnet, Jean. Aristote : Politique. Paris : Les belles lettres, 1960.  72  Bazin, Jean de. Indexe du vocabulaire des Maximes de la Rochefoucauld. Paris : Fauteur, 1967. Bérulle, Pierre de. Œuvres complètes. (Reproduction de l’édition princeps de 1644). 2 Volumes. Monsoult : Maison d’Institution de l’Oratoire, 1960. Boillat, Michel. Les Métamorphoses d’Ovide : Thèmes majeures et problèmes de composition. Berne : Peter Lang, 1976. Brown, Peter. La Vie de Saint Augustin. Paris : Seuil, 2001. Chambry, Émile et Auguste Diès. La République de Platon. Paris : Société d’Édition « Les belles lettres », 1948. Chantin, Jean-Pierre. Le Jansénisme. Paris : CERF, 1996. Corneille, Pierre. Tite et Bérénice. Paris : La Table ronde. 2001. Dandrey, Patrick. Dom Juan ou la critique de la raison comique. Paris : Honoré Chamption Éditeur, 1993. Duby, Georges, et Robert Mandrou. Histoire de la civilisation française 2 – XVIIe siècle – XXe siècle. Paris : Armand Colin Éditeur, 1984. Faguet, Émile. Rousseau contre Molière. Paris : Société française d’imprimerie et de librairie, 1912. Gazier, Augustin. Histoire générale du mouvement janséniste depuis ses origines jusqu'à nos jours. (Tome 1 : des origines au milieu du XVIIIe siècle Paris) : Honoré Champion, 1924. ————. Histoire générale du mouvement janséniste depuis ses origines jusqu'à nos jours. (Tome 2 : du milieu du XVIIIe siècle à la fin du XIXe siècle) Paris : Honoré Champion, 1924. Hegel, Georg Wilhelm Friedrich et Augusto, Vera. Philosophie de l'esprit de Hegel : Volume 2 (1869). Whitefish, Montana : Presse Kessinger, 2010. Lafond, Jean. La Rochefoucauld : Augustinisme et littérature. Paris : Éditions Klincksieck, 1977. ————. La Rochefoucauld : L’homme et son image. Paris : Honoré Champion Éditeur, 1998. La Rochefoucauld. Réflexions ou Sentences et Maximes morales. Édition établie et présentée par Laurence Plazenet. Paris : Honoré Champion Éditeur, 2002.  73  Malebranche. Traité de la nature de la grâce (Édition G. Dreyfus). Paris : Vrin, 1958. Moore, W.G. La Rochefoucauld : His Mind and Art. Oxford: Oxford University Press, 1969. Nicole, Pierre. Essais de morale. Genève : Slatkine reprints, 1971. Pascal, Blaise. Œuvres complètes (Édition Jacques Chevalier). Paris : Gallimard (La Pléiade), 1954. ————. Pensées et Opuscules (Édition L. Brunschvicg). Paris : Hachette, 1951. Pommier, René. Études sur les Maximes de La Rochefoucauld. Saint-Pierre du Mont : Eurédit, 2000. Pringy, Madame de. Les Différens caractères des femmes du siècle avec la description de l’amour propre (Édition de 1694). Texte établi, annoté et commenté par Constant Venesoen. Paris : Honoré Champion Éditeur, 2002. Ranson, Patrick. Saint-Augustin. Lausanne : L’Âge d’homme, 1988. Rosso, Corrado. Procès à La Rochefoucauld et à la Maxime. Paris : Librairie A. G. Nizet, 1986. Rousseau, Jean-Jacques. Émile ou de l’éducation. Paris : Édition Garnier Frères, 1964. Sales, François de. Traité de l’amour de Dieu (édition abbé Fellon). 3 Tomes. Lyon : Chez Placide Jacquenod, 1738. ————. Œuvres (édition A. Ravier et R. Devos). Paris : Gallimard (La Pléiade), 1969. Thweatt, Vivien. La Rochefoucauld and the Seventeenth-Century Concept of the self. Genève: Librairie Droz S.A., 1980. Voltaire. Dictionnaire philosophique, dans L’atelier historique de la langue française. Marsanne : Redon, 1999.  Dictionnaires  Cayrou, Gaston. Le français classique : Lexique de la langue du XVIIe siècle. Paris : Didier Éditeur, 1948.  74  Dubois, J., et R. Lagane. Dictionnaire la langue française classique. Paris : Librairie classique Eugène Berlin, 1960. Genouvrier, Émile, Claude Désirat, et Tristan Hordé. Larousse Références : nouveau dictionnaire des synonymes. Paris : Larousse Bordas/Her, 1999. Huguet, Edmond. Dictionnaire de la langue française du seizième siècle. Tome cinquième. Paris : Librairie M. Didier, 1957. Robert, Paul. Le Nouveau Petit Robert. Texte remanié et amplifié sous la direction de Josette Rey-Debove et Alain Rey. Paris : Dictionnaires Le Robert, 1993.  Mémoires de maîtrise et thèses de doctorat  Cadillon, Lissa May. Molière à travers La Rochefoucauld. Thèse de maîtrise. Université d’Alberta, 1994.  75  

Cite

Citation Scheme:

        

Citations by CSL (citeproc-js)

Usage Statistics

Share

Embed

Customize your widget with the following options, then copy and paste the code below into the HTML of your page to embed this item in your website.
                        
                            <div id="ubcOpenCollectionsWidgetDisplay">
                            <script id="ubcOpenCollectionsWidget"
                            src="{[{embed.src}]}"
                            data-item="{[{embed.item}]}"
                            data-collection="{[{embed.collection}]}"
                            data-metadata="{[{embed.showMetadata}]}"
                            data-width="{[{embed.width}]}"
                            async >
                            </script>
                            </div>
                        
                    
IIIF logo Our image viewer uses the IIIF 2.0 standard. To load this item in other compatible viewers, use this url:
http://iiif.library.ubc.ca/presentation/dsp.24.1-0073448/manifest

Comment

Related Items