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Les origines d'une confusion identitaire : le cas du gascon Brock, Beau 2008

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Les origines d'une confusion identitaire : le cas du gascon  by Beau Brock  BA, The University of Wisconsin-La Crosse  A Thesis submitted in fulfillment of the requirements for the degree of Master of Arts in The Faculty of Graduate Studies (French)  The University of British Columbia (Vancouver)  April 2008  Beau Brock, 2008  Résumé en anglais  Les origines d'une confusion identitaire: le cas du gascon Of the various regional languages in France, Occitan, a language spoken in the southern third of the country, is facing some major problems, namely those of the creation of a written standard — a process which began only in the late 19 th century — and the splintering of the Occitan movement into several distinct dialect groups. One of these dialects, Gascon, has long been considered the black sheep of the Occitan dialects, due in part to its peculiar phonology, lexicon and its literature, which developed in a much different manner than the other Occitan dialects for a number of reasons. Gascon is also the most widely misunderstood of the varieties of "Langue d'Oc", often being confused as being either a separate language, a very corrupt form of French (a patois), or simply a very distant relative to Occitan.  This thesis attempts to explain the rationale for a Gascon language movement by examining its historical and social development and the shifting cultural identity over time. The linguistic traits specific to Gascon will be discussed, as well as the differences between it and the other forms of Occitan. Finally, a brief discussion of the present state of Gascon and the regional movement(s) will conclude this overview of one of the many regional or minority languages of France.  ii  Table de matiires Résumé en anglais ^  p.ii  Table de matiêres ^  p.iii  Liste des illustrations ^  .p.iv  Introduction : Les langues regionales en Europe ^  p.1  Chapitre Un : Les origines des Gascons^  p 15  Chapitre Deux : La nation gasconne ^ Chapitre Trois : Qu'est-ce que le gascon  ..p.27 p.35  9^  Chapitre Quatre : De la mort d'Henri IV  ^ .p.43  Chapitre Cinq : La Revolution et la Renaissance regionale ^  .p.59  Chapitre Six : Le present ^  p.71  Conclusion ^  p.77  Bibliographic ^  ..p.85  Annexes : Recueil des textes en gascon et en bearnais ^  p.88  iii  Liste des illustrations Figure 1.1 Les toponymes aquitains et basques ^  p.18  Figure 1.2 Cartes des Gaules, ca 58 avant J.-C ^  .p.19  iv  Introduction Depuis la Seconde Guerre Mondiale, les langues et cultures dites "minoritaires" ou "regionales" ont connu une sorte de renaissance en Europe, oia elles profitent du soutien — c'est-A-dire, de l'aide financiere — du gouvernement, surtout depuis les annees 70. Dans la Peninsule Iberique, par exemple, le roi Juan Carlos a decide d'accorder une forte autonomie politique aux Catalans, aux Basques et aux Galiciens apres la mort du dictateur Franco en 1975, chose dont ils n'avaient pas joui depuis longtemps.' Les Anglais ont enfin decide de reconnaitre et par la suite soutenir les langues et cultures celtiques qui survivent aux marges de l'ile, de sorte que le nombre de locuteurs ne diminue plus, mais augmente un peu chaque annee. 2 Et en Italie, l'etat reconnait son riche patrimoine linguistique, qui comprend des langues autres que le toscan. 3 Bref, it est desormais impossible de parler des nations unilingues, un mythe qui a ete perpetue en Europe depuis trop longtemps. Maintenant que la Charte europeenne des langues regionales et minoritaires porte les signatures de la plupart des membres de l'Union europeenne - c'est, en fait, obligatoire pour tous les pays qui souhaitent devenir un membre de 1'UE — it semble que l'epoque des etats nations tire a sa fin : nous vivons desormais dans un monde compose de regions oil chaque unite politique (soit un etat, une region, ou une province) profite Quand aux autres langues parlees sur le territoire espagnol, l'aragonais, l'asturien, le leonais, le fala et l'extremaduran, elles ont toujours un statut non officiel. D'une part, le nombre de locuteurs de ces langues est minime — l'aragonais par exemple est la langue maternelle de seulement 30.000 vieux habitants de l'Aragon. D'autre part, la distinction entre certaines varietes, surtout dans le cas du fala et portugais, n'est pas tres nette. Est-ce une langue, ou un dialecte eloigne du portugais ? 2 Le nombre de locuteurs de gallois reste au-dessus de 700.000, et ne risque guere de disparaitre dans les generations suivantes. On essaie depuis quelques annees de reintroduire l'e'cossais dans les institutions scolaires et dans les medias, et la langue irlandaise est assez forte en Irlande du Nord. 3 Ceci n'est pas une liste complete, mais voici les langues regionales les plus connues en Italie, qui ont retrouve (ou trouve pour la premiere fois ?) leur propre voix : le sarde, le ladin, le frioulan, le venitien, le napolitain, le pi6montais, ainsi que les dialectes d'allemand qui se parlent dans le Nord. Pour des raisons historiques et politiques, l'etat italien ne reconnait pas pourtant le sicilien.  1  d'une autonomie politique et linguistique jusqu'a un certain point, n'etant pas entierement soumise aux exigences d'un pouvoir central. 4 Le modele allemand — un pays federal qui accorde beaucoup de droits et de pouvoir politique a chaque etat — semble etre le schema pour la nouvelle Europe : si les Catalans veulent communiquer en catalan, qu'ils le fassent. Si les Irlandais souhaitent enseigner l'irlandais a l'ecole primaire, qu'ils aient les moyens de le realiser. Parler la langue traditionnelle de son pays, c'est chic. Cependant, it y a un pays qui a sign& mais n'a pas raffle la Charte — l'a refusee en fait — et qui s'oppose depuis longtemps a la « creation » d'un etat plurilingue, parce que cela irait a l'encontre de la constitution : la France. Chose peu etonnante, etant donne l'antagonisme ouvert de l'Etat francais vis-à-vis des langues regionales depuis la Renaissance, et meme avant si on considere la conquete du Midi, qui a commence par la Croisade Albigeoise en 1209. L'ascendance du francais et le &din des langues regionales  Au 16 e siecle, Francois l' a exprime son dedain pour le latin 5 et les langues regionales par l'Ordonnance de Villers-Cotterets (1539), qui a etabli le francais pour toujours comme la seule langue de ]'administration et par consequent de la societe ellememe : si la langue officielle du royaume est le francais, it s'ensuit naturellement que tous ceux qui occupent les positions de pouvoir, c'est-a-dire les aristocrates et les bourgeois, vont la pratiquer plus frequemment. Tous ceux qui appartenaient a la classe sociale superieure ont compris ]'importance du francais, et s'y sont rapidement convertis. La Catalogne, par exemple, que beaucoup considere le modele pour le succes d'une region autonome en Europe, doit repondre aux exigences de l'Etat, mais dans la province, c'est la culture catalane qui prevaut. Si on souhaite travailler a Barcelone, it faut savoir parler catalan, un point c'est tout. 5 Certains disent que ce n'etaient pas les langues regionales qui etaient visdes, mais le latin, une langue avec laquelle le francais s'etait battu depuis longtemps. Avec ]'ascendance politique de la France et de sa langue au 16 e siecle, it etait bon temps pour le francais de prendre sa place dans la societe francaise. Apres cette ordonnance, le latin n'apparait plus dans les textes administratifs (ni les langues regionales, d'ailleurs), et seulement les philosophes ecrivaient en latin. La litterature etait sans exception en francais. 4  2  Evidemment, la mise en ceuvre de l'ordonnance a eu des effets peu positifs pour les langues et cultures regionales, dont l'importance et le prestige commencaient disparaitre. Au 17 e siecle, les ambitions politiques de Louis XIV, le roi qui incarnait l'ideal d'un pouvoir politique centralise, ont assure l'avenir du francais comme langue de prestige, de raison et de diplomatie, une langue civilisatrice, tandis que les autres langues autochtones recoivent l'appellation peu flatteuse de patois ». A la difference de « parlers locaux » ou dialectes », un patois n'est plus considers comme une langue, mais comme une corruption du francais pur, qui etait, selon les ecrivains et philosophes du 17 e siecle, la langue parfaite. (Rey p.784 — 785) Tout d'un coup, les langues bien developpees, qui se vantaient d'une riche tradition litteraire et culturelle depuis des siecles — les premiers textes en breton apparaissent a peu pres a la meme époque que les premiers textes en flat-lois, et la litterature des troubadours etait reconnue et par la suite imitee partout en Europe occidentale 6— sont devenues une vilaine corruption du francais. En regardant la longue liste de grammaires et de corriges publies aux 17 e et 18 e siecles, on s'apercevra tout de suite du mauvais statut accords aux langues regionales. Cette attitude envers elles empire au cours des annees, jusqu'a ce que la Revolution de 1789 &late. Ses consequences ont change pour toujours be destin des regions en France : on les a supprimees. De l'indifference a l'antagonisme ouvert  En 1794, suivant les conseils de l'Abbe Gregoire et de Lauthemas, qui ont tous les deux constate que la plupart des Francais ne parlaient pas la langue de Paris,  En Allemagne it y avait les Minnesangers, en France les trouveres, ainsi que d'autres imitateurs en Italie, Catalogue et Espagne. 6  3  chose qui genait beaucoup la communication entre les Francais, on a decide de « franciser » la France pour la premiere fois de son histoire. Apres quelques faux departs, qui sont dus principalement aux remous politiques qui ont suivi la Terreur, la formation des maitres de francais et leur exode en Province ont ete mises en oeuvre au debut du 19 e siecle. A une vitesse etonnante, les langues regionales sont remplacees partout par le francais, « langue moderne », et le nombre de personnes unilingues diminue tous les ans. Le colosse francais dcrase la concurrence. Et a partir de la 3 e Republique, sous la direction de Jules Ferry, les langues regionales sont quasiment disparues a cause de ses reformes d'education. Le phenix occitan : une renaissance accidentelle  Au milieu du 19 e siècle, un groupe de poetes provencaux, mend par Fred6ric Mistral, est venu sauver la langue occitane avec la publication de Mireio, un poeme qui a connu 6normement de succes en France. Tout d'un coup, l'extinction imminente de l'occitan — et par consequent des autres langues regionales, dont les militants se sont inspires de ce succes — n'dtait plus une certitude, et l'etude de tout ce qui touche aux regions francaises est entrée en vogue. Partout on publie des grammaires, on entreprend des etudes philologiques et la litterature r6gionale devient le sujet d'etude de toute une foule de chercheurs. 7 Les militants ont trouve de l'inspiration dans cette reussite tout a fait inattendue, et l'id6e d'etablir des ecoles bilingues, d'offrir le baccalaureat en langue maternelle, et avant tout, de mettre ces langues au rang occup6 par le francais est devenue une  C'est a partir de ce moment que l'on cherche a standardiser toutes les langues de France, d'en établir une norme qui accommoderait tout le monde. Pour bien des raisons, cette tentative s'est avade tres compliquee, et impossible a mettre en pratique : on discute toujours le probleme de la standardisation de la langue, un des plus grands obstacles a l'etablissement d'un occitan standard.  4  possibilite, voire une probabilite. Juste avant la Seconde Guerre Mondiale, les mouvements regionalistes avaient fait beaucoup de progres, et avaient ete maintes fois sur le point de realiser leurs ambitions. L'Escola Occitana a ete fond& en 1919, et Francois Albert, alors ministre de l'Instruction Publique, a autorise l'etablissement de cours de langue d'oc dans les ecoles normales et secondaires du Sud. Ce n'etait pas tout a fait le but vise par les occitanistes, mais c'est déjà du progres. Malheureusement, tout ce progres a ete reduit a neant, non seulement a cause des conditions de la guerre, ou la survie de la nation occupait les pensees de tous les Francais, mais aussi parce que certains militants ont collabore avec le gouvernement de Petain, qui exprimait assez souvent son desir de reduire les pouvoirs de Paris, et de restaurer du pouvoir et de l'autonomie aux provinces ou aux regions, comme auparavant sous l'Ancien Regime. Malgre ces promesses, Petain n'a jamais rien fait pour les mouvements regionalistes, et les militants des langues regionales ont connu l'opprobre associe aux collaborateurs : les regionalistes ont trahi la France, alors pourquoi devrait-on les aider ?  La Loi Deixonne : un nouveau pas ou une deception ? En 1951, une chose tout a fait surprenante s'est produite : l'Etat a vote la Loi Deixonne, qui autorise essentiellement l'apprentissage des langues regionales dans les institutions d'enseignement (a l'ecole primaire, au college et au lycee), ce qui est bien contraint a certaines restrictions majeures. 8 Mais cette loi represente-t-elle une victoire eclatante pour les regionalistes, ou une cruelle deception ?  Voir l'appendice pour le texte integral. En bref, ces cours ne devront pas durer plus d'une heure par semaine, ils seront facultatifs pour tous, et ils ne seront offerts que dans les regions ou cette langue se pule. Alors, pas de breton a Marseille. 8  5  Qui menace le francais ?  Une question se pose : pourquoi insiste-t-on toujours sur le statut special de la langue francaise en France ? Nombreuses sont les etudes sur la mort imminente du francais, mais rien n'est plus impossible au monde : ce serait plutOt une langue qui augmente sa presence partout dans le monde. 9 Donc, pourquoi se faire des soucis ? 11 doit y avoir de nombreuses reponses possibles a cette question, mais pendant mes recherches, j'ai  ete attire par le soi-disant « caractere universel » du francais, une idee qui est encore  presente dans la societe francaise, malgre une evolution dans la perception de la langue.  1°  D'une part, nous avons la culture universelle du francais — une idee promue par Antoine de Rivarol II - dont le role principal est de prendre fait et cause pour toutes les langues et cultures minoritaires du monde, pourvu que ces pauvres gens parlent aussi le francais, ou du moins expriment une affinite pour la culture.  12  Ceci est en fait un des buts  de la Francophonie, une organisation internationale composee de plus de soixante pays membres actuellement, dont plus que la moitie n'a pas le francais comme langue maternelle. Ceci est une notion vraiment noble de la part des francophonistes, etant donne la mefiance envers les langues minoritaires exprimees par les anglophones. I3 Mais quand it s'agit de la survie des cultures marginalisees et/ou en voie d'extinction sur le territoire francais, l'Etat ne love pas le petit doigt. Comme on a vu plus haut, tous les candidats  9  Le francais est, avec l'anglais, une des langues officielles de l'Union Europeenne, et represente une alternative pour les affaires, etant donne le nombre de pays membres de la Francophonie. io Les philosophes et architectes de la langue aux I 6 e et 17 e siecles voulaient creer une langue « parfaite », qui, une fois raffinee, ne changerait jamais. Mais ce qui caracterise une langue, c'est le changement, I'illogique : elle doit changer. II Voir son traite De l'universalite de la langue francaise. 12 Le francais est, dit-on, la langue de toute l'humanite, ou plus precisement de tout etre raisonnable. C'est dans ce cas ou on revient a l'idee de langue civilisatrice. 13 Un autre but de la Francophonie est de servir comme contrepoids face a la menace anglo-saxonne. II existe egalement des organisations internationales pour les hispanophones et les lusophones, mais elles s'interessent plutOt aux siens, non pas a resister a ('influence de I'Angleterre et des Etats-Unis.  6  pour l'UE sont obliges de signer la Charte europeenne des langues regionales ou minoritaires, mais la France, un des fondateurs de l'Union, y fait la seule exception. Pourquoi la France persiste-t-elle a vier son patrimoine linguistique ? Les langues et cultures regionales representent-elles une veritable menace pour la Republique ? Ou y at-il d'autres raisons pour cette reticence par rapport a la decentralisation du pays ? Certes, it ne pourra pas y avoir une seule reponse a ces questions : pour cette raison, it n'entre pas dans le cadre de ce travail de trouver une reponse definitive a chacune, ni de traiter la question compliquee de l'identite francaise, un domaine sur lequel certains chercheurs ont travaille, dont notamment David C. Gordon  14  . Ce qui  m'interesse plutOt, c'est l'evolution d'une variete de la langue d'oc en particulier, le gascon, les effets qu'a eus la politique linguistique de la France sur son developpement au cours des siecles, et ce que cela signifie pour son avenir. Une langue qui n'est pas reconnue par l'Etat peut-elle survivre encore longtemps, ou est-elle destinee a la mort ? De la, deux questions importantes se posent, dont les reponses ne sont pas aussi evidentes que je ne le croyais : qu'est-ce que le gascon, et pourquoi le choisir au lieu d'une autre langue plus connue, comme le breton (plus de 300.000 locuteurs), l'alsacien (plus de 700.00) ou l'occitan, la langue de laquelle le gascon — et le bearnais, un proche cousin de celui-ci — derivent ?  Qu'est-ce que le gascon ? En quelques mots — je vais traiter cette question plus en detail dans le deuxieme chapitre — le gascon est une variete de la langue d'oc qui est parlee dans le sud-ouest de la France, dans un territoire qui correspond plus ou moins aux anciennes regions de  Voir David C. Gordon. The French Language and National Identity (1930 — 1975). La Haye: Mouton, 1979.  14  7  Gascogne 15 et de Beam, et comprend aussi le Val d'Aran, une petite communaute de 5.000 habitants qui se situe de l'autre Me des Pyrenees.  I6  En somme, le nombre de  locuteurs de gascon est entre 200.000 et 300.000 — tous bilingues, ou plurilingues — mais comme le constate Jean-Baptiste Coyos, on n'a pas fait de sondage sur la langue au sudouest depuis plus de dix ans. (Coyos p.74) Les chiffres recueillis dans les annees 90 ne seraient donc plus valides, voire trompeurs. En ce qui concerne la langue, c'est vrai que le gascon a beaucoup de traits en commun avec les autres varietes de langue d'oc — surtout avec le languedocien, son proche voisin a l'est — mais le gascon a ete influence au cours des siecles par l'espagnol, le basque et l'aquitain. En raison de ces influences, le gascon se distingue nettement des autres dialectes du Midi par sa phonologie, son lexique, sa morphologie et parfois sa syntaxe. Le gascon est sans doute, selon Pierre Bec, le plus iberique de tous les idiomes dits occitans. (Bec p.11) Une analyse du gascon, et non pas un manifeste politique  Je tiens a etablir ici que ce n'est pas du tout mon but de « prouver » que le gascon est une langue et non pas un dialecte, mais d'examiner la raison d'être d'un mouvement gasconniste et/ou beamiste. Car si les linguistes avaient pu resoudre ce probleme par moyen de l'analyse linguistique, on en aurait fini it y a bien longtemps. La question de ce qui constitue une langue n'est pas aussi simple que la presentation de quelques traits  15 Il faut savoir que la Gascogne n'a jamais ete une entite politique, comme la Provence, la Bretagne ou la Normandie, mais la region ou habitent les Gascons, qui parlent le gascon. De la conquete romaine jusqu'au 15 e siecle, la region administrative s'appelait l'Aquitaine (le nom actuel de la region), et des lors jusqu'A la Revolution de 1789, la Guyenne. Je vais reprendre ce theme dans le deuxieme chapitre. 16 La variete de gascon parlee au Val d'Aran — l'aranais — est reconnue comme une langue officielle par l'Etat espagnol, et c'est peut-etre le seul endroit ou le gascon retient son statut privilegie. Cette reussite a sans doute inspire les gasconnistes de l'autre cete des Pyrenees.  8  phonetiques, ou de la frequence de tel ou tel morpheme a la fin d'un mot : it faut tenir compte aussi des elements extralinguistiques, la culture et l'histoire en particulier. Pourquoi le gascon ? Mon choix d'idiome est motive non seulement par un interest general pour ce parler meconnu, mais aussi par le probleme qu'il represente pour l'avenir de la 0 langue occitane » en France. D'abord, l'etude du gascon, notamment du point de vue de la philologie, etait tits en vogue a la fin du 19 e et au debut du 20 e siecle : les noms d'Achille Luchaire, l'auteur de l'ouvrage devenu classique, Etudes sur les idiomes pyreneens de la region francaise (1879), dans lequel it decrit les sept traits phonologiques qui caracterisent le gascon, et de Gerhard Rohlfs, dont Le Gascon : etudes de philologie pyreneenne est essentiel pour tous ceux qui s'interessent au lexique du gascon, commandent enormement de respect dans les cercles de philologues, et bien Or d'occitanistes. En ce qui concerne la litterature gasconne, Joseph Michelet a beaucoup travaille sur la poesie gasconne des 16 e et 17 e siecles, se concentrant plutOt sur le gascon du Gers, d'on provient la plupart des poetes importants, dont notamment Pey de Garros, son frere Joan, Guillaume Ader, et Dastros. En 1953, Pierre-Louis Berthaud a public un excellent ouvrage, La Litterature gasconne du Bordelais, dans lequel it traite d'une maniere exhaustive la litterature meconnue de cette region. Mais a part ces quelques ouvrages, Pinter& pour l'etude du gascon a quasiment disparu apres la Seconde Guerre Mondiale, et ce n'est que recemment, avec l'aide des maisons d'edition Saber (qui se situe a  9  Bordeaux) et Prince Negue (a Pau) que les etudes sur le gascon medieval et de la Renaissance sont redevenues a la mode." Le probleme du gascon : un champ de recherche oublie ?  Et cependant, it y a un 0 probleme », si l'on veut, avec le champ de recherche : personne ne travaille sur le gascon contemporain, tel qu'on le parle dans la vie quotidienne. Aucune de ces etudes ne tient en compte le fait que le gascon est bel et bien une langue vivante qui merite d'etre etudiee comme it faut ; ce n'est pas du latin, apres tout. Depuis 1951, la production litteraire et musicale provenant du Midi, et surtout de la Gascogne, est bien au-dela des attentes de l'Etat — et probablement de certains occitanistes aussi — et nous ne devons pas negliger ce champ de recherche tout neuf. Deuxiemement, la survie du gascon represente un probleme pour l'Occitanie et le mouvement occitaniste, un probleme qui avait deja ete constate au 19 e siecle — Mistral et ses confreres luttaient contre l'obstacle qu'est la standardisation d'une langue qui n'est pas unie — et que Jean-Marie Puyau a signale dans un article' s sur les differents mouvements regionalistes. Selon Puyau, it y a essentiellement trois mouvements, qui s'accordent sur certains points communs, mais qui se disputent sur le reste: les felibriges ou les anciens, les occitanistes et les gasconnistes/bearnistes, ou bien, les gasconnistes  et  les bearnistes. (Voir Puyau p. 89) Ne luttent-ils pas dans le meme but ? Oui...et non. Le reve d'une Occitanie  Pendant mes recherches preliminaires, je me suis rendu compte du fait qu'une seule culture unie du Midi n'a jamais existe : it n'y a aucune evidence reelle qui suggere que les nombreux duches et petits royaumes aient constitue une culture homogene, une 17 Cette maison d'ëdition publie principalement des livres sur la litterature gasconne, et la linguistique, ancienne ou moderne. 18 Jean-Marie Puyau. « Le concept de langue et le discours regionaliste : le cas du bearnais et du gascon.  10  Occitanie. » Certes, on pourrait dire que les troubadours venaient tous des anciennes provinces situees dans le Midi, mais le nombre de Gascons et de Beamais ayant participe a la litterature troubadouresque est minime. Selon Henri Barthes, qui a consacre tout un livre a !'etude de l'etymologie du terme o occitan », oc etait en fait un terme utilise par les Francais (donc, les Parisiens) pour designer la langue des habitants du Midi, et non pas leur territoire. I9 II s'ensuit que si une telle entite politique n'a jamais exist& les differents peuples du Midi n'auraient pas la meme culture, ne vivraient pas la meme histoire, et ne parleraient pas la meme langue. En ce qui concerne l'histoire, les Gascons ont vecu une histoire tout a fait differente de celle de leurs voisins, n'ayant ete sous !'influence de la couronne de France qu'a partir de 1453, et leur langue avait ete consider& comme une langue etrangêre selon certains troubadours et leurs voisins du Nord. On n'a qu'a jeter un coup d'ceil sur le « Descort » de Raymond de Vaqueiras, un poeme qu'il a ecrit en cinq langues : le francais, l'italien, le galico-portugais, l'occitan et le gascon. Les autres provinces et petits royaumes du Sud, par contre, ont ete conquis par la France deux siecles auparavant, et avaient deja connu !'influence de Paris. Je ne dis pas qu'une difference d'histoire entre les peuples du Sud est la seule raison pour laquelle les deux mouvements — les gasconnistes et les occitanistes — ont des difficultes a co-exister de temps en temps, mais c'est une combinaison de faits qui font que ridentite gasconne a vraiment du mal a s'integrer.  19^,  C est a Dante que nous devons ce nom, car c'etait lui qui avait divise les langues romanes en trois groupes : les langues de si (l'italien) les langues^(le francais et les dialectes du Nord), et les langues d'oc (le gascon, le languedocien, le provencal, etc.).  11  Mes attentes pour cette etude Le but de ce travail est d'analyser ces differences historiques, politiques et culturelles depuis le 13 e siècle jusqu'a nos jours, afin de montrer pourquoi ces difficult& existent, et pourquoi une Occitanie unie n'est peut-etre qu'un reve. Il est aussi important de considerer la question de la survie des langues regionales en France, face au probleme de la standardisation de la langue — le grand probleme pour les langues d'oc — et au probleme de l'indifference de l'Etat francais : qu'est-ce que les Gascons font pour faire (re)vivre la langue ? Qu'est-ce qui marche, qu'est-ce qui n'a pas marche ? Enfin, je toucherai a la question suivante: ne peut-on pas etre Gascon et Francais, Catalan et Espagnol, Sarde et Italien a la foil ?  Un bref plan des chapitres Dans le premier chapitre, je vais faire un survol de l'histoire des peuples qui habitaient la Gascogne depuis et meme un peu avant la conquete romaine en 55 avant J.C. jusqu'a la creation de la premiere colonie anglaise » en 1204, et sa dissolution en 1453. Comme it n'y a guere de textes litteraires en gascon qui datent de la domination anglaise, je vais me concentrer plutOt sur les sources exterieures : De Bello Gallico de Jules Cesar fournit quelques renseignements importants, ainsi que les constats des auteurs romains sur l'accent « aquitain ». Ensuite, it sera utile de regarder le poeme multilingue de Raymond de Vaqueiras, et les Leys d'Amor de Guilhem Molinier, dans lequel on traite le gascon comme « langage strange ». Dans le deuxieme chapitre, je vais traiter la naissance d'une nation gasconne, voulue par Pey de Garros, considers le pere de la litterature gasconne, un noble effort qui a introduit une certaine ambiguIte dans le terme « gascon. » Les textes a etudier sont des  12  extraits de poemes des freres de Garros (Pey et Joan) et de Guillaume Ader, l'auteur du poeme epique « Lou gentilhome Gascou », un hymne a la Gascogne et a son fils, le feu Henri IV. Enfin, je vais examiner l'influence considerable de ce demier : grace a lui, les poetes gascons ont domino la litterature pendant un siècle. Dans le chapitre suivant, je commenterai la confusion qui existe entre Gascon et  Beamais. Ce probleme d'identites confondues existe depuis le 16 e siecle, et encore aujourd'hui, on a du mal a faire la distinction entre les deux peuples et les langues ou dialectes qu'ils parlent. Henri IV est souvent appele « le roi gascon », mais it est sans doute d'origine béarnaise. Or l'adjectif gascon est souvent trompeur. Ensuite, it sera utile de faire un survol des traits caracteristiques du gascon, qui servent a le distinguer des autres varietes de langue d'oc. Pour cette section, les travaux d'Achille Luchaire seront indispensables, ainsi que la nouvelle grammaire d'Andr6 Bianchi et de Maurice Romieu. Dans le quatrieme chapitre, je parlerai des repercussions politiques et linguistiques pour le gascon apres l'assassinat du « Roi gascon » en 1610. A partir de cette date, le sort du gascon et des Gascons change radicalement, et 0 l'Age des grammaires » commence peu apres. La tolerance linguistique qui existait sous Henri IV a disparu, remplacee par un dedain general pour tout ce qui n'est pas de Paris. Je me concentrerai sur ce que les Francais ont ecrit sur le gascon, et comment ils ont essaye de devaloriser la langue, par le terme pejoratif « patois. » La premiere edition du dictionnaire de l'Academie Francaise, l'Encyclopedie de Diderot, les Gasconismes corrizes de M. Desgrouais, tous nous seront utiles pour cette etude. Je traiterai brievement les textes gascons ecrits apres 1650, qui font preuve d'une forte influence francaise.  13  Dans le cinquieme chapitre, je parlerai de la Revolution de 1789 et de ses consequences pour le gascon. Plus specifiquement, je m'interesse a la rhetorique en faveur de la destruction des « patois », et aussi aux attitudes des bourgeois envers le gascon, qui se sont convertis a la cause du francais a partir du 17 e siecle. J'examinerai en detail quelques lettres envoyees a l'Abbe Gregoire, qui servent a nous informer sur le statut du gascon a la fin du 18 e siecle. Ensuite, je jetterai un coup d'ceil sur les textes qui constitueraient le premier « mouvement gasconniste » : Meste Verdié, Jasmin et l'abbe Ferrand. Enfin, j'arrive au present. Curieusement, ou peut-etre pas, nous vivons maintenant la deuxieme floraison de la litterature gasconne : depuis les annees 70, on a beaucoup ecrit en gascon et en bearnais sur toutes sortes de sujets. Comme je m'interesse plutOt a la question de l'identite et de la politique linguistique, je vais etudier les textes qui refletent cela. Ici la nouvelle grammaire &rite entierement en gascon de Andre Bianchi et Maurice Romieu sera tres utile, ainsi que les nombreux manifestes pour le gascon, et les &bats sur la standardisation. Certes, it n'est pas possible de repondre a toutes les questions qui se poseront au cours d'une etude aussi breve que celle-ci ; je garderai ces reponses pour une etude future beaucoup plus developpee, mais pour l'instant, je me contenterai de toucher a la surface du probleme que represente le mouvement gasconniste et beamiste pour la creation d'une langue occitane unie. Est-ce possible de creer une langue a partir de nombreux dialectes, les uns etant tres eloignes des autres par la phonologie, la syntaxe et le lexique ? Quels en sont les enjeux ?  14  Chapitre Un : de l'origine des Gascons Afm de mieux comprendre le probleme de la standardisation des langues d'oc en une seule, qui divise les locuteurs regionaux du Midi depuis le 19e siêcle, nous devrons entreprendre une etude de l'histoire des Gascons. Si on cherche a tracer le developpement d'une langue, it faut connaltre revolution de sa culture : apres tout, une langue n'est rien que le testament d'une culture, represents par la voix, et reflete tous les changements intemes et extemes qui ont eu lieu a travers les siecles. Ii suffit de savoir les reconnaitre. Aucune langue n'est immunisee contre des influences extralinguistiques, et ce sont exactement ces influences de l'exterieur que je vais etudier dans ce premier chapitre. Comme je rai dit dans l'introduction, it ne s'agit pas ici d'un simple desaccord entre les linguistes sur la frequence de telle ou telle consonne entre deux voyelles, ou de la position du sujet en tete de la phrase 2° — ce sont des details que je considere d'une importance mineure — mais des differences culturelles qui sont le resultat de toute une histoire separee. Les Gascons et les Beamais ont vecu une histoire tout a fait differente de celle de leurs voisins du nord (les Francais et les Bretons) et a l'est (les Languedociens, les Provencaux), de sorte que leur langue et leur identite culturelle sont basses sur d'autres influences que les troubadours et la soi-disant culture occitane, a laquelle les Gascons n'ont guere participe. Evidemment, it n'est pas dans le possible ni utile de raconter toute l'histoire des Gascons, donc j'ai decide de me limiter aux evenements qui ont contribue le plus a determiner le destin linguistique du gascon et dans une certaine mesure, du beamais. 20  Comme le dit Jean-Baptiste Marcellesi, on court un risque de traiter chaque instance de variation comme la marque d'une nouvelle langue. « Il ne faut pas, des qu'il y a une variation, des qu'il y a un certain nombre de variations, dire que ce sont des langues differentes. Le probleme c'est celui d'une certaine conscience linguistique de ce qui est la meme langue, ce qui n'est pas la meme langue. » (Cite dans Coyos p.110) Il ne faut pas confondre langue et idiolecte. 15  Dans ce but, je vais commencer par faire un bref résumé de ce que l'on sait sur des anciens habitants du territoire limite par les Pyrenees au Sud et la Garonne a l'Est avant la conquete romaine. Qui etaient ces gens-ci, et quelle(s) langue(s) parlaient-ils ? Ensuite, it sera interessant de commenter les constats de Jules Cesar sur les Aquitains pendant la Guerre des Gaules, qui donnent une idee des differences culturelles et linguistiques qui existaient déjà entre les anciennes populations de la Gaule. Dans les annees qui suivent la conquete et avant la chute de l'Empire, de nombreux auteurs font mention des particularites phonetiques du latin pule dans cette region : l'accent aquitain est ne, et de lá, le gascon.  Les origines des Gascons Une chose est bien claire : it n'est pas facile de parler avec autorite des origines des habitants de l'ancienne Aquitaine, etant donne le manque d'information concrete sur eux avant la conquéte romaine. Comme ils n'ont pas laisse de testament ecrit, on doit compter sur les indices archeologiques pour se faire une idee de qui ils etaient. A vrai dire, it n'est pas essentiel que l'on sache l'identite de ces peuples prehistoriques — les archeologues ne peuvent que faire des conjectures sur leur mode de vie et leur culture. Ce qui importe, ce sont les apports linguistiques des anciennes populations — l'effet du substrat linguistique — et les contributions culturelles, qui ont su survivre a l'occupation romaine. Pour cette premiere partie, parlons de ce que nous savons sur ces peuples meconnus et l'Aquitaine, ce qui sera utile plus tard pour cette etude, lorsqu'il en sera question de la formation d'une identite nationale. Une chose qui caracterise tous les mouvements occitanistes, c'est la preoccupation avec les racines, avec un passé lointain.  16  On est plus ou moins d'accord que les habitants de l'Aquitaine etaient...des Aquitains, des proches parents des Basques ou Vascons 21 , qui occupaient un territoire rocheux de l'autre cote des Pyrenees, la Navarre. Dans son ouvrage classique, Le gascon : etudes de philologie pyrendenne, Gerhard Rohlfs montre par les toponymes que  les Aquitains etaient probablement des proches cousins genetiques — ainsi que linguistiques et culturels — des Basques. C'est la seule etude — en fait, Rohlfs etait le seul a entreprendre une etude des toponymes en Aquitaine aussi vaste et exhaustive — de son genre. II s'agit ici de « prouver » en quelque sorte l'influence linguistique de l'aquitain sur les toponymes en Gascogne et en Beam, qui sont rarement d'origine latine. Comme on peut le voir sur la carte, la concentration de toponymes se terminant en —os, -osse, -ous, -ost, et —oz — qui seraient des terminaisons typiques de la langue aquitaine — est la plus forte en Beam, et tout au long des Pyrenees, et devient de moins en moins frequente en dehors de l'ancienne province. En Espagne, on trouve des toponymes se terminant en —ues et —ueste, deux suffixes qui suggêrent l'influence du basque — et non de l'aquitain — bien au sud de leur territoire actuel.  21  L'ecrivain romain Strabon a fait reference aux Vascones au l er siècle quand it decrivait les peuples qui habitaient les Pyrenees. Nous ne savons pas si les Vascons &client les ancétres des Basques, qui habitent encore cette region, mais cela est fort probable, &ant donne les toponymes et les quelques documents qu'il nous reste.  17  * Cette image a ete enlevee du texte en raison du copyright. Pour regarder la carte que je viens de commenter, Consulter l'ouvrage mentionne cidessus de Gerhard Rohlfs, p.31. Figure 1.1 Les toponymes aquitaines et basques 22  Malheureusement pour tous ceux qui s'interessent aux origins du gascon, le nombre d'inscriptions en langue aquitaine est si pauvre qu'il est impossible de dire avec certitude que la langue aquitaine et la langue basque etaient la meme, ou derivaient d'une langue commune hypothetique. En tout cas, it est certain que les Aquitains ne parlaient pas une langue indo-europeenne, et qu'ils s'etaient installes dans ce coin d'Europe it y a bien longtemps. 23 Quoiqu'il en soit, ces cultures n'avaient apparemment rien en commun avec leurs voisins au Nord, les Gaulois qui parlaient une langue celtique, ni avec les Theres, qui parlaient une langue tout a fait inconnue. 24 Pendant bien des annees, ces deux peuples ont vecu en tranquillite, jusqu'a ce que la guerre eclate en Gaule, declenchee par les ambitions d'un general romain, Jules Cesar. Cette guerre mal nommee — it ne s'agissait pas seulement de la Gaule, mais aussi de l'Aquitaine et de la Belgique — changera le destin linguistique et culture! de tous les habitants de l'Aquitaine. La Guerre des Gaules et les commentaires de Jules Cesar  Pendant cette longue campagne militaire qui a dure huit ans (de 58 a 51 avant J.C.), Jules Cesar a ecrit regulierement dans son journal, documentant d'une maniere ties detaillee les terres qu'il venait de conquerir, ainsi que les peuples vaincus, notant les  22 Cette carte est tiree de l'ouvrage classique Le Gascon : etudes de philologie pyreneenne de Gerhard Rohlfs, p. 31. 23 Selon le résumé de la prehistoire des habitants de l'Aquitaine, Maurice Bordes assure qu'ils y dtaient arrives it y a au moins cinq milles ans. (Bordes p.15) D'autres chercheurs donnent un chiffre beaucoup plus grand — y a 30.000 ans — mais nous ne savons pas s'il s'agit du meme peuple. z4 Les lberes ont laisse quelques traces de leur langue — des inscriptions funeraires, des listes de personnes importantes, etc. — mais jusqu'a present, personne n'a reussi a dechiffrer le contenu de ces inscriptions.  18  differences ethniques, linguistiques, culturelles et politiques entre eux. Bien entendu, it ne faut pas croire que les remarques de Cesar ne soient tachees d'un certain dedain pour les perdants — ce sont apres tout des barbares qu'il faut civiliser  —  mais si on lit entre les  lignes, on apprendra un peu de l'identite des Aquitains, qui differaient en toute chose des Gaulois et des Belges. Commencons donc par les premieres phrases de De Bello Gallico, qui soulignent les differences irnportantes entre les trois grands peuples de la Gaule : « Gallia est omnes divisa in partes tres, quaram unam incolunt Belgae, aliam Aquitani, tertiam que ipsorum lingua Celtae, nostra Galli appellantur. » (Edwards p.2) 25  Figure 1.2 Cartes des Gaules, ca 58 avant J.-C. 26  Comme on peut le voir sur la carte, l'Aquitaine est relativement petite en comparaison avec les deux autres regions, ce qui est dit a ses barrieres naturelles qui la delimitent. A cause d'elles, l'Aquitaine etait un pays difficile a traverser, ce qui s'est avere un atout et un desavantage a la fois pendant son histoire. En effet, c'est une des raisons pour lesquelles elle reste encore une des regions les moms peuplees d'Europe occidentale.  25 Traduction : La Gaule se divise en trois parties, dont la premiere ou habitent les Belges, la seconde, les Aquitains, et la troisieme, que dans leur langue les Celtes appellent notre Gaule. 26 Tirde d'une traduction du premier volume des emits de Jules Cesar par Edwards.  19  Parlons maintenant de ces habitants, ou plutOt des vingt peuples differents qui y habitaient lors de la conquete romaine. Dans la citation suivante, Cesar fait le constat qu'ils ne ressemblent guere a leurs voisins les Gaulois. « Hi omnes lingua, institutis, legibus inter se differunt. Gallos ab Aquitanis Garumna flument, a Belgis Matrona et Sequana dividit. » (Edwards p.2) 27 Cela n a rien d'etonnant, car les Gaulois etaient sans doute des Celtes, les Belges '  des Germaniques et des Aquitains d'origine inconnue, comme on a vu auparavant. On connait pourtant les limites historiques de ces trois origines, qui ne changeront pas — ou tres peu — avant la Revolution de 1789.  Des mensonges ou de l'histoire creative ? Comme le mentionne Henri Polge ironiquement dans son chapitre sur la langue gasconne, « Le gascon : langue, litterature et ethnographic », nous voilA devant un paradoxe : d'une part, les eleves francais apprennent des l'ecole primaire qu'ils sont tous les descendants des Gaulois, qui habitaient auparavant un pays qui s'appelait la Gaule. Mais en lisant De Bello Gallico au lycee ou meme a l'universite, on apprend que la Gaule n'etait qu'une seule partie du territoire francais actuel : en dehors de la partie septentrionale, tout le monde parlait une autre langue, avait sa propre culture et ses coutumes, et pratiquait une religion differente. (Polge p.231) Les manuels d'histoire nous ont menti : que faire ? Ii est difficile, voire impossible, de savoir si les auteurs des manuels d'histoire l'ont fait expres pour « cacher » l'histoire vraie du pays et de sa diversite linguistique et  Traduction : Its different en tout : langue, institutions, lois. Les limites de la Gaule sont la Garonne du cote aquitain et la Marne et la Seine du cote beige. 27  20  culturelle — certain chercheurs dont Robert Lafont y ont consacre plusieurs ouvrages 28 — mais quoiqu'il en soit, ce n'est que três recemment que l'on a commence a parler des autres histoires de France. A partir de la mort de Henri IV en 1610, on peut constater un changement important en ce qui concerne les attitudes envers l'histoire et la culture des provinciaux. Fen reparlerai dans le quatriême chapitre. La chute de l'Empire et la creation de la Vasconie  En tout cas, rien ne change le fait que l'Empire Romain a conquis et par la suite colonise ces nouvelles terres : Basques, Aquitains et Gaulois, tous ont ete soumis l'influence de Rome pour les siecles suivants. Par contre, en raison de ses « dons » geographiques, c'est-à-dire de ses terres impenetrables — la Novempopulanie 29 a le mieux resiste a l'influence etrangêre — se developpant en une sorte d'hybride de plusieurs cultures. En Gascogne, l'empreinte romaine a ete si forte et au Pays Basque si faible qu'a peu pits seuls les drudits savent que les termes de basque et de gascon procêdent du méme etymon. En d'autres termes, la Gascogne peut se &fink comme le secteur ou le latin, moyennant un certain nombre d'accomrnodements phonetiques, a triomphe de l'aquitain. (Polge p.252) 3°  Voir le debut de l'introduction de Langues dominantes, langues domindes, un essai de Robert Lafont. Le pays des neuf peuples ». La Novempopulanie represente un tiers de l'ancienne province romaine Aquitania, et correspond plus ou moins aux limites geographiques de Gascogne. 3° La transformation du latin Vasconia /waskonia/ en Gascogne serait due a l'influence germanique des Wisigoths ou peut-titre des Francs, qui ont exered la meme influence phonologique au Nord. (Rohlfs p. 18) Rohlfs donne l'exemple de *WARDON > anc. fr. guarder > garden II fait mention aussi de la premiere instance de la forme Wasconia/Vuasconia et Wascones chez Gregoire de Tours. 28 29 «  21  Et quels sont ces « accommodements phonetiques » ? Bien entendu, it est trop tot pour dire qu'il s'agit de la naissance d'une nouvelle langue — it faut attendre quelques centaines d'annees pour que les langues romanes aient le temps d'evoluer — mais on constate déjà l'accent aquitain, duquel des auteurs latins se moquent. Cesar, par exemple, a decrit l'Aquitaine ainsi : « Beati Hispani quibus vivere bibere est. » 31 Et plus tard, au niveau du lexique, on constatera quelques « aquitainismes » dans le latin vulgaire. Reprenons la discussion de l'histoire, qui devient de plus en plus interessante aprês la chute de l'Empire en 476. Tout a coup, l'Empire occidental a ete attaque par toute une foule d'envahisseurs : les Wisigoths, les anciens mercenaires de Rome, affluaient de l'Espagne et ont conquis l'Aquitaine. Les Lombards sortaient de l'Italie, les Francs recouvraient toute la Gaule, mais se sont arretes a la Garonne a cause des Wisigoths. Malgre ces invasions et l'occupation par des tribus germaniques, leur apport linguistique a l'aquitain et a toutes les langues du Midi a ete minime 32 La domination de l'Aquitaine par les Wisigoths a enfin ete arrétee par un nouveau groupe d'envahisseurs au debut du 7 e siècle, les Vascons, qui etaient sans doute les Basques qui habitaient encore leur petit coin d'Europe de l'autre cOte des Pyrenees, resistant a toutes les forces militaires pendant plusieurs siêcles. Cette invasion, qui s'est terminee en 660, a vu naitre la creation d'une nouvelle entite politique, la Vasconie, qui durera environ cent ans. 33  31 «  Que les Espagnols romains soient benis, (on considerait les Espagnols et les Aquitains de la meme race) pour qui la vie (vivere) c'est boire (bibere). » 32 A la difference des idiomes du Nord, dans toutes les variates de langue d'oc, et surtout le gascon, l'influence germanique est presque non existante. 33 Certes, on ne peut pas dire avec certitude absolue que ce soit des ancetres des Basques, mais c'est fort probable. II n'y a aucune evidence qui suggere qu'une autre peuplade soit arrivee plus tard, et les Basques n'ont guere bouge depuis le Moyen Age.  22  Pendant la periode Carolingienne, la Vasconie a joue un role fres important dans l'histoire d'Europe, ayant ete le theatre pour un certain nombre de batailles importantes, dont la Bataille de Roncevaux, on des Francs ont ete massacres non pas par des Sarrasins, mais par des Basques. A part quelques conflits mineurs, la Vasconie — qu'on appelle de nouveau l'Aquitaine vers cette époque — connaissait une periode d'autonomie culturelle et politique hors pair, malgre son statut de terre ciblee par tous les pouvoirs d'Europe : les Castilians, les Francais, les Bearnais et bien stir les Anglais ont tous essaye de conquerir ce grand pays a un moment donne.  Elionore d'Aquitaine et la colonisation anglaise Le destin de l'Aquitaine, et par consequent de la Gascogne (qui fait partie de l'Aquitaine des le 11 e siecle), change pour toujours a cause d'Eleonore d'Aquitaine, ou peut-etre grace a elle, un des personnages politiques les plus importants du Moyen Age. Lors de son premier manage avec le roi de France, Louis VII, elle a offert toutes ses terres, ce qui etait a cette époque un vaste territoire, presque un tiers du territoire francais actuel. Aquitaine faisait reference, en fait, a toutes les terres qui se trouvaient au sud de la Loire. Malheureusement pour Louis VII, qui pendant son mariage de courte duree n'a jamais exerce ses pouvoirs royaux en ces terres nouvellement acquises, it les perd suite a son divorce en 1152. Encore une fois, l'Aquitaine devient independante. Deux ans plus tard, Eleonore d'Aquitaine epouse Henri Plantagenet, le futur Henri II d'Angleterre, qui est egalement vassal du roi de France, un point qui sera la source de toute une serie de conflits entre l'Angleterre et la France pour pros de trois cent ans. (Labarge p.4) Mais  23  revenons pour l'instant a cette alliance historique, une union qui a eu des consequences importantes pour le gascon et les Gascons. Cette premiere colonie anglaise, pour emprunter un terme 34 , profitait d'une autonomie linguistique et culturelle considerable pendant plus de trois cents ans, un fait qui sert a differencier, a mon avis, les Gascons des autres peuples du Midi, non seulement par l'histoire, mais par les differences culturelles, sociales et notamment litteraires. Tandis que les Gascons etaient libres de faire plus ou moires ce qui leur plaisait, condition de payer leurs impOts au roi d'Angleterre, bien sfir, les Languedociens et leurs voisins a l'est etaient sous la domination francaise depuis 1229, une consequence de la Croisade Albigeoise. 35 On reviendra a cette date plus tard, mais parlons pour l'instant de la litterature occitane du haut Moyen Age, a laquelle les Gascons n'ont guere contribue, malgre leur proximite geographique.  Le mutisme des poktes gascons : l'age sombre de la litterature gasconne Tandis que les troubadours ecrivaient leurs poemes et composaient leurs chansons, et que les jongleurs voyageaient partout pour les chanter et les reciter dans toutes les cours importantes du monde mediterraneen, y compris l'Italie et la Catalogne, la production litteraire provenant de Gascogne etait negligeable : a part Marcabru et Cercamon, ainsi que quelques autres troubadours moires connus, les Gascons restaient  34 Voir Margaret Wade Labarge. Gascony, England's First Colony : 1204 — 1453. Londres: Hamish Hamilton, 1980. 35 La fameuse Croisade Albigeoise, qui a commence en 1209 en Languedoc et s'y est terminde vingt ans plus tard, a divise les habitants du sud en essentiellement trois camps distincts: ceux qui habitent 1'Aquitaine (les Gascons, les Bearnais et les Basques), ceux qui habitent le Languedoc (les Languedociens, ainsi que certain Catalans) et ceux qui habitent la Provence (les Provencaux).  24  muets. Les seuls textes ecrits en gascon ou en bearnais dont it reste encore des traces sont des textes administratifs, des lettres personnelles, et des poemes ou chants tres courts. 36 Pourquoi toute une nation n'a-t-elle produit aucune oeuvre litteraire pendant pros de cinq cents ans ? Its n'etaient pas obliges d'ecrire en anglais ou en francais normand, du moins a ce que l'on sache Et mane lesdits troubadours gascons n'ecrivaient pas en occitan gascon, mais en koine litteraire, que certain affirment etre la plus proche de l'idiome limousin. Le premier echantillon d'une strophe troubadouresque entierement en gascon est le « Descort » de Raimbaut de Vaqueiras (1155 — 1205), qui a ecrit ce poême en cinq langues differentes : l'occitan dit standard, le francais, le lombard, le galalco-portugais et le gascon. Ce texte est important non seulement en raison de la date fres precoce de sa parution — dans la deuxieme moitie du 12 e siecle bien avant la floraison litteraire du ,  gascon trois siecles plus tard — mais aussi des traits caracteristiques qui le distinguent de l'occitan troubadouresque. Je reprends ici la strophe en gascon, accompagnee d'une traduction possible en koine faite par Pierre Bec a droite. (Bec p.16) Dauna,  L mi rent a bos^Domna, eu me rent a vos,  Coar sotz la mes bona e berg^Car etz la mai bona e bela Q'anc fos, e gaillarda e pros^Qu'anc fos, e gallarda e pros Ab que no'm hossetz tan hera^Ab que no'm fossetz tan fera. Mout abetz beras haissos^Mout avetz belas faissos E color hresc' e noera^E color fresc' e novela ; Boste son, e si'bs agos^Vostre sui e si'vs agues  Voir textes 1 et 2 dans les annexes pour des exemples en ancien gascon et beamais, c'est-à-dire avant 1400.  36  25  No'm destrengora hiera.^No'm destrenguera fivela. 37 Tandis que l'on est bien informe sur le sort et le developpement des autres varietes de langue d'oc a cette époque, peu de chercheurs ont travaille sur l'explication du mutisme litteraire des Gascons. Il est possible, comme le suggere Pierre Bec, que le manque de litterature gasconne est dfi a la domination anglaise : malgre la politique assez permissive en ce qui concernait les droits des populations locales, la presence constante de l'anglais, du normand et du latin — qui etait encore la lingua franca en Gascogne entre les commercants anglais et gascons — devait y jouer un role important. Comment pouvaient-ils participer au mouvement litteraire de leurs voisins a l'est en l'absence des relations diplomatiques ? Quoiqu'il en soit, les oeuvres litteraires provenant des pays gascons — la Gascogne, le Beam et le Val d'Aran — sont tres rares, ou non existantes. 38 Quanta la litterature troubadouresque, elle etait déjà en declin en raison de l'influence croissante du francais partout dans le Midi ; a partir de 1486, la France contrOle toutes les anciennes provinces mediterraneennes, et la litterature francaise gagne de plus en plus de prestige en Europe.  Les gasconnismes soulignds ont dtd fournis par Pierre Bec. Les deux traits typiques du gascon ici sont la confusion de /v/ avec /b/ (comme en espagnol) et la transformation du F latin en h /x/ en gascon, qui est reste /f/ en occitan. Malheureusement, ce texte ne fait preuve que des traits phonologiques. Nous allons voir dans le troisième chapitre les autres traits linguistiques propres au gascon. 38 Du moms, it se peut qu'il y ait eu une littdrature gasconne datant de cette époque, mais A cause des ravages du temps, les textes n'ont pas survëcu. Achille Luchaire en a inclus quelques-uns dans les annexes de son grand ouvrage, et Pey de Garros fait reference A la riche histoire litteraire de Gascogne, mais sans ces textes, cela reste un mystère. 37  26  Chapitre deux : la nation gasconne A la fin de la Guerre de Cent Ans, l'Angleterre a dil rendre toutes ses terres a Charles VII en 1453, qui regnera des lors sur un vaste royaume, qui comprenait a l'epoque un territoire correspondant plus ou moins aux limites politiques de la France actuelle. La Bretagne deviendra francaise en 1532, la Provence en 1486, le Beam en 1620, et une partie de l'Alsace en 1648. Cette union avec la couronne francaise aurait chl marquer le declin immediat des langues et des cultures d'Aquitaine, a l'instar de la francisation rapide qui avait eu lieu deux siecles plus tot, mais pour plusieurs raisons, le contraire s'est produit : oti les autres cultures du Midi etaient en declin, marquees fortement de l'influence francaise, les Gascons ont cree un mythe national, et de la, le nationalisme gascon est devenu une realite pour la premiere fois de leur histoire. Mais pourquoi a cette époque-la ? Une nation de guerriers Apres plus d'un millenaire de guerre constante, en considerant les nombreuses invasions de l'Aquitaine par des forces etrangeres depuis la chute de l'Empire romain, it n'est point surprenant que les Gascons soient associes avec la culture militaire. Bien qu'ils aient profite de la protection des Anglais contre leurs ennemis — c'est-A-dire contre tous les pays voisins — it arrivait tres souvent que les Gascons devaient se defendre euxmettles. Les Espagnols troublaient constamment la frontiere au Sud-Ouest, surtout pendant les guerres de religion au milieu du 16 e siecle. Les Francais ne cessaient pas de menacer la guerre avec l'Angleterre depuis 1152, et les terres changeaient de mains frequemment. M'eme les Bearnais, qui habitaient un tout petit royaume independant entre la Gascogne et la Navarre, menagaient de temps en temps la paix en Aquitaine. Etant  27  donne le calibre de leurs ennemis, it fallait etre verse dans l'art de la guerre afin de survivre. La prouesse militaire des Gascons est attest& deja au 13 e siecle (Labarge p.37) et, au lieu de rejeter cet honneur peu flatteur, ils l'ont accepte volontiers, et s'en sont vantes pendant plusieurs siecles. Mais pourquoi voulaient-ils se feliciter d'une appellation avec une connotation si negative ? Selon Veronique Larcade, l'auteur de Les Capitaines gascons, c'etait normal pour certains groupes ethniques de tour les pays europeens de tirer une grande fierte de leurs exploits militaires. En Espagne, les gens du Sud — les Andalous, principalement — menaient la guerre au Nouveau Monde, contre un ennemi inconnu, dangereux. Les Italiens pour leur part se battaient entre eux, et c'etaient ceux du Nord qui se vantaient de leur prouesse aux armes. Mais la France, elle n'avait pas de territoires au Nouveau Monde, it n'y avait pas de guerre civile ou des terres a conquerir. Comment se faire remarquer ? Les guerres de religion et l'arrnee gasconne Phesite a qualifier les Gascons comme heureux en raison de l' eclatement des guerres de religion au milieu du 16 e siecle, mais it n'y pas d'autre terme qui convienne : enfin, ils ont trouve un moyen de se faire reconnaitre par la couronne francaise, d'exercer leurs talents. Et que des talents ! Aucune region francaise n'a contribue autant de guerriers a combattre les heretiques et a proteger la France de l' armee espagnole, qui etait toujours prete a l'envahir afin d'ecraser le mouvement protestant qui s'y etait enracine. Sans exageration, on pourrait dire que Farm& francaise a appartenu aux Gascons pour plus d'un siecle.  39  39  Selon les recherches de Valerie Larcade, it y avait au moins trois cent trente-neuf capitaines d'origine gasconne actifs durant les guerres de religion, un nombre enorme etant donne la population de la Gascogne  28  Le role du Beam dans l'ascendance de Gascogne Paradoxalement, ce n'est pas entierement aux exploits militaires des Gascons que l'on doit les debuts d'un nationalisme gascon au 16 e siècle, mais a la politique des Bearnais, un peuple qui partageait la langue avec les Gascons, mais pas la culture ni l'histoire, malgre leur proximite geographique. Le Beam du 16 e siècle, qui etait sous le regne d'Henri II de Navarre et sa femme, Jeanne d'Albret, a adopts le protestantisme, est par la suite est devenu une force majeure dans la politique de la France et de l'Espagne. Grace a leurs alliances politiques avec presque toutes les familles nobles d'Europe, le Beam pouvait resister a n'importe quelle invasion par moyen de la diplomatic. S'inspirant du succes et de la fierte nationale des Bearnais, les Gascons ont suivi leur exemple, et rompent enfin le silence.  Pey de Garros : le pere de la 'literature gasconne En 1565, un jeune poste de Lectoure dedie son premier recueil poetique « Psaumes viratz », une traduction des psaumes de David en gascon, a la reine du Beam. Ce poste, le célèbre Pey de Garros, est considers par presque tous les gasconnistes le pere de la litterature gasconne, ainsi que la langue gasconne moderne. C'est peut-etre une exageration de dire que de Garros ait cree a lui seul la litterature gasconne, mais une chose est certaine : personne n'a fait autant pour faire avancer la cause du gascon, d'un point de vue litteraire et linguistique. Selon Andre Berry, qui a consacre son ouvrage L' oeuvre de Pey de Garros, poste  gascon du 16 e siècle, les travaux linguistiques entrepris par Pey de Garros sont vraiment hors pair. Oti la France avait la Pleiade, l'Allemagne Martin Luther et l'Angleterre A l'epoque. (Larcade p.8-9) Cependant, on peut s'interroger sur la signification du mot capitaine, dont la definition est assez floue. Or it est difficile de dire avec certitude quel(s) role(s) ces capitaines gascons ont joue.  29  Shakespeare et les autres ecrivains de l'epoque elisabethaine, la Gascogne avait de Garros, qui a consacre sa vie a construire une langue gasconne. Inspire par la Pleiade, de Garros a fait beaucoup pour raffiner, pour embellir le gascon, creant meme une orthographe qui devait representer les sons du gascon. 4° Comme dialecte central, de Garros a choisi, bien sin - , le dialecte de Lectoure — l'Armagnacais — qui etait pour lui comme le francais de Paris : pur, raffine, soigne.'" Oil la plupart des Gascons — et meme les autres poetes gascons, ses contemporains — comptaient sur leurs exploits militaires pour justifier leur existence et leur culture, de Garros savait que si les Gascons voulaient se mettre au meme rang que les Francais, it fallait trouver un autre moyen. Tout comme les membres de la Pleiade, qui s'appuyaient sur la creation litteraire pour promouvoir la langue francaise comme langue de culture et de civilisation — ainsi que pour eliminer le latin — de Garros a insiste sur la creation litteraire pour montrer aux Francais la valeur de sa langue, une idee qui sera reprise par une future generation de poetes gascons. Quoique les autres poetes gascons n'aient pas adopte son orthographe, qui n'etait pas tout a fait constante ni logique, l'idee du gascon comme langue au meme rang du francais s'est vite enracinee. En 1573, Salluste du Bartas, a ecrit son célèbre poeme, Las tres ninfas en trois langues : latin, francais et gascon. Ce poeme, qu'il a dedie a  Marguerite de Valois lors de son arrivee a Nerac en 1573, est une sorte de conversation entre trois nymphes, qui se debat sur qui parmi elles aurait le droit de saluer la femme d'Henri III. (Voir La Lecon de Nerac de Philippe Gardy pour une etude tres detaillee de  Voir le troisierne texte dans les annexes pour un extrait d'un poeme avec l'orthographe originelle. Comme on peut le voir, l'orthographe propos& par de Garros ne represente pas la realite phonetique de la langue ; celle qu'il a concue est plutOt historique, creee sur le modele francais. 41 Voir l'introduction de Fouvrage ci-dessus. 40  30  ce poeme.) Chose surprenante : la nymphe gasconne gagne. Symboliquement, le gascon a atteint le meme niveau de prestige que le francais. L'influence d'Henri IV sur le sort du gascon  En 1589, le fils d'Henri II et de Jeanne d'Albret, Henri III de Navarre, est devenu Henri IV de France et de Navarre, et c'est a lui que l'on doit la floraison litteraire de la Gascogne au 16 e siecle. Aucune figure dans l'histoire de l'Aquitaine n'a inspire autant d'admiration qu'Henri IV, qui etait renomme non seulement pour sa prouesse militaire — it a quand meme mis fin aux guerres de religion pendant son regne - mais aussi pour sa generosite, sa politique relativement reldchee vis-à-vis des regions, surtout en ce qui concernait le Sud-Ouest, et la vie cosmopolite qu'il promouvait a sa cour, oil l'on pouvait entendre presque toutes les langues d'Europe occidentale, y compris sa langue maternelle. Mais la Gascogne et le Beam — des son couronnement — sont desormais francais : comment le nationalisme gascon et bearnais etait-il devenu si fort pendant son regne ? Parce qu'il y est ne : tant que regnait le roi bearnais, l'influence francaise a ete minime, quasiment inexistante dans la partie sud-ouest du royaume. Il passait la plupart de son temps a Pau, entoure de ses amis d'enfance ou de guerre — des conseillers, bien sill — qui -  etaient quasiment tous d'origine béarnaise, ou du moins gasconne. Et quand it fallait tenir cour a Paris, toute sa correspondance officielle a ses sujets a Pau etait &rite en gascon. Autrement dit, l'unification des royaumes de Beam et de France etait seulement symbolique, et quasiment rien n'a change pour la vie quotidienne des Gascons. Guillaume Ader et Lou Gentilome gascoun  Je saute ici quelques annees — nous sommes en 1610 — pour mentionner une oeuvre poetique majeure qui est remplie du sentiment national gascon : Lou Gentilome  31  gascon de Guillaume Ader, un poeme epique qui raconte les exploits militaires d'Henri IV, l'archetype du Gascon. Selon Pierre Bec : Henri de Navarre y est represents comme l'image de toutes les vertus gasconnes, militaires et mondaines. En meme temps, c'est la Gascogne qui donne a la France des lecons de patriotisme. Si bien qu'on a pu parler (Claire Torreilles) « d'un recit de fondation, ou plutOt de refondation, de la France par la Gascogne. » Recit mythique et fantaisiste, certes, mais qui nourrit et soutient un 0 nationalisme gascon... » (Bec p.162) Quoique ce poeme ait ete publie apres l'assassinat d'Henri IV en 1610, it fait reference a tous les traits typiquement gascons : les Gascons guerriers, qui sont fiers de leur pays, et qui se battent en raison de leur sang, heritage des heros grecs et romains. Par exemple, voici les premiers vers du poeme, traduit en francais, dans lesquels Ader definit le gentilhomme gascon classique : Tous ces fameux Romains, dont la plume honoree Est depuis tant de temps jusqu'a nous parvenue, Qui celebrent Hector ou le vaillant Achille, Sont plus adroits que moi, savants et beaux parleurs, Mais s'ils m'ont &passe en science et langage, Moi, je cours devant eux et je prends l'avantage En ce que je dirai, selon la vraie raison, Qu'il n'en fut jamais un tel le noble Gascon... (Cite dans Bec p.16)  32  Comparer Henri de Navarre avec les grands hdros de l'Antiquite, c'est une ddclaration de la superiorite culturelle des Gascons. En fait, Henri est encore plus noble, plus vaillant qu'eux. Quoiqu'il s'agisse d'une « vision fantaisiste » de la Gascogne, ce que Ader propose ici est tout a fait nationaliste. En reprenant les paroles de Robert Lafont : « En somme, Ader propose aux Gascons une solution categorique au probleme de leur destinee nationale : ce sont eux qui ont conquis la France. » (Lafont, Renaissance du Sud p.247)  La Gascogne a-t-elle triomphe de la France ?  II est naturel qu'un pere soit fier des exploits de son fils, et dans le cas d'Henri IV, quoique la fiertd des Gascons est un peu mal placée — je vais en parler dans le chapitre suivant — on ne pouvait pas avoir mieux que lui. Un prince bearnais/gascon est devenu le Roi de France, un des pays les plus puissants de toute l'Europe ? Cela aurait 016 sans doute flatter l'ego de tous les Aquitains. En fait, certains nationalistes gascons ont meme cm que c'etait la Gascogne qui avait triomphe des Francais ! Voici des vers de Pey de Garros : Mes au lOc de lancas ponchudas, Armem-nos de plumas agudas Per oorar lo gascon lengatge, Perque Om presigue d'atge en atge La gent, la bera parladora Com en armas es vencedora. (Cite dans Bec, p.24) 42  « Mai s au lieu de lances pointees, armons-nous de plumes aigues pour honorer le langage gascon/la langue gasconne, parce qu'on poursuit d'age en age les gens, la belle fawn de parler comme en armes est victorieuse.  42  33  Certes, ce n'etait qu'un reve, mais it est vrai que les Gascons profitaient d'un prestige culturel et social considerable pendant le regne d'Henri IV. A la fin du 16 e siecle et au debut du siecle suivant, le gascon semblait etre sur le point de devenir une langue, et la possibilite de se creer une nation gasconne etait plutOt une probabilite. Cependant, des evenements politiques du 17 e siecle ont change pour toujours le statut du gascon.  34  Chapitre Trois : Qu'est-ce que le gascon ? Je termine ici pour l'instant la discussion de l'histoire gasconne, et afin de passer a une analyse des traits typiquement gascons dont ont parle de nombreux ecrivains depuis le temps de Jules Cesar, jusqu'au 13 e siècle. Comme on a vu dans le premier chapitre, l'accent aquitain se laisse entendre depuis au moins le 1' siecle de Fere commun, et devient au cours des siecles, comme tous les autres « linguae rusticae », de plus en plus eloigne du latin, jusqu'a ce qu'il snit convenable de parler d'une nouvelle langue. Mais est-ce qu'il s'agit ici d'un idiome tellement eloigne de l'occitan standard, comme le suggere Guilhem Molinier dans le deuxieme volume des Leys d'amors, que l'on peut parler d'une langue gasconne ? « [...] apelam lengatge estranh coma frances, engles, espanhol, gasco, lombard. » (Cite dans Bec p.17) 43 Ou est-ce simplement un sentiment xenophobe, base sur un dedain pour toute chose anglaise ? Dans ce chapitre, je vais parler d'abord des traits typiques du gascon moderne, qui ont ete commente par Achille Luchaire a la fin du 19 e siècle, Gerhard Rohlfs aux annees 30, et Maurice Romieu et Andre Bianchi en 2005. Ensuite, je vais faire l'analyse de quelques textes en gascon et en beamais de plusieurs époques (Moyen Age, Renaissance, 18 e siècle, et des textes modernes) afin de montrer l'evolution du gascon. Pour terminer ce chapitre, it faudra bien faire la distinction entre les Gascons et les Bearnais, le gascon et le beamais, qui est un point de contention entre les deux camps depuis des centaines d'annees. Le Beam fait-il partie de l'aire gasconne, ou s'agit-il d'une entite tout a fait a part ?  43  Nous appelons langue etrangere comme francais, anglais, espagnol, gascon, ou lombard.  35  Les sept traits phonologiques Je reprends ici la liste des sept caracteristiques phonetiques presentees par Achille Luchaire dans son ouvrage sur la philologie gasconne, Etudes sur les idiomes pyreneens de la region francaise, publiee en 1879 : 1. Le F latin se transforme en /h/ ou /x/, represents graphiquement par un —h- en gascon moderne. La méme transformation s'est produite en castillan medieval, mais au cours des annees, ce son s'est reduit a une simple aspiration, comme dans toutes les langues romanes occidentales. a. Lat. FILIA > gasc. hilha, occ. filia, esp. hija b. Lat. FARINA > gasc. haria, occ. farina, esp. harina c. Lat. FLOS > gasc. hlor, occ. flor, esp. flor 2. La chute du —n- intervocalique (tout comme en galicien, par ailleurs) a. Lat. UNA > gasc. ua, occ. una, esp. una b. Lat. LUNA > gasc. lua, occ. luna, esp. luna 3. Le developpement d'un —a- prosthetique devant un —r- initial, qui se roule tres fortement comme la geminee —rr- en espagnol. a. Gasc. arrat, occ. rat b. Gasc. arrasim, occ. rasim 4. Une evolution particuliere de la geminee —LL-. a. En position finale, Lat. —LL- > -th/-t i. Lat. BELLU > gasc. beth/bet (occ. Bello) ii. Lat. CASTELLU > gasc. casteth/castet (occ. castela) b. Entre deux voyelles, -LL- > -r  36  i. Lat. BELLA > gasc. bera (occ. bella) ii. Lat. GALLINA > gasc. garia (occ. galina) 5. Les groupements de —MD et —ND se simplifient en —m et —n, respectivement. a. Lat. INTENDERE > gasc. entener b. Lat. PALUMBA > gasc. paloma 6. La conservation de /w/ dans les groupes /kw/ et /gw/ a. Lat. QUATTUOR > gasc. quate b. Lat. LINGUAM > gasc. lenga, ou lengua 7. La vocalisation du —L final en u/w. (Luchaire p.203 — 214) a. Lat. SAL > gasc. sau b. Lat. MALUS > gasc. mau En ce qui concerne les autres traits linguistiques propres au gascon, la nouvelle grammaire de Andre Bianchi et Maurice Romieu, publiee en 2005, sera tres utile, car ils decrivent non seulement la phonologie contemporaine (le gascon a subi l'influence phonetique du francais, qui a influence un peu la prononciation depuis le 19 e siecle), mais aussi des elements de syntaxe, qui n'existent pas dans les autres varietes de langue d'oc. En gascon, tout comme en quelques varietes des langues rheto-romanes, le verbe est souvent introduit par l'enonciatif « que » pour les phrases declaratives. Selon la Gramatica de l'occitan gascon contemporaneu, le « que » exige que le sujet se trouve en tete de la phrase. (Bianchi et Romieu p.123) • Los mainats qu'atenden los parents. (Les enfants attendent les parents) •  Que volerf saber quan va arriber to trin de Tolosa (Je voudrais savoir quand le train de Toulouse va arriver.)  37  •  Que l'atendOn los autes mei d'ua Ora. (Es attendirent les autres pour plus d'une heure.)  L'enonciatif que n'est pas toujours obligatoire, mais semble étre necessaire chaque fois que l'on veut changer de sujet, de quoi l'on park. En ce cas, le que a la fonction d'une particule de thematisation. Pour les phrases interrogatives, on se sert souvent de l'enonciatif 0 e » pour introduire la question. Cet enonciatif correspond plus ou moins a la formule « est-ce que ? » en francais. •  E l'as vist dens lo son casau ? (Est-ce que tu l'as vu dans sa maison?)  •  E pensas que va a estar a casa ? (Est-ce que tu penses qu'il va étre chez lui ?)  •  E t'as trobat un apartament ? (As-tu trouve un appartement ?) Le dernier enonciatif important, « be », est reserve pour les phrases exclamatives,  et indique souvent la surprise ou un forte emotion. Son usage rappelle 0 qu'est-ce que ! », 0 Quel(le) X ! » ou « eh bien ! » en francais. •  Be caminas viste ! Ne't pOdi pas mei seguir. (Qu'est ce que tu marches vite ! Je ne peux plus to suivre.)  •  Be cantan plan aqueths joens ! (Qu'est-ce qu'ils chantent bien ces jeunes gens !) Quant aux autres traits linguistiques, je ne vais pas les enumerer tous ici. Pour tout  ce qui est du lexique, Gerhard Rohlfs y a consacre deux chapitres, dans lesquels it traite les differences de lexique entre le gascon et toutes les langues qui l'entourent. (Le francais, le languedocien, le basque, l'espagnol et le navarrais.) Bianchi et Romieu decrivent d'une maniere tres detainee les differences morphologiques entre le gascon et  38  l'occitan dit standard », et un bon nombre de notes sur toutes les variations possibles de la conjugaison gasconne sont disponibles en ligne 44 . Comme je l'ai dit auparavant, toutes ces differences ne prouvent pas que le gascon est une langue — je suis d'accord avec Pierre Bec, quand it disait que le gascon est le plus iberique des idiomes du Sud. Elles font preuve plutOt de combien le gascon est different des autres varietes de langue d'oc.  La confusion entre (G)gascon et (B)bearnais II est essentiel que je fasse mention ici d'un des plus grands problêmes pour la creation d'une langue occitane unie, ou meme pour des mouvements regionalistes qui sont nes au 19 e siècle : quelle est, en effet, la vraie difference entre le gascon et le beamais, ou un Gascon et un Bearnais ? Certes, cette question pourrait sembler tout a fait ridicule, la reponse etant si simple a premiere vue : un Bearnais vient du Beam, un Gascon de Gascogne. Malheureusement, la question de l'identite est beaucoup plus compliquee. Afin d'etudier ce probleme d'une maniere adequate, it faut que je consacre la deuxieme moitie de ce chapitre a un probleme fondamental qui menace les mouvements regionalistes depuis des siecles : comment peut-on distinguer le bearnais du gascon, un Bearnais d'un Gascon ? Pendant mes recherches preliminaires, j'ai trouve que la plupart des auteurs — anciens et contemporains, poetes aussi bien que chercheurs — confondent assez souvent ces termes, les traitant comme des synonymes. Mais pour des raisons historiques et ethniques, on ne peut pas dire que les Bearnais soient des Gascons, ni viceversa. Dans cette section, je vais essayer de montrer la difference entre ces termes, et par 44  www.aasconlanas.com , un site excellent pour les ressources pddagogiques en gascon, comme des tables de conjugaison pour toutes les varidtds d'occitan (landais, armagnacais, bigourdan, etc.), des recits dcrits en gascon, ainsi que quelques textes politiques qui donnent une idee de la langue naturelle.  39  la suite discuter de la question d'identite : une nation ou langue gasconne pourrait-elle exister sans le Beam ? Les toponymes : qu'est-ce que la Gascogne ?  Dans une note au bas de la page dans le premier chapitre, j'ai traite brievement la definition du terme Gascogne, que beaucoup considerent le territoire on habitent des Gascons, oil l'on parle gascon. Le nom de la region, qui derive de Vasconia, le nom ancien donne au territoire pendant l'epoque romaine par Strabon, qui signifie 0 terre des Vascons ». Dans ce sens, on pourrait comparer cet usage avec celui de Bretagne, pays des Bretons, Alsace, pays des Alsaciens, et Normandie, pays des Normands. A la difference de ces anciennes provinces, it y a quelque chose de tres important qui manque chez la Gascogne : it n'y a jamais eu de province de Gascogne, sinon d'Aquitaine (le nom de l'ancienne province romaine, la Novempopulanie, ainsi que le nom moderne pour designer la region administrative) et de Guyenne (le nom donne a la region par les Francais pour designer le territoire dans le sud-ouest, limite par l'ocean, la Garonne et les Pyrenees). Or it ne faut pas croire qu'il s'agisse d'une entite politique, mais du pays oil habitent les Gascons. Selon Maurice Bordes, le directeur de l'ouvrage collectif Histoire de la Gascogne, des origines a nos jours, la Gascogne, qui existait avant qu'elle devienne francaise en  1453, etait composee de nombreux duches, comtes et vicomtes, mais ceux-la n'etaient pas reunis par une cause commune. (Bordes p.8) Ceci tend a confirmer l'hypothese que le terme Gascogne fait reference a la langue et la culture plutOt qu'A l'ethnicite ou l'affiliation politique. Toutefois, comme on va le voir plus tard, surtout sous le regne  40  d'Henri IV, cette distinction n'est pas enterinee, et on commence a parler d'une nation gasconne en l'absence d'un pouvoir centralise. 45 Par contre, le Beam, un petit royaume indêpendant qui a joue un role tres important dans la politique de la France et de 1'Espagne au Moyen Age et a la Renaissance — avec la Navarre, le Beam etait un des premiers pays a adopter la religion protestante n'a pas fait partie de la Gascogne ou de l'Aquitaine. Pays de deux langues regionales — le basque et le bearnais, que beaucoup considerent un sous dialecte d'un dialecte de l'occitan » (Puyau p.85) — le Beam etait aussi le lieu de naissance de Henri III de Navarre, le futur Henri IV de France, dit le roi gascon. » A quoi ce qualificatif fait-il reference ? A la langue maternelle du roi, qui redigeait la plupart de ses correspondances personnelles en gascon/bearnais, ou bien a sa nationalite, chose nouvelle a la Renaissance ? D'apres tous les ouvrages que j'ai consult6s durant mes recherches, personne n'a donne une explication adequate a ces questions ; on pre-ere rester muet sur ce point, mais pourquoi ? 46 Pourquoi prend-on les Bearnais pour des Gascons et vice-versa ?  On peut expliquer cette confusion d'identites par l'ignorance de la part des Parisiens vis-à-vis de la Province, un terme a definition assez ambigue qui comprend tout ce qui n'est pas de Paris. Avec une seule exception, la cour royale avait lieu a Paris, la  Pour sa part, Toulouse etait la capitale de Languedoc, mais jouait encore un role dans la vie culturelle et litteraire en Gascogne ; la plupart des poetes gascons des 16 e et 17 e siecles y ont passé un certain temps, ayant des rapports avec des poetes toulousains comme Pierre Godolin. La ville de Bordeaux a ete francisee avant la fin de la Guerre de Cent Ans, et Pau etait la capitale du Beam. Pour ce qui est de villes proprement gasconnes, it n'y en avait pas. 46 Curieusement, la confusion d'ethnicite ou d'appartenance a une culture plutOt qu'a une autre ne semble inquieter personne, sauf les bearnistes, bien sur. Dans son livre sur les multiples cultures presentes en Beam depuis le Moyen Age, Cultures en Beam, Christian Desplat discute de cette confusion. Pour un exemple d'un point de vue disons extremiste, le site-web de l'Association Culturelle de Biarn et Gascougne, www.biarnegascouigne.com , est utile. Selon eux, it s'agit de deux langues differentes, mais apparentees : le gascon et le bearnais. Chose interessante, ils ne font pas cas du probleme d'une identite mixte. 45  41  grande universite francaise se trouvait a Paris, et la societe francaise regnait de Paris : bref, selon les Parisiens, Paris representait la France, une attitude qui persiste encore aujourd'hui. Wine les grandes villes en province, comme Bordeaux, qui etait pendant la Guerre de Cent Ans une des plus grandes villes d'Europe (Labarge p.30), Toulouse ou Marseille, etaient considerees d'une importance culturelle mineure. Pour cette raison, it n'est pas surprenant que les Parisiens aient confondu les Gascons avec les Bearnais : ce sont deux peuples qui parlent des langues &ranges, et quand ils parlent francais, c'est marque d'un accent tres fort. Tous deux sont egalement reconnus pour leur prouesse a la guerre et leur caractere fort. 47 Cependant, cette explication est incomplete ; it faut blamer egalement les Gascons eux-memes d'avoir contribue a cette confusion. Aucun des grands poetes gascons des 16 e et 1 7 e siecles (dont Pey et Joan de Garros, Guillaume Ader, Joachim du Bartas, et Dastros) ne fait la difference entre le Beam et la Gascogne, les prenant pour des synonymes. Le hems du chef d' oeuvre de Guillaume Ader, Lou Gentilhome Gascou (1610), n'etait autre qu'Henri IV, et l'expression nostre Henric » se trouve partout chez les autres auteurs, comme si ce Navarrais etait un des leers. Comment peut-on rectifier ce probleme ? Est-ce possible de le corriger maintenant, apres quelques siecles d'abus, ou est-ce trop tard ? Si on cherche a sauver la langue d'oc par moyen des divers mouvements regionalistes, par les efforts des militants des langues regionales de France, it faut trouver une solution. Cela dit, it ne faut pas aller a l'autre extreme, bien sur, creant une infinite de langues occitanes.  Alexandre Dumas, en ecrivant Les Trois Mousquetaires au debut du 18 e siecle, fait la meme erreur : D'Artagnan, l'archetype du gascon guerrier, est en fait d'origine bearnaise. 47  42  Chapitre quatre: de la mort d'Henri IV On peut dire sans exageration que l'assassinat du Roi Henri IV par Ravaillac en 1610 marque le debut du declin du gascon, et par consequent de toutes les langues et cultures regionales de France. Alors que sa cour etait veritablement cosmopolite - on pouvait entendre toutes les langues du royaume - celle de son fils ne lui ressemblait guere. A partir du regne de Louis XIII, tous les courtisans devront parler francais, et petit a petit, en raison de l'introduction d'une politique linguistique, le francais deviendra la seule langue du royaume. 48 Les consequences immediates de l'assassinat d'Henri IV  On ne doit pas parler des changements dans l'attitude envers le gascon dans la societe francaise du 17 e siècle sans tenir compte des remous politiques qui ont suivi la mort d'Henri IV en 1610. Tout d'un coup, la politique plus ou moins ouverte du defunt roi est remplacee par une insecurite sociale repandue, et le desk de reunir le royaume afin de ne pas perdre la paix qui avait ete forgee par lui pendant plus de vingt ans de campagnes militaires. Naturellement, ce ne sont pas les Parisiens qui doivent en souffrir, mais les provinciaux, pour faire avancer la cause francaise. Quoique le Beam ait ete attaché a la France des le couronnement d'Henri IV en 1589, ce n'est qu'apres sa mort que ce petit pays devient francais en pratique. Pendant son regne, le Beam etait son siege secondaire — c'etait la oil it passait la plupart de son temps — et ainsi cette region etait demeuree intouchable par l'influence du francais. Henri IV ecrivait en sa langue maternelle a tous ses sujets a Pau, et nous savons que sa cour  En th6orie, du moins. Le francais est la langue pad& par tous membres des classes superieures — les aristocrates, le clerg6 et la plupart de la bourgeoisie — mais la plupart des Francais continuent a parler une langue autre que le francais.  48  43  etait renommee pour le plurilinguisme qui y regnait, une veritable tour de Babel en pays gascon, pour ainsi dire. Mais une fois le roi mort, la France envahit le Beam avec sa culture, et la francisation du Sud-Ouest entre en vigueur. Toutefois, le Beam est une des seules regions en France — l'autre etant l'Alsace — oil l'on pouvait rediger tous les textes administratifs en langue matemelle, en raison de son rattachement a la France apres que l'ordonnance de 1539 avait ete promulguee : les Beamais n'etaient pas du tout obliges de se conformer au protectionnisme linguistique francais. Meme pendant le long regne de Louis XIV, le plus grand promoteur de la langue francaise en Europe, les Beamais continueront a envoyer tous les documents officiels rediges en bearnais a Paris, et ce sera aux courtisans parisiens de les traduire ou les interpreter pour le Roi. (Desplat p.20) En 1620, le jeune Roi Louis XIII, alors 'age de dix-neuf ans, etablit le premier parlement a Pau, la capitale du Beam, ainsi achevant le triangle d'Aquitaine, qui a une pointe a Bordeaux, qui est depuis 1453 une ville completement francisee ; une pointe a Toulouse, ville dominee par l'influence francaise depuis le 13 e siecle ; et la demiere pointe a Pau. Une fois le parlement cree, Paris commence a jouer un role beaucoup plus important et elargi dans la vie quotidienne des sujets du roi habitant l'Aquitaine. 11 est difficile de preciser une date, mais on peut dire que la politique centraliste qui caracterisera la France pour bien des annees a venir est née vers cette époque. Et que peut-on dire de la societe francaise apres la mort inattendue du roi? Evidemment, les Francais n'etaient pas contents, ni les Espagnols, les Allemands, les Italiens, en bref, tous les peuples qui avaient ete touches par les guerres de religion d'une maniere ou autre. Les admirateurs du roi gascon s'inquietaient : l'instabilite civile regnait  44  depuis un certain temps, et Louis XIII, qui a l'epoque n'etait qu'un enfant, n'y pouvait rien. Pour restaurer la paix, it fallait compter sur les actions militaires, et encore une fois, ce sont les Gascons qui ont joue un role important pendant cette periode troublee : ce n'est pas par hasard que le soi-disant 0 age des mousquetaires », qui sera revisite deux siecles plus tard par Dumas, commence a cette epoque. Entre temps, la France etait loin d'etre un pays uni : comment un adolescent pouvait-il gouverner un territoire aussi grand que la France, un des plus grands pays d'Europe ? Tout le progres fait par son pere sur le plan politique apres vingt ans est suspendu, et a cause des conflits internes pendant le regne de Louis XIII, ce n'est que sous le regne du Roi Soleil que la France deviendra un pays uni, absolument domine par un pouvoir absolu.  Les consequences linguistiques pour le gascon Qu'est-ce que l'assassinat d'Henri IV a signifie pour l'avenir du gascon ? Comme je l'ai dit auparavant, on ne peut pas separer les evenements historiques et revolution des langues de France. Les remous politiques qui caracterisent la premiere moitie du 17 e siecle ont change radicalement le destin du gascon, qui perd petit a petit le prestige dont it a joui pendant plus de cinquante ans. Vers la fin du siecle, le gascon et les autres langues regionales recoivent le coup de grace: elles cessent d'être des langues et deviennent des « patois », un terme utilise par les Parisiens pour designer tout idiome — soit-il une langue ou un dialecte — qui ne ressemble pas exactement au francais pule a Paris. Cette attitude snob, qui aura une influence majeure sur la psyche des regionalistes pour bien des generations a venir, survivra jusqu'a nos jours.  45  Le progres sur le plan linguistique et par consequent sur le plan politique, fait par Pey de Garros, son frere Joan et Guillaume Ader, entre autres poêtes gascons, a ete reduit presque a 'leant apres 1610. Grace aux efforts de ces poetes, qui ont accompli tant en si peu de temps, nous avons une orthographe gasconne tres differente de l'orthographe occitane ou provencale ; la langue est raffinee, epuree par ces poêtes, et prete a affronter le francais. Le prestige de la langue est reconnu par de grands ecrivains, occitans aussi bien que francais. Michel de Montaigne, lui-meme d'origine gasconne, faisait l'eloge du gascon, qu'il trouvait singulierement beau, sec, bref, signifiant et a la verite langage male et militaire. » (Cite dans Berthaud p.19) L'idee de creer une nation gasconne l'interieur de la France passe du a l'improbable. Le nouveau roi n'est point sensible aux ambitions politiques de ses compatriotes, et ce reve est mort. Selon Robert Lafont, le progres fait par Henri IV pour la promotion du gascon est mort durant le regne de son fils. Ainsi le gasconnisme concu pour Henri IV s'abolit dans la personne de son fils. L'oeuvre de Jean de Garros est un sursaut de conscience, gasconne, mais n'est que cela. » (Lafont, Renaissance du Sud p.233) L'influence croissante du francais  Au cours du 17 e siècle, surtout apres 1650, le gascon ecrit est marque de l'influence francaise, qui imposera sa graphie et son vocabulaire a cette langue si differente. II est vrai que l'orthographe propos& par Pey de Garros en 1565 49 n'etait pas parfaite ni logique — loin de cela, a vrai dire — mais elle visait quand meme a representer sa langue par des lettres specifiques, meme si elles ne se prononcaient pas de cette  49  Nous ne savons pas a quelle date Pey de Garros a « cree » son orthographe, mais son premier recueil de poemes, « psaumes viratz » en 1565 est entierement ecrit avec cette nouvelle orthographe.  46  facon. 5° En gascon moderne, comme pour presque toutes les langues du Midi, le 0 latin est devenu /u/, et le A est devenu /o ouvert/, mais selon le systeme de Garros, on continue a les ecrire avec o et a. Mais l'orthographe francaise a exerce une forte influence sur le gascon au cours des annees, et ceci en combinaison avec une langue &rite en desuetude, on a commence a ecrire le gascon phonetiquement. 51 Gasc. lo poema > lou pouemo (le poeme) Gasc. la lenga gascona > lo lengo gascouno (la langue gasconne) Gasc. Parli dab lo monsur > Parli dab lou moussu (Je parle avec le monsieur) Voici encore deux echantillons du gascon francise ou mélange avec d'autres varietes de langue d'oc. Ces deux phrases, &rites au milieu du 18 e siècle pour celebrer le mariage de la Dauphine d'Espagne. « Madam°, setz pleno de grasso, Noste Seignou siasque dam boos.  >> 52 -  Madame,  siatz plena de grassa, Noste Seignour sia dab (damb) vos. 0 A la boune arribade de noste Dauphine. >> 53 (Cite dans Berthaud p32) Pour ce qui est de la production litteraire, on constate un grand changement interne a partir de 1610: on pourrait meme dire que les ambitions politiques/nationalistes exprimees par les poetes pendant le regne d'Henri IV sont mortes avec lui, et sont remplacees par quarante ans d'une poesie triste. Toute une generation de poetes se lamentera sur la vie — ou celebrera la vie ? — de leur roi. Ils ne semblent plus interesses, ni  5° Dans ce cas, l'orthographe propos& par de Garros ressemble beaucoup a l'orthographe francaise,  anglaise ou portugaise (europeenne) : c'est une orthographe historique, et non pas phonetique. 5 1 Cela ddpend bien entendu de la prefdrence de l'auteur. Méme au debut du I 7 e siècle, lorsque la litterature etait a son apogee, on avait le choix entre o et ou, a et o. Le titre du poeme epique de Guillaume Ader, « Lou gentilhome gascou » fait preuve de la pluralite des orthographes gasconnes. 52 Et maintenant, ce vers en gascon moderne. Madame, siatz plena de grassa, Noste Seignour sia dab (damb) vos. Madame, soyez pleine de grace; Notre Seigneur est avec vous. 53 A la bona arribada de noste Dauphine. A la bonne arrivde de notre Dauphine.  47  tentes de construire une litterature qui pourrait etre en concurrence avec le francais. Pourquoi ce changement radical en si peu de temps ? Une fois le roi mort, la protection promise par la couronne a disparu et les Gascons devront oublier ce reve desormais irrealisable. Que faire alors ? Rendre hommage au roi par une multitude de poemes — des elegies surtout, mais on trouve souvent des exemples des autres genres litteraires — tous dedies a sa puissance politique, a son caractere indomptable et typiquement gascon, a sa prouesse militaire et a sa generosite. Jean de Garros, Guillaume Ader, Jean-Gerard Dastros ecriront tous des poemes pour celebrer la vie d'un roi remarquable. Une nouvelle direction pour la litterature gasconne est tracee. 54 L'influence de Pierre Godolin et le actin du gascon  La deuxieme personne qui exercera une grande influence sur le destin litteraire du gascon est un poete toulousain, Pierre Godolin. Il est difficile de surestimer l'importance de cet ecrivain, que toute une generation essayera d'imiter. Quoiqu'il en soit, son influence se remarque dans les oeuvres des poetes gascons qui pratiquent leur art apres 1610, dont notamment Jean-Gerard Dastros, Louis Baron et Gerard Bedout, pour n'en nommer que les plus connus. Bec dira meme qu'on peut diviser le siecle de poesie gasconne en deux parties : avant et apres Godolin. (Bec p.23) Enfin, la voix gasconne s'eteint apres 1650, ou du moins ne se manifeste que rarement. Apres cette date, la publication des livres en gascon diminue considerablement et les textes qui sont publies sont souvent tres marques d'une forte influence francaise —  54  Ce n'est pas sans inter& de noter que les Gascons n'etaient pas les seuls a honorer Henri IV par la poésie : des poetes de tout coin d'Europe occidentale ont egalement rendu hommage au roi.  48  comme nous l'avons vu dans l' echantillon ci-dessus — ou tout simplement sont en francais ; meme les textes 6crits en Beam sont quasiment tous en francais. La naissance de l'antagonisme envers les langues regionales  Pour mieux comprendre l'antagonisme envers les langues regionales, et surtout envers le gascon, qui prend racine au debut du 17 e siecle — qui correspond non par hasard a la mort de Henri IV — nous devrons remonter dans le passé et examiner de plus pres le role important qu'a jou6 l'introduction de l'imprimerie en France pour le destin linguistique du gascon et de toutes les langues regionales. Cette invention, qui a premiere vue semble tout a fait innocente et meme un atout pour le gascon, s'est aver& le contraire, et a inspire un nouveau mouvement que je nomme « l'age des grammaires. » Peu apres l'ordonnance de 1539, l'imprimerie a ete introduite a Paris, une innovation qui changera pour toujours le statut du francais vis-à-vis des autres langues d'Europe, y compris les langues regionales. L'etablissement de l'imprimerie symbolise la &mocratisation de la langue &rite, et par consequent, le francais est dorenavant accessible a tout le monde, ou du moms, a tous ceux qui savent lire le flat -lois. Evidemment, it est difficile de surestimer les avantages qu'a eus l'imprimerie pour la civilisation europeenne; le francais, l'allemand et l'anglais deviennent soudain les langues du savoir et de la civilisation. Une consequence peut-titre imprevue mais inevitable de l'imprimerie est la &valorisation des langues regionales, non seulement en France, mais putout. Selon Math& Giacomo : Les mesures prises par le pouvoir, a partir de Louis XII, pour encourager la publication des textes en francais, notamment avec la creation des 1543 d'un imprimeur royal en francais et avec les commandes, par ordre expres de la  49  Royaute, de publication en francais, les recherches des ecrivains et des grammairiens pour enrichir et assouplir la langue de Paris, au besoin grace a des emprunts a la langue du terroir, contribuent a faire du francais un instrument de mieux en mieux adapte aux besoins d'expression et au developpement de la culture modeme.(Cite dans Baris p.20) Mais est-ce que la Royaute vise les langues regionales expres, ou seulement le latin, mechante langue qui domine le francais depuis plusieurs siecles ? En effet, la politique linguistique, si on peut l'appeler ainsi, avant 1539 est tres ambigue, voire contradictoire : on a promulgue au moins trois lois differentes qui portaient sur l'usage des langues dans l'administration, et chaque fois le latin est interdit de nouveau. Quant aux langues regionales, elles perdent et gagnent leur statut officiel plusieurs fois, jusqu'A ce qu'elles soient bannies pour toujours en 1539. Henri Peyre, historien francais qui a fait une etude approfondie du statut des langues regionales sous l'Ancien Regime, ne croit pas qu'il s'agisse d'une politique linguistique visant la &valorisation des langues de France, ou du moins, pas au debut. Pour le dire assez vulgairement, la langue que parlaient les paysans et les aristocrates chez eux n'avait aucune importance pour le roi : tant qu'ils obeissaient aux lois du royaume, payaient les impOts regulierement et continuaient a servir la couronne en quoique ce soit, la langue jouait un role mineur dans la politique. Cependant, lorsque ces aristocrates ou agents du roi provinciaux se voyaient obliges de montrer leur capacite de parler la langue du Roi, ils le faisaient volontiers. [...]notaires, greffiers, sergents, interpretes pouvaient etre peu lettres, pas du tout meme. Its pouvaient ne connaitre que la langue maternelle,  50  dialecte d'Oc, flamand, allemand ou alsacien. Peu importe : ils redigeront leers actes comme ils le pourront : mechant latin, provencal, gascon, flamand ou alsacien et mechant francais, voire meme jargon mixte francoprovencal, etc. Mais ils sont agents du Roi et ils seront Hers aussi, quand ils le pourront, de montrer qu'ils savent la langue du Roi. Es l'emploieront le jour on ils en sauront quelques phrases. (Peyre p.48) Il y avait cependant un endroit on l'on pouvait publier des textes en langue regionale, en gascon et occitan surtout : a Toulouse, la grande capitale du Sud. Pour un certain temps, la seule possibilite d'imprimer un texte en une langue autre que le francais a ete de le faire ici, on l'on publiait des textes en gascon, languedocien, bearnais, latin, et bien silr en francais. Quasiment la totalite des textes en gascon, bearnais et languedocien au 16 e siècle a ete imprimee a Toulouse. Cela n'empechait pas que la majorite des livres etait en francais, malgre la langue des habitants de la ville : it s'agissait de repondre aux attentes du public, tout simplement. La proportion minuscule de population de France qui savait lire la langue du Roi, c'est-A-dire le clerge, l'aristocratie et la bourgeoisie grandissante, devait connaitre le francais, pour survivre. Petit a petit, le francais remplace les autres langues et Toulouse cesse d'etre un centre pour le gascon. Curieusement, it y a un endroit on l'on a pu publier des textes en gascon, jusqu'a la fin de l'Ancien Regime : a Toulouse, chez Colomiez. Ce petit royaume isole, qui etait alors sous le regne d'Henri II et de Jeanne d'Albret, deux grands patrons de la langue et culture beamaises, etait un refuge important pour les oeuvres d'expression gasconne. C'etait en fait en hommage a la reine béarnaise que Pey de Garros a ecrit sa premiere  51  oeuvre poetique en gascon, une traduction liberale des Psaumes de David, en 1563. 55 Des 1551, on publie les Fors et costumas de Beam, un almanach entierement en bearnais qui survivra jusqu'a la Revolution. Or le gascon ecrit trouvera refuge en Beam pendant plus de deux siecles, ce qui represente en fait un tres grand probleme pour la standardisation et la creation d'une langue occitane : le gascon/bearnais ecrit existe depuis cinq cents ans deja, tandis que l'orthographe occitane » n'apparait qu'au milieu du 19 e siecle. La face cacti& de la Pleiade : du protectionnisme linguistique Il n'est pas sans ironie que la source d'inspiration pour la creation d'une nation gasconne, la Pleiade, un groupe de poetes, ecrivains et grammairiens francais, ait contribue a la &valorisation de toutes les langues et cultures regionales de France, et meme les autres langues minoritaires d'Europe. On ne sait pas si le vrai but de la Pleiade etait de remplacer les autres langues de France par le francais — on ne peut que faire des conjectures — mais c'est sans doute grace a ses efforts que le francais sera vu comme la langue parfaite, comparable seulement aux deux grandes langues de l'Antiquite : le latin classique et le grec. Pour reprendre les paroles d'Antoine de Rivarol, qui a ecrit un traite sur le caractere universel de la langue francaise, on devrait traduire toutes les grandes oeuvres du francais en une autre langue, comme on faisait auparavant pour le grec et le latin. 56 Mais comment les theoriciens et les grammairiens de la langue francaise touchent-ils au developpement, ou plutOt a la degeneration du gascon ? La reponse est assez evidente : si la langue francaise est en effet une langue parfaite, et que l'on promeut aux &pens des autres langues de France, it s'ensuit naturellement que les autres langues 55  Malheureusement pour lui, on a dti traduire son texte, en raison de son orthographe « &range » et des « gasconnismes » qui abondaient dans le texte. 56 Encore une fois, it faut consulter I'ouvrage de Rivarol pour une justification de ceci.  52  tombent en desuetude. Apres tout, ce sont des langues illogiques, mal construites, maladroites et, qui pis est, pas modernes. Le francais serait, en raison de l'epuration linguistique et l'enrichissement du lexique par les emprunts aux autres langues de France, une langue moderne, un vehicule linguistique adapte a tout discours. Des lors, on peut parler enfin d'une politique linguistique qui cherche a etablir le francais comme langue civilisatrice, tandis que les autres langues seront depeintes comme des vestiges du passé, superflus. Les theoriciens classiques de la langue avaient rove d'une langue qui s'arreterait un jour, qui se figerait dans une physionomie reparable et des lors intouchable. De la l'idee que, si jamais la langue change, ce serait pour se degrader. (Rey p.606) De tous les defenseurs/promoteurs du flat lois, celui qui est peat-titre le plus -  connu et qui a contribue enormement a l'evolution du style, est le poete normand Malherbe, un des plus grands pedants qui aient vecu. Malherbe, courtisan a la cour de Henri IV et de Louis XIII, se plaignait sans cesse du mauvais francais parle par le Roi et ses amis pendant son regne. Avec quelques personnes de meme sensibilite, dont la Reine Mere, Malherbe faisait tout pour raffiner le style de la langue francaise, et pour corriger toutes les fautes commises, dans le but de « degasconner » le francais. Etant donne le nombre considerable d'amis et de courtisans du Roi — qui etaient quasiment tous d'origine béarnaise ou gasconne — it n'est pas surprenant que le gascon ait beaucoup influence la langue parlee a la cour. Chose etonnante : Malherbe a meme essaye a plusieurs reprises de corriger les « gasconnismes » d'Henri IV, et non sans  53  reussite. A l'epoque, les Gascons avaient tendance a dire 0 cuillere » tandis que tout Parisien disait « cuiller. » Voici les reproches de Malherbe. Sire, vous etes le plus absolu roi qui ait jamais gouverne la France, et si vous ne sauriez faire dire deca la Loire une cuillere, a moins que de faire defense a peine de cent livres d'amende, de la nommer autrement. (Cite dans Rey p.612) Apres la mort du roi gascon, les reves pedantesques de Malherbe ont ete tout a coup realisables : le gascon cesse d'être une langue majeure a la cour — it recule au SudQuest, car son influence et son prestige culturel sont beaucoup reduits — et le francais prend sa place comme la seule langue du royaume. Toutefois, c'est peut-etre une exageration de dire que ]'influence gasconne en ce qui concerne la prononciation a tout a fait disparu une fois le roi mort ; on verra un siecle plus tard que les « gasconnismes sont partout a Paris, un fait qui gene un instituteur du College Royal, jusqu'au point oil it croit necessaire d'en faire une liste et de les corriger dans un livre célèbre pour son pedantisme excessif, Gasconismes corriges. (J'en parlerai plus tard)  La discrimination par l'ecrit : le role des dictionnaires et des grammaires La creation de l'Academie Francaise en 1631 marque une etape significative pour la promotion du francais et le declin des autres langues de France. L'epuration linguistique entreprise d'abord au 16 e siècle, sera reprise par les grammairiens du 17 e et 18 e siecles. Les termes juges trop metaphoriques — c'est-à-dire illogiques ou trop charges d'emotion — sont rejetes, pour que le francais n'ait qu'un seul terme pour chaque idee. 57  Les theoriciens de langue ignoraient evidemment qu'un des traits essentiels de la langue est qu'elle change : en &pit de tous les efforts pour l'empecher, les langues vont changer a cause des evenements extralinguistiques, comme une guerre, ]'imposition d'une autre langue dans le meme espace (ou le remplacement d'une langue par une autre), ou ]'influx d'immigrants. Les changements peuvent se produire 57  54  On peut dire que la langue francaise moderne est une construction artificielle. En comparaison, on n'a essaye de standardiser les langues regionales, de creer une forme officielle de la langue que tres recemment. Pour cette raison, it existe plusieurs fawns d'exprimer la meme idee en occitan/gascon, deux langues qui se vantent d'une vaste quantite de variantes, - trop selon les theoriciens francais - un trait linguistique qui va a l'encontre d'une langue dite 0 logique. » Comment les provinciaux arrivent-ils a communiquer ? Si on considere toutes les variations dialectales de la langue d'oc, chaque ville a sa propre fawn de prononcer un mot, ou de nommer quelque chose. En bearnais, par exemple, le —j- se prononce comme en allemand /j/, mais en Gascogne, la meme lettre se prononce soit comme en francais, soit comme en anglais. Deuxieme exemple : un des traits typiques des langues du sud est la transformation de -a- en -o- ouvert. En Beam, par contre, on peut le prononcer de trois fawns differentes : un o ouvert, un a, ou un schwa. En parlant de l'orthographe, elle est carrement imparfaite : on trouve chez Pey de Garros deux fawns differentes d'ecrire le meme mot dans une strophe. Or, d'un point de vue communicatif, ce n'est pas surprenant que l'on ait choisi le francais comme vehicule d'expression officielle : en quelque sorte, le francais etait la « lingua franca » de France, un pays oil le francais etait en fait une langue minoritaire par rapport au nombre de locuteurs. 58 Il etait inevitable que la langue officielle du royaume jouisse d'un statut privilegie, mais on aurait pu quand meme faire un effort pour conserver les langues regionales de l'interieur aussi : la prononciation evolue petit a petit, on enrichit le vocabulaire par ]'argot ou des nouveaux termes techniques. 58 Voir ]'introduction de Lettres a Gregoire sur les patois de France, 1790-1794 de A. Gazier pour des chiffres assez etonnants : douze millions des Francais ne parlaient pas du tout ou tres mal le francais a cette époque, soit environ la moitie de la population.  55  comme auparavant. Cependant, la situation empire avec l'introduction d'un nouveau terme pour designer toute fawn de parler qui ne correspond exactement au francais de Paris : le patois. Ce terme n'a pas de sens positif, et comprend essentiellement le sentiment d'une langue corrompue. Cette attitude est presente dans la definition du mot « parler » dans la premiere edition du dictionnaire de l'Academie Francaise, publiee en 1694 : On dit qu'un homme parle hebreu, pule bas-breton, parle haut-allemand pour dire qu'on ne comprend rien a ce qu'il dit, qu'il pule un langage inconnu. On dit fig. `parler francais,' pour dire expliquer nettement et precisement son intention sur quelque affaire. On dit `parler gascon, parler normand' pour dire parler avec un accent gascon, avec un accent normand. (Cite dans Baris p.22) Dans le dictionnaire de Furetiere, publie en 1690, on trouve la definition du terme patois : « langage corrompu et grossier, tel que celui du menu peuple, des paysans et des enfants. » (Cite dans Brun, p.85) 59 Et encore, chez Richelet (1690), le patois est decrit ainsi : 0 sorte de langage grossier d'un lieu particulier qui est different de celui des honnetes gens. » (Idem) Une derniere remarque : M. Desgrouais  Pour terminer ce chapitre, je voudrais parler brievement d'un ouvrage classique d'un certain M. Desgrouais du College Royal, qui s'attaque violemment aux « gasconismes. » Qu'est-ce qu'un gasconisme, et pourquoi a-t-il consacre un livre entier a les corriger ? Un gasconisme n'est autre que l'influence de la langue maternelle, en ce Ceci est une tactique qui sera mins& a outrance par tous les protecteurs du francais : on met en opposition les patois grossiers, que personne n'oserait ecrire et le francais, une langue des personnes civilisees, raffin&s. Comme on va voir plus tard, surtout au 18 e siecle, cette tactique a marche a merveille. 59  56  cas du gascon, sur une langue apprise, le francais. Le gascon etant une variete des plus &ranges et exotiques de la langue d'oc, surtout pour ce qui est de la prononciation, ce n'est point surprenant que les aristocrates et les bourgeois gascons qui sont venus a Paris parlent avec un accent. Aujourd'hui, on l'aurait accepte, mais pendant le Siecle des Lumieres, il fallait conformer sa fawn de parler a celle de Paris. M. Desgrouais — on ignore son prenom — avait passé pas mal de temps dans le sud de la France, s'habituant ainsi a l'idiome de Toulouse. (Le languedocien, pas le gascon, il faut dire.) Une fois de retour a Paris, il a ete frappe par le mauvais francais parle par tous ces « Gascons » : leur accent et les fautes qu'ils commettent le tracasse jusqu'au point ou il corrige toutes leurs fautes. Mais comme il le dit dans l'introduction, j'ai du mal a le croire, il n'ecrit pas son livre dans le but de se moquer des Gascons, mais de leur apprendre a mieux parler la langue nationale. Voici un extrait qui montre ses intentions : Mais pourquoi tombe-t-on dans des gasconismes ? La raison n'est pas difficile a trouver...Quand quelqu'un leur ouvre les yeux, et leur fait remarquer les fautes qu'ils font, ils les reconnaissent avec surprise : ils sont etonnes d'avoir parte ridiculement toute leur vie. (Desgrouais p.viii)  Ce qui suit ces propos tres nuances est une collection d'environ 500 0 fautes », soit de grammaire, soit de prononciation faites par les « Gascons », ou a vrai dire toute personne provenant du sud. 6° Voir le 5 en'e texte dans les annexes pour des extraits de ce livre. Or vers la fin du 18 e siecle, le sort du gascon est ambigu : d'une part, le gascon reste la langue populaire, malgre le dedain envers lui exprime par les classes superieures. 60  Encore une fois, c'est la confusion entre Gascon et Bearnais, ou Gascon et Languedocien/Occitan. Ce qui est curieux, c'est que M. Desgrouais aurait dil connaitre la difference entre ces peuples, ayant v6cu a Toulouse pendant quelques annees.  57  D'autre part, la bourgeoisie adopte de plus en plus frequemment le francais a la maison, dliminant ainsi le gascon des textes et de la vie intellectuelle.  58  Chapitre cinq : la Revolution et la renaissance regionale Comme on l'a vu dans le chapitre precedent, les attitudes envers les autres langues de France ont beaucoup empire a partir du 17 e siecle : le dédain de Malherbe pour l'influence du gascon sur le francais a la cour royale evolue un siècle plus tard en un antagonisme ouvert pour tout ce qui n'est pas de Paris. La langue francaise, qui domine et meme ddinit le 18 e siècle, est consid6ree comme la seule langue de la civilisation, celle qui exprime le mieux les ideaux du monde moderne. Les langues regionales, par contre, ne sont que des vestiges d'un passé lointain, l'hêritage des anciens comtes, duches et royaumes independants qui ont et6 absorb6s par la monarchie au cours des siecles. Malgre le soi-disant caractere inutile » de ces langues, jamais n'a-t-on essaye de les eliminer par la force militaire, ni de les remplacer par le francais : les militants de langue francaise — c'est-a-dire les classes sociales superieures — cherchaient a convertir les Provinciaux par le prestige de la langue francaise, qui representerait toutes les valeurs de la premiere civilisation universelle. Naturellement, le prestige a conquis les aristocrates et la plupart de la bourgeoisie, mais en ce qui concerne les ouvriers, les commercants et les agriculteurs, Fame de tout pays, it ne pouvait rien. Malgr6 l'interdiction des langues regionales dans les textes administratifs, le gascon n'a pas cesse d'être la langue de tous les jours : tout le commerce se fait en gascon, on prie en gascon, on ecrit des lettres en gascon, etc. (Berthaud p.27) Le francais a beau convertir les bourgeois, la plupart des Francais ignore la langue nationale, un fait qui gene certains membres du gouvernement depuis longtemps. Mais d'un seul coup, la Revolution de 1789 et la politique des Jacobins ont reussi la oil la monarchie avait 6choue pendant des siecles : la Republique n'a point de piti6  59  pour les ambitions autonomistes des differentes regions et les aneantit immediatement. Tout ce qui s'oppose a l'unification du pays doit etre detruit. Et le gascon, un de ces obstacles, ne fait pas exception. Dans ce chapitre, nous allons regarder de plus pres la politique linguistique de la premiere Republique, qui s'avere beaucoup plus compliquee que je ne le pensais, afin de mieux comprendre le sort du gascon et du bearnais, deux langues qui sont beaucoup affectees par la reorganisation administrative du pays. Ensuite, nous allons passer a la petite renaissance gasconne de la premiere moitie du 19e siecle, qui precede le Felibrige de presque un demi-siecle. Cela ne veut pas dire que les trois auteurs dont je vais parler — Meste Verdie, Jasmin et l'abbe Ferrand — ont collabore pour creer un mouvement gasconniste, mais que leurs ceuvres representent du moins un element important du puzzle qu'est l'identite des Gascons : quoique inspires par le grand succes des Fefibres, ils avaient deja developpe leur propre mouvement regionaliste.  La Revolution de 1789 et la mort des regions Chose etonnante et tout a fait inattendue : la Revolution de 1789 a completement change le destin de la France, d'un point de vue politique aussi bien que linguistique, et comme nous l'avons vu plus haut, on ne peut les separer. Toute discussion du statut des langues en France entame necessairement une discussion de la politique. Mais comment les revolutionnaires, ces Jacobins qui partageaient les m'emes ambitions centralisatrices que Louis XIV, ont-ils reussi a detruire le gascon, le remplacant par le francais, la seule langue de la Premiere Republique ? (Et jusqu'a maintenant, d'ailleurs.) Certes, it ne suffisait pas de voter des lois qui limiteraient l'usage du gascon ou l'interdiraient dans la vie quotidienne, alors ils ont decide d'arracher les racines de la Gascogne elle-meme : ils  60  ont dissolu les provinces en 1790. Une fois la France organisee en departements, pour lesquels it fallait choisir un nouveau centre administratif — qui ne correspond pas toujours a la capitale traditionnelle — it est devenu tres difficile pour les proto-regionalistes de se reunir, de batir et promouvoir une identite regionale. La Gascogne, par exemple, a ete divisee en pas moins de huit departements differents, et le Beam se voit reduit a un seul departement, les Pyrenees-Atlantiques. L'unite regionale n'existe plus. Curieusement, ou plutOt paradoxalement, les revolutionnaires hesitaient a decider s'ils etaient pour ou contre les langues regionales : entre 1789 et 1793, ils ont fait l'effort de traduire tous les actes et nouvelles lois en plusieurs langues regionales, dont notamment « en langues allemande, italienne, catalane, basque, et bas-bretonne. » (Cite dans Gazier p.5) En 1790, Pierre Bernadaud a meme fait une traduction des Droits de l'Homme et du Citoyen, et l'a ensuite envoy& a l'Abbe Gregoire, une figure qui jouera un role tres important pour l'avenir du gascon. 6I  Gregoire et Lauthemas L' abbe Gregoire, membre de la Convention et defenseur par excellence de la Republique a lance une enquete a propos des « patois » de France. Pour autant que je sache, l'enquete de Gregoire represente la premiere fois que l'on a fait un sondage aussi large et important. Sous l'Ancien Regime, comme je l'ai mentionne, la langue que parlaient les sujets du Roi ne lui importait point, donc it n'avait pas besoin de s'en renseigner. Avec l'avenement de la Premiere Republique en 1789, par contre, qui etait caracterisee par le desir pour une nation unie, une telle enquete etait necessaire selon les membres de la Convention.  61  Voir le 6 eme texte dans les annexes pour le texte integral.  61  Pour ce qui est de cette enquete, qu'il a commencee en 1790, it s'agissait d'une lettre qu'il avait envoy& aux représentants des departements recemment crees, dans laquelle it avait pose quarante-trois questions sur le statut des patois de France. Est-ce que le francais est parle partout en France ? Qui pule le patois, et a quelle frequence ? Pour donner une idee de la nature de ces questions, qui vont d'assez vague a tres specifique, prenons-en les quatre premieres : 1. — L'usage de la langue francaise est-il universel dans votre contree ? Y parle-t-on un ou plusieurs patois ? 2. — Ce patois a-t-il une origine ancienne et connue ? 3. — A-t-il beaucoup de termes radicaux, beaucoup de termes composes ? 4. — Y trouve-t-on des mots derives du celtique, du grec, du latin, et en general des langues anciennes et modernes ? (Gazier p.8) A premiere vue, ce questionnaire semble tout a fait innocent, et meme utile pour la Republique : it faut apres tout connaitre son propre pays. Et cependant, le but de l'abbe Gregoire n'etait pas tout simplement de ramasser des lettres de partout et d'en etre content, mais de se servir de ces donnees pour etablir une nation unilingue. En reprenant les paroles de Gregoire lui-meme, ses attentes se resument ainsi : « Quelle serait l'importance religieuse et politique de detruire le patois, et quels en seraient les moyens ? » (Cite dans Basis p.30) Quatre ans plus tard, le 4 Juin 1794, l'abbe Gregoire s'est presente devant la Convention et a donne son rapport sur le statut du francais et des patois. Ce rapport, intitule 0 La necessite et les moyens d'aneantir les patois et d'universaliser l'usage de la  62  langue francaise », contenait des donnees etonnantes, ou peut-titre pas. 62 Selon les lettres qu'il avait revues de tous les coins de France, it a trouve que parmi tous les citoyens francais, six millions ne parlaient pas du tout le francais et que six millions d'autres ne le parlaient qu'avec beaucoup de difficulte. (Gazier p.5) Choque, enerve par ce chiffre astronomique, l'abbe Gregoire, qui se voulait protecteur et promoteur de la langue francaise, a propose de detruire les patois par moyen de Feducation : si les eleves ne parlent que le francais a Fecole, les patois vont sfirement disparaitre dans peu de temps. Afin de realiser ses ambitions, it faut d'abord former les maitres de francais a Paris, oil la langue est la plus pure, et ensuite les envoyer en province pour apprendre aux provinciaux la langue de la Republique. Pour bien des raisons, les revolutionnaires n'ont jamais realise ce projet, mais le mal est déjà fait : les langues regionales sont desormais les ennemies de l'Etat. 63 Lauthemas et de Vieuzac  Ce serait une erreur de ne pas mentionner les autres hommes politiques et gens affluents qui s'opposent aux patois et aux dangers que représenterait le federalisme. Bertrand Barere de Vieuzac, le president de la Convention en 1794, s'attaque ferocement aux regionalistes, qui par leur(s) langue(s) incarnent l'ignorance, et sont une menace pour l'avenir de la Republique. Le federalisme et la superstition parlent bas-breton ; l'emigration et la haine de la Republique parlent allemand ; la contre-revolution parle italien  62  D'un core, ce n'est point surprenant que le francais n'etait pas la langue de tous les jours de la plupart des citoyens francais : une foil hors de Paris, meme a la fin du 18 e siecle, on parlait sa langue maternelle. Mais de l'autre cete, les chiffres sont vraiment choquants. 63 Ce n'est que sous l'influence de Jules Ferry, presque un siecle plus tard, que le francais exerce son influence sur route la population de France.  63  et le fanatisme parle le basque. Ecrasons ces instruments de l'ignorance ! (Cite dans Baris p.32) Un certain Lauthemas, un autre membre de la Convention qui s'intdresse au « probleme » d'un Etat plurilingue, a dgalement lance une enquete a propos des langues de France. A la difference de l'Abbé Grdgoire, Lauthemas a ete frappe par les difficultes de communication qui sont le produit d'une socidtd dans laquelle on parle plusieurs langues. Comment les Francais peuvent-ils resister aux ennemis de la Republique s'ils ne parlent pas tous la meme langue ? Partout oil les communications sont genees par les idiomes particuliers, qui n'ont aucune espece d'illustration et ne sont qu'un reste de barbarie des siecles passes, on s'empressera de prendre tous les moyens necessaires pour les faire disparaitre le plus tot possible. (Cite dans Baris p.30) D'un point de vue communicatif, on peut comprendre son raisonnement : une politique centralisatrice et la co-existence de plusieurs langues ayant le meme statut peut gener la communication jusqu'a un certain point. Toutefois on peut se demander si l'andantissement est la seule reponse possible. Des le 16 e siecle, une date assez conservatrice en fait, la langue parlde par les classes superieures etait sans exception le francais : pourquoi veut-on eliminer les langues rdgionales maintenant ? Le contenu des lettres a Gregoire : de la haine de soi ? Ce qui est pent-titre encore plus etonnant que les chiffres donnes par Gregoire dans son rapport sont les attitudes exprimees par les repondants garcons vis-à-vis du gascon : ils en avaient honte. En lisant ces lettres, qu'A. Gazier a publides dans une collection intitulde Lettres a Gregoire sur les patois de France : 1790 — 1794, et qui sont  64  d'ailleurs tres utiles pour un portrait sociolinguistique de la France a la Revolution, on peut y constater deux choses essentielles : 1) que les langues regionales, surtout en pays gascon(s), etaient bel et bien vivantes, etant la langue de tous les jours pour la plupart des citoyens francais, et 2) que la bourgeoisie et les autres classes superieures exprimaient elles-memes un certain dedain pour leur langue(s) maternelle(s) l'abandonnant tres souvent en faveur du francais. Les reponses que l'Abbe Gregoire a revues de tous les coins de France sont tout a fait remarquables pour ce qu'elles montrent sur la situation linguistique en France a cette époque : certaines reponses sont assez breves, et n'ajoutent quasiment rien a notre savoir, tandis que d'autres sont tres detainees, et decrivent d'une maniere exhaustive le statut de telle ou telle langue. Heureusement pour nous, les rapports provenant de l'Aquitaine — donc sur le gascon et le languedocien — sont parmi les plus &taffies, et font preuve d'un certain dedain pour la langue maternelle. La plupart des repondants y ont inclus quelques courts textes en gascon ou en languedocien 64 , qui sont tous caracterises par une orthographe francaise ; les gallicismes y sont nombreux. L'auteur de la premiere lettre, qui est a la fois la plus complete — it repond aux quarante-trois questions posees par l'Abbe Gregoire en detail — est celui qui revele le plus d'informations sur le statut du gascon a la fin du 18 e siecle. Selon lui, que Gregoire croyait étre un militaire retraite ou un vieux savant appartenant a une classe sociale superieure, le francais est toujours la 0 langue etrangere » ; la Gascogne reste une des regions les moins touchées par l'influence francaise :  64  La premiere lettre sur le statut de languedocien est remplie d'un vaste nombre de poemes, et de courts textes.  65  Le paysan...l'avocat, le notaire, le monsieur, le ci-devant noble, le cure lui-meme, tout le monde parle patois. Ces gens-la ont bien tous un peu plus ou moins d'usage de la langue francaise, mais ils se sentent genes en la parlant ; ils ont plus de facilite a s'exprimer en patois. (Gazier p.84) Chez les autres repondants, la place du ft at lois dans la vie quotidienne est la -  -  meme : les bourgeois et les aristocrates se trouvent obliges d'avoir une certaine connaissance du francais, mais quant aux marchands, aux agriculteurs et a tous ceux qui n'habitent pas dans les grandes villes d'Aquitaine comme Bordeaux, Pau ou Bayonne, le gascon est souvent la seule langue parlee. Un autre auteur anonyme soutient cette theorie sur l'usage du gascon en Gascogne : a part dans les textes officiels et devant le juge, le gascon est parle partout et par tout le monde. Nos villes patoises sont plus familieres que nos campagnes avec le francais ou tout s'accoutume et se fait insensiblement de plus en plus. On preche encore necessaire pour le commun du peuple. (Gazier p.105) Ou encore, voici le temoignage des Amis de la constitution d'Agen, qui ecrivent du nouveau departement du Lot-et-Garonne. La langue francaise est devenue depuis quelque temps plus frequente et plus commune dans nos contrees, mais it s'en faut bien que l'usage en soit universel. On parle generalement patois dans toutes les villes et campagnes, et l'on pent assurer, sans crainte de se tromper, que le francais n'est pule que dans les societes oil l'on se pique d'avoir l'esprit cultive. (Idem)  66  Il est interessant de noter que les repondants soulignent tous le fait que le francais n'a pas encore triomphe du patois, qu'il fact attendre encore quelques annees avant que le francais soit d'usage universel. Et qui pent-on accuser de cette injustice ?, - Est-ce la faute des paysans qui travaillent la terre et se parlent en gascon, ou des enfants qui grandissent avec la langue de leurs ancétres ? Non, ce n'est pas leer faute a eux d'etre nes en Gascogne, mais la faute des ecoles et du systeme educatif en Aquitaine, qui serait, selon les indices donnes par les autres, un des pires de France. En repondant aux questions a propos de l'enseignement en Province, les amis d'Agen ont constate ce qui suit : II n'existe point d'uniformite dans la maniere d'enseigner. Les maitres d'eeole, dans les villages oil it y en a (car it s'en trouve dans peu), apprennent a lire en francais et en latin ; mais, en general, ils ont tous la manie de commencer par cette derniêre langue ; de sorte que l' education se reduit presque, dans nos campagnes, a rendre les eleves capables de pouvoir, les jours de fête et dimanches, aider leurs pasteurs a chanter les louanges de Dieu dans une langue qu'ils n'entendent pas. (Gazier p.119) Le seul repondant de Bordeaux, l'avocat Pierre Bertadaud, parle de l'education dans les environs de la grande ville. Malgre la proximite a cette ville importante, francisee depuis plus de 300 ans, la situation est la meme qu'au sud. L'enseignement des campagnes est assez nul dans ce district. Quod vidi testor. Apr6s le Syllabaire, les enfants passent a la lecture de l' Office de la Vierge en latin, afin de pouvoir aider a chanter vepres aux cures. Il n'y a  67  que les gros bourgs qui soient pourvus de maitres d'ecoles...on ne trouve des maitres d'ecriture que dans nos petites villes. (Gazier p.141) En lisant ces lettres, j'ai ete etonne par le mepris exprime par tous les auteurs au sujet du gascon, une langue avec laquelle ils ont sans doute grandi. Personne ne semble trouble par la destruction de leur parler, et on la souhaite meme. L'auteur de la deuxieme lettre, dont nous ignorons egalement le nom et la provenance, ne semble guere gene par les developpements causes par la Revolution : q ...sa destruction faciliterait la propagation des lumieres, la connaissance et l'amour des lois et de la religion. » (Gazier p.105) Revenant au premier auteur, le dedain pour le gascon est clair partout : it est evident que certains ont cru a l'universalite de langue francaise. 65 Nous ne voyons pas qu'il y ait le plus petit inconvenient a detruire notre patois. Ce ne peut etre qu'infiniment avantageux. La France, ne composant plus qu'une meme famille de freres ou d'egaux, sera sans doute bien aise qu'on ne parle plus qu'une seule et meme langue. (Gazier p.94) Comment expliquer ce dêdain universel pour le gascon ? Certes, it ne peut y avoir une seule reponse, mais nous avons ici les preuves que les membres des classes superieures se sont convertis au mythe de la langue et de la culture parfaites : M. Desgrouais a-t-il triomphe du gascon ? La reponse pour maintenant est oui. Nous ne savons pas exactement vers quelle date ce changement a eu lieu, mais petit a petit, les bourgeois abandonnent la langue de leurs ancetres en faveur du francais, afin de reussir dans la societe. Le gascon devient la langue meprisee, lengo mespresado, de Mistral. 65  Voir Antoine de Rivarol. Trait6 sur l'universalite de la langue francaise.  68  (Berthaud p.60) Et si les seuls 'ewes de la langue gasconne cessent de Fecrire, it ne faut pas attendre longtemps avant que la langue ne s'en meure.  Mistral et la Renaissance occitane : un retour vers une pluralite de langues Vers la deuxieme moitie du XIXe siecle, les efforts d'un groupe de poetes du Midi, le « Felibrige », ont radicalement change le destin des langues et cultures occitanes, sans le faire expres. Les poetes les plus connus de ce groupe, Frederic Mistral et Joseph Roumanille, ne pensaient pas a faire revivre la langue occitane, mais de la laisser mourir tranquillement. D'apres l'article « l'impossible politique linguistique occitaniste » par Philippe Gardy, les animateurs principaux du mouvement etaient : [...] aussi persuades au debut des annees 50, d'etre la demiere generation d'ecrivains d'oc. Leur reve est simplement de jouer ce role avec le plus de brio possible, et d'assurer a la langue, par leur travail d'epuration linguistique, esthetique et morale, la consolation d'une mort propre. 66 Le succes enorme de son ceuvre Mireio, apparue en 1859, a chi etre une grande surprise pour Fecrivain : des lors, l'idee de faire revivre la langue et culture occitane ne leur paraissait impossible. Qu'on s'en rejouisse ou non — tous les occitanistes ne sont pas tout a fait d'accord avec leurs methodes — tout mouvement pour l'Occitanie est ne de leur travail. Malgre le succes enorme du Felibrige, qui a inspire plusieurs generations de poetes occitans ainsi que toute une foule de recherches sur les langues et cultures occitanes, le mouvement gasconniste, pour sa part, n'avait rien a voir avec leur mouvement. D'une part, Mistral et les autres membres du Felibrige n'ont jamais essaye de travailler ensemble avec les Gascons et les Bearnais ; ou du moins, it n'y a aucune 66  Philippe Martel. « L'impossible politique linguistique occitaniste, » Lengas 25 (1989), 52.  69  documentation qui suggerait le contraire. 67 D'autre part, une petite renaissance gasconne s'etait deja produite quarante ans auparavant. Je tiens a mentionner que la deuxieme renaissance gasconne — si l'on veut — a commence bien avant l'arrivee des Felibres aux annees cinquante. Malgre l'interdiction de publier des textes administratifs en langue regionale « sous peine de nullite » (Martin p.72), elle n'empechait pas que les Gascons aient continue a publier des brochures et des pamphlets politiques pendant le 19 e siecle. (Berthaud p.62-70) 68 Et bien avant les travaux linguistiques qui dominaient la deuxieme moitie du 19 e siecle, un certain Guillaume Dador a essaye de supprimer les gallicismes qui se sont entres dans le gascon. (Idem p.71) Or le terme renaissance n'est peut-etre pas juste : ce serait plutOt une continuation.  y avait cependant un groupe de jeunes poêtes gascons et languedociens qui se sont consacres aux memes buts exprimes par les Felibres. Ce petit groupe existait vers la fin du 19 e siecle, mais est dissolu en tres peu de temps. 68 Peut-étre la brochure la plus importante d'un point de vue litteraire et sociolinguistique est « La Rabagassade » de Pabbe Fen - and, un poeme 6pique dans lequel it se moque de Gambetta. Malheureusement, je n'ai pas trouve de copie de ce texte ; it doit étre assez rare.  70  Chapitre six : le present Tous les commentaires que j'ai faits sur l'evolution de l'idiome gascon et la creation d'une identite gasconne a travers les siecles, de l'epoque preromaine jusqu'au debut du 20 e siecle, nous ont prepares a aborder le present : quel est le sort du gascon aujourd'hui ? Sans l'aide financiere de 1'Etat francais, toutes les langues et cultures regionales souffrent dans leur promotion et maintien, et on ne sait pas pour combien de temps elles pourront y resister. Cependant, malgre toutes les attentes, certaines langues ont trouve un deuxieme souffle, pour ainsi dire, et font tout le possible pour continuer a exister. Commencons par une discussion des atouts et des problemes associes a la Loi Deixonne, une loi qui aurait du ouvrir la voie pour une vraie renaissance des cultures regionales, mais une telle renaissance s'est-elle produite ? Ou ne s'agit-il que d'une fascination passante pour les cultures 0 &ranges » de France ? La Loi Deixonne revisitee 69  La Loi Deixonne, bien qu'elle reconnaisse, en theorie du moins, l'importance culturelle et historique des langues regionales pour ceux qui les parlent, ainsi que l'importance qu'elles jouent pour le patrimoine francais, ne garantit aucune aide financiere : ce sont les instituteurs et les militants de la langue qui doivent trouver les moyens d'assurer les cours. ils n'ont pas de materiaux pedagogiques — c'est la premiere fois que l'on enseigne ces langues, donc ils doivent commencer a partir de rien — ni argent dont ils auront sans doute besoin. Cela nous rappelle encore une fois que la seule langue de la Republique est le francais, et malgre cette concession, rien n'a change depuis 1539. 69  Voir le septieme texte dans les annexes pour la premiere version de la loi Deixonne, promulguee en 1951.  71  Cependant, cette loi a en fait ouvert la voie pour les langues regionales, ou du moins pour celles qui sont soutenues par des amateurs de la langue, comme le breton, l'alsacien et l'occitan. 70 Depuis la mise en oeuvre de la Loi Deixonne, les mouvements culturels ont fait enormement de progres sur le plan culturel : Philippe Gardy constate que, surtout depuis les manifestations de 1968, la culture o occitane » a beaucoup profite de cette tolerance linguistique. Entre 1970 et 1978, par exemple, 0 la chanson occitane a connu une periode d'expansion continue. Le nombre de chanteurs ayant fait un ou plusieurs disques et groupes a &passe la cinquantaine. >> 71 Et quant a la production litteraire de Gascogne et de Beam, on a publie beaucoup de livres en et/ou sur le gascon. Toutefois, c'est une tache presque impossible de changer la perception publique d'un groupe, surtout au niveau de langue : je parle ici des mots pejoratifs pour les langues d'Oc, dont le « gros mot » patois, et parfois le terme dialecte, qui est tache lui aussi d'un sens pejoratif. 72 11 parait toutefois que le « patois » est en train de disparaitre de ce monde, grace aux mouvements regionaux : o en diffusant largement le terme `d'occitan' (en Languedoc, surtout, a vrai dire), l'activisme culturel et politique de ces dix annees, tous comptes faits, a certainement favorise une amelioration notable des images et des valeurs Rees au patois. » (Gardy p.35) Un peu plus, et l'Occitanie sera sauvee ! Si c'etait aussi simple que cela...  7° Les autres langues de France, comme le flamand, le basque, le franco-provencal et le catalan, pour n'en  nommer que quelques-unes, ne profitent pas d'une politique linguistique aussi developpee que celles des langues mentionnees ci-dessus. 71 Philippe Gardy. « L'occitan au miroir de la sociolinguistique : vingt ans apres (1968 — 1988) » Lengas 25 (1989), p. 29. 72 Curieusement — ou peut-etre pas, &ant donne la longue histoire de discrimination linguistique en France — un certain nombre de Gascons et de Bearnais disent qu'ils parlent patois, meme s'ils parlent entierement en gascon ! D'un autre cOte, cette confusion de langue et de patois est probablement innocente et ne nuira pas a la promotion de la langue. De l'autre cOte, j'ai l'impression que personne n'est tier de parler patois : on n'apprend pas a ses enfants a parler patois, mais le francais, une langue « utile. »  72  Moi, je park occitan, mais toi, to parks gascon  Je reviens a deux des categories proposees par Dupuy : d'un cote, les occitanistes disent resolument qu'il n'y a qu'une seule langue occitane, etant donne les « preuves » des linguistes, tandis que les bearnistes ainsi que certains gasconnistes se moquent de l'idee meme d'une Occitanie unie — elle n'a jamais exists si on regarde l'histoire du Sud. 73 Comme j'ai essays de montrer dans cette these, on pourrait argumenter en faveur d'un mouvement uniquement gasconniste et bearniste en raison des differences historiques, culturelles et linguistiques : ils ont exists en dehors de l'Occitanie jusqu'ici, alors pourquoi se convertir maintenant ? Selon les gasconnistes, void les « preuves » historiques. Ils ont leur propre orthographe depuis le 16 e siecle grace aux efforts de Pey de Garros, et une culture et langue fortement marquees par des influences basques, espagnoles et aquitaines, alors que les autres cultures occitanes ont du reconstruire leur culture a partir d'une litterature ancienne et une culture fracturee par tant d'annees d'influence francaise. Malgre ces preuves » impressionnantes, tout habitant de la France est avant tout un francais. Comme dit Bernard Poignant, « ils sont francais un point c'est tout, sans avoir besoin d'ajouter basque, occitan, antillais ou flamand. » (Poignant p.10) On sait deja que la France ne va pas payer pour la promotion des langues et cultures dites regionales — elle a reaffirms cette position lors du referendum de la Charte europeenne des langues regionales et minoritaires en 1992 — qu'est-ce qu'ils y peuvent ? Une politique linguistique suppose l'existence d'un pouvoir capable de la concevoir, et d'un appareil — administratif, scolaire..., susceptible de la  73^•  - Voir le huitieme texte dans les annexes pour un point de vue bearniste sur la question de l'Occitanie. Notons qu'il s'agit d'un des nombreux points de vue, celui-ci etant assez controverse.  73  mettre en oeuvre. En d'autres termes, la politique linguistique, c'est l'affaire d'un Etat — ou du moins d'une collectivite territoriale dot& d'une forte autonomic. (Martel p.51) Pour eviter un destin pareil, les gasconnistes ont decide de suivre l'exemple de leurs ennemis mortels : la culture et la langue sont transmises par l'ecole, donc, parlons de l'education ! Suivant l'exemple d'autres mouvements culturels minoritaires en Europe, dont notamment les Basques et les Gallois, la premiere ecole bilingue en France a etc etablie en Bretagne en 1977 (un diwan), et a Pau trois ans plus tard, en 1980. (La calendreta, ou petite alouette) Comme le gouvernement ne peut pas subventionner ces  ecoles, it incombe aux parents et aux militants des langues regionales de les financer. Selon le site web de la region Midi-Pyrenees, it y a actuellement trente-six ecoles et un college, soit un peu moins de 2.000 eleves au total. 74 Bien entendu, ce n'est pas un nombre enorme, mais sans l'aide du gouvernement, c'est déjà bien. Le gascon comme langue ou dialecte de l'occitan Pour terminer ce chapitre, je tiens a faire mention des developpements recents en ce qui concerne l'identite gasconne par rapport a l'identite occitane. Il y a essentiellement deux camps : ceux qui ont decide de collaborer avec les autres mouvements regionalistes dans le but de preserver leur langue et culture — la plupart des militants, en fait — et ceux qui resistent ferocement a cette idee. Est-ce souhaitable de continuer a faire des differences entre les peuples du Midi, pour garder une graine de dignite ? Ou est-ce qu'une action pareille condamne toute l'Occitanie, la reduisant en une infinite de mouvements tres specifiques ? La reponse adopt& par la plupart des militants est en effet  74 http://www.midipyrenees.fr . D'apres le site, plus que la moitie des ecoles se trouvent dans ce departement.  74  un compromis des deux positions. Prenons la grammaire du gascon de Maurice Romieu et Andre Bianchi. En lisant cette grammaire pour la premiere fois, je ne me suis pas rendu compte de sa valeur politique, de ce qu'elle represente pour la question de la politique linguistique en France. Le titre de l'ouvrage, Gramatica de l'occitan gascon contemporaneu, est revelateur : le gascon est une variete de l'occitan, et non pas une  langue. On peut bien sar disputer leur position, mais encore une fois, ce n'est pas dans le cadre de cette these de 0 prouver », mais de commenter. Its expliquent la difference entre langue (lenga) et dialecte (dialecte) dans l'introduction, justifiant ainsi leur choix : Ua lenga es un sistema de signes utilizats to comunicar per la paraula a l'interior d'ua communautat umana definida ; l'angles, l'arab, lo catalan, lo chines, lo trances, l'occitan, lo peul, lo portugues...son lengas.  Un dialecte es la forma presa per ua lenga que s'es diferenciada segon las regions on era parlada; per exemple, l'occitan es ua lenga mes l'auvernhat, lo gascon, lo lemosin, lo lengadocian, lo provencau e lo vivares-aupenc sont dialectes de l'occitan. (Romieu p.31) Il est interessant, mais non etonnant etant donne le but politique de cette grammaire, que les auteurs ont decide de definir le gascon comme un dialecte de l'occitan, quoique tout le livre soit en gascon.  75  Cette grammaire est fort interessante en raison de son langage. A la difference des autres livres sur le gascon — qui sont bien sur ecrits en francais avec des poêmes ou textes en gascon litteraire — le langage utilisê repr6sente plus ou moins le gascon tel qu'on le parle maintenant. Dans l'introduction, par exemple, it n'y a guere de termes compliqu6s ou specialis6s ; elle se lit facilement. Des qu'on arrive aux chapitres consacres aux traits phonaiques ou morphologiques, la difficult6 augmente consid6rablement, et on se trouve devant des termes techniques. Cependant, les auteurs ont eu rid& d'utiliser les phrases du gascon familier pour expliquer telle ou telle fonction grammaticale, (Voir chapitre trois pour des exemples), ce qui montre deux choses importantes : 1) que le gascon est un vehicule de communication tout a fait adapte a n'importe quelle sujet, c'est une langue moderne et dynamique comme le francais, et 2) que le gascon est une langue vivante, qu'il existe en dehors des textes du 16 e siecle. Bien entendu, ce livre n'est que le premier pas vers la publication de toutes sortes de livres en gascon, mais it represente une &ape tits importante pour l'avenir du gascon, et par consequent, de toutes les langues regionales, oc ou autre. A mesure que les langues regionales deviennent de plus en plus « modemes » - c'est-a-dire, que leur presence dans les medias augmente (radio, tae, journaux), et qu'on cesse de les intellectualiser et qu'on commence a les traiter comme des langues vivantes, poss6dant toutes les munitions linguistiques necessaires — le public devra y faire attention. L'Etat francais va-t-il suivre son exemple ?  76  Conclusion Pour conclure ce survol de revolution du gascon et de ridentite forgee par ses interlocuteurs au cours des siecles, je tiens a retoucher aux questions posees dans l'introduction. A certaines, nous avons trouve des reponses possibles — loin d'etre completes — mais pour d'autres, la chose n'est pas tres claire, ce qui m'a inspire a poser encore des questions, la grande, en particulier : quel est l'avenir des langues regionales en France ? En Europe ? Dans le monde entier ? Commencons plutOt par un résumé du statut du gascon, qui servira a faire la lumiere sur les autres questions. Le gascon situe dans l'ensemble occitan  Comme je l'ai montre dans le troisieme chapitre, le gascon est a la fois tres eloigne et tres proche des autres varietes de langue d'oc. Etant donne les traits linguistiques, it est clair que le gascon a ete beaucoup influence par les langues parlees aux alentours : d'abord, it faut tenir compte du substrat basque/aquitain, qui serait l'origine des differences phonologiques. (/b/ pour /v/, la transformation de /f/ latin en /h/ ou /x/, et le fort roulement des r, qui sont tour des caracteristiques typiques de l'espagnol.) Ensuite, la conquete romaine a impose une nouvelle langue a certains habitants de l'Aquitaine, les Basques ayant su y resister plus longtemps. Les invasions des tribus germaniques et par la suite la reconquéte de l'Aquitaine par les Vascons apres la chute de l'Empire romain ont laisse entrer quelques termes militaires, comme dans presque toutes les langues romanes occidentales. La colonisation de la Gascogne par les Anglais aux 13 e — 15 e siecles a sans doute influence le parler des Gascons, et a partir de 1453, l'influence du francais est indiscutable, surtout dans le parler des Gascons habitant les grander villes, telles que Bordeaux, Pau, et Auch.  77  En ce qui concerne l'histoire et la culture gasconne, it n'y a guere d'ambiguIte, ou si ? D'une part, it est clair que l'histoire des Gascons est tout a fait differente de celle des Languedociens, qui avaient  ete francises deux siecles avant que la Gascogne soit pass&  en mains francaises, et ne parlons pas des Provencaux ou des Basques ! Ce qui pose le grand probleme, par contre, c'est la confusion entre Beam et Gascogne, un Bearnais et un Gascon : ces termes ont ete mélanges par les Francais et meme les autres peuples dits occitans depuis toujours. Comme je l'ai montre dans le troisieme chapitre, meme des grands ecrivains gascons ont confondu les deux ; quel espoir nous reste-t-il si les soidisant « experts » ne se mettent pas d'accord sur la difference entre ces deux peuples ? La question semble, evidemment, ridicule : comment ne peut-on pas reconnaitre les habitants d'un royaume independant des grands guerriers du Sud-Ouest, desquels it reste enormement de documents historiques ? Et pourtant, cette confusion est au coati- du dilemme occitan. Elargissant un peu le champ, je tiens a mentionner ici le probleme de la centralisation, ou plutOt du manque d'un pouvoir centralisateur dans le cas du gascon et d'occitan. Pour des raisons historiques et politiques, aussi bien que culturelles, une langue occitane ne s'est jamais constituee, et ce n'est qu'a partir de la deuxieme moitie du 19 e siecle qu'on essaie d'en creer une. A la difference des autres langues de France, comme le Breton ou l'Alsacien, une langue unie n'existe pas, n'a pas existe, et si on continue sur cette voie, n'existera pas, meme dans cent ans. Pourquoi ? Tout simplement, parce qu'il n'y a pas une seule Occitanie, mais plusieurs. Les Languedociens, par exemple, ont leur propre culture et parlent une variete de langue d'oc marquee d'une forte influence francaise depuis le debut du 13 e siècle. Les  78  Provencaux, qui sont devenus officiellement sujets du Roi francais en 1486, ont ete egalement soumis a l'influence francaise, mais, tout comme les Gascons a l'Ouest, leur isolation geographique leur a garanti une autonomie linguistique et culturelle de facto jusqu'a ce que la Revolution ait tout change. II en va de m'eme pour les autres peuples occitans, pas besoin de les enumerer ici. Et la question se pose : est-ce possible de creer de tous ces elements disjoints une seule langue, de forger une seule identite ?  L'impossibilite d'une seule langue occitane ? Les « grandes » langues du monde, qui se vantent de plus de cinq millions de locuteurs, ont toutes ete soumises a un ou plusieurs processus de standardisation et/ou de normalisation linguistique, toutes sans exception. Comme je l'ai montre dans le quatrieme chapitre pour le cas du francais, it n'est pas sorti du vide un jour, tout a fait forme et complet. Il est par contre le resultat des efforts considerables des generations de poetes, d'ecrivains, de philosophes, etc. qui se sont interesses a cette langue de Paris. La Pleiade, par exemple, s'interessait a enrichir le lexique, a compliquer la langue afin de creer une veritable rivale pour le latin, la langue ennemie. Des grammairiens comme Malherbe et ses successeurs ont beaucoup travaille a l'epuration du flat lois : qu'est-ce -  qui constitue le bon francais ? Qu'est-ce que le bon usage ? En regardant vers le passé, on pourrait dire qu'il s'agit d'un pedantisme extreme, mais necessaire. Les langues du Midi, par contre, ainsi que la plupart des autres langues de France, n'ont jamais beneficie d'un tel « travail passionne », la source du grand debat d'aujourd'hui. On aurait tort de dire que les anciens militants des langues d'oc ne s'interessaient pas au dentin de leur fawn de parler, ou de leur culture unique dans l'ensemble francais. Au 14 e siecle, Guilhem Molinier a consacre cinq volumes a decrire minutieusement les  79  soi-disant regles de la litterature troubadouresque, qui etait dejA en declin a cause de l'influence croissante du francais en Languedoc. Au 16 e siecle, les travaux linguistiques de Pey de Garros, qui est certainement digne d'etre considers le pere de l'occitan gascon, auraient pu servir comme la premiere etape de la creation d'une langue gasconne, et grace aux efforts de ses contemporains, notamment son frere Joan et Guillaume Ader, le gascon etait sur le point de devenir une langue, et plus qu'une facon strange de prononcer l'occitan. Sans l'assassinat d'Henri IV en 1610 it aurait pu y avoir une nation gasconne. Peut-titre. Mais je ne m'interesse pas aux possibilites, mais a ce qui va se passer.  Les justifications pour un mouvement regionaliste Et pourtant, c'est precisement cela — une preoccupation avec le passé, avec ce qui aurait pu, ou plutOt aurait du se passer — qui caracterise tous les mouvements de langue d'oc. (Voir l'article de Puyau) Pour la plupart des occitanistes, c'est la litterature des troubadours et la poesie de Godolin et Mistral qui « justifient » leur position. « Nous avons une riche culture, une litterature qui puisse rivaliser avec la litterature francaise. Ecoutez-nous, » disent-ils. Pour les gasconnistes, c'est la preoccupation perpetuelle avec le mythe national, celui d'une nation de guerriers qui sont les descendants d'un dieu. n'est pas du tout mon but de prendre parti pour des raisons mentionnees dans l'introduction, mais it est indiscutable que les gasconnistes ont peut-titre raison : ils sont en effet les descendants d'un peuple strange » aux yeux des peuples celtiques ou germaniques de France. Its ont leur fawn de parler, qui est propre a eux seuls. Leur histoire, compliquee. Personne ne peut contester ces faits. Et alors ? La justification de tel ou tel mouvement nuit, a mon humble avis, a l'existence de toutes les langues et cultures d'oc. En soulignant les differences entre les diverses  80  cultures occitanes, it n'y a pas de place pour la naissance de cette Occitanie de laquelle les occitanistes ont reve depuis trop longtemps. Alors je pose la deuxieme question : est-il possible de reunir tous les idiomes du Sud, de faire travailler dans le meme but tous les militants de langue d'oc, meme s'il fact faire des compromis ? J'aimerais bien croire que oui, mais etant donne l'echec de la politique linguistique ailleurs — je pense principalement a l'Irlande, oil le nombre de locuteurs de la langue nationale a fortement baisse depuis la mise en ceuvre d'une politique linguistique — rien n'est certain. D'une part, creant une seule langue occitane, qui ne refleterait pas la realite linguistique, on risquerait de marginaliser certaines personnes, les Gascons dans ce cas, car ce sont eux qui ont la langue la plus eloignee de la norme ». Bien entendu, ils ne seraient pas contents — surtout les bearnistes, qui constituent un autre mouvement dans l'ensemble des mouvements regionalistes, et qui sont en fait ceux qui parlent le plus frequemment le gascon/le beamais — et a l'instar de la langue rheto-romane recemment creee, ils abandonneraient le gascon en faveur d'une langue moins ambigue : le francais. D'autre part, si on ne fait pas l'effort de standardiser la langue, tous les idiomes du Midi vont egalement disparaitre a cause du manque d' organisation. Une langue ne peut pas survivre sans un pouvoir centralisateur, linguistique ou autre, et l'occitan n' a jamais eu un tel pouvoir. Certes, Toulouse a ete le centre culturel du Languedoc pour bien longtemps — c'etait la aussi oii les grands poetes languedociens et gascons se rencontraient aux 16 e et 17 e siecles — mais tres peu de gens y parlent la langue traditionnelle. Et non, les panneaux bilingues ne sont pas la preuve d'une tolerance linguistique de la part du gouvernement, mais sont plutOt une concession  81  accord& aux militants occitans. Bordeaux etait une des plus grandes villes d'Europe pendant la Guerre de Cent Ans, et etait une des raisons pour lesquelles la couronne anglaise insistait tellement a proteger la Gascogne des incursions francaises, mais depuis 1453, elle est rapidement devenue francaise. En regardant la traduction des Droits de l'Homme dans les annexes, on y constate l'influence presque totale de la langue francaise. Quant a Pau, c'est la capitale des bearnistes, et je n'en pule pas. Alors que faire ? Du plurilinguisme au sein de l'Occitanie : un rayon d'espoir ?  Malgre tous ces problemes, it y a pourtant une lueur d'espoir pour l'ensemble occitan, une possibilite de el 6er une langue standard tout en respectant les differences -  entre les divers idiomes. Depuis quelques annees, suivant l'exemple de l'Unitat d'Animacion Pedagogica en Occitan, on publie la plupart des textes en une sorte de koine qui est une sorte de compromis entre le languedocien, le provencal et le gascon. Tous les textes scolaires, par exemple, sont en cet occitan standard. Et si un enseignant residant a Auch a envie de se concentrer un jour sur le gascon, it aurait la possibilite d'offrir aux eleves des textes, des materiaux pedagogiques en occitan gascon. Les divers sites desquels j'ai trouve de nombreux textes scolaires et litteraires sont des ressources excellentes pour cela. Ce compromis semble resoudre certains des problemes de la politique linguistique specifique a l'occitan, car le nombre d'eleves qui sont inscrits dans les ecoles bilingues, las calendretas, augmentent un peu chaque armee, et la presence du gascon de l'occitan  dans les medias n'est pas a sous-estimer. Mais it est trop tot pour se feliciter, pour dire que l'Occitanie est sauvee : comme le mentionne le directeur de l'Institut Occitan, it n'y a pas encore d'Occitans, mais beaucoup d'occitanistes. Autrement dit, it faut de l'unite  82  pour que les idiomes occitans puissent resister a l'influence du francais, langue qui menace leur existence a tous les niveaux de la societé. Comme le francais est la seule langue de la Republique, un statut qui a ete reaffirms plusieurs fois dans les annees recentes, it ne peut pas y avoir de journaux en occitan. Toutes les lois doivent etre redigees en francais. La langue des medias est incontestablement le francais, et ainsi et de suite. Sans le soutien financier de l'Etat, le destin de toutes les langues de France n'est pas assure.  Une derniere pens& En me concentrant sur l'evolution du gascon, je n'ai regards qu'un tout petit aspect de la question des langues regionales de France, et cela d'un point de vue sociologique, historique et linguistique. Bien entendu, it y a des questions auxquelles je n'ai pas de reponses, ou tout simplement, que je n'ai pas posses. Comme j'ai consacre la plupart de l'etude presente au developpement de l'identite gasconne a travers des textes litteraires, academiques et politiques, j'ai contourne l'analyse de la litterature contemporaine. Qui sont les auteurs gascons contemporains, et pour qui ecrivent-ils ? A mon avis, it est tres utile d'ecrire sur le gascon — la poesie gasconne et languedocienne des 16 e et 17 e siecles est enfin reconnue pour son genie — mais qui va lire ces etudes, de livres qui ne sont pas vendus a la librairie ? Comme je l'ai dit dans l'introduction, it faut que nous traitions le gascon, ainsi que toutes les langues regionales ou minoritaires d'Europe, comme des langues vivantes ; les politiques linguistiques d'Angleterre et d'Espagne serviront comme guide pour les pays qui ne se sont pas encore rendu compte de l'importance de ce fait fondamental. De ce que nous avons vu ci-dessus, it parait que certains occitanistes ont choisi de suivre  83  cette voie aussi ; maintenant it suffit qu'ils la suivent tous. La publication des livres scolaires entierement en occitan gascon, pour emprunter une phrase a Bianchi et Romieu, est une idee excellente, et la decision de publier une grammaire du gascon en gascon est, a mon avis, une affirmation courageuse et necessaire pour l'avancement de la cause commune. Suivons ce chemin. Une demiere question se pose, qui serait sans doute le sujet d'une etude beaucoup plus elargie : pourquoi la France, ou plutOt l'identite francaise, rejette-t-elle la possibilite d'une double identite ? Je n'ai pas eu le temps d'en parler dans ce memoire, et je trouve cela dommage, car ce qui constitue l'identite francaise est au cceur du probleme de la politique linguistique en France. Aucun regionaliste ne propose que le fiat lois soit -  remplace par les langues regionales, alors, pourquoi ce besoin de reaffirmer le statut officiel du fiat lois, comme la seule langue de la Republique ? Les Gascons, les Bretons, -  les Alsaciens, etc., sont-ils moins » francais en raison de parler une deuxieme langue, d'appartenir a une deuxieme culture, ou plus francais ?  84  Bibliographie Baris, Michel. Langue d'oil contre langue d'oc. Lyon : les editions federop, 1978. Barthes, Henri. Etudes historiques sur la langue occitane.' Nimes : Saint-Genies de Fontddit, 1987. Bec, Pierre. 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Sapien totz que k, Johan de Mauleon, seynor d'Arrade, ey agut e recebut, per mandament de l'ondrat mossen en Guillem Auvre, thessaurer de Navarra, de'n Gassernaut d'Ivarrolle, peatger de Sent Johan, per far mons despeyns en bisitan los castels e bielles deu seynor rey e far sarrar aquetz, trente libres de carlis negres. En testimoniatge de co, pausi to saget de mossen n'Arnaut Guillem, comendador d'Irisarri, en absencie deu mey, en queste letre escriute a Sent Johan, diltis .XI. jornz de gener, anno quinquagesimo quinto. 75  75 Ce court passage est tire d'un manuel scolaire, Ua lenga, l'occitan de Maurice Romieu, p.39. Pour montrer ]'evolution parallele des varietes de langue d'oc, Romieu y met beaucoup de textes anciens et contemporains.  88  Le 2eme texte : un extrait des fors du Beam  Ce deuxieme texte est un extrait des fors du Beam de 1220. 76 Le choix de ce texte etait motive par le besoin de montrer les differences orthographiques qui existent entre le gascon et le bearnais depuis le Moyen Age. En effet, a part quelques elements lexicaux et syntaxiques, le bearnais &ant plus influence par le basque, la grande difference entre le bearnais et le gascon est de nature graphique : ou on a garde une orthographe traditionnelle ou historique (c'est le cas du francais et de l'anglais) pour le gascon, on a adopte une orthographe plutOt phonetique pour le bearnais, influencee bien star par le francais. A noter aussi est la presence des doubles voyelles en bearnais — aa, ee, oo, ii et uu — qui n'apparaissent que rarement en gascon. Dans ce texte, par exemple, nous avons le participe passé prees du verbe prener (prendre), qui serait ecrit pres en gascon standard. Une chose que l'ancien bearnais a en commun avec l'ancien gascon est la tendance d'ecrire f au lieu de h. Dans ce texte, on ecrit far (faire) au lieu de har, et femne (femme) au lieu de hemna. 11 est fort probable que l'auteur ne savait pas representer ce son, qui se prononce comme un h fortement aspire /x/, et voulait garder l'orthographe historique, c'est-a-dire, latine. Cependant, rien n'est certain. Article 20 — La pene de qui trey armes en la carrere afforade. Tot homi qui trey armes en la carrere afforade deu senhor per mau far pague au senhor .LXV1. ss  de ley.  Article 21 — De layron atent dab lo layrofci. Si augun layron ere atent dab to layrofci en la man, aqueg qui-u prenera lo deu tore tot so que ha ni lo trobare Et quant aye redut lo layrofci, que to liure au senhor qui lo deu far  76  Cet extrait est tire du meme manuel scolaire, p.40.  89  judyar. Et deu far enmendar et crubar lo tort au clamant.  Article 22 — La pene de qui es prees en adulteri. Si augun es prees en adulteri ab l'autruy molhêr, o augune femne ab l'autruy marit, deven cOrrer entramps despulhatz per tota la biele.  Le 3 eme texte : un poeme de Pey de Garros, l'orthographe originelle La raison pour laquelle j'ai decide d'inclure ce texte dans les annexes, quoique j'aie déjà parle beaucoup de Fceuvre de Garros dans la these, est tres simple : pour faciliter la lecture, les editeurs des recueils de poesie gasconne et tous ceux qui reprennent des textes en gascon dans leurs ouvrages ont « traduit » les textes en gascon moderne. Afin de montrer l'evolution du gascon a travers les siecles, it me fallait un texte de Pey de Garros, le pere de l'orthographe gasconne, et voici un extrait d'un de ses poemes. En lisant n'importe quel poeme de ce poete, on voit bien l'influence de la Pleiade sur son style, non seulement au niveau du langage — on y trouve tres peu d'influence francaise en raison de l'epuration linguistique commencee par l'auteur — mais aussi de l'orthographe. Comme la plupart de ses contemporains, de Garros exprime une fascination avec le grec et l'orthographe dite classique, et ne cache pas son affection pour des y, ph, et x, les mettant partout. (i, f et ch en gascon moderne.) Aquet Rey poderOs eixarruscle de goerra, qui de son nom crefiut pleec tota la terra, qui d'escadros armatz lo pays barejaua, despux q'un cop peu miey d'etz et s'abarrejaua : e coma Boreas los crams de l'ayre cassa atau et rodejan sa grana coterassa,  90  haza sos ennemicz paurucz e desperatz cone, corn Betz tropetz d'atietz caraviratz. Lyssandre gran jo son: qui trobe tot possiple, Perc6 que prince joen d'Aristot hu disciple...  >> 77  Le 4 en' texte: un poime bearnais du 18 e siecle Pour montrer l'evolution du bearnais au cours des siecles, j'ai mis ici un extrait d'un poeme qui date du 18 e siecle. Ce poeme, que l'on attribue a Lenfan de Mazerolles, rappelle la gloire du 16 e siecle sous le regne judicieux d'Henri IV, un personnage qui ne cesse pas d'inspirer les poetes gascons et bearnais, evidemment. 11 y a deux choses noter ici : 1) que des textes litteraires en bearnais, surtout des poemes, sont tres rares, donc ce poeme est une exception remarquable du mutisme litteraire des Bearnais, et 2) que meme les Beamais, malgre leur autonomie culturelle sous l'Ancien Regime, n'ont pas su resister a l'influence de la langue francaise. Ce court texte est plein de traits francais, des mots empruntes, et l'orthographe reflete un peu l'orthographe francaise, ce qui distingue le bearnais du gascon. En bearnais moderne, par exemple, on ecrit ou au lieu de o (Gascougne au lieu de Gasconha, lou au lieu de lo), et b au lieu de v (bertut pour vertut). Lou noste Henric que-ns ey tournat Bou Dieu siat ne laudat  ^  ^  Lou Parlament que bien dap et Be sera fin qui dare en la  ^  ^  Notre Henri nous est revenu  Bon Dieu soyez-en loue Le Parlement vient avec lui Il sera bien malin celui qui desormais  77  Et maintenant, en orthographe standardisee, transcrite par Robert Lafont. Aqueth rei poderes escharruscle de guerra,/qui de son nom crenhut pleec tota la terra/qui d'escadrons armats lo pais barejava/despuish qu'un cep peu miei d'eths s'abarrejava/e coma Boreas los cruets de l'aire caca/atau eth rodejant sa grana coterassa/hase sos enemics paurucs e desperats/cOrrer, com beths tropeths d'anheths caravirats/Lissandre grand jo som, qui trobe tot possible/per ce que, prince joen, d'Aristot hu disciple.  91  Lous digue : gare la...^Leur dira : gare... Ba prou souffert aquet Senat^Il a bien assez souffert ce Senat Qui abem tan regretat^Que nous avons tant regrette Lou rey amic de la bertut^Le roi ami de la vertu Que-ns rend lous pays qui abem pergut^Nous rend les peres que nous avions perdus Ben sera fin... Bebiam un cop a la santat^Buvons un coup a la sante Daquet qui ey arribat^De celui qui est arrive Que cau que sie grand medecin^II faut qu'il soit grand medecin Quan goareich dap un parchemin^Quand it guerit avec un parchemin Ben sera fin... 78 Le 5 e texte : des extraits de Gasconismes corriges II n'est pas sans interet pour cette etude de reprendre quelques commentaires ou  0 corriges » faits par Desgrouais pour leur valeur sociolinguistique. Pour la plupart de ces corrections, it ne s'agit pas vraiment de fautes en francais, mais d'une prononciation marquee par l'accent gascon. Comme le son /v/ n'existe pas en gascon pur, comment Desgrouais veut-il que les Gascons le prononcent correctement ? Est-ce vraiment une faute de dire auban au lieu de auvent, un mot qui contient deux sons &ranges aux oreilles gasconnes ? Est-ce qu'ils entendent la difference eux-memes ? AUBAN, pour AUVENT  L'auvent est un petit toit en saillie qu'on met au-dessus des boutiques, pour les garantir de la pluie. 78  Cet extrait et la traduction du poeme ont ete fournis par Christian Desplat, p. 214 — 216.  92  Il faut refaire l' auban. I l' auvent. (Desgrouais p.42) R pour L  D'autres que des soldats disent quelquefois mon coronel, pour mon colonel, mettant un r pour un 1. (Idem p.351) TRANCHOIRE, pour TRANCHOIR Tranchoir, subst. Masculin ; tailloir ou espece de plateau de bois sur lequel on  tranche la viande. Hachoir, subst. masculin ; petite table de chene sur laquelle on hache les viandes.  Le 6 eme texte : Les Droits de l'Homme (traduction en gascon)  A part les editions (presque) annuelles de Fors et Costumas de Beam, qui remontent a 1551, ce texte est un des rares textes administratifs ou legaux qui est ecrit en gascon depuis le 16 e siècle. Pour les raisons enumerees ci-dessus, la traduction des Droits de l'Homme, qui a ete traduite par un avocat de Bordeaux, est marquee de nombreux traits francais. Le texte, que Pierre avait envoye a l'abbe Gregoire comme echantillon de son « patois », est rempli de termer empruntes au francais. Sauf pour quelques mots specifiques au gascon, un Francais n'aurait guere de difficulte a lire ce texte. « Lous deputats de tous bus Frances per bus representa, et que formen 1'Assemblade natiounale, embisatgen que bus abeous que soup dens lou Rouiaumy, et tous bus malhurs puplics arribats benen de ce que tan bus petits particuliers que bus riches et les gens en cargue an oblidat ou mesprisat bus franc dreyts de l'ome, an resoulut de rapela bus dreyts naturels, beritables, et que ne poden pas fa perde aux omes. Aquere desclaratioun a doun estat publidade per aprene a tout lou mounde lur dreyt et lur  93  debe ; perlamo qu'aquets que goubernen lous afas de la France n'abusen pas de lur poude, per que cade citoien posque beyre quau diou se plagne s'ataquen sous dreyts, et per qu'aymen tous une coustitutioun feyte per l'abantatge de tous, et qu'assegure la libertat a cadun. Acos praco que lous dits deputats recounechent et desclaren lous dreyts suibans de l'ome et dau citoien daban Dious et abeque sa sainte ayde. » (Gazier 130 — 131) Le 7 eme texte : La Loi Deixonne  Je ne peux pas consid6rer cette etude complete sans y avoir mis be texte integral de la Loi Deixonne de 1951, une loi qui changera le destin de toutes les langues de France. Comme j'ai déjà pule du contenu de la loi et ce qu'elle a signifie pour les divers mouvements r6gionalistes, it n'y a rien a ajouter ici. Toutefois, je devrais signaler le langage trompeur qui est partout dans le texte : a premiere vue, it semble que l'Etat reconndt l'importance de son patrimoine linguistique — on enseignera l'occitan a l'universite — mais en la lisant de plus pros, on constatera qu'elle ne fait que permettre l'enseignement des langues ; elle ne garantit rien. LOI N° 51 46 du 11 janvier 1951 -  Objet : Enseignement des langues et dialectes locaux ARTICLE PREMIER. - Le Conseil superieur de 1'Education nationale sera chargé, dans  be cadre et des la promulgation de la presente loi, de rechercher les meilleurs moyens de favoriser l'etude des langues et dialectes locaux dans les regions oil ils sont en usage.  94  ART. 2. - Des instructions pedagogiques seront adressees aux recteurs en vue d'autoriser  les maitres a recourir aux parlers locaux dans les ecoles primaires et maternelles chaque fois qu'ils pourront en tirer profit pour leur enseignement, notamment pour l'etude de la langue francaise. ART. 3. - Tout instituteur qui en fera la demande pourra etre autorise a consacrer, chaque  semaine, une heure d'activites dirigees a l'enseignement de notions elementaires de lecture et d'ecriture du parler local et a l'etude de morceaux choisis de la litterature correspondante. Cet enseignement est facultatif pour les elêves. ART. 4. - Les maitres seront autorises a choisir, sur une liste dress& chaque par le  recteur de leur academie, les ouvrages qui, places dans les bibliotheques scolaires, permettront de faire connaitre aux eleves les richesses culturelles et le folklore de leur region. ART. 5. - Dans les ecoles normales, des cours et stages facultatifs seront organises, dans  toute la mesure du possible, pendant la duree de la formation professionnelle, a l'usage des eleves-maitres et des eleves-mattresses qui se destinent a enseigner dans une region ou une langue locale a affirme sa vitalite. Les cours et stages porteront, non seulement sur la langue elle-meme, mais sur le folklore, la litterature et les arts populaires locaux. ART. 6. - Dans les lycees et colleges, 1 'enseignement facultatif de toutes les langues et  dialectes locaux, ainsi que du folklore, de la litterature et des arts populaires locaux, pourra prendre place dans le cadre des activites dirigees.  95  ART. 7. - Apres avis des conseils de faculte et des conseils d'universite, et sur  proposition du conseil superieur de l'Education nationale, it pourra etre cree, dans la mesure des credits disponibles, des instituts d'etudes regionalistes comportant notamment des chaires pour l'enseignement des langues et litteratures locales, ainsi que de l'ethnographie folklorique. ART. 8. - De nouveaux certificats de licence et diplOmes d'etudes superieures, des theses  de doctorat sanctionneront le travail des etudiants qui auront suivi ces cours. ART. 9. - Dans les universites oil it est possible d'adjoindre au jury un examinateur  competent, une epreuve facultative sera inscrite au programme du baccalaureat. Les points obtenus au-dessus de la moyenne entreront en ligne de compte pour l'attribution des mentions autres que la mention "passable". ART. 10. - Les articles 2 A 9 inclus de la presente ici seront applicables, des la rentree  scolaire qui en suivra la promulgation, dans la zone d'influence du breton, du barque, du catalan et de la langue occitane. ART. 11. a) A Rennes, un institut d'etudes celtiques organisera un enseignement des  langues et litteratures celtiques et de l'ethnographie folklorique;  b)A l'universite de Bordeaux et a l'Institut d'etudes iberiques de Bordeaux, un enseignement de la langue et de la litterature basques sera organise; c) Un enseignement de la langue et de la litterature catalanes sera organise a l'Universite de Montpellier, a l'Universite de Toulouse, a l'Institut d'etudes hispaniques de Paris et a l'Institut d'etudes iberiques de Bordeaux;  96  d) Un enseignement de la langue, de la litt6rature, de l'histoire occitanes sera organis6 dans chacune des universites d'Aix-en-Provence, Montpellier et Toulouse. La presente loi sera executee comme loi de 1'Etat. (J.0. du 13 janvier 1951) 79 Le 8 eme texte : un discours bearniste  Ce texte, que j'ai trouv6 sur le site de l'Institut bearnais et gascon, reflete l'opinion sur la question de l'Occitanie d'un des divers mouvements regionalistes. En ce cas, it s'agit d'une politique linguistique plutOt conservatrice et radicale a la foil, l'Institut niant l'existence meme d'une Occitanie. Selon eux, it y a le bearnais, le gascon, et « l'occitan ». LA POSITION DE L'INSTITUT SUR LA QUESTION DE LA LANGUE « Tout en reconnaissant la contribution de certains travaux occitans d'ecoles comme les "calandretas" quand on y enseigne avec amour la langue du pays, nous tenons a faire la clarte par rapport a l'occitanisme. L'occitanisme, nê entre les 2 guerres, est une doctrine entierement etrangere l'heritage gascon et bearnais. Oui, les anciens ont raison de dire les Occitans gens de Toulouse. A proprement parler, l'Occitanie est le Languedoc, et l'occitan le languedocien. Le terme d'Occitanie fut cre6 au XIIIeme siècle par la chancellerie royale pour designer le comt6 de Toulouse, rattache suite aux croisades contre les Albigeois. Cette denomination demeura jusqu'a la revolution. L'Occitanie, comme ensemble des pays d'Oc, n'a jamais existe. 79 ,  J at trouvd ce texte sur le site www.languefrancaise.net  97  Non, le bèamais et le gascon ne forment pas un dialecte occitan. En t6moignent les "lois d'Amour" promulgu6es a Toulouse en 1356, qui excluaient l'usage du gascon dans la po6sie, car it etait percu comme un "lengatge estranh". En temoignent les linguistes depuis le XDCeme siecle, de A. Luchaire a P. Bec qui a confirme que le gascon etait langue proche mais distincte de l'occitan languedocien. Recemment, it a ete demontre que la singularitê de la langue gasconne etait acquise vers Fan 600 (exemple du f devenu h aspire). L'arrivee d'Espagne au VIeme siècle des Vascons, futurs gascons, n'y est pas etrangere. Or, a ce moment la, les autres parlers d'Oc n'avaient pas encore emerg6 du bas-latin. Enfin, it faut remarquer que l'arrete de l'Education Nationale du 6 janvier 2003 (B.O. du 31 janvier) ne parle pas d'occitan, mais preconise l'enseignement de la "Langue d'Oc : Gascon" pour les rectorate de Bordeaux et Toulouse.  Donc, parler en Beam et en Gascogne d' « Occitanie » ou d' « occitan » ne correspond en aucun cas a la realite. Cela peut etre un reve ou la traduction d'autres intentions. » 80 Le 9 eme texte : le discours du directeur de l'Institut d'Occitan  Le demier texte que je tiens a mettre dans les annexes, un discours du directeur de l'Institut Occitan, est important pour deux raisons : d'abord, ce texte de genre non litteraire ref1ete un gascon plus ou moms spontanè, avec un langage moms soigné que la plupart des textes gascons modernes. Deuxiernement, le contenu du discours est important pour le debat sur la standardisation et la normalisation de l'occitan. M. Cuadrench exprime une position entre les deux extremes : it reconnait le gascon comme  80  Cette declaration est un extrait du site de l'Institut bearnais et gascon. http://www.biarn-e-gascougne.org  98  idiome unique de l'ensemble occitan, mais exprime le besoin de se reunir pour preserver la culture d'oc. La lenga qu'ei ua fOrma unica to simbolizar lo monde, percêber e descriver la realitat, exprimir las emocions umanas e las relacions sociaus. Qu'estructura la percepcion deu passat d'un pOble e tanben l'interpretacion deu son aviener. La lenga qu'ei donc la prumera de las creacions culturaus d'ua collectivitat e la qui condiciona totas las autas. Qu'ei pr'amor d'aquO que lo Conselh de l'Eurepa, per la Carta europea de las lengas regionaus o minoritarias, empara lo plurilingUisme e reconeish los drets linguistics mei elementaris deus locutors de las lengas mensh espandidas en tots los domenis de la vita publica e privada. Mes ua lenga qu'ei tanben l'expression de fidelitat d'ua collectivitat sancera a la soa cultura prOpia, l'afirmacion de la fiertat d'un pOble enta las arradics qui an heit la soa isteria e la manifestaciOn de la volontat d'ua comunitat de prener en man la construccion deu son aviener. Per tot aquO, la destinada d'ua lenga qu'ei subertot l'ahar deus Omis e de las hemnas qui la parlan. Qu'ei lo for dever d'estar fiers de la for identitat e de poder partatjar aquera riquessa dab los antes, de transmeter la lenga a las generacions naveras, de l'avitar cada dia en l'utilizar to l'anar de tot dia. Que devem aver en cap clarament que ni la ratificacion pas mei que l'aplicacion eventuau de la Carta de las lengas per la Franca, ni tanpauc la modificacion de Particle 2 de la Constitucion, non seran pro enta sauvar l'occitan, se los occitanistas, e nosautes prumers, n'em pas capables de comunicar la lenga aus mainatges nostes, de sostiener shens reticencias l'ensenhament e los medias qui son nostes e de nos exprimir cada dia en occitan. Ta nos i escader a convencer los nostes conciutadans qu'ei important de  99  mantiaer la nosta identitat, to exigir un cambiament d'actitud de las parts de las institucions publicas, qu'avem la responsabilitat, de cops pesuga, d'estar coherents dinc au cap dab las nostas conviccions. Qu'ei sonque en har los nostes devers cap a la lenga nosta e a la cultura nosta que poderam har valer los nostes drets e, un dia, deisharam d'estar occitanistas to deviener simplament occitans. » — JOrdi Fernandez Cuadrench, director de l'Institut Occitan. (Fernandez Cuadrench p.1)  100  

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